LIVRE I, CHAPITRE I
de celui qui a illustré ce nom, ajoute môme qu'étant à jouer avec ses camarades, il s'échappait souvent pour construire de petits autels. Si ces dispositions avaient été aussi prononcées, les parents du jeune Jérôme n'auraient pu les ignorer; or, nous verrons plus bas qu'ils durent être extrêmement surpris de la résolution prise par leur fils d'entrer en religion. Savonarole lui-même nous apprend que, dans le principe, il n'y songeait pas :
« Il me souvient d'avoir dit mille fois, quand j'étais au siècle, que jamais je ne me ferais moine; et cependant il me fallut prendre l'habit, quand cela plut à Dieu. J'avais perdu l'appétit, je ne savais à quoi me résoudre. Quand la pensée vient, elle chasse le sommeil; mais à peine a-t-on fait ce qu'elle commande, qu'on vit dans le contentement. Aujourd'hui que je suis moine, je ne changerais de condition avec personne. »
Gomment donc cette pensée lui vint-elle? La lecture assidue qu'il fit des grands docteurs du moyen âge et surtout de l'Ange de l'École l'explique suffisamment, pourvu que l'on tienne compte des sentiments de piété qui étaient héréditaires dans sa famille, et qu'il était loin de répudier. Mais il nous dit encore lui-même à quelle occasion la lumière se fit sur ses propres désirs et ses vagues sentiments :
» Quand j'étais au siècle, j'allai un jour faire une promenade à Faenza; j'entrai par hasard dans l'église de Saint-Augustin, et j'entendis une remarquable parole d'un prédicateur de cet ordre. Je ne veux pas vous la dire maintenant; mais je l'ai là, gravée au cœur. Un an après, j'étais entré en religion. »
Ses historiens prétendent qu'il eut, en outre, une vision qui lui fit lire clairement dans sa destinée. Ce qu'il
serait plus curieux de savoir, ce sont les motifs qu'eut Jérôme pour prendre une détermination si grave ; mais on ne les trouve nulle part. Était-il poursuivi du remords de ses fautes, dont son esprit, porté à l'ascétisme, s'exagérait la gravité? Son but n'était-il pas plutôt de se faire une vie à sa convenance, une retraite où il vécût heureux? Ses sermons, mine inépuisable, suppléeront encore au silence des historiens. On y voit que Savonarole regardait la vie monastique comme le dernier refuge du bonheur sur la terre, parce que, dans le cloître, on ne s'occupe que de soi-même:
« Je vous dis que la vie du chrétien qui, plein de l'amour du Christ, ne craint rien au monde, pas môme la mort, a d'infinies félicités. Celui qui est en religion, je parle du bon religieux, est souverainement heureux. Viens ici, mon fils, viens en religion. Tu n'as plus à te préoccuper de femme ni d'enfants; tu t'es donc affranchi d'une grande misère. Vous autres, gens du monde, vous avez une femme et des enfants qui vous rompent la tête tout le jour, et votre vie est pleine d'ennuis. »
Et ailleurs, appliquasses idées à lui-même, il s'écrie :
« J'aimais deux choses par-dessus tout : la liberté et le repos. Ce sont elles qui m'ont conduit au port. Pour avoir la liberté, je n'ai pas voulu de femme ; et pour avoir le repos j'ai fui le monde, et j'ai gagné le port de la religion. «
Ce fut donc pour satisfaire un goût personnel, il faut bien le reconnaître, que Savonarole embrassa la vie religieuse. On aime à croire cependant que si ce qui lui plaisait le plus dans la cellule, c'était d'être affranchi des soins domestiques, ce ne fut pas pour l'embarras et l'ennui qu'ils nous causent, mais pour avoir le loisir d'élever vers Dieu son esprit et son âme, et de sonder les pro-