POUR LA SECONDE ÉDITION
L'accueil bienveillant qu'a reçu la première édition de cet ouvrage m'engage à dire ici pourquoi la seconde, quoique soigneusement revue, paraît, malgré l'usage, considérablement diminuée. Je ne voulais, il y a deux ans, qu'appeler l'attention du public lettré sur un bomme mal connu et donner aux faits nouveaux que j'apportais, comme à ceux que je rectifiais, le caractère de la vérité acquise et démontrée. De là un certain appareil scientifique, des notes nombreuses, de longues citations, des analyses détaillées d'ouvrages rares et que personne ne lit. Mais aujourd'hui je puis peut-être me flatter d'avoir atteint le but que je me proposais : honoré, à l'occasion de ce livre, par la Faculté de Paris, du grade
de docteur es lettres, par l'Académie française d'une de ces hautes couronnes qu'elle décerne avec tant d'équité, par le gouvernement sarde de la croix de l'ordre des saints Maurice et Lazare, par l'Académie royale des sciences de Tarin du titre d'associé correspondant, par la presse, française, anglaise, italienne, allemande1 d'une bienveillance que j'oserais à peine croire équitable, si M. Villemain, avec l'autorité de sa parole, ne s'était exprimé sur Jérôme Savonarole dans le même sens, il m'est permis désormais de regarder la vérité comme établie, et, pour m'adresser à un plus grand nombre de lecteurs, de dégager le récit de tout ce qui en ralentissait la marche, de supprimer les analyses et les détails d'histoire littéraire dont le second volume était rempli.
Je prierai seulement ceux qui, en parcourant cette seconde édition, concevraient des doutes sur tel ou tel fait, sur telle ou telle assertion, de recourir à la première, où ils ne trouveront pas un mot qui ne soit appuyé de preuves, pas une citation dont la source ne soit rigoureusement indiquée.
Malgré mon vif désir d'abréger, j'ai cru devoir conserver les textes rares ou inédits qui ont porté bonheur à ce livre, et forment par eux-mêmes une instructive histoire : le récit suffira à en relier entre eux les fragments disjoints.
1. Cette seconde édition a été traduite en allemand, avec une parfaite exactitude, par M. le docteur Frédéric Schrôder (Brunswick. Vieweg, 1858).
Je maintiens aussi mes conclusions. Après deux ans de publicité et de discussion, je n'ai rien à y changer.
A ce propos, je dirai un mot de la seule critique sérieuse qui m'ait été adressée. Quelques personnes m'ont reproché de n'avoir pas conclu d'une manière précise, et de laisser le public dans cette incertitude où il est depuis trois cents ans, de savoir, comme parle M. Villemain, dans son éloquent rapport à l'Académie française, si Savonarole est un charlatan ou un martyr. C'est que notre imagination se figure toujours les hommes célèbres tout d'une pièce, à la façon des héros de l'antiquité, qui ne nous paraissent ainsi que parce que nous les voyons de trop loin. Je ne puis croire, quant à moi, que parce qu'on a vécu trois siècles avant nous, on doive être tout vertu ou tout crime, exempt de faiblesses et de contradictions. La contradiction, c'est l'homme môme , jamais il n'est exclusivement bon ni exclusivement mauvais. Savonarole, moins que tout autre, car il était entré honnêtement dans une voie où il rencontra des tentations et des écueils à chaque pas. Il voulut être vertueux, et fit le mai quelquefois, non par un effet de sa volonté, mais par entraînement ou par difficulté de position. Il ne fut pas prophète, mais il crut l'être, et cette illusion fut tout ensemble pour lui une cause de puissance et une abondante source de fautes ou d'erreurs.
Voilà tout ce que je puis dire. S'il est possible de conclure autrement, pourquoi, depuis deux ans, aucun de reux qui ont écrit sur Savonarole, à l'occasion de cet
ouvrage, n'a-t-il osé tirer la conclusion absolue qui doit faire du célèbre dominicain un saint ou un scélérat? Qu'on la tire enfin, cette conclusion, puisque je me refuse à le faire, el je ne croirai pas entreprendre une tâche difficile en prouvant qu'elle ne soutient pas l'examen.
Paris, 15 octobre 1855.
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Caractère général du quinzième siècle.
L'ère moderne s'ouvre, dans tous les livres d'histoire, au milieu du quinzième siècle. La prise de Constantinople (1453), qui la sépare du moyen âge, n'a pas eu cependant assez d'influence sur les destinées de l'ancien monde pour être autre chose qu'une indication sans portée. Ce qui a fait la société nouvelle, ce n'est pas la dernière conquête de l'Orient sur l'Occident, quoique l'Europe soit dès lors à peu près constituée comme nous la voyons aujourd'hui, c'est une transformation radicale des faits, des idées et des mœurs. Mais ni les hommes ni les choses ne se changent tout d'un coup ; leurs révolutions ne sont pas l'œuvre d'une heure, et pour apprécier la différence profonde qui sépare les temps modernes du moyen âge, il faut comparer entre eux le quatorzième et le seizième siècle. L'un, hérissé encore de ces mœurs barbares que la chevalerie tempérait à peine, était pénétré de cette foi ardente contre laquelle
l'hérésie était venue se briser ; l'autre inaugure le règne tic la politique et du libre examen, ouvre l'ère des innovations extrêmes en philosophie et en religion, et jouit déjà du triomphe.
Entre ces deux contraires se place le quinzième siècle, destiné à rendre le choc moins fort et la pente plus douce. Dans cet âge de transition, de pêle-mêle, de luttes énergiques entre le passé et l'avenir, on voit le chevalier coudoyer le politique, l'incrédule essayer ses forces contre le croyant , l'inventeur le plus sublime se débattre contre la défiance et les préjugés. Nul ne sait encore si l'humanité continuera de marcher dans l'ornière des siècles, ou si elle se frayera une voie nouvelle vers ses 'destinées. La révolution est partout : dans les faits, dans les hommes, dans les idées. L'Europe, divisée jusque-là en deux groupes principaux, la France et l'Angleterre d'une part, de l'autre l'Allemagne et l'Italie, brise les barrières qui séparaient ses antiques nationalités. C'est la guerre qui les rapproche, une guerre souvent impie, atroce, implacable, mais d'où sort la civilisation. La barbarie conquérante du Nord vient se transformer au contact des peuples brillants , mais un peu efféminés du Midi : elle apprend à substituer la politique de raison et d'intérêt à la politique de passion et d'instinct.
