CHAPITRE V
l'amphore et l'urceus.
Il faut maintenant se demander si ce livre, qui est faux et mauvais, peut être beau.
Un livre qui a pour principe et méthode la négation de la logique, qui a pour résultat deux conclusions contraires, ou deux demi-figures disjointes, un tel livre peut-il être vraiment une œuvre d'art, et présenter le caractère de la beauté?
Évidemment c'est impossible. Avec M. de Pressensé, « nou6 contestons entièrement » ce mérite k la Vie de Jésus. L'auteur y » échoue comme artiste aussi bien que » comme historien. »
L'antique formule : « Rien n'est beau que
» le vrai, » est d'une vérité absolue. Et voici une autre formule non moins vraie :
Sans logique, en un mot, l'auteur le plus divin Est toujours, quoi qu'il fasse, un méchant écrivain.
Qui peut nier cela? En outre, quelle beauté est possible sans unité? Y a-t-il beauté musicale sur deux tons à la fois? Quelle peut être la beauté plastique de deux figures, disjointes de caractères, quoique matériellement plaquées ensemble?
Je nie absolument la beauté de ce livre, et j'y trouve tous les caractères de la laideur. Ouvrez Y Art poétique d'Horace, et relisez ces règles immuables d'éternel bon sens, notamment ce début qui expose les caractères de la difformité dans la poésie et dans Fart ; vous les trouverez tous ici :
« Qu'un peintre essaye de joindre une » encolure de cheval à une tête humaine ; » qu'il ajoute à cela des plumes de diverses » couleurs, des membres pris de tous côtés ; » qu'il nous présente par le haut une belle » femme, et par le bas un affreux poisson *. »
* Humano capiti cervicem pictor equinam J un gère si velit, et varias inducere plumas,
Et tout 4e reste, notamment ce trait :
a Vous établissez une amphore ; la roue » tourne , vous n'avez plus qu'un petit » pot *. »
J'affirme donc la laideur générale de ce livrer je n'y trouve la beauté que par places.
Supposez une exquise mélodie, d'une vraie beauté, d'une extrême distinction, disséminée par fragments abruptes dans une 'masse musicale d'un autre ton d'ailleurs absurde. Peut-on rien concevoir de plus intolérable? Tel est ce livre.
Mais comme je fais ici une œuvre réelle de critique , je veux et je dois séparer le bon grain de l'ivraie , quoiqu'il y ait ici peu de bon grain. Je prendrai les fragments de l'exquise mélodie et les réunirai. Nous verrons le tout en son lieu. L'auteur regrettera d'avoir brisé, disséminé, perdu ce qu'il avait trouvé de beau.
Undique collatis membris, ut turpiter atrum Desinat in piscem mulier formosa superne...
1 Amphora cœpit
Institui, currenle rota cur urceus exit?
Que si l'on met à part les fragments dont je parle , je doute qu'il soit possible de rencontrer une œuvre d'art plus déplorablemeot manquée.
Qu'est-ce que cette description de la Galilée, qui est, dit-on, le beau morceau du livre , et que bien des lecteurs inattentifs ont trouvée belle? Veuillez donc la relire. Quel en est le début? « La Galilée était de la » sorte une vaste fournaise où s'agitaient en » ébullition les éléments les plus divers. Un » mépris de la vie , ou , pour ainsi dire , une » sorte d'appétit de la mort était la consé- » quence de ces agitations. . . et de ces grands » mouvements fanatiques... La révolution y » faisait travailler toutes les têtes,., y faisait » fermenter les plus colossales espérances. »
Voilà le début.
Qui pourrait s'attendre à la suite?
« Ce joli pays... surabondait, à l'époque » de Jésus (la même époque), de bien-être » et de gaieté I...
» Cette nature ravissante. .. cette vie con- » tente et facilement satisfaite , imprimait a » tous les rêves de la Galilée un tour idyllique
DE LA FAUSSE IMAGE DE JÉSUS. 71 » et charmant... Toute l'histoire du christia- )> nisme naissant est devenue de la sorte » une délicieuse pastorale. »
Est-ce croyable? Tout cela est-il tolérable?
N'est-ce point là précisément tout ce qu'Horace décrit au début de Y Art poétique.
et déclare absurde et risible :
« Amis, pourriez- vous ne pas rire? »
Àvez-vous dans la littérature, soit ancienne soit moderne, un autre exemple aussi saillant de la chute indiquée par Horace dans le vers fameux :
« Vous établissez une amphore ; la roue j» tourne , vous n'avez plus qu'un petit pot. »
Au début de la description , à la première page, la Galilée n'est pas seulement une amphore, c'est « une fournaise, et une vaste » fournaise en ébullition , » et a la seconde page, en deux tours de roue, l'amphore est devenue ce petit pot, cet urceus qu'Horace vous apprenait à éviter.
Cet exemple sera certainement cité dans
les classes de rhétorique pour expliquer ce vers d'Horace.
De bonne foi, qu'on me dise si un peintre, si un poêle qui travaille ainsi, a, quand il peint, quelque chose sous les yeux? Non. Il n'y a ni modèle réel ni modèle idéal , il n'y a rien du tout sous l'oeil de l'homme qui peint ainsi. Cet homme compose, il juxtapose. Il plaque une suite de phrases dont plusieurs, prises à part, sont jolies, sont écrites, j'y consens, avec une sorte de douceur physique dans les mots, mais dont l'ensemble est impossible , plus impossible que « la tête d'homme sur le col du cheval, » plus impossible que « la belle femme termi- » née en poisson , » plus impossible que « la » vaste amphore changée en petit pot. »
Cette description de la Galilée est le symbole de tout le livre. L'auteur n'a sous les yeux ni l'idée ni le fait. Il n'a pas d'objet devant lui-, il a son art, et sa finesse, et sa visée. C'est trop peu, ou plutôt ce n'est rien du tout. Il prétend avoir vu. Je le nie; je dis qu'il n'a pas vu; car il se coupe à chaque instant. Ici même dans cette descrip-
DE LA FAUSSE IMAGE DE JÉSUS. 73 tion, le faux peintre, qui dit avoir vu, se heurte cruellement aux réalités matérielles.
