‹ Jérome SavonaroleChapitre 85 sur 215 · LIVRE II, CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAPITRE VI

idées et aux pratiques religieuses, elle organisa une procession solennelle qui eut lieu sans le moindre désordre.

La terre était, donc bien préparée pour recevoir la semence que l'éloquent orateur allait y jeter. Il put, en commençant son carême, rappeler avec un juste orgueil i le triomphe de ses idées. La retraite où il avait vécu pendant près de deux mois faisait de sa réapparition à Sainte-Marie de la Fleur un véritable événement. Cette admirable basilique, si vaste qu'elle soit, parut encore trop petite, et il fallut construire, pour les enfants, des gradins de bois en face de la chaire, devant le chœur et devant la porte principale. Le pavé de l'église fut réservé aux personnes d'un âge plus avancé.

Ce succès toujours croissant avait quelque chose de merveilleux. Comme le dit Savonarole, il suffit ordinairement de deux ou trois années pour user les ressources d'un prédicateur et rebuter son auditoire; mais lui, pendant sept années, il le tint suspendu à ses lèvres, quoiqu'il répétât constamment les mômes choses, et qu'il se fût abstenu plus d'une fois, pendant toute une station, s'il faut l'en croire, d'aborder les sujets qui étaient d'un intérêt actuel, c'est-à-dire la prophétie et les affaires de la république. Mais il se faisait illusion quand il parlait ainsi : on peut se convaincre, par la lecture de 1 ses sermons, qu'il ne sut user de cette retenue que dans les premières années, et qu'à partir de la révolution de 1494, sa prédication a constamment le môme caractère de prophétie et d'actualité. Les Florentins s'obstinèrent d'ailleurs à le prendre pour un homme politique, et à ne lien faire sans le consulter. Ils y mirent môme si peu de réserve, et s'habituèrent si bien à charger leur prophète de penser pour eux, que Savonarole

fut obligé plus d'une fois de leur demander quelque relâche.

Vers la fin du carême de cette année, il s'exprimait à ce sujet en ces termes : « Ne venez plus nous importuner pour des bagatelles. Les séculiers ne doivent s'adresser aux religieux que pour affaires d'importance. Cependant tout le monde vient à notre couvent. Je vous engage à ne pas dépasser l'église et le premier cloître. C'est dans l'intérêt des frères, qui seront ainsi moins dérangés dans leurs oraisons, mais c'est aussi dans le vôtre. Je vous ai dit que je ne voulais me mêler ni du gouvernement, ni de vos intrigues; je veux seulement maintenir dans la ville la concorde universelle. Ne venez me re-. commander personne ; allez pour cela aux citoyens, aux magistrats : c'est leur affaire et non la mienne. Je vous en prie ici solennellement : si jamais un solliciteur se présente à vous , muni d'une recommandation de moi, n'en tenez pas compte et ne faites que justice. Mes frères connaissent ma résolution, cessez donc de venir à nous. La concorde règne dans la ville, cela me suffit. Si vous voulez faire le bien et maintenir votre gouvernement, vous le pouvez. Cependant, si vous venez à avoir quelque doute de conscience et que vous ayez besoin d'un conseil, je vous le donnerai très-volontiers. Mais, pour tout le reste, ayez l'obligeance de ne plus nous importuner. »

Tant d'autorité entre les mains d'un homme si austère portait à son comble l'irritation des Arrabbiati et des Gompagnacci. Les plus doctes et les plus habiles d'entre eux discutaient, argumentaient; les autres essayaient de pousser doucement le prédicateur à quitter Florence. A ceux-ci Fra Girolamo répondait très-catégoriquement qu'il voulait rester, et qu'il n'était pas si dupe que d'aller

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