LIVRE II, CHAPITRE VII
malheureuse. Après avoir préparé les esprits, il ordonna, pour le dernier jour de carnaval, de brûler YAnathème m c'est ainsi qu'on appelait tout ce qui avait été recueilli par les jeunes inquisiteurs.
Un bûcher fut élevé, en forme de pyramide, sur la place de la seigneurie, et l'on y déposa les objets destinés au feu, après les avoir classés. À la base, on mit les masques, les fausses barbes, les habits de matassins et autres nouveautés diaboliques; au-dessus, les livres des poètes latins et italiens, le Morgante, les œuvres de Boccace, celles de Pétrarque et autres semblables; puis les ornements et les instruments de toilette des femmes, pommades, parfums, miroirs, voiles, cheveux postiches, etc.; par-dessus les instruments de musique de toute espèce, les échiquiers, les cartes, les trictracs; enfin, aux deux rangs supérieurs se trouvaient les tableaux, portraits de femmes, peints par les plus grands maîtres, et autres sujets tenus pour déshonnêtes.
Ce bûcher représentait une valeur si considérable, qu'un marchand vénitien, à la vue de tous les trésors qu'on allait livrer aux flammes, offrit à la seigneurie vingt mille écus, si on voulait les lui livrer. Loin d'accepter cette proposition, les magistrats eurent la plaisante idée de faire exécuter le portrait de ce marchand, et de le placer parmi ceux qu'on allait brûler. Une procession solennelle eut lieu, à peu près semblable à celle de l'année précédente. On y remarqua un admirable Christ de Donatello; mais ce chef-d'œuvre ne devait point au génie du maître la laveur dont la foule l'entoura. Le cortège se rendit sur la place du Palais, et le sacrifice fut consommé.
L'offre du marchand vénitien ne fut sans doute inspirée que par une vile cupidité; mais elle aurait pu partir
d'un sentiment plus noble, et c'est ce dont les admirateurs de Savonarole ne paraissent pas se douter. Qu'il soit bon de mettre au feu ce qui peut scandaliser les âmes naïves et pieuses, il n'y a aucune difficulté de l'admettre ; mais où il est difficile de s'entendre, c'est sur la question de savoir quand le scandale commence, et surtout si les grands mérites des œuvres de génie ne peuvent pas faire oublier un scandale qui n'existe souvent que parce qu'on le relève trop.
Il est malheureux pour la mémoire de Jérôme que les écrits de Boccace et de Pétrarque aient été compris parmi ceux qu'on destinait au feu ; mais il est bien plus fâcheux encore que tant de chefs-d'œuvre de la peinture n'aient pas échappé à ces nouveaux Vandales : on avait pu prendre copie des manuscrits, et si des éditions précieuses ont été perdues, nous n'avons à regretter aucun ouvrage important; au lieu que, eût-on pris cent copies d'un beau tableau, on n'en est que plus fondé à regretter l'original. Il fallait môme se montrer ignorant des premières règles de la peinture, ou insouciant des progrès de cet art, pour brûler, sous prétexte d'indécence, les études faites sur le nu. Et pourtant tel était le fanatisme des Piagnoni, qu'un des plus grands peintres de ce temps-là, Baccio délia Porta, non-seulement se soumit sans murmurer à la volonté du prophète, mais encore apporta de lui-même sur le bûcher toutes ses études d'académie, et que Laurent de Credi et beaucoup d'autres suivirent son exemple. On ne parle pas des instruments de musique et des ornements féminins ou carnavalesques ; la puérilité de cette persécution la sauve de la critique.
Les plus éclairés défenseurs de Savonarole veulent purger sa mémoire d'une si grave accusation, et disent