‹ Jérôme Paturot à la recherche d'une position socialeChapitre 72 sur 96 · CIRCULAIRE EN OURAGAN · texte numérisé non relu

CIRCULAIRE EN OURAGAN

« Citoyens,

t( Tête et sang! mort et damnation! On trahit le peuple, « on dépouille le peuple. Oui, peuple, on te dépouille, on te

n? JEROME PATUROT.

(( trahit. Aux armes, citoyens! Ouvriers, aux barricades! « Voyez les promesses et voyez les faits ! Comparez. C'est le « parjure, c'est la déloyauté érigée en système. On veut en- « core s'engraisser des sueurs du peuple ; rien n'est changé, « si ce n'est quelques noms. Fondons des balles! soulevons

les pavés ! 0 peuple I peuple, que vas-tu devenir ? Tes élus,

£es hommes de ton choix, qui te trompent! Tète et sang!

mort et damnation !

« Heureusement me voici ! Je me porte pour ton salut.

« Norame-moi ! »

Ainsi s'exprimaient les circulaires; on voit quelle échelle d'idées, quelle variété de tons elles p3rcouraient. Puis, dans ces variétés mêmes, que de nuances! La catégorie des dieux inachevés en fournissait huit ou dix et se multipliait parles symboles. Une part en revenait également aux souvenirs impériaux : c'était alors le ton et l'allure de nos plus glorieux bulletins; l'odeur de la pondre, les roulem.ents du tamcour, l'oeil et les serres de Faigle. Les Alpes étaient franchies, l'Europe frémissait sous notre jpied conquérant. Évocalions d'un passe presque mythologique ! La circulaire y puisait à pleines mains, et jetait ses prestiges aux passions du moment. Tout servaitd'enseigneetde levier. Aucune iibre du cœur qui ne fût réveillée; aucune croyance, aucune religion qui ne fussent ujisesen jeu. La circulaire n'omettait rien, n'oubliait rien. File avait des notes désespérées pour les âmes sensibles, des notes violentes pour les esprits impatients; elle passait des i -nages sombres aux douces fantaisies, et variait ses perspoctives au gré des événements et suivant les besoins de la rnndidature.

C'est dans cette sphère de prétentions et d'efforts que s'agitaient les individus: en dehors d'eux, les partis cherchaient à se reconnaître et à se grouper. Sur un terrain si nouveau, l'allure était incertaine, le pas hésitant, on pouvait s'attendre à toutes les erreurs, à toutes les surprises. Elles ne manquèrent pas.

LÈS tiRANDS JOURS. 143

Sous la pression des événements, il s'était opéré dans le pays un déplacement soudain de positions et de rôles. Quelque soit le régime en vigueur et quelque exclusif qu'on le suppose^ il est rare que le mouvement naturel de l'opinion ne melte pas en relief, pour le combattre ou le soutenir, les hommes les plus éminents, les intelligences les plus exercées. Consacrée par le choix, cette élite y ajoute les bénéfices et la sanction de l'expérience. Vieillie aux affaires, elle s'y forme et les étudie. Qu'elle approuve ou qu'elle censure, c'est avec un entier discernement. Si elle se trompe, ce n'est pas faute de lumières.

D'un trait de plume, la révolution prétendait exclure de\ conseils du pays cet ensemble de forces et de facultés. Elle préludait par l'ostracisme. De l'ancien personnel législatif elle n'acceptait rien : tout au plus en ajournait-elle l'emploi à des temps éloignés. C'était une proscription en masse, un interdit universel. Point d'exception, pas même pour ceux qui avaient conduit le siège contre les pouvoirs déchus, un siège aussi long que celui de Troie. Point de grâce, ni pour le caractère, ni pour le talent. Le pays devait trouver, en dehors de ceux qu'on repoussait brutalement, assez d'esprits dévoués, assez de mérites réels, assez de nobles cœurs, assez de bras capables de porter le poids des affaires. C'était la fable du rameau d'or ; aux tiges coupées allaient succéder d'autres tiges d'un métal plus pur.

