LIVRÉ II, CHAPITRE I
voulut consulter Dieu et la communauté de Saint-Marc; mais il obtint sans doute l'assentiment demandé, car il ne tarda pas à se mettre en roule avec les quatre ambassadeurs ses collègues. C'est ainsi qu'il fut appelé, sans l'avoir cherché, à prendre une part importante aux affaires publiques. Ce premier pas fait, les autres lui coûtèrent peu.
Il partit pour Lucques , où. se trouvait le roi. Charles , étant à la veille de se rendre à Pisc, n'accorda que quelques moments d'entretien aux députés, mais il laissa entrevoir, sans toutefois s'engager, qu'il n'était pas mal disposé pour leur patrie. L'ambassade le suivit àPise; niais, pendant le trajet, Pierre de Médicis était venu à sa rencontre et avait ebangé ses dispositions; aussi n'accorda-t-il à Jérôme et à ses collègues qu'une audience solennelle. Introduit devant le roi, en présence de toute : a cour, Savonarole éprouva une forte émotion. Lorsqu'il se fut remis, il prononça un long discours où il parlait à'peine des affaires d'Etat. Débutant par des généralités sur la manière dont Dieu agit envers ses créatures, sur sa justice, sa miséricorde, sa patience en- \ers ritalie, il montra que Dieu s'était enfin lassé et voulait punir; mais ce n'est, ajoutait-il, qu'après avoir ■verti quatre ans son peuple par la voix de son serviteur mutile; et celui qu'il a ebargé d'exécuter ses décrets, c'esl Charles lui-même. « Si je ne l'ai pas nommé dans mes prédications, c'est bien de lui que je voulais parler. » S'ad ressaut ensuite au roi, il le combla d'éloges en style pompeux, sans oublier cependant de lui recommander la justice et la mansuétude pour tous, mais en particulier pour Florence.
Ce discours, qui no manque pas d'une certaine abondance ciccronionne, n'est du reste qu'un mélange du
langage de la chaire et de celui des rhéteurs. Il ne répondit certainement pas aux espérances que les Florentins avaient mises en leur ambassadeur; mais il n'y eut pas de la faute de Savonarole. A Lucques, le roi avait ajourné tout entretien sérieux après son arrivée à Pise; en chemin, Pierre de Médicis change ses dispositions. Jérôme vit facilement qu'il n'y avait plus qu'à se remettre aux mains du conquérant et à implorer sa miséricorde : c'est ce qu'il fit. Voilà sans doute pourquoi ce discours n'eut aucune portée politique : le roi ne l'écoutait que pour la forme; il-était plus sage de s'adresser à son cœur qu'à son esprit.
Lorsque, à son retour, Savonarole reparut dans la chaire, on s'attendait à de curieux détails; mais il trompa l'attente générale, et usa de beaucoup de réserve touchant les circonstances et les résultats de son ambassade. Il commença par s'excuser, sur la mission dont on Pavait chargé, du peu de consistance qu'aurait son sermon ; puis, prenant autorité du caractère public dont il venait d'être revêtu, il invite les Florentins à se tenir à leur place pour éviter les désordres. Après avoir, comme toujours, recommandé de faire pénitence, il se donne pour le père du peuple , et se fait un mérite de son désintéressement: «Je me fatigue pour vous, comme vous voyez, et pour votre salut. Dieu vous a donné en moi un père, quoique je sois son serviteur inutile. J'ai tout laissé pour toi, Florence, et de toi je ne veux rien, sinon que tu fasses le bien et que tu deviennes véritablement une cité chrétienne. »
Charles YIIL fit son entrée solennelle à Florence le 17 novembre 1494. Il affecta une douceur et une modération extrêmes; mais comment aurait- il pu se montrer cruel ou sévère envers un peuple pénétré de sa fai-