Le machiavélisme n'est pas une pure invention du grand homme dont il déshonore le nom ; il est le catéchisme d'une foi, la grammaire d'une langue qui eût fait horreur au quatorzième siècle, que le seizième parlait couramment, et que le quinzième apprenait à bégayer. L'Europe se peuplait alors de princes et de rois qui appartenaient à leur temps par leurs faiblesses, mais dont le génie cauteleux et calculateur préparait l'ère
moderne. Louis XI s'agenouillait devant les madones en plomb de son chapeau, mais il préférait à la gloire de briller dans une ruineuse bataille celle d'agrandir son royaume par d'habiles négociations. Ferdinand le Catholique, Sixte IV, Maximilien d'Autriche, et, à l'extrémité orientale de l'Europe, Mahomet II et Iwan III, tels sont les rois qui gouvernaient alors les peuples surpris de la direction nouvelle qu'on leur imprimait.
Mais, comme les idées de politique, de diplomatie, d'équilibre, ne pouvaient triompher sans une vive résistance de l'esprit du passé, nous voyons, à côté de ces princes, des hommes dont le génie appartient au moyen âge. Pie II, ce héros sous la tiare, et Paul II, le continuateur de sa pensée, veulent en vain exhumer de glorieuses bannières et conduire les chrétiens à la croisade : l'Europe manque au rendez-vous. Le pape octogénaire se trouve presque seul à Ancône, et meurt en gémissant sur ses contemporains qu'il ne comprenait pas et qui ne le comprenaient plus. Charles le Téméraire défend, à la tète des barons français, ce qui restait de la féodalité. Il couvre de mépris son modeste adversaire; mais, après tant d'exploits, il ne laisse que des ruines en héritage à ses enfants. On dirait que Charles VIII fut le successeur du duc de Bourgogne plutôt que du roi de France : il entreprend une conquête que la sagacité toute moderne de son père avait plus d'une fois déclinée; il passe les Alpes avec l'imprévoyance et l'entraînement d'un preux du moyen âge. Mais, chose singulière! cette guerre transalpine , à laquelle il ne demandait que ses éperons de chevalier, inocule la civilisation à ses sujets. Qui peut dire combien de siècles encore ils l'eussent attendue avec une dynastie de princes bourgeois, comme celui du Plessis-lès-Tours? Tel est le caractère étrange
de cette époque transitoire, de donner au hasard ou à la folie les succès qu'elle refusa quelquefois à la science ou à la sagesse.
Même au seizième siècle on suit la trace de ces longues luttes. Il appartenait à la France, qui avait eu la première un avant-goût du génie moderne, de fournir au moyen âge les derniers et incertains représentants de son chevaleresque caractère. « Tout est perdu, fors l'honneur! » écrivait François Ier vaincu à Pavie, alors que Gonzalve de Gordoue avait déjà dit : « La toile d'honneur doit être d'un tissu lâche, » et que Charles- Quint mettait si hien en pratique cette honteuse maxime; mais, pour lutter sans trop d'infériorité contre son politique rival , le roi-chevalier est obligé de se servir des mêmes armes. C'est ce dernier des preux qui laisse au roi d'Espagne la gloire de défendre l'Europe chrétienne contre l'Afrique musulmane; qui refuse, sous de futiles prétextes, d'exécuter le traité de Madrid; qui faillit, pour prendre sa revanche, retenir Charles-Quint prisonnier à Paris, et qui fit alliance avec Soliman, sultan des Turcs, au grand scandale de la chrétienté.
Tout vint en aide à la transformation qui s'opérait au quinzième siècle. Nous venons de la voir dans les événements politiques et sur les trônes : elle n'est pas moindre partout ailleurs.
Dans un coin de l'Alsace, trois hommes obscurs inventent l'imprimerie. Répandre au loin les lumières, concentrées jusque-là dans des foyers trop peu nombreux ; rendre accessible à tous l'étude de la science, trop longtemps l'apanage des hommes riches de loisir; permettre à chacun d'apprendre chez soi ce qu'on n'apprenait auparavant que sur les bancs d'un trop petit nombre d'universités; donner bientôt aux particuliers
plus de livres que les rois n'avaient de manuscrits ; assurer l'indépendance de la pensée par l'impossibilité de brûler les livres comme on avait brûlé les hommes; lui donner des ailes; la semer aux quatre vents de l'Europe pour qu'elle fût recueillie dans toutes les intelligences et portât ses glorieux fruits, qui furent, au seizième siècle, la Réforme, et au dix-huitième la Révolution : tels ont été les résultats principaux de cette immortelle découverte. Le quinzième siècle ne put que les pressentir : il ne les vit pas. Les livres, et surtout les classiques anciens, s'imprimaient, il est vrai, mais à si haut prix qu'il était presque aussi coûteux d'en posséder que de posséder des manuscrits, et comme l'art nouveau, poursuivi par l'esprit de routine, était encore presque une hérésie, le danger retint longtemps les hommes studieux, mais timorés. Les puissants s'opposèrent, pour la plupart, à la diffusion des lumières; il eût fallu, pour triompher sur-le-champ de leur mauvais vouloir, que les inventeurs eussent une foi vive dans leur mission, et, si l'on peut dire, dans leur apostolat. Mais ils ne virent dans leur industrie qu'un moyen de faire fortune, et ils méritèrent par là, comme on l'a dit, l'obscurité où leur nom est resté. Tout le monde, excepté eux, eut bientôt mesuré la portée de la nouvelle découverte. Chacun, de près ou de loin, de la parole ou de l'action, prit part à la lutte, et cette justice est due au quinzième siècle que, par la voix de l'opinion publique, il en hâta le dénoûment. Il n'était pas fini qu'on n'avait plus à craindre pour l'imprimerie le sort du feu grégeois ; le triomphe en était assuré.