Ce fut à propos des élections que se manifesta, dans son plus jjeau jour, ce système issu de la loi des suspects. Plus d'anciens ! c'était le mot d'ordre, répété à l'envi. Place aux capacités nouvelles ! place sui 'eut aux opinions vérifiées et pour la date et pour la couleur ! Rien en dehors, rien qui n'eût ce cachet. Afin de réaliser ce vœu fraternel, on eut des bureaux d'épuration, et un dans le nombre qui entreprit de

dicter des choix à la France entière. 11 prenait les candidatures à rentreprisCj et expédiait au besoin des commis-voyageurs pour aider au placement. Il avait à sa main des moyens de publicité, des journaux, des prospectus, des affiches. Tout candidat révolu de son éliquelte circulait franc de port, et au besoin le gouvernement ajoutait à cet avantage Tautorité dun parchemin et le prestige dune écharpe. C'était une industrie bien montée; seulement elle eut des malheurs;

J'eus l'occasion de voir de piès cette manufacture de candidats, et c'est une justice à lui rendre, que l'article s'y traitait en grand et avec une certaine facilité. Ainsi, quand j'eus témoigné le désir de voir notre Simon tigurcr sur la liste générale :

— Un meunier ! dit un membre du cénacle : cela ne fait pas un pli ! Accepté !

Je me souviendrai toujours du spectacle plein d'intérêt que me donna cette entreprise d'élections. On était alors au fort de la besogne. Les départements pressaient les commandes; il fallait se hâter de faire les envois. Comment, dans un travail si pressé, ne se serait-il pas glissé mi peu de camelote ? C'était ma crainte ; je vis qu'autour de moi personne ne la partageait. Le bureau comptait sur son infaillibilité et sur la vertu de sa marque. Tout candidat fabriqué par lui, livré par lui, devenait à l'instant même une marchandise à l'abri du soupçon. La province devait le recevoir dï conGance. Les procédés de fabrication étaient d'ailleurs d'une grande simplicité- Chaque département passait à tour de rôle sous les yeux du bureau. Un membre lisait les noms à haute voix, et, pourvu que le nom fût parfaitement inconnu, que personne dans le conclave n'en eût entendu parler, il se voyait consacré par le baptême de l'adoption :

— Admis, disait le président.

— Admis, répétait le bureau.

Se présentait-il en revanche un nom connu, célèbre, d'une notoriété incontestée, à l'instant les fronts se ridaient. Devant moi, on cita un homme illustre dont personne n'eût osé récuser les titres. On ne pouvait méconnaître en lui un carac-

tère sans tache uni à un talent éprouvé. Cependant, à entendre ce nom, il n'y eut qu'un cri et qu'un mouvement de dédain au sein de l'assemblée.

— Un dynastique ! s'écria le président.

— Un dynastique, ajouta le bureau. Fi donc ! El cela avec un accent de pruderie inimitable.

— Fi donc ! fi donc ! répétait- on à l'envi.

Le grand nom fut écarté : il expiait un tort irrémissible, celui d'être connu. Pour être pur il fallait être obscur. Parmi ces modèles de pureté offerts au choix du pays, peut-être s'en trouvait-il plusieurs qui avaient servi douze maîtres, changé vingt fois d'opinion et commis quelques erreurs de conduite; l'obscurité couvrait tout cela. Un obscur était cru sur parole ; quant aux illustres, on ne les v&yait qu'à travers les nuages de la calomnie et du dénigrement; on les livrait en pâture à la médiocrité jalouse. Revanche savoureuse, et bien digne de si grands cœurs !

Je n'avais pas à me plaindre de cet aréopage souverain : il avait admis Simon. Ce choix, la voix du peuple devait d'ailleurs le confirmer ; on fut moins heureux avec les autres. De cette pacotille de candidats, expédiée à grand bruit, le pays n'accepta que la fleur ; il résilia le reste. Les prétextes ne manquèrent pas ; sur bien des points la marchandise était de rebut. De là à un discrédit complet il n'y eut qu'un pas. La marque de la fabrique fut vite dépréciée : en être revêtu devint une présomption d'échec.

