LIVRE III, CHAPITRE J
par l'audace toujours croissante des Arrabbiati, qui pouvaient désormais se donner comme les champions du saint -siège, et s'avancer avec moins de réserve. On entendait dans tous les coins de Florence chanter ou réciter des sonnets, des chansons contre Fra Girolamo et la congrégation de Saint-Marc; on publiait chaque jour des lettres injurieuses, et il ne paraissait plus nécessaire de garder l'anonyme. Enfin, n'observant aucune mesure , les franciscains et les augustins firent savoir à la seigneurie que si les religieux de Saint-Marc allaient à la procession de Saint-Jean, qui était prochaine, ils croiraient devoir s'abstenir, parce qu'ils ne voulaient pas se trouver en contact avec des excommuniés. Par faiblesse ou par hostilité, la seigneurie fit défendre aux dominicains de Saint-Marc et de Fiésole de paraître à celte procession. Ce succès apprit aux Arrabbiati qu'ils pouvaient tout oser, et à Savonarole qu'il aurait assez à faire de se défendre .
Une occasion se présenta pourtant de regagner le terrain perdu ; mais Saint-Marc la laissa maladroitement échapper.
Depuis l'année précédente, la disette se faisait sentir dans toute la Toscane, et les paysans des environs accouraient en foule à Florence. Ils croyaient, dans leur naïveté, qu'on avait à la ville des provisions inépuisables, quand la campagne en manquait. Pierre de Médicis avait profilé de cette circonstance, qui lui était connue, pour tenter son coup de main, et la magnanimité des Florentins n'avait fermé la porte à personne qu'à leur ancien tyran. Il résulta de l'alfluence inusitée qui se pressait dans les rues et qui encombrait les maisons et 1rs hôpitaux, qu'on n'eut bicnlùt plus de quoi nourrir tant de monde. Beaucoup de personnes moururent de
faim : la multitude des misérables, des malades, des mourants et des morts, qu'on ne pouvait enterrer assez vite, développa la peste. Ce fléau dura du mois de juin à la fin du mois d'août. Due aux mêmes causes que celle de 1348, la peste de 1497 fut moins terrible par la durée et par l'intensité. Le nombre des morts fut, en moyenne, de cinquante à soixante-dix par jour. Les récits les plus exagérés ne le portèrent jamais au delà de cent : au temps de Boccace, on avait constaté jusqu'à six cents décès par jour. Le mal cessa tout à coup, au moment où l'on s'attendait à le voir s'accroître encore. Dans une lettre écrite au plus fort du fléau, Savonarole exprimait la crainte qu'il ne fut encore qu'au début.
La charité chrétienne commandait à tous les ordres religieux, et l'habileté conseillait peut-être aux frères de Saint-Marc de se dévouer et de risquer leur vie pour sauver celle des malades. En se multipliant, en donnant des preuves d'une louable abnégation, ils pouvaient ramener à eux la faveur publique qui commençait à s'éloigner, et ils avaient la bonne fortune de servir leurs intérêts en faisant leur devoir. Mais la peur les rendit incapables de tout dévouement, et même de tout calcul. Un religieux était mort à Saint-Marc, quelques autres étaient malades, c'en fut assez : « Les séculiers, écrit Savonarole, n'ont pas tant de frayeur que quelques-uns de nos frères en témoignent ici même. » C'est pourquoi le vicaire général des dominicains crut nécessaire d'en envoyer au dehors, dans diverses maisons de la communauté , plus de soixante-dix ; quant à lui , il resta à son poste. Fût-ce, ainsi qu'il l'écrit à son frère Albert, parce quil n'avait pas peur? Il aurait dû en donner des preuves plus décisives. Il dit bien : « Je reste ici pour consoler les affligés, tant séculiers que religieux ; » mais il nous