Presque dans le même temps où les idées obtenaient, par l'invention de Guttemberg, leur affranchissement définitif, elles se voyaient ouvrir un champ plus vaste
par la découverte de Christophe Colomb. Le hardi Génois, en cherchant un passage aux Indes, donnait l'Amérique à l'Europe, tandis que Barthélémy Diaz, rectifiant à l'avance, par un heureux hasard, les calculs erronés de Colomb, trouvait le chemin le plus court. Ils ne voulaient tous deux que venir en aide à l'ambition mercantile de leurs contemporains; mais ce goût pour le commerce, ce courant d'idées qui poussait les hommes vers les lointains rivages, c'était déjà toute une révolution. Ce fut bien autre chose lorsqu'on sut qu'il y avait par delà les mers un nouveau monde. En voyant s'ouvrir l'océan devant lui, l'homme découvrait non-seulement pour sa fortune, .mais aussi pour sa pensée, des horizons nouveaux. Cette Europe, dont il avait fait tout l'univers, ne lui parut plus qu'une faible partie du globe. Il se fût senti plein de mépris pour tant de petitesse, s'il n'avait eu conscience en même temps de la supériorité que l'esprit et la civilisation lui donnaient sur la force brutale des sauvages. Victorieux parce qu'il était plus habile, il rendit à l'intelligence les hommages qu'on adressait auparavant à la vigueur du corps. Ainsi la découverte de l'Amérique vint contribuer d'une manière inattendue à la révolution intellectuelle que l'invention de l'imprimerie avait commencée. Ce fut même presque le seul résultat qu'on en obtint immédiatement : les perturbations que la nouvelle route ouverte à l'activité humaine et les trésors du Pérou apportèrent dans les rapports sociaux, c'est l'histoire du seizième siècle ; mais cette double conquête marque la transition entre les habitudes casanières de la vieille Europe et l'essor qu'elle prit plus tard vers de lointains climats, et elle est la gloire du siècle précédent. Le génie de ces temps agités n'est pas moins forte-
ment empreint dans le mouvement des idées religieuses. On voit succomber l'hérésie et se terminer le grand schisme. Ces luttes féroces, ces querelles désastreuses appartiennent au moyen âge : le seizième siècle, plus absolu, procédera différemment. Entre ces deux périodes d'un caractère si opposé , il y a place pour près de cent ans d'un débat imprévu, mais nécessaire. La partie héroïque jouée par Jean Hus, Jean Ziska, Jérôme de Prague, avait été un mouvement politique et national autant que religieux : grâce à cette complication , ces hardis réformateurs avaient payé de leur sang de trop complexes projets. 11 appartenait aux hérésiarques modernes d'assurer le triomphe de l'indépendance religieuse , en concentrant sur ce point tous les efforts de la pensée et môme des armes pendant de longues années. Mais, après la sanglante défaite de leurs précurseurs, l'idée réformatrice aux abois avait besoin de se retremper dans le repos : l'œuvre de Luther était impossible, alors que le bûcher de Jean Hus fumait encore. Une seule lutte n'était pas prématurée et vint à son heure : c'est la lutte des vrais chrétiens contre le pape, représentant incontesté, mais infidèle, des antiques traditions de l'Église. Dans cette guerre, les novateurs ne combattent plus avec l'épée pour l'extermination, mais avec la parole pour la restauration; ils s'attaquent non plus seulement aux personnes, non pas encore aux dogmes , mais à la discipline ecclésiastique et aux vices du clergé. C'était une tentative profondément sensée , qui montre tout ce qu'il y avait de fondé dans les attaques et les griefs du passé. Si elle eût réussi , elle aurait pu empêcher la réforme de Luther, ou en amoindrir singulièrement la portée. Le concile de Trente vint trop tard pour remédier au
mal déjà fait, et ne put que l'empêcher de s'étendre encore.
La réforme ecclésiastique fut prêchée, au quinzième siècle, par de nombreux prédicateurs; mais nul ne jeta autant d'éclat que Jérôme Savonarole. Outre les talents qu'il avait reçus de la nature, ce moine réformateur trouvait les voies préparées par i'hérésie et par les dégoûts que les déportements d'Alexandre VI et de sa cour inspiraient à tous les cœurs vraiment chrétiens. Il remplit sa tâche en homme de son temps, et la transition du moyen âge à l'esprit moderne ne fut nulle part plus frappante que dans son génie et sa conduite. Il voulut faire marcher de front la réforme religieuse et la réforme politique, et, par cette tendance synthétique, il se rattache au passé; mais par ses vues sur l'un et l'autre point, et surtout par la manière dont il essaya de mener son œuvre à bien, il appartient aux temps modernes. Le rôle môme qu'il a joué dans l'histoire est une transition nécessaire enlre la défaite de Jean Hus et te triomphe de Luther. La réforme du second eût échoué comme celle du premier, pour être trop radicale, si l'insuccès d'une tentative intermédiaire et plus modérée n'eût donné lieu de croire aux chrétiens indignés que jamais la cour de Rome ne s'amenderait, ne condamnerait tant d'abus et de scandales, et ne rendrait à FÉglise son ancien éclat. C'est' en ce sens seulement qu'il peut être permis de dire que Savonarole fut un des précurseurs de la Réforme. Il le fut malgré lui et sans le savoir ; il eût fait amende honorable aux pieds d'Alexandre VI lui-même, s'il eût pu soupçonner à quelle œuvre il mettait involontairement la main.
Ainsi, le quinzième siècle fut agité par les convulsions d'une société expirante et prête à se renouveler. Il ne vit
point le triomphe de l'avenir, mais il le prépara. Au prix de quels labeurs, de quelles souffrances, l'histoire le dit assez, et l'on ne ferait, en les rapportant, que répéter ce que chacun sait. Gardons-nous de jeter l'analhèmeà ce siècle pour ses fautes, ses vices et ses crimes. S'il fut agité, c'est que la sève débordait en lui, et qu'il s'apprêtait à donner la vie. La mort seule est paisible, et tout enfantement est laborieux.
État de l'Europe et principalement de l'Italie , dans les dernières années du quinzième siècle.
