LIVRE n, GHAPITRI:: VU
quil ne faut pas lui imputer la destruction des œuvres
d'art, attendu qu il n'avait recommandé de détruire que les choses mauvaises. Malheureusement il avait plusieurs fois sifrnalé dans ses sermons les poètes les plus éminents de i*antiquUé et des temps modernes à Tiodignation publique, sans excepter Platon, qu'il envoyait brûler dans la maison du diable. Si Ton voulait d'ailleurs qu'une juste distinction fût faite entre les Tristes; par exemple, et YArtâ^uimer, ou entre une Madeleine repen^ tante et une Naissance de Vénus du Botticelli, il ne loilait pas en confier le soin à des enfants sans goût et sans expérience. Enfin, ce qui condamne Savonarole à porter tout entière une si lourde responsabilitép c'est qu'après l'auto- da-fé de 1497, alors que les plaintes s'élevaient de toutes parts et venaient jusqu'à ses oreilles, il continuait, avec une obstination déplorable, d'encourager les enfants à dépouiller les citoyens et à ])rLjler leurs trésors. Un an plus tard, à pareille époque, il renouvelait cet étrange sacrifice avec autant d*achamement et de succès que par le passé.
Pour n'avoir pas su user avec modération du triomphe, les Piagnoni méritèrent de le perdre. A François Valori succéda Bernard dei Nero, vieillard dès longtemps dévoué aux Médicis mars). Pierre, qui vivait toujours en exil, crut le moment favorable pour tenter un coup de main. Les Bigi, qui souhaitaient son retour, ayant pris insensiblement plus de hardiesse, avaient cessé de voter au grand conseil avec les Piagnoni ; ils se portaient d'un côté ou de l'autre, suivant la circonstance, et pouvaient dire, comme plus tard Henri VIII d'Angleterre : « Qui je défends est maître. » Il en résulta que les Arrabbiati, qui voyaient auprès d'eux un parti tout formé, auquel ils n'avaient pas d'abord pris garde,
VIE DE SAVONÂROLE.
et qui se trouvaient dans l'impuissance de rien faire à
eux seuls, reportèrent sur ses principaux menil)res toutes leurs voix» uniquement pour faire de l'opposition à Savonarole. A partir de ce temps->là, les amis des Médieis furent donc, à plusieurs reprises, maîtres de la situation, et ils songèrent à en profiter pour rétablir le fils de Laurent dans ses anciens privilèges. Celui-ci avait déjà essayé de séduire Fra Girolamo; mais il avait échoué contre uno si austère vertu , et il profita avec empressement du triomphe passager de son parti.
Il se trouvait pour lors à Rome. Aidé de son frère le cardinal, des Orsini, alUés à sa famille » et du pape Alexandre VI, il amassa (juclqucs milliers de florins. U donna Sienne pour lieu de rendez-vous à ses compagnons d'aventure, s'y rendit lui-même en secret, ol>tint l'assistance des deux Petrucci, qui commandaient à cette ville, et, à la tûte de mille hommes, tant cavaliers que fantassins, marcha sur Florrace, où il arriva le 98 avril. Il arrêtait tous les voyageurs au passage, pour les empêcher de donner l'éveil; mais une forte, pluie Tayaut un peu retardé, les paysans eurent le temps de prendre un chemin détourné et de faire savoir aux Florentins le danger qui les menaçait. Aussitôt les portes de la ville furent fermées ; Tindignation des patriotes fut si grande, que la minorité piagnone de la seigneurie se trouva maîtresse des délibérations : les Bigi n'osaient pas, en effet, se déclarer coni|)lices d'un coup manqué, et ils étaient mème^ suivant l'usage, tout prêts à le désavouer. Mais, pour comble de précautions, on n'appela pas sous leurs gonfalons les compagnies entières, atin d'ôter ^ux partisans des Médicis tout prétexte plausible de prendre les armes. De jeunes hommes, dont le patriotisme était connui lurent seuls appelés pour faire
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&ce à un danger qui n'existait plus, pour ainsi dire, du moment qu'on le voyait. Avec si peu de monde, Pierre n'avait espéré s'emparer de Florence que par surprise et grâce à ses intelligences au dedans. Voyant les portes fermées, il comprit que tout était perdu, et se retira sans tenter plus longtemps la fortune. A quelques années de là, il périt misérablement
Au sujet de celte aventure , Nardi raconte qu'un des seigneurs, dévoué à Savonarole et nommé Philippe Arrigucci, ne sachant, au milieu àei hésitations de ses collègues, quel parti prendre, députa Jérôme Benivieni au pére, pour avoir son avis. Le moine répondit brièvement au poète : « Mùdie» fidei , quare éuMiasii? Ne savez-vous pas que Dieu est avec vous? Allez, et dites de ma part aux seigneurs que nous prierons Dieu pour la ville , et qu'ils n'aient point de doutes : Pierre de Médicis viendra jusqu'aux portes et retournera siu* ses pas sans avoir fait aucune révolution. »
Ces paroles, que le contemporain Nardi avait oui rapporter, sont en outre consignées dans la lettre écrite à Clément Vn (novembre 1530) par Jérôme Benivieni, qui les avait seul entendues. On peut donc les tenir pour historiques; mais rien n'autorise à croire que le dominicain les donnât pour une prophétie, car il avait prisTbabitude de parler sur ce ton-là pour les choses les plus ordinaires du monde, et il lui suffisait d'ailleurs, au moment ou l'Arrigucci le fit consulter, de la moindre perspicacité pour comprendre que le coup de main du Médids ne faisait plus courir à la république aucun danger.
Cependant l'époque était venue où la persécution allait s^attacher à Savonarole, pour le conduire rapidement, de chute en chute, au gibet. L auto-da-fé avait produit tant
de scandale qu'il réveilla de vieilles haines, à peine assoupies parles conquêtes plus paisibles de Tannée précédente, et qu'il leur donna un trop légitime prétexte de s'exhaler. L'ancien adversaire de Jérôme , Fra Mariano de Gbinazzano, fut le premier qui reprit ouvertement les hostilités. Prêchant un jour de^nt le pape, il commença son discours par cette apostrophe : Abscinde abscinde hoc monstrum ab Ecéesia Dei^ ' Beatimme Pater. L*allusion était transparente ; il la rendit plus claire en* core par les développemenis qu'il donna à sa pensée. A quelques jours de là, Savonarole, informé de ce qui s'était passé à Rome, répondait dédaigneusement par ces simples paroles : c 0 frère ! il y a des gens qui parlent mal de toi à Rome. — Je le sais, U parle ainsi pour se rendre agréable , et non par devoir ; il va toujours audevant des grands et des puissants pour les flatter. »
A Florence, c'était la môme chose. Le prédicateur de San Spirilo ayant dit que Fra Girolamo n'était pas prophète et qu'il avait le diable dans le corps , Savonarole répondit le surlendemain que quiconque ne croyait pas à sa doctrine était un fou ou un pervers. Tout le monde entendit bien de qui il voulait parler» quoique, suivant sa coutume, il se défendit d'avoir nommé personne.
Malgré son caractère impétueux, Jérôme savait donc
garder sur ses adversaires l'avantage delà modération,et c'est ce qu'ils ne purent lui pardonner. Pour se venger ' ils eurent recours aux plus ignoble» outrages. Hs avaient songé d'abord à placer des pétards dans la chaire, afin d'y faire périr le prédicateur ; mais les dangers qu'aurait pu avoir l'explosion pour la partie la plus rapprochée de l'auditoiie, les décidèrent à renoncer à ce moyen. Ces complots ayant transpiré, les amis de Savouarole lui con-