LIVRE 111, CHAPITRE X
loue et Bossuet, pour se rendre compte de ce qu'il y avait encore à faire.
Mais indépendamment de cette valeur relative , Savonarole a , comme orateur, une valeur réelle et une rare originalité. Interprétation allégorique de L'Écriture et application des principales figures qu'elle contient au temps présent ou à l'avenir le plus rapproché; prophétie des fléaux et de la réforme, qui atteste la continuation de l'esprit prophétique dans l'Église et fait de Savonarole le successeur de Fra Giovacchino de Calahre, de Joachim de Flore, de sainte Brigitte; tableaux éloquents des vices de l'Église et de la chrétienté ; apologie de sa propre doctrine; exposition savante des dogmes religieux et philosophiques, d'après Aristote ou saint Thomas, telle fut sa prédication. L'art lui manqua trop souvent, et môme la méthode. Il n'a pas de style , et, ne rencontre pas toujours la véritahle éloquence. Il se bornait à prendre un texte dans la Bible, et , après l'avoir médité, à le suivre pas à pas dans tous les développe* uiuits, dans toutes les digressions que l'improvisation ni suggérait. Au surplus, ce n'est pas par le style et des proportions parfaites qu'on remue les peuples, et Savomrole, uniquement occupé de poursuivre son but, avait )Our l'art d'écrire un injuste dédain, qu'il serait inutile le dissimuler. On a vu par quels moyens il avait assis la domination morale sur Florence; la nouveauté des ormes et des idées, l'intérêt actuel de toutes ses paroles* a singularité de beaucoup d'entre elles, mais surtout la lassion qui débordait en lui, telles furent, sans parler le la considération qui s'attachait à sa personne, les rincipaux éléments d'un si éclatant succès. La passion ut sa principale force, parce qu'elle était partout: dans es pensées, dans ses expressions, dans son geste,
dans sa voix. Loin de se maîtriser, Jérôme cédait à toutes ses impressions, à sa colère, à sa joie, à son attendrissement. Il prenait à la lettre le précepte que Despréaux, traduisant Horace, enfermait plus tard dans ce vers :
Pour me tirer des pleurs, il faut que vous pleuriez.
Il pleurait donc à chaudes larmes, il riait, il se mettait à genoux lorsqu'il parlait à Dieu, se relevait pour menacer du poing les incrédules. Érasme nous apprend que , dominé par une sainte colère contre les pécheurs et la corruption de son temps, il descendait brusquement de la chaire sans terminer son discours, comme s'il ne pouvait plus continuer, ou comme si son auditoire était indigne de l'entendre. Un si risible mouvement faisait autant d'effet que ses paroles mêmes. Il faut donc rendre au caractère impressionnable des Florentins la part qu'il dut avoir dans le genre de prédication adopté par Savonarole. Ce genre était sans doute dans le génie de l'orateur ; mais si Jérôme eût trouvé des esprits plus froids et d'un goût plus châtié, peut-être eût-il cherché son succès à des sources plus pures. Avec des facultés si brillantes, il l'eût trouvé sans doute non moins retentissant parmi les contemporains et plus durable dans la postérité. Ses écrits ne valent pas sa parole. Homme d'action, il ne voulut se servir de la plume que pour • la lutte qu'il soutenait, et ne travailla ce qu'il publiait qu'autant qu'il le fallait pour atteindre son but. Qu'importaient à ce réformateur si empressé de changer la force de la société quelques pages plus ou moins achevées et les applaudissements des connaisseurs, puisqu'ils n'étaient pas les plus nombreux? Chacun de ses livres, chacune de ses lettres fut un acte, et il ne donna au style que tout juste le soin nécessaire pour être clair et concluant. Fut-ce par
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lédain de la forme ou par impuissance qu'il ne réussit amais à être qu'un méchant écrivain ? Aucune de ces leux causes n'est peut-être étrangère à son infériorité lans l'art d'écrire ; mais on est forcé de convenir qu'il uffit de la première pour l'expliquer. Les œuvres de esprit ne vivent pas sans le style, c'est pourquoi celles e Savonarole sont tombées dans l'oubli; cependant cet ubli a peut-être été trop complet. Les écrits de notre uteur ne méritent point d'être cités comme des moèles; mais si l'absence de l'art les déprécie, ils se relent par la solidité et la pureté du fond. La religion atlirelle ou révélée, la inorale, la politique y peuvent :uiser plus d'une page utile ou éloquente, l'histoire plus 'un renseignement. Us ont surtout une importance xtrème, lorsqu'on veut parfaitement connaître leurauui- et son temps, dont ils offrent en plus d'un endroit ne fidèle image. Si on les prend comme Savonarole tous les a donnés, c'est-à-dire comme autant d'actes de i vie publique, ils méritent plus d'attention qu'on ne |:ur en a accordé jusqu'ici.
La réforme religieuse, morale et politique, seul but ne Jérôme se proposait en écrivant, constitue l'unité b ses ouvrages, et le centre commun auquel il faut les iltacher tous. Mais, pour plus de clarté , on peut les irtager en deux séries. Us furent composés, les uns pur démontrer la justesse ou la légitimité des actes puics du frère, les autres pour enseigner directement les lirétiens, et leur donner un corps de doctrines conforme |i nouveau genre de vie qu'ils adoptaient. Les premiers 'montrent l'excellence de la vérité prophétique, théoloque, politique, telle que Savonarole l'avait enseignée; s derniers roulent sur la philosophie et les pratiques i la \ie chrétienne. Il faut joindre à ceux-ci quelques
poésies de peu d'importance, composées pour enremplacer d'autres que l'austérité nouvelle des dominicains trouvait pernicieuses , et pour donner l'exemple du genre de littérature dans lequel les chrétiens devaient s'exercer.
Quelques-uns dans le nombre méritent une mention particulière.
L' Abrégé des révélations ( Compendium revelationum), où Savonarole raconte lui-même quelques faits intéressants de sa vie et son voyage imaginaire au paradis, est la plus irrégulière, la plus fantastique, mais peut-être aussi la plus poétique de ses conceptions. OEuvre sans unité, sans proportions, assemblage confus de notes historiques, de confidences écourtées , de raisonnements scolastiques et de grossières machines poétiques où la réminiscence a plus de part que l'imagination, s'il tient le premier rang parmi les écrits de Savonarole , c'est parce qu'il est celui de tous qui fait le mieux connaître son auteur.
Le Traité de la vérité prophétique ( De veritate prophe*tica ) est le complément de cet ouvrage. Savonarole entreprend d'y exposer, sous la forme du dialogue, sa doctrine prophétique, c'est-à-dire de montrer que Dieu peut encore, comme au temps de la Judée, envoyer des prophètes sur la terre , et qu'il est lui-même un de ces élus.
Si l'on demande ce que prouve ce traité, il est permis de répondre : Tout ou rien. Tout, si l'on consent à se placer dans l'ordre d'idées où vivait Savonarole, c'est-à-dire si l'on croit que Dieu envoie à quelques élus des lumières spéciales pour guider l'humanité dans la voie du salut, et qu'il suffise de vivre saintement et de vouloir ardemment, pour faire descendre sur soi ce don de Dieu. Rien, si l'on pense que Dieu ne se manifeste plus aux hommes par la parole de quelques-uns de leurs semblables,