Depuis le moment où les Anglais furent expulsés de la France jusqu'aux guerres d'Italie, il serait impossible de faire une histoire générale de l'Europe. Les peuples se replient sur eux-mêmes pour accomplir les transformations que l'apparition de l'esprit nouveau rendait nécessaires. Ils s'habituèrent ainsi à vivre dans un isolement qui rompit ce vaste corps qu'on appelait la chrétienté. La papauté était dès lors impuissante à en relier les membres. Depuis les croisades, elle avait singulièrement abusé de son autorité. Les excommunications prodiguées sans mesure, non-seulement aux hommes rebelles à la foi, mais encore aux adversaires passagers de la politique pontificale, avaient achevé de miner le pouvoir spirituel du saint-siége. Il ne lui en reste pas dèslors beaucoup plus que ce qui est garanti par sa puissance temporelle , et le degré de considération qu'il obtient se mesure presque au degré de terreur que ses armes peuvent inspirer. Toutefois, il eût été facile
au pape de reconquérir une partie du terrain qu'il avait perdu, s'il eût su se borner au rôle glorieux de successeur de saint Pierre ; car les fidèles savaient encore distinguer l'indignité personnelle de F homme et le caractère sacré dont il était revêtu; c'était une hardiesse qu'on payait quelquefois de sa vie que de conclure de l'une à la déchéance de l'autre. Les princes mêmes qui pouvaient le plus facilement se mettre à l'abri des foudres pontificales n'entreprenaient pas la guerre contre le saint-siége sans consulter leurs docteurs ; ils cessaient au plus tôt une lutte qui paraissait impie, et avaient hâte d'en recevoir l'absolution. Mais, loin de prétendre à dominer par l'esprit, les papes. n'entendaient point faire bon marché de leur puissance temporelle. Dès lors ils devaient prendre rang parmi les princes italiens, et obtenir des plus puissants monarques juste autant de considération qu'un duc de Ferrare, ou tout au plus qu'un roi de Naples.
L'anarchie était donc dans la chrétienté: mais chacun croyait encore à la nécessité d'un chef suprême qui commandât à toute l'Europe, et l'on attendait qu'il fit sentir son autorité. Un seul prince eût pu, en raison de l'influence que ses ancêtres avaient exercée, prétendre au sceptre que la débile main de quelques pontifes laissait tomber à terre : c'était l'empereur d'Allemagne. Mais l'empereur est aussi déchu de tout prestige, et Frédéric III, allant se faire couronner à Piome, est dépouillé par des brigands. Les grandes ambitions n'habitaient plus l'âme de cet indigne héritier des Habsbourg; il ne rêvait que d'arrondir ses domaines par l'adjonction de quelque misérable comté : le duc d'Autriche avait détrôné l'empereur. Le temps n'est plus où les successeurs de Charlemagne allaient faire en Italie des guerres sans fruit, il
est vrai, mais riches de gloire; Frédéric est le plus pauvre, le plus timide prince de l'Europe et le moins respecté. Son titre ne lui donne que le futile privilège d'être servi à table par les électeurs, qui, s'il leur commandait partout ailleurs, ne répondraient pas à son appel. Seuls, ses sujets immédiats du duché d'Autriche obéissent encore à sa voix.
L'Allemagne participe à la décadence de son chef. Aucun souffle de vie ne paraît l'animer. Un grand danger est à ses portes ; menacée incessamment par les Turcs, elle reste impassible et perd un temps précieux à contempler les querelles de ses électeurs et de ses archevêques. Elle eût péri dans sa léthargie, si les héroïques populations placées àl'avant-garde de l'Europe n'avaient versé leur sang pour la sauver de la conquête. Sa gloire, c'est alors Georges Podiébrad, Mathias Gorvin, Scanderbeg, c'est-à-dire à peine des Allemands. Frédéric III vit et meurt occupé de s'assurer par voie d'intrigue et d'héritage les royaumes de Hongrie et de Bohême. Son fils Maximilien, qui voulut être tout et ne sut être rien, perd plusieurs années en négociations, en combats, en efforts infructueux pour se rendre maître du duché de Bourgogne, dont Louis XI lui retient la partie la plus considérable. Moins étroit dans sa médiocrité que son père, il veut reparaître en Italie : il n'en rapporte que de la honte. Ce prince, que les bourgeois de Bruges mettaient en prison pour dettes, n'était pas encore celui qui devait réveiller l'Allemagne.
L'Espagne, associée, quelques années plus tard, à l'empire, dans cette gigantesque domination qui menaça un instant de devenir universelle, avait à reconquérir auparavant son sol, occupé sur tant de points par les infidèles. Ses trois royaumes, n'étant pas même unis
entre eux par un lien fédéralif, avaient d'ailleurs besoin de s'observer réciproquement. La Navarre, à moitié française, n'avait qu'une existence précaire, et se voyait destinée à disparaître plus tard dans les heurts de ses redoutables voisins. L' Aragon n'était pour le souverain qui possédait le royaume de Naples qu'une province dédaignée. La Castille, enfin, noyau de la future unité espagnole, portait attachés à ses flancs les Maures de Grenade, et, pas plus que ses rivales, elle n'était en état de faire sentir son influence au delà des Pyrénées et de ses rivages.
La France, au contraire, confinant, par sa position géographique, à presque tous les grands États de l'Europe, avait une sorte de droit, pour ce temps-là, ou au moins de fréquentes occasions de prendre part à toutes les guerres, de faire craindre son épée et respecter ses volontés. L'œuvre de son unité, plus avancée que celle des autres peuples, lui en donnait le loisir. L!expulsion des Anglais n'ayant eu lieu qu'à force de sang versé et de batailles perdues, avait éteint la plupart des grandes familles qui tenaient tête à la royauté. Les gentilshommes avaient remplacé les seigneurs, et n'étaient pas à craindre pour elle. Délivrée des ennemis du dehors, elle se voyait entourée de la reconnaissance publique. Elle se sentait portée, pour ainsi dire, sur les robustes épaules du peuple, qui, n'ayaut jamais eu qu'à pâtir sous ses maîtres féodaux, s'abritait derrière l'institution monarchique, comme derrière son boulevard naturel. L'œuvre entreprise instinctivement, et presque à leur insu, par Jean le Bon, Charles V et Charles VII, fut poursuivie avec suite et succès par Louis XL La dernière ligue delà féodalité aux abois dut prendre, indice certain de la révolution qui s'opérait, le bien public pour drapeau, et le
iils d'un roi si habile put quitter son royaume et porter la guerre à l'étranger, sans craindre le plus léger soulèvement des ennemis de sa race. Devenus de fidèles sujets, la plupart d'entre eux couraient, à la suite de leur jeune maître, chercher la gloire en Italie.
L'Angleterre, trop à l'écart pour prendre encore intérêt à d'autres affaires, en dehors des siennes, qu'à celles de la France, dont elle n'était, en quelque sorte, qu'une fille ingrate et dénaturée ; la Turquie, qui, malgré ses efforts pour entrer dans le concert européen, ou plutôt pour prendre part aux démêlés de l'Occident, était condamnée à l'isolement par les armes de quelques héros, et l'espèce de cordon sanitaire dont la chrétienté l'entourait, ne peuvent trouver place dans ce rapide tableau. L'Italie, au contraire, y doit occuper le premier plan.
