LIVRE I, CHAPITRE II
gustin de Mayence, Tévêque de Toulon, un docteur nommé Ëtienne de Prague la demandent énergiquement. En 1417, le même concile décide qu'après l'élection du nouveau pape, on s'occupera de ce point important. Ces délibérations n'étant pas suivies d'effet , les nàtions s'assemblent pour réclamer auprès de Martin Y (novembre 1417). Le pape promet; mais il ne tarde pas à rendre certains décrets qui éludent la réforme demandée.
La prédication de la réforme n'avait donc pas perdu son opportunité. Sans parler de saint Bernard, d'Arnaud de Brescia et de Gerson , qui démontrait , dans ses écrits, que l'Église peut se réformer elle-même dans son chef et dans ses membres , et qu'elle a droit d'assembler les conciles malgré le pape, elle avait été prôchée dans tout le cours du quinzième siècle, Savonarole nous l'apprend lui-même, par saint Vincent Ferrier, saint Bernardin de Sienne et d'autres encore, qui annonçaient non-seulement la réforme, mais les fléaux, signes de la colère de Dieu , qui devaient la précéder ^ . A la fin de ce siècle, l'urgence était plus grande que jamais. Innocent VIII se voyait contraint (9 avril ItôS ) de renouveler une constitution de Pie II, par laquelle il élait interdit aux prêtres de tenir des boucheries, des auberges, des maisons de jeu ou de prostitution, et de se faire, pour de l'argent, entremetteurs de courtisanes.
Savonarole jugea que le temps était venu de recommencer la croisade contre les vices et Tincrédulité; mais il se sépare de ses devanciers par le rôle important
1. On peut voir dans l'analyse que le P. Razzi nous a laissée des Giomate de Vivoli, la tràs-curieuse énumération des tentatives de réforme qui ont eu lieu, suivant cet auteur, avant celle de Savonarole (Voy. Appendice, Textes et documents , n« 1).
Oigitized by
et actuel qu'il donne aux fléaux dans rcenrre de la rénovation. On s'était borné , jusqu'à lui, à en menacer ritalie d'une manière plus ou . moins vague ; il. pensa que, pour atteindre le but, 11 ne lEsdlait pas montrer si loin le spectre des vengeances divines, et qu'au lieu de rendre l'avenir redoutable, c'était par des maux présents et immédiats qu'il devait jeter Téponv^irte dans les cœurs. Jérôme fut donc conduit à porter ses regards sur les affaires de ce monde» et à examiner de qnd côté le fléau de Dieu paraissait devoir venir.
n ne pouvait manquer, en examinant avec soin l'bis* toire et l'état de l'Italie , de comprendre que le moreellemcnt de son territoire, les rivalités de ses princes et de ses cités , en avaient fait et continueraient à en faire le champ de bataille des nations. Déjà, depuis bien des siècles, l'étranger savait comment et par où l'on passe les Alpes, firennus, Annibal, Attila, Gbarkmagne, les empereurs germains avalait fort bieii marqué les étapes et les quartiers d'hiver des armées conquérantes. Au quinzième siècle , deux princes semblaient seuls en état d*envahir TltaHe : l'héritier des Césars et le roi de France. Mais le caractère faible et indécis de celui qui occupait le trâne impérial le rendait impropi^ à remplir une mission quelconque , et Savonarolc ne s'arrêta pas un iostant à lui. Restait Charles VIII , héritier du royaume de Naples par testament de la reine Jeanne. Entreprenant, téméraire, ce jeune prince disait tout haut qu'il irait bientôt revendiquer ses droits , et fixait même l'époque de son départ. Il y avait donc Uea de croire que c'était de la France que viendrait l'invasion.