D'ailleurs les clubs s'en mêlaient, et revendiquaient une part dans l'industrie des candidatures. Or, Paris comptait alors cent soixante clubs, et tous se montraient sans pitié pour les hommes qui négligeaient de comparaître devant leurs quinquets. Cent soixante apparitions et cent soixante discours,' quelle tâche, quelle corvée ! Est-il poitrine humaine capable d'y résister? Pour se promener sur ces flots tumultueux, d'écueil en écueil, de tempête en tempête, il fallait un grand esprit d'aventure ou une ardeur immodérée du succès 11 est cependant des candidats au cœur d'airain, aux poumfns de bronze, qui ■àccorù-^lheni cet itin(^i-5iii e cffraydnx.

On les vit passer, dans la même soirée, du club des Tranchelards au club des Brise-montagnes, et y ébranler Tappui de la tribune de coups de poing dignes de ces deux établissements. Il est vrai que, pour se remettre de cet exercice forcé, ils prodiguaient, une heure après, au club des Fraternels, les yeux en coulisse et les gestes arrondis. Allaient-ils chez les socialistes ? ils rem.plissaient les voûtes du droit au travail, de Torganisatiou du travail, du mininRim de salaire, et autres fariboles à l'usage de l'institution. Paraissaient-ils devant des gardes nationaux et des bourgeois ? ils foudroyaient Tutopie, et adressaient à Tesprit de désordre des réprimandes sévères et de solennels défis. Selon le vent la voile, disent les marins ; suivant le club la parole, disaient les candidats.

Depuis quelques jours je remarquais chez Oscar les symptômes d'une préoccupation profonde. Sa pétulance ordinaire semblait l'abandonner ; il était en proie aiLX tourments de la rêverie. Parfois, aux angles des rues, il m'échappait pour aller poursuiATC, devant les affiches de toutes couleurs, une station interminable. 11 s\ abîmait dans ses réflexions, puis revenait vers moi avec les allures d'une homme livré à des assauts intérieurs. Cette barbe éplorée cachait une âme en peine, rien de plus évident. Cependant je me gardais bien de le presser. Oscar n'était pas homme à retenir longtemps le trop-plein de son cœur, et d'un moment à l'autre je devais m'atlendre à ses épanchements. En effet, un matin il accourut, l'œil en feu, avec les airs d'un hérisson en révolte :

— Mon cher, s'écria-t-il en jetant son chapeau àTaventurc et se précipitant sur un fauteuil, c'est trop fort, je n'y tiens plus!

— Que t'arrive-t-il ? lui dis-je; quelque peine, quelque chagrin ?

Il me prit la main et la rapprocha avec vi--; '? ' <^>^. --^ poitrine :

— Du chagrm, Jérôme, non, répondil-iî ; un couc;, p'iitvi un de ces grands soucis qui marquent les veilles d'Uim et dléna 1 le souci de Tenfantement ! le souci delà victoire 1

— N'est-ce que cela? dis-je plus lassuié.

«— Mon cher^ je n'en dors plus^ je n'en mange plus. Voici huit jours que ma tête est en travail. Mardi dernier, je m'arrête devant une affiche ; mouvement machinal, rien de plus, j'en ai lu mille sans danger. Qui l'eût cru? Cette affiche est encore là, ajouta-t-il en se frappant le front avec une vigueur alarmante, oui, là, là. Je ne peux plus l'en arracher.

— Voilà une affiche tenace !

— Comme chiendent, Jérôme, et qui va jeter de l'éclat. Attends quelques jours.

-^ Et que contenait cette affiche ?