Au quinzième siècle, la civilisation florissait surtout dans cette heureuse contrée. Les arts, les sciences, les lettres y étaient en honneur, non moins que par le passé. Si, à cette époque, entre les deux grandes périodes de sa gloire littéraire, entre le siècle de Dante et celui du Tasse, les productions originales paraissent trop rores, l'ardeur qu'on met de toutes parts à découvrir, à copier, à imprimer les écrits des anciens, et à les propager, à les lire, à les commenter, donne une grande importance au quinzième siècle dans l'histoire des lettres. L'inspiration recommençait d'ailleurs à disputer le pas à l'érudition. Laurent de Médicis rouvrait, non sans éclat, la carrière poétique où le suivaient les Pulci et le Bojardo. La cour de chaque petit prince était un foyer de lumières. On y brûlait du désir de rivaliser avec celle de Florence. C'était à qui attirerait, hébergerait, pensionnerait les traducteurs, les commentateurs de l'anti-
quité. Milan possédait le quinteux mais savant Filelfo; Modène, Jean Aurispa ; Florence, Ambroise Traversari, Marsile Ficin, Ange Politien; Rome, Platina, Jacques Amman ati. Ce n'était pas assez de les accueillir et de les fêter : on leur confiait de hauts emplois dans la politique. Gecco Simonetta était premier ministre de François Sforza ; Antonio Beccadelli ( le Panhormita) était le conseiller ordinaire du roi de Naples; Léonard Arétin, Poggio Bracciolini, et plus tard Machiavel, furent secrétaires de la république florentine. Quelle supériorité ne devait pas avoir un tel peuple sur tant d'autres nations où la noblesse se faisait un point d'honneur de ne savoir pas lire, et où le vulgaire ne savait pas si cette ignorance était un sujet de gloire ou de honte !
A côté de cette supériorité intellectuelle, combien d'autres éléments de prospérité ne possédait pas l'Italie! Le sol, naturellement fertile, y était cultivé sur tous les points avec amour, et cette terre promise semblait un véritable jardin, aux endroits mêmes aujourd'hui les plus déserts et les plus désolés. L'aisance que l'agriculture répandait dans les campagnes y rendait aux paysans la vie plus facile et plus douce que n'était, au delà des Alpes, celle des bourgeois. Le commerce produisait le môme effet pour les villes. Personne ne dédaignait de s'y livrer. L'Italie servait d'entrepôt au inonde entier, et cette heureuse industrie y faisait couler des flots d'or. Quel plus beau spectacle que cet honneur rendu au travail par les premiers hommes d'une nation ! Quelle recommandation plus engageante que celle de l'exemple joint au conseil! Quel prince était alors plus grand que Laurent le Magnifique, partageant son temps entre la politique, le commerce et les lettres, et, simple banquier, négociant d'égal à égal avec les papes et les rois! L'ac-
tivité que de si hauts exemples imprimèrent aux citoyens fut incroyable : tous les arts manuels atteignirent leur plus haut degré de perfection. Malgré l'abondance des matières premières que l'Italie fournissait à ses ouvriers et à ses artistes, ce n'était pas une petite branche de son commerce que d'aller, sur tous les points du globe, chercher de quoi suffire à tant d'activité.
Les arts de la paix étaient soutenus et protégés par ceux de la guerre. Une population plus nombreuse et plus pressée, dans ces temps-là, qu'en aucun lieu du monde, avait dû s'exercer aux combats dans ses luttes intestines. Les héros et les tacticiens ne lui manquaient pas pour diriger ses armées. Elle s'enorgueillissait, à juste titre, d'avoir vu sortir de son sein et grandir au milieu d'elle les Sforza, les Braccio de Montone, les Piccinini, les Malatesta. Plus tard, les Jean des Bandes noires, les Ferrucci, d'autres encore, firent bien voir que la valeur et les talents militaires n'étaient pas en Italie une exception. À défaut du bras de ses enfants, l'Italie eût pu, comme la France et l'Autriche, solder des lances mercenaires. Grâce à ses incomparables richesses, elle les eût mieux payées que François Ier ou Charles-Quint, et eût pu compter sur leur fidélité. Qui peut dire que le concours des Suisses, malgré l'inconvénient des troupes mercenaires, si bien montré par Machiavel, eût été pour l'Italie une cause d'infériorité, dans un siècle où l'on ne faisait rien sans elles ; et qui sait si leur contact n'eût pas achevé d'aguerrir les enfants de Florence et de Naples?
Il semble qu'avec tant d'avantages, l'Italie eût dû se rendre une seconde fois la maîtresse du monde; et pourtant elle n'avait cessé d'être le champ de bataille des nations: à chaque invasion, elle avait perdu une nouvelle part de cette indépendance qu'elle appelait sa liberté.
Les causes de cette triste et surprenante destinée furent en petit nombre, mais profondes, et, à ce qu'il pcrait, incurables. La principale, c'est l'absence de tout esprit national, et le trop grand nombre d'États qui se disputaient la prépondérance. Que l'Italie fût soumise à différents princes, ce n'est pas ce qui fît son malheur; mais deux ou trois grands royaumes, unis étroitement dans une alliance offensive et défensive , eussent rendu à la Péninsule les forces que lui ôtait cette multitude d'imperceptibles principautés , en lui faisant sentir plus vivement son impuissance. Le mal fut surtout qu'habitués à ce morcellement extrême, les peuples ne virent dans le nom de l'Italie qu'un vain mot qui ne répondait à aucune réalité dans les faits, à aucune espérance dans les esprits. Au lieu de se considérer comme les membres accidentellement séparés d'une seule nation, ils fuient constamment ennemis les uns des autres. Ces rivalités n'étaient pas seulement de province -à province, mais de ville à ville. Une querelle venait-elle à éclater, l'un des partis appelait les Barbares ; ceux-ci ruinaient pour l'ordinaire les deux cités rivales, et ravageaient le territoire des pays neutres qu'ils traversaient.