De la prévoir à la souhaiter, comme le seul remède efficace aux maux qui travaillaient ritaliOt il n*y avait qu'un pas, et Savonarolc le franchit Le patriotisme
UVKE i , CHAPITRE U. 55
plus raffiné des temps modernes repousserait une si extrême ressource; mais» à une époque où le nom d'Italie n'était qu'on mot ne répondant à aucune réalité, à aucune idée, on devait se montrer moins délicat. C'était « en efiTet, un usage consacré par d'illustres exemples , que dlnriter Fétranger à ^er les diflérends qui s élevaient enti'e les princes italiens. Dans ce temps-là même, Ludovk le More ,^ pour un intérêt particulier, faisait prier Charles YIII de passer les Alpes , et , quelques années après, il lui envoyait en ambassade le comte de Belgiojoso , pour l'engager à faire la conquête du royaume de Naples. Entin, le pape Alexandre VI l'invitait, de son côté, à venir le venger de son parjure voisin.
Savonarole lisait dans le triste avenir de l'Italie avec une facilité qui tenait à son intelligence supérieure , à ses études pro&ndes, à ses relations nombreuses, grâce aux pays divers qu'il avait habités , à ses niédilations solitaires. Le sort de ce grand peuple l'affligeait; mats il avait fini par s*aceoutumer à ne plus voir de sahit pour l'Europe chrétienne que dans un châtiment éclatant qui frapperait d'abord au cœur et dans les régions environnantes, pour s'étendre ensuite sur tout le corps et rappeler à la pénitence les plus endurcis. Mais si , à ce point de vue « le fléau était nécessaire et devenait désirable, il eût manqué son effet s'il avait éclaté sur Rome et sur l'Italie comme un coup de foudre. U fallait que les peuples fussent avertis, afin qu*il8 pussent le conjurer par leurs prières et leur soumission au Seigneur , ou du moins qu'ils comprissent bien pourquoi ils allaient être frappés, afin de voir dans leurs malheurs la main de Dieu, et de se convertir au moins après le chfttiment, poisquils ne le voulaient pas Mre avant.
56 VIE DE SAVONAUOLE.
En d'autres termes, il ne pouvait s*empècher d'onvrir
la main, la sentant pleine de vérités, et il voulait faire partager à tous la conviction dont il était pénétré. Pour cela, quels moyens emploierait-il? Professer publiquement? C*était s'adresseï^ à un trop petit nombre de personnes, par rapport aux grandes choses qu'il voulait annoncer ; avec un tel sujet, il eût étouffé dans une élroilc chaire d^universilé. Écrire? 0^ imprimait peu et mal, surtout les choses nouvelles ; on Usait moins encore. Restait donc la chaire évangéhque, qui plaçait, suivant Jérôme, le prédicateur immédiatement au-dessous des anges dans Téchelle des êtres ; la chaire, qui lui était d'un accès facile, et qui oflrait des ressources infinies. L'alliance des choses divines et des choses humaines , les pratiques reUgieoses dont les^ Italiens avaient conservé l'habitude en perdant la foi, les mouvements oratoires qu'elle permet au prédicateur, l'espèce d'inviolabilité dont elle Tentoure, tels en étaient les principaux avantages. Savonarole avait bien quelques défauts extérieurs ; mais un exercice assidu, de patients efforts pouvaient en triompher ; le ininislrc catholique se refusait d'ailleurs à croire que Dieu abandonnât à lui-même celui qui venait annoncer ses volontés.
Tant que Savonarole raisonna humainement, il eut des doules, des hésitations, et garda le silence. Mais, à force de prier, de faire intervenir Dieu entre sa pensée et lui, il finit par donner à ses imaginations une forme réelle et précise; il se figura qu'elles lui venaient de Dieu, et ne douta plus d^aucune de ses conceptions. Il se vil prophète, presque au môme titre qu'Amos, Ézéchiel, Zacharle ou Jonas, car c'est un devoir pour celui qui entend la pai oic de Dieu de la porter aux hommes, et il s'abandonna sans réserve à ses inspirations : résultat
UVR£ I , CHAPITRE U. 57
naiarel . dans une àme impressionnable et croyante , nourrie de l'Écriture sainte, dominée par les préjugés du siècle, enflammée par le soleil brûlant du Midi.
