‹ Jérome SavonaroleChapitre 5 sur 215 · LIVRE I, CHAPITRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAPITRE I

« Ainsi, mon père bien-aimé, loin de verser des larmes, vous devez remercier messire Jésus, car il vous a donné un fils; il vous l'a conservé jusqu'à l'âge de vin?!deux ans, et, non content de cela, il a daigné l'admettre parmi ses chevaliers militants. Dites, ne regardez-vous pas comme une grâce spéciale d'avoir un de vos fils chevalier de Jésus-Christ? Ou vous m'aimez, ou vous ne m'aimez point. Vous ne direz pas, je le sais, que vous ne m'aimez point. Si donc vous m'aimez, puisque je suis composé de deux parties, c'est-à-dire de l'âme et du corps, laquelle aimez-vous le mieux, le corps ou rame? Vous ne pouvez pas dire le corps : ce ne serait pas m'aimer, que d'aimer la plus vile partie de moimême. Vous avez donc plus d'amour pour l'âme; mais alors pourquoi ne cherchez-vous pas son hien? Vous devriez plutôt vous réjouir, et faire grande fête de ce triomphe. Je sais hien qu'on ne peut empêcher la chair d'éprouver quelque douleur; mais il faut la refréner à l'aide de la raison: c'est le devoir d'un homme sage et d'un grand cœur.

« Croyez-vous donc que je n'aie pas éprouvé beaucoup d'affliction en me séparant de vous? Jamais, depuis que je suis né, je n'ai ressenti une plus grande douleur morale qu'au moment d'abandonner mon propre père pour aller faire à Jésus-Christ le sacrifice de mon corps, et rendre ma volonté dans les mains de personnes que je n'avais jamais vues. Mais depuis, en pensant à Dieu, et me souvenanl qu'il n'a pas dédaigné de se faire esclave parmi nous, vermisseaux, je ne me suis plus senti la force de ne pas m'incliner à sa douce voix, à la voix de mon Seigneur Jésus-Christ, qui dit: Venite ad me opines qui laboratis et onerati estis, et ego refieiam vos. Tollile jiKjum meum super vos, et invenietis requiem animabus

42 VIE DE SAVOXAROLE.

vestris. Cependant vous vous plaignez de moi à cause de mon départ, j'allais dire de ma fuite: sachez-le donc, je souffrais tant de vous quitter, que si je vous avais ouvert mon cœur, il aurait éclaté avant mon départ, et m'aurait forcé de renoncer à mon dessein. Ainsi ne vous étonnez pas si j'ai gardé le silence ; j'ai d'ailleurs laissé quelques écrits derrière mes livres, sur la fenêtre, pour vous informer de ce que je faisais.

« De grâce, séchez donc vos larmes, mon cher père ; ne redoublez pas ma douleur et ma tristesse. Assurément, je ne suis pas fâché de ce que j'ai fait : je ne retournerais pas au siècle , quand je croirais devenir plus grand que ne le fut César-Auguste ; mais enfin je suis de chair comme vous, et mes sens combattent ma raison. C'est pourquoi il me faut livrer de cruels combats pour empêcher que le diable ne me saute sur les épaules, alors surtout que j'entends parler de vous. Ils seront bientôt écoulés, ces premiers jours si pénibles, e't j'espère qu'ensuite nous serons consolés, vous et moi, par la grâce dans ce monde et par la gloire dans l'autre. Il ne me reste plus qu'à vous prier, vous qui êtes homme d'énergie, de consoler ma mère. Accordez-moi tous les deux votre bénédiction. Je prierai toujours pour vos âmes avec ferveur.

« Hieronymus Savonarola, filius v ester .

« De Bologne, 25 avril 1475. »

Un jeune homme qui donnait de si belles espérances devait être admis sans difficulté, et le fut en effet, comme cette lettre le montre. Par une exception qui prouve avec quelle faveur on l'accueillit, il obtint même de conserver au couvent le nom qu'il portait dans le siècle,

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