LIVRE II, CHAPITRE VI
ser doucement le prédicateur à quitter Florence. A ceux-ci Fra Girolamo répondait très-catégoriquement qu*ii voulait rester, et qu'il n*était pas si dupe que d^aller se Jeter tête baissée dans les pièges qulls lui tendraient sur la route. Aux premiers il répliquait quelquefois avec beaucoup de vigueur :
â lis disent qu*il ne faut pas croire aux songes, et que nos paroles sont des songes creux. Alors celles d'Amos » que nous yous expliquons furent aussi des songes. -— Je » croirais, dit un autre, s'il ne se mêlait des affaires d'État. 9 — Ne crois donc pas à Moïse, car il se mêla, lui aussi, B des affaires d'État. — Vous me direz ; Moïse était envoyé del)ieu. — > Eh! savez- vous si je ne le suis pas, moi qui » vous parle? Savez-vous quel est celui qui m'a envoyé? -^ j> Ob ! peut-être que tu n'as pas de mandat. **• Oh I peut-être » qu'il en a un. — Oh î s'il en avait? — Oh I s'il n*en avait » pas? — Il s'est enfui, dit cet autre : on me l'a écrit de » quelque ville d'Italie. — Et pourtant je suis encore ici. — » Hveut donner des maîtres à Florence. — Vous ne voyez » donc pas que je vous recommande toujours de soutenir le ù grand conseil ? Or, tant qu'il sera debout, comment pourx> rait-on donner des maîtres à Florence? — On ajoute que » nous tenons la nuit des conciliabules à Saint-Marc. — De D grâce, faites garder nos portes. Venez nous surprendre; x> venez le jour, venez la nuit, en temps de pluie, dans les » plus grands froids. '— Allons, dit cet autre, il est béré- » tique. — Prouve-le-moi. Qu'ai-je dit qui sente l'hérésie? — jD II a prétendu qu'il était prophète, s'écrie un compère. — » Je ne Ta! pas dit ; mais quand je l'aurais dit, quelle est la » loi qui me condamne? — Il prétend être envoyé de Dieu. » — Je n'ai pas dit ainsi; mais quand même, pourquoi ne » pourrais-je pas le dire? Savez-vous si cela n'est pas vrai?
Cet autre, avec ses exeommanicatious obtenues suhrep- » ticement, m'a voulu chasser de la ville. Insensé! voici » comment tu devrais raisonner : Si ce qu'il dit vient de » Dieu, Dieu trouvera bien moyen qu'il en réchappe ; il ne lui donnera souci ni d'excommunication ni d'autre chose. Si x) ce qu'il dit ne vient pas de Dieu , il a fait mille mensonges » et il trompe le peuple; c'est donc un scélérat sans aucune » crainte de Dieu. S'il ne craint pas Dieu, il ne craindra » pas les excommunications ; les excommunications ne pour- » ront donc le faire partir d'ici. »
Et ailleurs : « Vous dites que je prêche l'oisiveté. Allez, » allez voir quels sont ceux qui travaillent : vous-verrez qu'ils D sont pour la plupart du nombre de nos fidèles. Vous avez » porté vos plaintes jusqu'aux prédicateurs. Vous m'avez » accusé de tromper le peuple et de prêcher l'oisiveté. Vous 1) avez mal entendu : j'ai justement prêché le contraire, ici » même et ailleurs, en public et en particulier. Allez voir, » vous dis-je, quels sont ceux qui travaillent. Pauvre peuple, ' » ces hommes te trompent. C'est moi qui veux qu'on tra- » vaille. Sans moi, beaucoup se seraient croisé les bras, qui » se sont mis courageusement à l'ouvrage dans cette rude » saison. J'ai voulu vous dire ces choses pour vous montrer » quelle est votre folie d'attaquer la vérité. »
Cette discussion nous apprend sur quels points roulait la polémique dans les premiers mois de l'année 1496. Elle alla si loin que les deux partis en vinrent aux menaces, et des menaces aux coups. Les Piagnoni craignirent pour Savonarôle, et voulurent que désormais il ne sortit plus du couvent sans une escorte armée. Cette escorte se recruta de volontaires; mais, ayec le temps, elle s'organisa sur de larges bases, et la seigneurie, qui avait commencé par la tolérer, finit par l'autoriser.