LIVRE m, CHAPITRE V
seigneurie. Silvestre s'était caché dans le combat, et Ton ne put de suite le retrouver.
Quand les deux prisonniers parurent sur la place Saint- Marc 9 les mains liées derrière le dos, une foule immense se rua sur eux, malgré l'escorte destinée à les protéger. Elle poussait des cris de joie, elle lançait des pierres à ces malheureux et les voulait mettre en pièces. Pour empêcher que les projectiles ne les atteignissent, les gardes furent obligés de croiser les piques sur leur tête menacée et de les abriter ainsi sous une espèce de toit; mais ils eurent beau se multiplier, ils ne purent empêcher ces forcenés de s'acharner sur des ennemis vaincus. L'un , frappant Fra Girolamo par derrière, s'écriait triomphalement ; Prophétise qui t'a frappé; un autre lui tordait les doigts, qu'il avait fort délicats,, et lui arrachait un cri de douleur; un troisième lui donnait un indigne coup de pied , et disait grossièrement que là où le coup avait porté résidait l'esprit de prophétie. Ces insultes poursuivirent les deux prisonniers jusque sur les degrés du palais.
Pendant ce temps, les religieux de Saint-Marc, pour faire diversion à une douleur qui ne devait pas être durable, au moins chez le plus grand nombre, pansaient les blessés et ensevelissaient les morts étendus sur le pavé de l'église. Quand Silvestre n'entendit plus aucun bruit, il sortit de sa cachette. Le traître Malatesta compléta son œuvre de perfidie en livrant ce malheureux. 11 prit pour prétexte qu'il fallait bié» obéir à la seigneurie et ne pas laisser mettre le feu au couvent, ce dont le gouvernement menaçait les dominicains, s'ils ne lui remettaient pas le troisième accusé. Enfin, l'on incarcéra jusqu'au médecin Albert Savonarole , qui habitait Ferrare, mais qui se trouvait pou: «ors à Florence, où il était venu voir son frère. Il ne tarda pas, dd resté, à être remis en liberté.
Ainsi finit cette journée mémorable où Savonarole, revenu anx sentiments d*un religieux , rachète par une dignité et une résignation constantes toutes les fautes qu*il avait pu commettre. Insulté par ceux qui l'encensaient naguère, il n'inspire plus qu'intérêt et pitié. Tel est le sentiment qu'é« prouve l'impartiale postérité en lisant sa tragique histoire. Mais Jérôme avait soulevé comme à plaisir des passions trop ardentes et trop implacables, pour qu'il suffit de sa volonté, quand il était puissant, et de l'équité naturelle, après sa chute, pour les apaiser.