CHAPITRE YIIL
Légende de Savonarole. — Mifacles de saint Dominique. — Miracles attribués à SaTonarole par Pic, Burlamacchi, Bottonio, Razzi. — Prodiges après la mort de Savonarole. — Ses prétendus rapport avec saint François de Paule*
Nous avons cru jusqu'à présent devoir laisser de cAfé
les miracles nombreux dont les biographes de Savonarole ont enrichi leur récit; mais cette étude serait trop incomplète si nous n'indiquions la part que des propagateurs zélés de sa doctrine ont faite au merveilleux dans la vie de cet homme extraordinaire. A côté de Thistoire qui nous apprend ce qu'il fut, il faut placer la fable, pour savoir ce que le fanatisme aurait voulu faire de lui.
C'est une tradition constante dans l'Église de prouver Ja sainteté de rhouune par les actes miraculeux qu'il lui a été donné d'accomplir. Loin de croire que c'est un moyen extraordinaire que Dieu s'est réservé pour les grandes circonstances , Tlliglise admet la présence de l'esprit divin et, dans une certaine mesure , de la puis-
Oigjtized by
314 VIE DE fiÀTONABOLE.
linee diWne^ mi eeai qui se mot dûtiog^ par une parfaite vertu : ce don naturei en est comme la récompense.
L'imagination humaine , toujours avide de merveilleux, vient en aide à celte tendance « et, grAce i elle , ai Ton
s'en tenait à rétyiuologie, les miracles devraient changer de nom.
Ia Via des Saints, le fiecueil des Bollandistes fom*'-
millent de faits de ce genre. Pour ne parler que d'un bienheureux dont Savonarole devait s'attacher à suivre les traces, quelle vie, plus que celle de saint Dominique, fut fertile en miracles ? Tantôt il ressuscite un architecte écrasé sous les ruines d'une voâte écroulée ; tantôt» par un signe de croix, il rend la vie à un enfant récemment enlevé à sa mère. La multiplication des pains lui est facile , on le voit faire descendre la pluie sur un sol desséché , ôter la parole à une femme qui s'en servait mal , et» l^uit mois après» lui délier la langue ; transformer en diamants d'immondes vers qui rongeaient la poitrine d'une pauvre recluse. Le don des miracles n'est pas attaché seutement à «a personne» maisà tout ce qui te 4ou* cbe : dans un incendie » ses effets préservent du feu le meuble qui les contenait» et, après sa mort» ses précieux restes répandent Une odeur délicieuse.
Mais pour abondants que soient les miracles du maître» ils le cèdent de beaucoup à ceux du disciple* La sainteté de Dominique n'étant pas contestée parmi les fidèles, il n'a pas été nécessaire d'ouvrir un vaste champ à l'iavention» au lieu que le besoin de prouver celle de Savonarole a excité la fécondité de ses apologistes. Aussi pourrait-on , en pareille matière» établir avec une précision mathématique cette règle » que les miracles d*un homme non canonisé augmentent à proportion de ceux qui les nient.
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Cependant il est juste de dire que cette légende prodigieuse ne fut point encouragée par Savonarole. Â la réserve de la proposition îneomîdérée qu'il ât de rendre la vie à un cadavre, ou le voit protester sans cesse qu'il ne fait pas de mirades. Ceux qui seraient persuadés , dit-il quelque part, sont précisément ceux qui n'aui'aient pas besoin de Tètre» et les autres persisteraient dans leur incrédulité. Il ajoutait que tous les prophètes n*avalent point été des thaumaturges , et il citait pour exemple saint Jean-Baptiste. Peut-être, indépendamment de ces raisons , crai^nait-il , comme sa conduite dans raffaire du ieu permet de le croire, que l'impulsion divine dont il se sentait pénétré n'allit pas jusque-là.
Savonarole était forcé à ces déuéguiions Iréquentes par l'audace imprudente de ses amis, qui lui attribuaient, môme de son vivant , des miracles qu'il avait intérêt à démentir, pour ne pas s'exposer à une trop facile confusion ; mais c*est surtout après sa mort que se forma sa légende. Ona vu, dansle cours de cette bisioire, quelques-uns de ces faits merveilleux : ceux qui sont d'une interprétation facile et n'ont paru des miracles qu'à des esprits crédules et prévenus , et ceux qui paraissent avoir été répandus dans le public pendant que Savonarole pouvait encore les démentir. Il reste maintenant à indiquer les auhres , qui sont infiniment plus nombreux.