— Une révélation, Paturot, rien de moins. Mon Dieu ! une chose simple, pourtant : l'œuf de Colomb, et je n'y avais pas songé. Figure-toi que c'est un tailleur, un modeste tailleur, qui a soulevé chez moi ce monde de pensées. Peut-être un Teuton : le hasard est si bizarre ! Enfin voici : ce tailleur fait un appel à ses collègues de la doublure et du sous-pied. Il leur dit • Camarades, comptez-vous, comptons- nous. Il y a vingt mille tailleurs à Paris, tailleurs à la journée, tailleurs à leurs pièces ; c'est un total de vingt mille voix. Les donnerez- vous sans profit pour le corps ? Naïveté pure. Non, sachez mieux calculer. Portez un tailleur, ayez un tailleur, le plus digne sans doute, le plus législatif de tous les tailleurs, m lis un vrai tailleur, un tailleur authentique ! On ne peut pas laisser les entournures sans représentant.

— Peste, voilà un tailleur ingénieux !

— N'est-ce pas, Jérôme ? Eh bien î c'est de son idée que je suis frappé. Mille autres l'ont été aussi, à ce qu'il semble. Les ouvriers du bâtiment ont un candidat, les gens de maison un candidat, et, ce matin, devine qui se déclare et aspire aux honneurs d'une candidature ? Devine !

— 11 y a tant de corps d'état !

— Les portiers, mon cher, les portiers ! lis sont trente mille à Paris, c'est-à-dire une armée, lis ont des enfants et des perroquetSj tout ce qui peut servir à propager un nom ; et puis, ils tiennent la capitale sous clef, et régnent par le cordon. J'ai admiré cette idée, Jérôme Un portier, un tailleur,

148 JEROME PATLROT.

un ouvrier du bâtiment ! et un cri soudain, ua cri involontaire m'a échappé : Pourquoi pas un peintre ?

— En effet !

— Pourquoi pas un peintre? me suis-je répété. Un peintre, ou, en d'auties termes, l'expression la plus élevée de la nature et de la société : de la nature par le paysage, de la société par le portrait. Quoi ! le cordon aurait un représentant, le fond de culotte aussi, et le pinceau n'en aurait point, la brosse non plus, ni l'art, ni le cinabre, ni le vermillon, ni la ter) e de Sienne ! Un portier et pas de peintre ! Honte et pitié !

— Je comprends tes douleurs, Oscar.

— Se plaindre, à quoi bon, Jérôme ? Plaindre l'art, lui qui est si fier et qui en a tant le droit ! Mieux vaut le venger ! Si les portiers ont leur candidat, les peintres auront le leur. Me voici prêt !

— Toi, Oscar ?

— Oui, mon cher, je m'immole à la dignité de l'art ! J'ai hésité longtemps, je voulais déléguer ce soin à «n autre. Mais la réflexion a prévalu. 11 faut des noms qui rallient, me suis-je dit, quelque chose d'éclatant et d'inspiré ; une brosse d'avenir, en un mot. Il faut ensuite un républicain qui ait du cachet, un ancien, un authentique. Autre condition du moment. Or, un véritable cachet républicain, il n'y a que moi qui l'aie. C'est connu dans les ateliers. Quant à l'idée artiste, c'est mon terrain. Je suis la représentation la plus exacte de la brosse moderne ; il n'est pas un rapin qui n'en soit convaincu. J'ai ouvert les grands horizons et frayé la voie dans les espaces. L'école du passé le sait bien, elle me poursuit de ses interdits. Ainsi je suis le seul en ligne, le seul possible, le seul vrai. Si je succombe, Tart succombe. C'est une lutte, Jérôme, c'est un combat ; mais pour l'art, au nom de l'art, avec l'art, en honneur de l'art, que ne feraiton pas?

— La cause est belle.