Si même ces principautés, sans diminuer de nombre, avaient su former deux ou trois grandes fédérations , le sentiment municipal, les rivalités de clocher se seraient perdues dans des intérêts plus généraux et plus sérieux, et cette élévation dans les vues des citoyens, en donnant du ressort à leurs âmes, eût peut-être sauvé leur patrie. Mais il serait injuste de demander à l'Italie du quinzième siècle des combinaisons politiques sur lesquelles, après tant de maux, les Italiens sont encore aujourd'hui divisés
Cette cause suffirait pour expliquer la destinée de ce malheureux pays; elle fut loin d'être la seule. Le nom-
bre des Etats italiens étant très-considérable , chacun à'eux dut être de peu d'importance. Les citoyens riches y acquirent donc une puissance qui s'accrut d'autant plus qu'on y faisait d'abord moins d'attention, et ils purent aspirer à la tyrannie. S'ils avaient vécu au sein d'États plus importants, leur fortune aurait paru moins disproportionnée et se serait perdue dans la grandeur de l'empire. La fatalité voulut qu'à cette époque, avec une telle dissémination des forces, il se trouvât, dans les différentes cités d'Italie, une génération d'hommes supérieurs, prêts à profiter des conjonctures et à s'emparer du pouvoir. Les Sforza venaient , à Milan, remplacer la race épuisée des Yisconti ; à Florence, les premiers Médicis rendaient le despotisme aimable ; à Naples, un prince distingué succédait à une femme décriée pour ses faiblesses et ses vices, et devait, par le contraste, passer sans peine pour un grand homme; à Rome, enfin, la tiare, trop souvent placée sur une tête affaiblie par les années, tombait en partage à deux hommes éminents, Nicolas V et Pie II, qui purent, grâce à l'admiration qu'inspirait leur caractère , le premier ôter aux Romains une partie de leurs droits, le second déposséder, au profit du saint-siége, plusieurs princes romagnols.
C'est à peine si, pour conjurer les dangers dont cette servitude menaçait l'Italie, deux tentatives eurent lieu sur des points isolés. Éliennc Porcaro à Rome (1453), Bavonarole à Florence (1494), font inutilement le sacrifice de leur vie. Milan ne sait pas mettre à profit la mort de Galéas Sforza pour recouvrer ses anciens droits, et Venise est insensible à l'esclavage, pourvu que ses maîtres soient nés à l'ombre des coupoles de Saint- Marc.
Il n'est pas étonnant que la perte de leur liberté ait si peu coûté aux Italiens. Constamment en guerre les uns contre les autres, ils avaient dû, presque à chaque instant, suspendre l'exercice de tous les droits, et se remettre aux mains de la dictature, pour sauver leur indépendance. Obligés d'avoir toujours l'œil sur leurs plus proches voisins, d'être toujours prêts à la défense, sinon à l'attaque, ce n'était pas au bruit des clairons et d'une multitude en armes qu'ils pouvaient espérer de voir fleurir la liberté, qui ne répand ses dons bienfaisants qu'à la faveur de la paix.
Les discordes intestines n'étaient pas un obstacle moins insurmontable. Il n'y avait pas une ville qui ne fût déchirée par les factions, et ne tînt continuellement une partie de ses citoyens dans l'exil. On vivait armé du poignard ou de l'épée ; on croisait le fer, on assassinait en plein jour, pour de futiles motifs, quelquefois même sans motifs, car les enfants ne savaient pas toujours la cause des guerres domestiques dont ils avaient reçu de leurs pères le triste héritage. Guelfes et Gibelins, Blancs et Noirs, Montaigus et Gapulets, Maltraversi et Scacchesi, Bergolini et Raspanti, Gieremiei et Lambertazzi , Torriani et Visconti, Orsini et Colonna, ce n'étaient pas les noms qui manquaient aux querelles, tantôt les plus grandioses, comme celles du sacerdoce et de l'empire, tantôt puériles, comme celles de Pistoia. Pour ne parler que de la plus célèbre, que de haines diverses s'abritèrent, en moins d'un siècle, sous le drapeau des Guelfes et des Gibelins ! Parmi tant de discordes et de conjurations , sur ces places publiques couvertes d'armes ou de sang, qu'avait à faire la liberté?
Et comme si ce n'était pas assez de la guerre au dehors et au dedans pour en comprimer l'essor, il man-
qua toujours à l'Italie un bien précieux, sans lequel elle est impossible : la bonne administration de la justice. Quand il n'existe point de magistratures tutélaires; quand de pleins pouvoirs sont confiés aux juges, et qu'ils n'ont pas à répondre de leurs actes; quand, enfin, les pouvoirs politiques et judiciaires sont confondus, le citoyen le plus honnête n'a rien d'assuré, ni sa fortune, ni sa liberté, ni sa vie. Quel autre intérêt peut-il prendre dès lors aux affaires publiques, que d'amener, par tous les moyens en son pouvoir, la cbute de la faction dominante, non pour réformer des institutions vicieuses, mais pour se mettre, lui et les siens, à l'abri des maux soufferts, et exercer de cruelles représailles?
Ce n'est donc ni à la liberté , ni à ses institutions, que l'Italie fut redevable de sa prospérité au moyen âge. De la première, on peut dire qu'elle n'en jouit jamais, et le jeu des autres fut toujours entravé par la guerre au dehors et les discordes au dedans. Cette situation, trop durable, quoique contre nature, développa les germes d'une décadence prématurée, et l'on en peut facilement constater les progrès dans chaque État.
Venise, depuis longtemps minée par ses institutions, recevait de la prise deConstantinople un coup funeste;les navigateurs qui donnèrent à l'Europe une route nouvelle pour aller aux Indes achevèrent sa ruine. Frappée deux fois dans son commerce qui lui versait la vie, la sérénissime république essaya, en se mêlant aux affaires de l'Italie, de regagner sur terre ce qu'elle perdait sur mer. (Tétait méconnaître son génie, et, dans cette lutte sans issue, elle dépensa vainement ses finances et son sang. Néanmoins ses débuts furent heureux : elle avait encore de trop grands restes de son ancienne puissance pour ne pas rendre redoutables à l'Italie ses empiéte-
ments et ses armes; mais, enfin, Louis XII "vint apprendre aux ennemis de Venise qu'elle n'était pas invincible, et, une fois le prestige détruit, la reine de l'Adriatique tomba de chute en chute, jusqu'à ce qu'elle lut rayée du nombre des nations.
