‹ Jérome SavonaroleChapitre 7 sur 215 · LIVRE I, CHAPITRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAPITRE I

Suivant l'usage excellent dos communautés religieuses Savonarolc avait été envoyé successivement dans diverses villes de la Lombardie pour enseigner ou pour prêcher. En 1482, il se trouvait à Ferrare, sa patrie, où il n'était venu que par obéissance et malgré lui, persuadé qu'il serait plus utile ailleurs1. On était alors en guerre. Les Vénitiens menaçaient de donner l'assaut à la ville et d'en massacrer les habitants, parce qu'elle tenait pour Florence. Par prévision des malheurs qu'une prise d'assaut pouvait amener, un grand nombre de dominicains que contenait le couvent de Sainte-Marie des Anges furent répartis dans diverses cités d'Italie, et Fra Hicronimo fut de ceux qu'on envoya à Saint-Marc de Florence.

A quoi tiennent les destinées humaines! Que Savonarole eût été envoyé à Pavie, à Brcscia ou dans quelque1

1. Dans une lettre à sa mère, Savonarole explique longuement pourquoi il ne veut pas céder au vœu de sa famille et se faire envoyer à Ferrare pour y habiter :

« Si je restais toujours à Ferrare, je n'y ferais pas, vous pouvez le croire, autant de bien qu'au dehors. Il est très-rare qu'un religieux fasse porter tous ses fruits à la vie chrétienne dans le pays où il est né. C'est pourquoi l'écriture commande d'aller hors de sa patrie; on a moins de confiance dans les prédications et les conseils d'un concitoyen que dans ceux d'un étranger; nul n'est prophète en son pays, a dit notre Sauveur, et lui-même ne fut pas regardé comme tel par ses compatriotes.... Si je voulais faire à Ferrare ce que je fais dans d'autres cités, comme on disait du Christ lui-même, quand il prêchait: « .N'est-ce pas un artisan, fils d'un artisan et de Marie? » ainsi dirait- « on de moi : a N'est-ce pas maître Jérôme qui commettait tels et « tels péchés, et qui ne valait pas mieux que nous? Nous le connais- « sons bien. » Et ils n'écouteraient pas ma parole avec recueillement. On m'a dit souvent à Ferrare, en me voyant aller ainsi de ville en ville : « Votre ordre doit manquer de sujets. » C'est comme si l'on m'avait dit: « Si l'on t'emploie tant, toi qui as un si faible mérite, il « faut qu'on ait bien peu d'hommes capables. » Hors de ma patrie on ne me tient pas de tels propos; au contraire, quand je veux partir, hommes et femmes pleurent. »

autre ville obscure de l'Italie, le foyer ardent de son àme, faute d'une étincelle, ne se fût peut-être jamais embrasé. Même les plus brillantes cités n'eussent pas été le théâtre qui convenait à son génie. A Milan, sa voix, impuissante à produire une révolution politique, eût du moins prêché la réforme ; mais, étouffée sous les voûtes du temple, elle y eût expiré sans écho. A Rome, la toutepuissance du pape l'eût enseveli vivant dans les profonds cachots du château Saint-Ange. Naples était trop lointaine et trop nonchalante. Il fallait Florence à Savonarole, c'est-à-dire un peuple d'Athéniens, susceptible d'enthousiasme, de découragement, d'héroïsme ; un peuple qu'on pût remuer et gouverner par la parole ; qui sût faire des révolutions, mais se sentît, livré à lui-même, incapable de les asseoir. Il fallait encore, au sein de cette population frémissante, un merveilleux concours de circonstances pour révéler le génie d'un politique sous l'humble habit de Saint-Dominique : il fallait la marche conquérante de Charles VIII, les fautes de Pierre de Médicis, la légitime indignation de ses concitoyens. Si tout cela eût manqué à Savonarole, après une vie obscure, il serait peut-être mort dans un lit ; mais tout ce bruit autour d'un nom, tout ce monde autour d'un bûcher, toutes ces controverses passionnées qui durent des siècles, n'est-ce pas préférable, pour une grande âme, à une vie semblable à la mort? Et les douleurs du génie incompris, calomnié, persécuté, sont-elles une compensation trop amère à la gloire que Dieu lui donne dans la postérité ?

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