— A qui le dis-tu? Jérôme, et bonne aussi ! et sûre! et solide ! Je ne suis pas un enfant ; j'ui fait mes calculs. Nous

sommes quinze mille peintres k Paris, en y comprenant ceux qui exécutent des Bacciius, ornés de pampres, pour les panneaux des commerces de vins. 11 y a aussi les décorateurs en bâtiments, qui sont des nôtres, dix autres mille. Il y a les broyeurs de couleurs, il y a les brossicrs, il y aies entoileurs, il y a les marchands d'encaustique. Puis nous tenons aux naturalistes par le cobalt, aux chimistes par le vernis, aux droguistes par Thuile, aux ébénistes par la sculpture, en tout cinquante ou soixante mille voix dans le métier même, sous la main, des votes sûrs, de vrais mameluks. J'aurai d'eux plus que le suffrage, j'aurai Tacclamation. C'est forcé.

Je crus d'abord que l'artiste ne parlait pas sérieusement et voulait essayer sur moi l'effet d'une plaisanterie d'atelier. A ma première sortie, je fus détrompé. Le manifeste d'Oscar s'^étalait orgueilleusement sur toute la longueur des boulevards, et avait le privilège d'exciter, par l'originalité de ses formes, les rii'es unanimes des curieux. On sait quel sentiment de sa propre valeur professait mon ami le peintre. Il s'y était abandonné sans mesure, et avait trouvé, pour l'exprimer, les mots les plus pittoresques et les plus pompeux.

L'affaire essentielle, je l'ai dit, était celle des clubs ; il fallait s'y présenter et y décliner sa candidature. Au lieu de voix éparses, on recueillait là des suffrages collectifs. Oscar ne négligea pas ce moyen d'action : il produisit sa barbe sur tous les points, dans toutes les zones : on la vit à Montrouge, on la vit à Clichy ; un jour elle se montrait à l'horizon de Charenton, le lendemain dans les perspectives des Batignolles. Sceaux la connut, Saint-Denis aussi ; elle traversa Yillejuif et inonda Belleville de ses reflets. Nul quartier intérieur, nulle salle essentielle ne furent privés de sa visite et de son aspect ; elle charma le Palais-Royal et le Conservatoire, Valentino et Montesquieu, la Sorbonne et le Marais ; tous les centres actifs, tous les foyers en crédit. En moins de huit jours, ce fut la barbe la plus notoire et la plus populaire de Paris.

Pour tous ces clubs. Oscar n'avait qu'un discours, mais un discours à effet. 11 l'avait longuement médité et extj ait des

proiundeurs de sa pensée. La première épreuve en fut faite au club des Têtes-de-Requin, sur les sommets d'un de nos faut)Ourgs;le personnel de laréunion se composait d'ouvriers et d'étudiants hors d'âge. On y était fortdifQcile sur la politique, et, en fait de couleur, on y allait jusqu'aux plus fon^ cées. C est de ce club que sech.ippaient les motions incendiaires destine'es à troubler Tépicier dans ses fonctions et le bourgeî)is dans son repos. Dès qu'on y voyait le commerce reprendre un peu d"cssor et les bonnes d'enfant reparaître sur le pavé, un placard foudroyant apprenait à la population de Paris qu'elle n'avait plus que vingt-quatre heures pour se mettre en état de grâce et recomm.ander son âme à Dieu. Lorsqu'on nous introduisit dans le club, l'assemblée était en proie à une émotion violente. Quelques paroles tombées de la tribune avaient fait éclater un schisme intérieur et les opinions en étaient aux prises. La vue d'Oscar amena une division heureuse ; il était rare que sa barbe n'exerçât pas quelque action sur les esprits. Le silence se ht, et le président en profita pour appeler l'artiste au bureau :

— Le candidat Oscar demande à être entendu, dit-il, en accompagnant ces mots d'un magnifique coup de sonnette.

— Oui, oui 1 Non, non ! s'écria le club en se partageant de nouveau.