Il n'avait pas fallu tant d'efforts pour amener la ruine de Gênes, son éternelle rivale. Reléguée au second rang par Venise , et trop pénétrée peut-être du sentiment de son impuissance, la cité de marbre s'était donnée tour à tour à tous les princes, qui l'avaient dédaignée, et ne retrouvait quelques vestiges de son ancienne flamme que pour prendre part à la querelle des Adorai et des Frégosi, se disputant les lambeaux de pouvoir que l'étranger protecteur voulait bien leur laisser. Il se présenta pour Gênes une occasion unique de se relever. Un de ses citoyens lui offrit un monde : elle n'en voulut pas.
Entre ces deux villes rivales s'étendait le Milanais, qui eût pu devenir l'arbitre de l'Italie, si la famille d'aventuriers qui y dominait n'eût été absorbée par le soin de se maintenir, de se faire craindre et de jouir. Elle ne fît qu'intriguer et appeler les armes étrangères, ce qui, loin de la mieux asseoir sur le trône, finit par l'en précipiter. Dans les petites cours de Ferrare , de Bologne, de Rimini, de petits tyrans étaient tout occupés à prendre les Sforce pour modèles, et leur influence ne dépassait pas leurs étroites frontières. Il n'en était pas de même des Médicis, qui avaient doucement imposé leur domination à Florence, l'avaient fait accepter par leur bonté naturelle, par leur goût éclairé pour les lettres, par leur magnificence, et avaient récompensé leur patrie de s'être remise entre leurs mains , en la mettant au premier rang des cités de l'Italie. Florence semblait
donc, plus que toute autre ville, devoir supporter le joug : ce fut elle pourtant qui fit les suprêmes efforts pour le secouer.
La tentative que Porcaro avait faite à Rome, quelques années auparavant, n'avait pas môme obtenu un triomphe passager. Si la ville éternelle rêvait encore de tribuns et de consuls, elle avait montré, par ses faiblesses et ses folies sous Cola Rienzi, combien elle était incapable de ramener ces temps glorieux. Habituée, pendant des siècles, à voir ses papes commander à l'Europe, elle s'enorgueillissait de leurs triomphes, vivait de leur vie, souffrait de leur captivité, gémissait de leur éloignement, célébrait pompeusement leur retour. L'amoindrissement de ses maîtres ne l'avait pas détournée de cette communauté d'idées et de volontés : c'était en eux qu'elle plaçait tout son espoir. En cela, elle faisait preuve de raison, et montrait l'intelligence de ses destinées. Puisque les papes ne savaient plus ou ne pouvaient plus être les maîtres de l'Europe, ils auraient dû aspirer au moins à l'être de l'Italie. S'ils ne pouvaient la réunir tout entière sous leurs lois, il leur était possible de former de tant de petits États une vaste fédération , dont nul ne leur aurait disputé la présidence. Armés de cette puissance matérielle, égale à celle des plus grands peuples de la chrétienté, placés au-dessus de tous par leur autorité spirituelle, les successeurs de Grégoire VII auraient pu espérer de refaire de l'œuvre du grand pontife tout ce que le temps permettait. Un échec du moins n'eût pas été sans gloire. Au lieu de tenter des hasards raisonnables, ils s'abandonnèrent à la funeste passion du népotisme, quand ils ne descendirent pas plus bas. Pousser un des leurs dans la chaire de saint Pierre ne l'ut plus, pour les familles considérables, qu'un moyen
de faire ou de refaire leur fortune. Aussi la papauté ne jouissait-elle pas de plus d'influence en Italie que dans le reste de l'Europe. Si, par ses forces temporelles, elle pouvait marcher l'égale de la plupart des princes italiens, elle perdait, vue de plus près, la considération qu'on avait encore pour son autorité au delà des Alpes1. C'est pourquoi l'on voyait Venise, Milan, Florence , tour à tour excommuniées et interdites, se rire de ses foudres , lorsqu'elles pouvaient résister à ses armes. Rome avait donc, pour ainsi dire, à refaire l'Italie; mais elle devait auparavant faire sa propre réforme , et ce n'était pas à l'ère des Borgia qu'il fallait la demander.
Le royaume de Naples, malgré son étendue et son importance, n'eût pas été un obstacle sérieux à cette entreprise. Relégué à l'extrémité de l'Italie, occupé par les étrangers, et prévoyant qu'il serait bientôt séparé de F Aragon, il sentait bien que toute sa force était dans une alliance intime et durable avec le pape, dont il aurait adopté tons les projets. Au règne glorieux d'Alphonse V succédait celui de Ferdinand, obligé de disputer sa couronne à Jean de Calabre, et redevable de la victoire décisive de Troya à François Sforza et à Scandeberg, deux aventuriers (1462). Maître enfin de ses États, Ferdinand ne voyait pas sans ombrage qu'ils fussent peuplés en partie des partisans de son rival. Il crut s'affermir en les faisant tous mettre à mort, et ne réussit qu'à paralyser les forces vives de son royaume, en y répandant la terreur, et à faire désirer plus ardemment l'arrivée de Charles A III.
1. Quelli popoli che sono più propinqui alla chiesa Roniana, capo délia religione nostra, hanno meno religione. (Machiavelli, Discorsi, lib. I, cap. xii.)
Telle était la situation de l'Italie à la fin du quinzième le. Courbée sous le joug, elle s'en était fait une habitude et ne songeait plus à s'en plaindre. Toute à son glorieux passé, elle vivait de souvenirs, ou s'enivrait de la connaissance des lettres anciennes et des progrès éclatants qu'elle voyait faire aux arts. Les princes seuls s'agitaient à sa tète, et les peuples ne se passionnaient plus pour des querelles où il n'y avait de profil que pour l'ambition de leurs maîtres. Une seule ville se souvenait encore assez de ses anciennes franebises pour tenter de les reconquérir : c'était Florence; encore fallut-il des circonstances extraordinaires pour la réveiller.