Le point de départ de toute cette légende est un curieux parallèle entre Jérôme et Jésus-Christ. Pic, à qui
revient riionueur de l'invention, en obtint un grand succès parmi les Piagnonî, malgré la puérilité de la comparaison. Savonarole, comme le Christ, a été envoyé pour sauver legenre bumainau prixde son sang ; comme le Christ , il attaque les fausses interprétations de la loi ,
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les traditions ; comme lui, il prêche de parole, mais surtout d'exemple; comme lui, il attaque les pharisiens et les prêtres de la loi, et est attaqué, poursuivi par eux; tous les deux ont prophétisé et fait des miracles ; on les a faussement accusés tous les deux pour plaire soit à César, soit au souverain pontife; tous les deux, après . avoir prédit leur fin tragique , sont morts en croix à la juême époque de ranuéc, Tun entre deux larrons, Tautre entre deux amis. Insultés au moment du supplice , ils ont vu du haut du ciel leur doctrine se propager après leur mort et leurs ennemis périr misérablement.
Cette étrange comparaison, dont un terme au inoins était singulièrement injurieux pour Silveslre et Buonvicini, est de l'homme qui a le plus contribué à créer et à alimenter la légende de Savonarole. On conçoit donc avec quelle déûance il faut le suivre dans les aventureux écarts de son imagination.
Bien avant la naissance de Savonarole, une foule de personnes avaient été averties, par des visions extraordinaires, de la prochaine venue d*un prophète. Un moine, nommé Albert, prédit sa naissance, sa mission, l'ordre religieux dans lequel il doit entrer et sa mort entre deux de ses fils. Un chanoine de Flbrence annonça un jour qu'un dominicain serait appelé à régénérer le monde, et huit ans plus tard, ayant entendu prêcher Savonarole, il reconnut que c'était de lui qu'il avait voulu parler. Une religieuse allemande, une religieuse de firescia, une veuve de Gènes, avaient fait de semblables prédictions. Et ainsi, voilà une foule de personnes vulgaires presque transformées en prophètes poup Annoncer la venue d*un seul.
Pendant sa vie publique , Jérôme fut béni par la Vierge, entouré d'anges et de rayons ; mille témoins
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ratleslerit. On vit un ruisseau de sang couler de son flanc. Mais toul cela n*est rien auprès de ce qne le biographe rapporte des iniracles accomplis par le frère lui-même. U exorcise les démons qui troublaient Saint- Marc. Ceux-ci, ne pouvant plus s'attaquer aux religieux, s'en prennent à celui qui les chasse ; ils viennent en si grand nombre, que l'air en est épaissi et que leur ennemi ne peutplus circuler ; ils lui adressent ces paroles: « Jérôme^ tu te prépares bien des maux ; nous t*en voulons accabler. — Faites ce que vous voudrez, répond le saint homme , mon support est en Dieu. » Et les démons de s'enfuir aussitôt. .
Ce miracle n'a rien que de fort naturel dans l'Eglise, et Pic ne peut le révoquer en doute, car il le lient de Savonarole : il en est de même des guérisons que le prophète opérait en un instant et dont les malades reconnaissants portaient partout la renommée.
Un jour, Carlo Pitti faisait, par ordre» le recensement de Farmée florentine; il monte sur une estrade dont les planches mal jointes s'écroulent; il tombe et se casse la jambe. Ne pouvant se remuer, même avec les mains, il commande qu^on le porte auprès de Savonarole : celui-ci, après avoir invoqué Dieu, fait, avec les doigts qui tiennent ordinairement l'bostie, le signe de la croix sur la cuisse cassée, prononce quelques paroles d'un psaume, et aussitôt Carlo Pitti guéri s'en retourne à pied chez lui. Pic tient ces détails d'un dominicain qui prétendait les tenir de Pilli lui-même.
On voit que le biographe se contentait, pour croire, d'une affirmation de seconde ou de troisième main. S'il était facile à persuader, il avait aussi une singulière tendancé à dénaturer les faits et à donner des plus simples choses une explication merveilleuse. Un jour, ^
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dit-il, les gradins où se tenaient les enfants à Féglise s^étant écroulés, le prédicateur calma Tassistance en lui annonçant que personne n'aurait de mal, et, toute vérification faite, on trouva que les enfants étaient sains et saufs. » Ici c*e8t Kc qui fait le miracle, et il lui suffit pour cela de changer quelques mots de place. Vivoli, rédacteur des sermons, qui rapporte cet accident, dit formellement : « Les gradins se rompirent, mais aucun enfant ne se fit mal. Alors (c'est-à^lire quand on s*en fut aperçu), le Père dit ce qui suit, etc. *
Jusque dans sa prison, Savonarole fit des miracles. Plusieurs fois le geôlier le «trouva délivré de ses menottes et de ses fers ; souvent la porte était ouverte sans qu'il voulût en profiter pour prendre la fuite ; enfin, on le vit élevé en Tair et entouré d'une auréole lumineuse. Tant de prodiges touchèrent le cœur du geôlier qui se convertit et devint un parfait chrétien. Les biographes sont unanimes à affirmer tôus ces faits.
