LIVRE J, CHAPITRE V
Alors môme qucSavonarole aurait chargé le tableau, et il prétend que beaucoup lui reprochaient de ne pas dire la millième partie de la vérité, il suffisait qu'il eût une telle opinion du clergé pour qu'il dût commencer par lui la réforme de la chrétienté. Mais, comprenant que le bon exemple donné par quelques-uns aurait plus d'effet que toutes les paroles du monde, il résolut de faire régner la vertu d'abord à Saint-Marc, pour qu'elle rayonnât de là sur Florence et sur l'Italie. Le premier succès à obtenir était, dans sa pensée, de ramener ses disciples à la simplicité évangélique : de celte source pure et féconde devaient découler toutes les vertus. Il avait quelque mérite à attacher tant de prix à la simplicité et à la pauvreté, car les doctrines de son ordre n'étaient pas bien fixées sur ce point. Saint Dominique avait d'abord permis à ses disciples de posséder; puis la pensée lui était venue de le leur défendre; mais il avait reculé devant une détermination si grave, et était mort sans s'être prononcé. Savonarole lui-même n'avait pas d'opinion bien arrêtée sur la question de savoir si l'Église doit ou non posséder, et plus d'une fois ses paroles du haut do la chaire laissèrent percer ses incertitudes à cet égard; mais, du moins, il ne s'écarta jamais de cette sainte croyance que l'Église doit posséder aussi peu que possible, et abandonner aux pauvres ce dont elle n'a pas strictement besoin pour sa propre défense; il était si sincère, qu'il ne voulait pas même se charger des aumônes , suivant l'usage , pour les distribuer aux nécessiteux, et qu'il recom-
la concubina . quell' altro con il garzone, e poi la mattina va a dire messa, pensa tu corne la va. Che vuoi tu fare di quella messa?> [Tratinin o vero sermon* fatto a molli §aoeràoti religioii e scculari m S, Marco).
mandait de les porter au buonuomini de Saint-Martin \
Mais il vit bien que rien ne serait si difficile que d'opérer une telle réforme dans l'enceinte même de Saint- Marc, où tout rappellerait à ses religieux leur splendeur passée. Il conçut donc le projet de transporter hors de la ville la résidence de la communauté. Il avait déjà fait choix d'un emplacement au-dessus de Careggi , appelé Monte-Cane, avec une foret pour annexe. Il aurait pu là faire tout à sa guise, puisque rien n'était fait. Il voulait que le couvent tout entier fût construit en pierres grossières, que les cellules fussent en bois; il allait jusqu'à supprimer les serrures en fer, comme une superfluité, et soumettait la chapelle môme à cette austère et rigoureuse simplicité.
Ce projet souleva, comme on devait s'y attendre, une violente opposition. Les novices, les jeunes religieux étaient entrés avec l'enthousiasme de leur âge dans les vues du prieur; mais les plus anciens étaient trop accoutumés aux douceurs de l'opulence pour vouloir mériter le ciel par un changement aussi radical dans leurs habitudes. Ils agirent sur l'esprit de leurs jeunes collègues, ils portèrent leurs plaintes dans la ville. Bientôt ceux qui avaient des frères ou des enfants à Saint-Marc manifestèrent le désir de les garder auprès d'eux, et déclarèrent que Monte-Cane était un lieu malsain. Malgré la ténacité de son caractère, Savonarole dut céder à toutes ces clameurs et se contenter de quelques- réformes partielles.
ïl commença par faire vendre tous les biens du cou-
1. Nous avons vu Savonarole envoyer à ces buonuomini l'or déposé par Laurent de Médicis dans les troncs de Saint- Marc.