Sous l'autorité si habilement déguisée des Médicis, Florence jouissait du repos qui, après les agitations tumultueuses et stériles de tant de siècles, lui paraissait le premier des biens. La prospérité où elle s'éleva rapidement fit obtenir et peut-être mériter à Gosme l'Ancien le titre glorieux de père de la patrie. Son fils, Pierre le Goutteux, soutenu par les souvenirs encore récents d'une population reconnaissante, eut moins besoin de dissimuler son pouvoir (1465-1469). Il sut cependant user de prudence et se tint dans de justes bornes. Laurent luimême, le magnifique Laurent, débuta sans éclat. Il n'est d'abord qu'un citoyen notable qu'on envoie en ambassade au pape Sixte IV (1471); mais bientôt la conjuration des Pazzi (1478) vient attester et accroître son importance; les négociations qu'il entame personnellement avec Naples, après l'échec des armes florentines, et qu'il mène à bonne fin (1479-1480); ses efforts habiles et couronnés de succès pour conserver la paix et l'équilibre politique en Italie, les persécutions du pape le renflent cher à ses concitoyens, illustre aux yeux de tous les
princes, et lui permettent de prendre leur titre et de les éclipser tous.
Laurent fit beaucoup pour Florence, et la plaça, par l'éclat qu'il jeta sur elle, au premier rang des cités; mais sa patrie fit pour lui plus encore: elle sauva sa fortune compromise par de folles prodigalités, au prix d'une banqueroute d'État et des plus violentes mesures financières. Ses titres à de si grands sacrifices furent sans doute aussi nombreux qu'éclatants; mais un de ceux qui lui concilièrent le plus la faveur publique, c'est qu'il sut, comme son aïeul, dissimuler son autorité. S'il eut l'amour du pouvoir, il n'en eut pas la vanité, et il fit habilement servir à ses fins toutes les anciennes institutions. Les Florentins, se voyant illustres, oublièrent facilement une servitude qu'on ne leur rappelait pas, et surent gré à leur maître de leur répéter qu'ils étaient libres.
Le gouvernement de la république était, en effet, le même dans la forme qu'aux temps de liberté : au sommet, un pouvoir exécutif dont la durée était de deux mois, composé des huit prieurs des arts, deux par quartier , sous la présidence du gonfalonier de justice ; comme conseil habituel de cette seigneurie, les collèges, c'est-à-dire les buonuomini (bons hommes), et les gonfaloniers des compagnies. Tous les projets de loi, élaborés par la seigneurie et les collèges, étaient soumis à l'adoption successive de quatre conseils, établis ou maintenus en 1411, sauf quelques modifications que Laurent apporta dans la suite (1471) à ce système. Comme ressource extrême, il restait au peuple la création de la Balie et l'assemblée à parlement. Ce recours illusoire complétait le système des institutions politiques. Laurent n'eut garde d'y toucher, et il montra par là et par l'heureuse durée
de son règne qu'il suffit presque toujours d'user du pouvoir avec modération pour s'y maintenir.
La domination des premiers Médicis à Florence n'eut rien que de très-naturel. Us étaient les plus éclairés, les plus riches, les plus considérés de celle classe moyenne à qui appartenait l'autorité. Us obtinrent par là une influence inouïe, et ils furent assez habiles pour en user, le plus souvent, sans en abuser. On dit avec raison du gouvernement florentin qu'il fut une démocralie; mais on oublie toujours d'ajouter qu'il fut une démocratie bourgeoise, ce qui explique pourtant la prodigieuse élévation des Hédicis. L'historien Nardi déclare expressément que la populace, ou menu peuple, n'eut jamais de part aux affaires publiques qu'une fois, et très-passagèrement , aines le tumulte des Ciompi. Or, Nardi, qui était compté parmi les principaux du parti populaire, ne se contente pas d'énoncer le fait ; il y donne son entière approbation : « Si de cet agrégat confus et pernicieux de sa na- « ture on ôte les deux parties extrêmes, c'est-à-dire la
le te et la queue, reste le corps intermédiaire qui est « très-propre à constituer une parfaite république. » L'opinion de Nardi avait prévalu : presque jamais on n'admit à prendre part aux affaires que les citoyens inscrits dans les arts; encore fallait-il qu'ils fussent, ainsi que leurs familles , à l'abri de toute tache et de tout soupçonne/// di specc/u'o), et que leurs pères eussent joui du droit de voter. De tant de conditions imposées à l'exercice des droits civiques, il arriva que, dans une ville d'au moins soixante mille âmes, on ne compta jamais plus de deux mille citoyens reconnus aptes à exercer leurs droits politiques.
Il semble du moins que celte domination des classes moyennes eût dû faire régner à Florence les vertus qui
leur sont propres; mais la contagion de l'exemple s'était glissée partout. La ville des fleurs s'était faile à l'image de Rome : les caractères s'étaient abaissés, la vertu avait fait place au vice. Tous les historiens font de l'immoralité de cette époque un tableau repoussant :
« Les Florentins , dit l'un d'eux , ayant mis tous leurs soins à vivre dans la mollesse et dans l'oisiveté, rompirent avec les traditions de leurs ancêtres , et , par une licence insupportable et sans mesure , se frayèrent un chemin vers les vices les plus honteux et les plus détestables. Leurs pères, à force de travaux, de fatigues, de vertus, d'abstinence, .de probité, avaient rendu la patrie très-florissante; eux, au contraire, comme s'ils avaient laissé de côté toute pudeur, semblaient n'avoir plus rien à perdre : ils se livraient au jeu, au vin, aux plus ignobles plaisirs. Perdus de débauche, ils avaient d'infâmes amours, des orgies de toutes les heures. Ils étaient souillés de toutes les scélératesses , de tous les crimes. Le mépris des lois et de la justice leur assurait la plus complète impunité. Ils faisaient consister le courage dans l'audace et la témérité , la facilité des mœurs dans une coupable complaisance, la politesse dans la médisance et le bavardage. Ils faisaient tout languissamment, avec mollesse et sans ordre : la paresse, la lâcheté étaient la règle de leur vie.... »
Jamais Savonarole, qui tonna si souvent et avec tant d'énergie contre les mœurs de son temps, n'en dit plus que l'historien Bruto ne laisse entendre par ce peu de mots. Ce fut une fâcheuse coïncidence que celle d'une si grande dépravation morale avec la plus éclatante prospérité matérielle. Mais ces deux causes contribuèrent également sans doute à rendre Florence insensible à
la perle de sa liberté, et incapable de la conserver ou de la reconquérir. Ce n'est pas de secouer le joug qui était difficile, les événements le firent bien voir; c'était de se montrer digne d'être libre. I^our relever ce peuple , il fallait, avant tout, rétablir dans son esprit les saines notions de la morale et de la vertu. L'œuvre était ardue, presque impossible : elle ne rebuta pas la généreuse ardeur de Savonarolc.