LIVRE II, CHAPITRE Y
qu'on faisait contre lui, il se montra moins bien disposé. Lorsque les Florentins connurent ce résultat peu satisfaisant, ils redoublèrent de précautions, d'autant plus qu'ils avaient appris que les Médicis étaient à la cour du roi. Ils enrôlèrent les paysans, barricadèrent les rues, garnirent de grosses pierres les maisons et les tours.
Malgré tant de prudence et d'activité, une inquiétude extrême régnait à Florence. Voyant que Charles VIII s'acheminait vers Sienne, et refusait obstinément de faire connaître la route qu'il suivrait en sortant de cette ville, on eut recours à l'ambassadeur des grandes circonstances, à Fra Girolamo. Celui-ci se rendit à Poggibonsi, où était déjà l'avant-garde française, et il y attendit le roi. Il obtint de lui une audience (17 juin), et lui parla avec beaucoup de modestie personnelle, mais en môme temps de hardiesse, notamment sur les affaires de Pise. Le jeune prince n'en parut pas indigné. Réfléchissant même que son armée était considérablement affaiblie par suite de la nécessité où il s'était vu de laisser des garnisons dans le royaume de Naples, à Sienne et en d'autres lieux, il comprit qu'il était prudent de ne pas se mettre sur les bras des embarras qu'il pouvait éviter, et il décida de se rendre à Pise sans passer par Florence.
Il donna donc satisfaction à la principale demande de Savonarolc, et quoique celui-ci lui eût prédit de grands malheurs, s'il ne rendait pas aux Florentins toutes les terres qu'il leur avait prises, il L'entoura d'égards et l'invita à le suivre jusqu'à Pise. Jérôme consentit seulement à raccompagner jusqu'à Castel-Fiorentino, où U prit congé de lui après une nouvelle entrevue, qui lui permit, il le croyait du moins, d'apaiser tout à fail son
courroux. Mais Nardi donne à entendre que, si l'éloquence du moine arracha quelques promesses au roi, son conseil n'eut pas de peine à les lui faire retirer; car, dit cet auteur, dans toutes ses résolutions et dans toutes ses actions, ce prince faisait bien voir qu'il était dominé par son conseil.
Le 22 juin, Savonarole, de retour à Florence, reparaissait dans la chaire, et rendait compte de son ambassade, suivant son habitude, mais en termes assez obscurs :
« Je me suis rendu auprès du roi, dans son camp : on s'y croirait en enfer. N'y eût-il pas aux enfers de plus terrible châtiment que celui-là, ce serait bien assez! Ah! ne souhaitez jamais les grandeurs: les maîtres du monde n'ont pas un instant de véritable joie. Votre repos et les consolations que vous relirez d'un sermon valent plus que tous leurs biens et toutes leurs jouissances.... Je vous ai dit comment je me suis trouvé votre ambassadeur; celui qui m'a envoyé sait ce que j'ai fait. J'ai jeté de bonnes semences qui germeront en leur temps : vous mangerez du fruit qu'elles auront produit. — Père, cette parabole est obscure, dites-nous-là plus clairement; dites-nous dans l'intérêt de qui vous avez été là-bas. — J'y ai été dans votre intérêt, pour l'amour de vous et non pour moi. Voyez jusqu'où va pour vous ma tendresse! Je n'ai pas craint d'exposer ma vie!... J'ai parlé à Sa Majesté; je lui ai donné certains conseils qu'il fera bien de suivre, dans l'intérêt de son âme, de son royaume et des siens. Mais ce que je lui ai dit là-bas, je veux le répéter ici, il faut que tout le monde le sache ; il faut, s'il néglige mes avis, qu'il se souvienne de moi et de ce que je lui ai prédit. Je lui ai recommandé de vivre en bonne intelligence avec les Florentins, et de les