Cependant la majorité penchait évidemment pour l'affirmative. La curiosité s'en mêlait. On voulait savoir ce qu'une pareille barbe contenait d'éloquence, et quel jeu de lumière s'y établirait sous la réverbération des quinquets. Sans doute, le club était pourvu de barbes ; mais aucune n'avait ce port démesuré, ni ces couleurs changeantes. Le peintre dut à cette circonstance un premier succès. La parole lui fut accordée sur-le-champ. Il s'approcha de l'estrade, et jetant sur l'auditoire un regard fascinateur, il commença ainsi :

« Citoyens, c( Je suis Oscar, ma naissance est connue. Je suis le fils d'un simple chapelier. Que n'ai-je, hélas ! d'un robuste ouvrier à vous offiir la blouse et la tenue ! »

Ce début, qiii frappait l'oreille comme un souvenir, arracha au club un murmure de surprise et de satisfaction.

— Bravo ! dit une voix.

— Bravo! bravo! re'pétèrent les autres.

L'artiste se sentit approuvé et son aplomb s'en accrut. Au genre léger il fit succéder le genre grave et s'empara de plus en plus de l'attention. 11 poussa les choses jusqu'à l'antithèse, cette arme des forts et ce caprice de la foule. Bref il eut un succès prodigieux. Le club des Têtes-de-Rcquin l'inscrivit sur la liste de ses candidats; les plus farouches n'osèrent lui refuser cet honneur. Dès lors ses affaires furent en bon chemin ; sa réputation était assise. On le citait comme un orateur original. Le club des Désossés voulut l'entendre, puis celui de Bric-à-Brac. D'un club à Tautre, il fit son tour de Paris et de la banlieue. Il ne se ruinait pas d'ailleurs en frais d'invention : vingt fois je l'entendis, et vingt fois il reproduisit son début ;

« Citoyens,

(( Je suis Oscar, ma naissance est connue. Je suis le fils d'un simple chapeher. Que n'ai-je, hélas ! d'un robuste ouvrier à vous offrir la blouse et la tenue!... »

S'il se livrait à des modifications, elles étaient insignifiantes, par exemple, une épithète ou un substantif. Aussi son discours, passant de bouche en bouche, arriva-t-il bientôt à une notoriété populaire, et les membres des clubs, en se rencontrant, aimaient à se dire, en guise de salut :

— Je suis Oscar, ma naissance et connue. A quoi l'interlocuteur répondait :

— Je suis le fils d'un simple chapelier.

Et ainsi de suite. Oscar était enorgueilli de ce genre de succès.

Paturot, me disait-il, c'est un fait acquis. Je vivrai dans la mémoire des peuples.

Le scrutin approchait, et il ne semblait pas que la nation eût, dans toute son étendue, le sentiment de l'acte qui était à la veille de s'accomplir. Quoi de plus grave, néanmoins! La dictature touchait à sa fin, et le pays rentrait en posses-

sion de lui-même. Encore une semaine, et il allait s'appartenir. Il était temps ; assez de ruines jonchaient le sol. On se débattait au milieu d'essais ruineux et dans i.me détresse croissante. Le jugement et la volonté du peuple allaient s'étendre sur tout cela. A lui le droit de condamner ou d'absoudre. Quelle heure solennelle ! et pourtant aucune émotion extérieure ne s'y attachait. Les élans du pays étaient comprimés, ses ardeurs éteintes ; la rnain du malheur pesait sur lui.

Oscar seul s'avançait au combat avec toute sa fougue e» toutes ses illusions. Il portait le front haut et posait sur le pavé un pied majestueux. Cette disposition n'excluait d'ailleurs aucun des soins nécessaires pour assurer le succès. Il veillait à tout, songeait à tout. Une légion entière, sortie des ateliers, parcourait la ville sous son inspiration et y exécutait ses derniers ordres. Les uns dis-tiibuaient des listes, les autres défendaient les affiches contre les malveillants. Au moindre avis, il se portait de sa personne vers les points menacés. Jamais général ne se prodigua tant et ne déploya plus de ressources. Il se multipliait par raclivité.

Le jour décisif, aux premières lueurs de l'aube, le peintre était sur pied ; un quart d'heure après, il forçait ma porte.

a Debout, me dit-il; Jérôme, voici le moment solennel. Si tu savais quels rêves j'ai faits cette nuit !