Mais le prophète ne vit pas toujours dans les cieux : il redevient homme quand il descend sur la Icrre ; il se retrouve sujet à nos passions et à nos infirmités. Si la pensée qu'on entre en communication directe avec Dieu sufiit pour élever Tàme, la puriticr et l'ennoblir, si f ra Uiei'onimo se ressentit de cette heureuse influence, il ne put néanmoins s'empêcher de redevenir homme à ses heures; et, en tant qu'homme, si Ton peut dire, il ne dédaigna pas toujours les choses terrestres. Il se montra amoureux du succès et de la puissance ; il ût voir, dans sa personne, le calcul à côté de la passion, la ruse moderne à côté de la foi simple du moyen âge. Le rôle qu*il sut prendre témoigne d'une grande fmesse d'observation et d'un tact qui nous étonnerait, si, dans tout le cours de sa vie, nous ne le voyions agir avec une prudence excessive, que des élans soudains et passagers n excluaient pas ; marcher avec lenteur, mais toujours en avant; regarder autour de lui, et observer de quelle manière on accueillait ses paroles et ses actions. 11 cherchait, en effet, a se conformer au goût général ; mais c*était par désir du succès , et non par amour d'une vainc popularité.
L'occasion se présenta bientôt de débuter, ou plutôt d'entrer avec plus d'éclat dans la voie nouvelle où déjà U s'était essayé. Pendant son carême de Sau Gemignano, il avait annoncé le fléau et la rénovation de l'Église ; mais ses prédictions avaient passé inaperçues, et par la manière timide et obscure dont il les exposait, il ne s'était point séparé de ses devanciers. Prêchant à Brescia en ltô6, car il n avait pu rester longtemps éloigné de la
Vlfi 1>£ SA.VONAaOU!l.
.chaire, il revint sur son thème favori ; et quoiqu'il continuAt à ne point donner à ce qu'il annonçait une plus haute origine que ses propres réflexions ou les textes de la sainte Écriture» il les présenta avec plus de fermeté, et . parvint à attirer Tattention. Même ses auditeurs virent en lui un prophète avant qu'il se fût donné comme tel. Us lui firent une légende qu'il repoussa tout d'abord : une dame de Bresda lui écrivit pour lui annoncer tout ce qui devait lui arriver dans la suite ; mais le Frère pensa que cette lettre était une missive du diable, et la jeta au feu. Razzi, qui nous rapporte ce fait, ajoute qu'à Ja même époque un certain Fra Angelo de Brescia disait partout que, la nuit de Noël, il avait vu la tète de Savonarole entourée d'un disque lumineux, et que ces visions s'étaient renouvelées plusieurs fois. Le prédicateur dominicain n'eut donc qu'à laisser &ire. Enhardi par la considération extraordinaire qu'on avait pour lui, il hasarda bientôt quelques menaces plus précises. Ainsi, se trouvant à Bresda, il annonça aux habitants que Dieu leur réservait de grands malheurs. II aurait fait de même danstouteautre ville ; mais, par mie remarquable cofticidence, Brescia ayant été mise à feu et à sang quelques années plus tard (lôOOj, cette catastrophe fournit,, deux ans après sa mort, un argument victorieux à ses partisans.
Savonarole ne devait pas demeurer longtemps en Lombardie. En 1486, on tenait à R^gio un chapitre provincial de Tordre de Saint-Dominique en Lombardie. Des hommes d'un grand mérite s'y trouvaient réunis, entre autres Pierre de. Bergame, auteur de la savante table pour les œuvres de saint Thonias , et Louis de Perraie, plus tard procurateur de l'ordre tout entier. Savonarole s'y fit remarquer par la prottendeur de ses pensées, la justesse de ses vues, la précision et la netteté de