Écoutez , il va mêler k sa peinture une profonde pensée : « Tout peuple, appelé à de » hautes destinées, doit être un petit monde » complet , renfermant dans son sein les » deux pôles opposés. » De là contraste , et antithèse et synthèse hégélienne de la Judée et delà Galilée 1 On va retrouver la formule théorique dans les faits! Donc, pour montrer « ce que la Galilée a osé » et son extrême contraste avec la Judée, on cite « le bon Zachée, » appelé au festin. Or, Zachée est à Jéricho , terre de Judée, et nullement de Galilée. C'est à Jéricho que se passe la divine et admirable scène du bon Zachée.
Les faux témoins se coupent toujours.
Que signifie encore ce peuple de Galilée « qui boit beaucoup de vin,... qui n'est nul- » lement doué pour l'art, qui est indifférent » aux beautés de la forme, » et dont pourtant « la joie se spiritualise en rêves éthérés, » en une sorte de mysticisme poétique... et » qui crée, a l'état d'imagination populaire, » le plus sublime idéal? » N'est-ce pas là
encore la disjonction des caractères? T«tf
cela est-il compatible? Ne voyez-vous pas
là ces plumes de toute couleur dont parie
Horace?
Comprenez donc que cet auteur travaille sans objet sous les yeux -, il n'a pas plus de modèle idéal que de modèle de chair et d'os.
Son livre n'a ni corps ni âme. Ce n'est évidemment qu'un masque.
Je plains ceux qui l'ont trouvé beau.
Autre exemple : est-ce un vrai peintre, an témoin oculaire qui fait intervenir ces jeunes filles dans le tableau de la Passion? N'est-ce pas une indigne faute?
Mais voici quelque chose qui dépasse tout, et qui est absurde trois fois, comme thèse, comme antithèse et comme synthèse. Je demande si un homme de sens et de goût, quel qu'il soit, dans quelque art que se soit développé son génie , peut admettre qu'en aucun cas Ton puisse appeler Jésus-Christ « un fin et joyeux moraliste? » Si quelqu'un dit oui, j'avoue qu'à celui-là je ce pourrai répondre.
La figure idéale du Christ est un type qui
DE LA FAUSSE IMAGE DE JÉSUS. 75 existe, qu'on ne peut pas, qu'on ne doit pas changer, qu'on ne changera pas. Appliquer à cet idéal la fade et plate qualification « de fin et joyeux moraliste, » c'est faire une faute grossière qu'aucun maître ne pardonnera. Celui qui a fait cela est perdu.
Mais quoi! voici que, d'un autre côté, il applique a ce même idéal , éternellement et nécessairement immuable comme les idées, cet autre trait non moins insupportable. Il dit de Jésus-Christ : « ce géant sombre. »
Autre chute. Je prends à témoin tout artiste. Appelez « géant sombre » le tentateur dans le tableau de Scheffer, mais non le Christ limpide, doux et humble de cœur, calme dans sa lumière , dans son amour et dans sa force, qui, comparé au géant sombre, est Apollon comparé aux Titans.
Voilk donc deux traits subversifs qui défigurent tout le tableau. Mais l'effroyable et implacable peintre a son système, et prétend bien nous l'imposer. Et ce n'est pas ici par surprise et oubli qu'il ose superposer à la divine figure ces deux traits absolument incompatibles. Il paye d'audace, et c'est
dans la même phrase qu'il unit les deux traits : « Fin et joyeux moraliste,... » et : « Géant sombre. »
Ce n'est plus, dit-il, « le fin et joyeux » moraliste des premiers jours, mais le géant » sombre qu'une sorte de pressentiment » grandiose jetait de plus en plus hors de » l'humanité. »
Est-ce qu'un homme, et, selon vous, le plus grand des hommes, est jamais a trente ans « un fin et joyeux moraliste, » pour devenir Tannée d'après « un géant sombre? »
Quoi! vous qui rejetez la moitié de l'un des Évangiles, par cette raison que si Jésus- Christ parle comme saint Matthieu, il n'a pu parler comme saint Jean; vous qui, pour les nuances de style qui distinguent ces deux Évangiles, affirmez qu'ils ne peuvent pas venir du même homme-, c'est vous qui faites de ce même homme deux êtres radicalement incompatibles, savoir : « un fin et joyeux moraliste, » et en même temps « un géant sombre? »
Je comprends le Christ d'Avignon , cette merveilleuse sculpture où l'artiste a voulu
DE LA FAUSSE IMAGE DE JÉSUS. 77 réunir dans l'admirable tête du Christ les deux expressions vraies de l'âme du Crucifié, la douleur de la croix et le triomphe de la prochaine résurrection. J'admets, a la rigueur, le tour de force par lequel, vue d'un côté, la face du Christ est douloureuse, et de l'autre côté triomphante , et j'accorde que les denx expressions viennent se fondre dans la tête vue de face. Mais il s'agit ici de deux expressions vraies et compatibles. Et vous, peintre insensé, vous essayez le même tour de force pour donner à la même figure deux expressions, fausses chacune pour ellemême, et incompatibles entre elles!