— C'est pour cela sans doute que tu viens me couper les miens, répondis-je en me frottant les yeux.

— Bah ! une fois par hasard ! Tu prendras ta revanche la nuit prochaine. Puis, Jérôme, c'est l'heure de l'engagement. Nous y voici, nous y sommes; le scrutin est ouvert. Quels battements de cœur ! Je commence à comprendre Napoléon.

— Ban!

— Oui, mon cher, on vit dix fois avec ces émotions, et quand on en a goûté, on y revient. As-tu une idée de cela, Paturot? Au moment ou je te parle, quatre cent mille hommes pensent à moi ! s'occupent de moi ! une véritable armée! Armée de purs volontaires! Merci, mes amis, merci ! Vous me comblez.

Pendant qu*Oscar se livrait à ces démonstrations dans le vide, je m'étais levé et procédais à ma toilette, en laissant échapper de loin en loin des bâillements très-accentués. Une heure on deux de sonnneil m'auraient mieux convenu que cette expédition matinale. L'artiste ne l'entendait pas ainsi; il ne me laissait pas de trêve, et me tendait une aune les pièces de mon vêtement. C'était une véritable obsession; il ne restait plus qu'à se résigner. Nous allions sortir, quand on frappa doucement.

— Entrez, dis-je.

C'était l'homme de confiance d'Oscar, son élève favori, son chérubin. Dans le baptême de l'atelier, on l'avait nommé Mistigris, et je ne le connais.sais que sous ce nom. L'artiste ne lui en donnait pas d'autre, ses camarades non plus. Mistigris était d'ailleurs pourvu, au plus haut degré, de la malice particulière aux enfants de la charge. Longtemps en butte à la persécution, il avait habitué son esprit à la pensée d'éclatantes représailles.

— Bravo, mon petit! lui dit Oscar en le reconnaissant; voilà qui est exemplaire. Sitôt debout!

— Oui, m'sieu.

— Et as-tu fait ce que je t'avais recommandé hier ?

— 11 n'y manque rien, m'sieu. Vous pouvez aller voir.

— Et tout est prêt ?

— Prêt et posé, m'sieu ! Un coup d'œil magnifique ! Vous perdez bien à n'y pas aller.

— Tu l'entends, Jérôme, tu le vois? Ce sont mes maréchaux ! Il n'y a pas à craindre qu'ils m'abandonnent quand je les aurais gorgés d'or. C'est bien, Mistigris ; tu peux te retirer. Je suis content de toi.

. — Ça sera drôle, allez ! ajouta l'élève en disparaissant ! Oh ! oui, casera drôle!

Ce départ me frappa ; Mistigris devait avoir la conscience de l'échec réservé à son maître. Son œil pétillait de ruse et sa voix trahissait une sorte de ricanement. H me sembla même qu'au moment de nous quitter, il avait exécuté à l'in-

i54 JEROME PATUROT.

tenlion d'Oscar un de ces gestes irrespectueux qui sont Tarme familière et la sentence de Tatelier.

Nous sortîmes, et le premier aspect de la rue remplit le cœur de l'artiste des plus douces émotions. Les manifestes étaient encore intacts ; un sentiment de curiosité les avait préserve's de Toulrage. A peine sur le nombre deux ou trois se tronvaient-ils recouverts par les contidcnç.es d'un autre candidat. Le peintre observait cela avec satisfaction, lorsqu'un bruyant cri de joie sortit de sa poitrine.

— Ah ! mon Dieul s'éClia-t-il, que cela fait bien! Oh ! divin! divin! divin I Regarde donc, Jérôme !

C'était une pancarte colossale sur laquelle on lisait ces mots ;

NOMMONS OSCAR

ARTISTE PEINÏRE.

■ — Dieu ! que c'est donc bien! répéta-t-il avec un contentement visible.

Plus loin, l'appel était plus formel, moins vague, et s'adressait à des classes spéciales. Voici ce qu'on lisait

Ouvriers !

NOMMONS OSCAR

Page 1