CHAPITRE VIL
Révision du procès par la nouvelle seigneurie. — Elle refuse d'envoyer Savonarole à Rome. ^ Savonarole écrit dans la prison un commentaire sur les Psaumes. — Arrivée des commissaires pontificaux. — Nouvel interrogatoire des accusés. — Dernière nuit. — Dernière entrevue des condamnés. — Dégradation et siq>plice «de ces mal* beuieux,
(Mai 1498.)
Le premier soin de la nouvelle seigneurie fut de faire réviser le procès, pour la forme, par le tribunal des Hiiit. Le second fut d'écrit e au pape pour obtenir Tautorisation de prononcer la sentence contre Savonarole , et de la faire exécuter. Alexandre VI persista dans la volonté qu'il avait tant de fois manifestée d'avoir le coupable à sa discrétion; de son côté, le gouvernement crut, sur l'avis de ses conseils ordinaires, devoir maintenir le droit de la république. £n conséquence, il écrivit de nouveau au saint-père (5 mai) pour s*excuser, sur la raison d*État, de ne pas acquiescer à son désir; et le lendemain, dans une lettre adressée à Tambassadeur Bonsi, les prieurs donnaient tous les motifs de leur détermination, qu'ils ne pouvaient faire connaître au pontife. Le peuple, y était-il dit, désire voir de ses yeux l'exécution des coupables ; il est convenable d'ailleurs que le châtiment soit subi aux lieux où fut commis le crime. C'est le seul moyen de dessiller les yeux k un certain nombre de Piagnoni endurcis, qui garderont des espérances tant qu'ils n'auront pas vu le supplice de leur chef. £nûn il
YIK DE SAVONAROLE
serait dangereux pour la république de livrer au pape un homme qui connaît tous les secrets de l*Élat, et pourrait, de gré ou de force, les révéler. Si le saint-père désire n*ùlre pas étranger à la condamnation el à l'exécution, il peut envoyer à floience des commissaires chargés d'Instruire , de condamner et d'exécuter en son nom.
fiuriamacchi prétend que toutes ces raisons n'étaient que des prétextes, et que Tunique but de la seigneurie était de cacher les fraudes dont Ser Ceccouc avait rempli le procès. Certains arguments, et surtout le dernier, ont pourtant par eux-mêmes une valeur réelle. Dans tous les cas , personne ne pouvait craindre que le pape Alexandre VI se montrât difficile sur. le choix des moyens. Devant une résolution aussi fortement motivée, la cour de Rome comprit qu'on ne pouvait plus insister, et elle prit le parti d'envoyer des commissaires à Florence.
£n attendant l'arrivée de ces juges suprêmes, les prisonniers eurent quelques jours pour se recueillir (du 19 avril au 19 mai). Savonarole en profita pour écrire un commentaire sur le Ps. 60 (Miserere met, Deus), Il en commença ensuite uu autre sur le Ps. 30(/fi ie Domine^ speravi); mais, la plume et le papier lui ayant été enlevés, il ne put terminer cette œuvre , le chant du cygne. Le 11 mai, le pape annonçait par lettres, à i'évêque de Vaison, la très-prochaine arrivée de ses deux commissaires, le P. Fra Giovacchino Turriano de Venise, général de Tordre de Saint-Dominique, et François RomoKno, prêtre et docteur espagnol, auditeur du gouverneur de Rome ^ Le premier jouissait d'une haute réputation de sagesse, de bienveillance et d*intégrité ; on est donc sur-
]• Yoy. à l'appendice (n" m).
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pris de le voir s'associer à la vengeance du pape contre un de ses sabordonnés ; on Test surtont d'apprendre qu'il avait consenti à recevoir la sentence toute faite, ce dont son coUègoe se vantait avec une violence étourdie : Nous ferons, disait-îl, un beau feu, car je porte sur moi la condanmation. Mais tout devait être iniquité dans ce procès.
Le 20 mai, lendemain de leur ai rivée, Romolino fit comparaître devant lui Savonarole et Silvestre. Jérôme inaintînt la vérité de tonte sa doctrine, déclara que ses rétractations lui avaient été arrachées par la douleur, c|u'il les désavouait de toutes ses forces, mais ne pouvait répondre de ne pas se rétracter encore, si on le soumettait de nouveau à la question. C'était un spectacle admirable que cette lutte entre la faiblesse de la cbair et l'énergie d'une âme courageuse. Savonarole ne craignait pas la mort, ni même les souffrances à venir; mais M prévoyait les défaillances de ses sens au moment des supplices, et il protestait à Tavance contre elles. Romolino, subjugué malgré lui , traliit son dépit par des injures et des menaces qui furent bientôt suivies d'effet : Fra Gîrolamo fut mis de nouveau à la torture. Il fit alors toutes les rétractations qu'on voulut , et pour éviter de nouveaux tourments, il s'enveloppa, comme la première fois, dans une obscurité de langage qui permit à ses bourreaux d'interpréter sa pensée à leur gré. On arracha sans peine des aveux au faible Silvestre. Quant à Buonvicini, on ne sait pourquoi il ne fut pas compris dans cette nouvelle instruction ; mais le bruit de cette parlicularité s'étant répandu dans la ville, on crut généralement que son innocence était reconnue , ou qu'on lui prétait trop peu d'intelligence pour croire qu'il eût fait le mal spontanément et sciemment, et l'opinion
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$*accrédita qu'il serait bientôt remis en liberté. Mais un Arrabbiato» plus soupçonneux que clairvoyant, vint dire à RomoUno que si on laissait la vie à Fra Domenico, il reprendrait l'œuvre de Savonarole, et que toutes les rigueurs du inonde ne serviraient de rien, si Ton n'extirpait avec la racine toutes ses ramifications. Le commissaire répondit négligemment : « Un mauvais moine de < plus ou de moins, peu importe, » et la mort de Fra Uomenico fut décidée.
Les réponses de Jérôme et de Silvestre , consignées par écrit, formèrent ce que les uns ont appelé le troisième, et d'aulres, plus exacts, le quatrième procès; mais il n*en reste aucune trace. Yivoli nous apprend que Romolino le rapporta à Rome quand sa mission fut accomplie, et qu*on n*a jamais pu le retrouver. Cette rédaction fut lue publiquement par un notaire dans la grande salle du conseil > en présence de tous ceux qui voulurent s'y rendre ; mais l'accusé, les magistrats étaient absents ; c'était maiiquer à toutes les formes de procédure usitées dans ce temps-là. Le notaire , après avoir lu, ajouta ! c Ayant été demandé à Fra Girolamo s'il confesserait toutes ces choses en public, il a répondu: — Je craindrais d'être lapidé. » Les uns virent dans ces paroles une nouvelle infamie du frère, les autres un subterfuge de ses ennemis pour l'empêcher de protester de son innocence , et chacun se retira mécontent.
Le S2 mai, sur le soir, on vint annoncer aux condamnés que l'exécution de la sentence de mort, rendue contre eux sans publicité, aurait lieu* le lendemain. Savonarole reçut cette nouvelle avec calme ; depuis long* temps il attendait le martyre. On lui donna, suivant l'usage , un compagnon pour passer la dernière nuit.