La légende de Pic fut en effet reproduite et amplifiée dans la suite, notamment par les PP. Bottonio et Razzi. GrAce à eux, tous les manuscrits que nous possédons de Burlamacchi, plus sobre qu'eux, malgré sa crédulité ordinaire , nous sont parvenus enrichis d'une ample moisson de miracles, comme si c'était, dans la Tîe de Savonarole, une lacune qu'il fût indispensable de combler. Razzi fait plus : on trouve dans son récit des prodiges qu'on chercherait vainement ailleurs ou qu'il nous U^ansmet plus complets ; on y voit une foule de guérisons miraculeuses ; mais
Fama volai vîresque acquirît eundo t
et ce ne sont plus des personnes seulement, ce sont des
. familles entières à qui Savonarole rend la santé. Razzi
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nous apprend aussi qu'il multipliait les pains, qu*il dégageait par ses prières les débiteurs obérés.
C'est aussi à la légende qu'il faut rapporter les innombrables prédictions qtie de trop simples disciples mettent dans la bouche de Fra Girolamo. ïàûes oui été rapportées en leur place ; et Ton a pu voir que si la crédulité de ses audilcurs ne fit pas toute sa science, elle fit au moins le caractère surnaturel qu'on donna à ses moindres paroles. C'est elle, à coup sûr, qui faisait de Buonvicîni un prophète quand il ordonnait, par figure de rhétorique, à MaximiUen de s'éloigner de Livourne, et un thaumaturge, quand il guérissait, disait*on, Robert Salviati d'une maladie au genou, sans y toucher.
Mais ce qui précède n*est rien au prix des prodiges
qui eurent lieu après la mort de Savouarole. lis sont de trois sortes :
1° Tous ceux qui avaient persécuté le saint martyr fmissent misérablement et d'une mort prématurée, pur exemple Fra Mariano de Ghinazzano, Ser Geccone, l'évèque Catarino, auteur d'un pamphlet contre lui, et une foule d'autres.
2» Tous ceux qui, pleins d'une foi vive, prononçaient dévotement le nom de Savonarole et l'imploraient, le voyaient en vision, ou, s'ils étaient malades, guérissaient aussitôt de leurs maux.
S"" Tous ceux qui avaient été assez heureux pour conserver quelque chose de ce saint homme, restes de son corps ou objets qui lui avaient appartenu, n'avaient qu'à toucher ces précieuses reliques pour être soulagés ou guéris des maladies les plus invétérées. Les faits sont innombrables, et l'on doit se borner à en citer un des plus singuliers. Bartolommeo de Faenza ayant ima-
VIE DE SÂVONÂROLE
giné de boire de Teau de TArno dans un c£dice, en commémoration de ce que les cendres de Savonarole
avaient été jetées dans ce fleuve, obtint instantanément la guérison qull désirait ; c*est de lui-même que Pic tient ce miracle. Sans doute, il ne se renouvela pas, quoique cet auteur lui eût donné la publicité, car il eût convaincu les plus incrédules.
Ce qui frappe, quand on lit dans les contemporains ces récits surprenants, c'est Tabsence de toute critique : et ce caractère est d'autant plus sensible, qu*on cherche davantage à le dissimuler. Quand les PP. Buiianiacchi, . Bottonio, Razzi nous rapportent avec une sincérité naïve, comme des faits incontestables, une foule de bruits venus on ne sait d'où ni comment , ou respecte leur bonne foi; mius Pic, imbu, autant que son esprit le comportait, du génie scientifique de son oncle, prête à rire quand il essaye de prouver par ^ des raisons naturelles qu'il faut croire aux miracles faits par des hommes. Son critcrium mérite d'être rapporté.
V II est impossible d'admettre que tant de personnes
de pays et de caractères différents se soient réunies pour tromper;
^ Il est insensé de ne croire que ce qu'on voit ;
3** Les saints docteurs, Augustin, Jérôme, Ambroise, Grégoire, ont cru aux miracles accomplis par des hommes aimés de Dieu» et les ont rapportés dans leurs écrils pour y faire croire les autres hommes ;
Si les miracles qu*on rapporte ne peuvent qu'être nuisibles, il faut les rejeter ; si l'on doute s'ils seront utiles ou nuisibles, il faut examiner; s'ils ne peuvent être nuisibles, mais qu'ils puissent être très-utiles, comme ceux de Savonarole, non seulement il n'est pas