‹ Jésus-Christ avant son ministèreChapitre 32 sur 37 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

L'Oxriginalifé dé Tésus |

Nous avons essayé de montrer en Jésus un homme de son temps, un Juif, grandissant au

milieu des croyances religieuses de ses contem-

porains, les connaissant, se les assimilant ou les rejetant; toujoursindépendant d'elles, et cependant devant compter avec elles. Mais aucune des grandes personnalités de lhistoire ne s’explique entièrement de cette manière-là, et celle de Jésus moins que toute autre. S'il n’a pas

échappé à la loi commune, qui veut que tout homme soit déterminé par sa race, son milieu et le siècle où il est né, il n’a pas échappé, non plus, à cette autre loi mystérieuse et cachée d’après laquelle il y a, dans toute grande individualité, une force intime et profonde qui reste en dehors de toute appréciation. Si un Shakespeare, un Luther, un Napoléon ont eu leur originalité, et ne sauraient s'expliquer entièrement par leur race, leur milieu et leur temps, Jésus le peut moins encore.

En quoi consistait l’originalité de Jésus?

Quelle était son essence même? A cette question, nous croyons que l'historien impartial doit répondre sans hésiter : la conscience très nette et très: pleine d’une union avec Dieu que rien n’avaitjamais troublée dans le passé, et querien ne. troublait dans le présent. L’Ancien Testament:l’instruisait sur Dieu; la nature le lui montrait; et, dans l’Ancien Testament comme dans la nature, il le voyait. Mais cette vision extérieure n'était rien,. comparée à la vision intérieure et permanente qui illuminait son: âme: Entre Dieu et lui,. il: y a un échange constant et:

mystérieux; Dieu est son Père; il est son Fils; et cette communion est vivante, et n’est jamais troublée. Les théologiens parleront plus tard de deux natures. Laissons les: théologiens. La réalité de l’histoire nous tient un langage plus beau que le leur, et; si nous restons sur le terrain des faits, nousvoyonsen Jésus la Révélation suprême de Dieu sur la terre. Les vœux de l’humanité antique sont accomplis; son pèlerinage religieux est achevé; elle a essayé de tous les. cultes du paganisme, et maintenant est apparu celui en qui elle peut se reposer. Au delà de la conscience religieuse de Jésus, il n’y a rien, et l'homme ne peut rien concevoir.

I ya eu, sans doute, des exaltés, des mystiques, des’illuminés qui ont, eux aussi, possédé Dieu, vécuien lui, se sont anéantis en lui; mais leur: personnalité disparaissait; tandis que, chez Jésus, la conscience de: Dieu ne se sépare pas de:laiconscience:de lui-même. Plus:ilsent Dieu avec lui.et en lui, plus aussi s’accuse sa person: nalité,.et se fortifie l'assurance. que c’est lui qui: est l'homme, tel: qu'il doit être, l’homme vrai,. le Fils de Dieu. Plus il possède. Dieu, plus il se

188 JÉSUS-CHRIST AVANT SON MINISTÈRE possède lui-même, et c’est parce que la conscience qu'il a de sa valeur personnelle ne se sépare pas dela conscience de Dieu, qu'il dira : « Venez à moi », « Croyez en moi ». C’est ainsi qu'il en est arrivé à la foi en sa mission divine, et à la conviction qu'il était au monde pour sauver le monde. Sa foi en sa vocation messianique et sa foi en sa sainteté parfaite, ne sont autre chose que la conscience de son union avec Dieu ou la foi en sa Divinité.

Essayons de préciser. Si Jésus a eu ces convictions, il n’y a que deux suppositions possibles, celles que nous indiquions dans notre Introduction. D’après la première, il s’est fait une étrange et prodigieuse illusion, quand il s’est cru en rapport constant avec Dieu; illusion, quand il a eu foi en lui-même; illusion, quand il s’est laissé acclamer comme Messie et qu'il est mort victime de ce fol égarement. C'est ainsi, disions-nous, que Renan a compris Jésus. Son charme exquis, après avoir séduit les foules, l’a . séduit lui-même; et, enivré par son succès, il a fini par la démence.

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L'autre alternative nous semble seule possible; et cela, au nom des faits et de l’observation impartiale, car nous ne-voulons faire ici qu'une constatation historique. Nous croyons que c’est le développement intime de sa conscience morale qui a amené Jésus à se déclarer le Sauveur du monde. Sa vocation ne lui est pas venue du dehors; ce ne sont pas les événements qui ont fait de Jésus le Fils de Dieu, car ces événements ne s'expliquent que par la conscience qu'il avait d’être le Fils de Dieu.

Nous avons écrit tout à l’heure les mots :

sainteté parfaite de Jésus. On ne peut constater directement cette sainteté parfaite, parce que les documents manquent,et que la vie de Jésus est trop peu connue. Mais on peut constater qu'il a toujours eu une conscience intègre, et que jamais on ne le voit se répentir. Il est denc permis d'affirmer qu'il n’y a rien eu de coupable dans sa vie, car on peut légitimement le ccnclure de ce double fait. Voilà pourquoi nous définissons sa sainteté, l'union parfaite avec Dieu, le senti-

ment constant et inaltérable de l'entière appro-

bation de Celui qu’il appelle le Père, en un mot,

une conscience d’une intégrité sans nuage. La paix de son âme n'est jamais troublée; il'ne regrette rien ; il n’a honte de rien ; il n’est coupable de rien. |

Mais il a connu nos tentations; il a lutté

contre elles; il a dù les vaincre, et ses victoires

n'ont pas été remportées sans souffrances. Jésus a eu du péché un sentiment très vif et très profond. Le récit de la tentation au désert nous le montre luttant contre le mal, tel qu’ilse présente à nous. Il a été hanté du rêve d’un succès facile; il a su ce qu'était l’enivrement de l’orgueil ; il a deviné les entraînements de la chair. Mais jamais il n’a cédé, fût-ce un instant; ses efforts ont toujours été victorieux, et, dans son constant combat, il n’a jamais faibli. Aussi, ne remarquons-nous chez lui aucun sentiment d’impuissance morale. Et cependant, ce sontles meilleurs, parmi les enfants des hommes, qui se sentent toujours les plus faibles ; ce sont les plus avancés dans la bonne voie qui croient toujours n'y avoir fait que les premiers pas; ceux qui sont le plus près d'atteindre le but, qui doutent de l’atteindre jamais. Telle a été l’expérience des saint

‘Paul, des Pascal, des saint Cyran, des Adolphe

Monod. L'idéal leur apparaît toujours plus haut

et plus loin; leur volonté est sans force et leur combat sans succès.

En Jésus rien de semblable; il est sûr de lui-

même, sûr/de son Dieu, sûr de sa sainteté. Son,

âme ne porte point de cicatrice, car jamais elle n’a reçu de blessure, jamais ‘elle n’a subi de défaite morale. Fait étrange et qui se dégage avec une incontestable vérité historique, il ne sait pas ce que c’est que de se sentir pardonné et relevé. Jamais il n’a tremblé, humilié par le souvenir intime et accablant d’une chute morale. Jamais il n’y a de distance entre sa volonté et son devoir, et les plaintes des grands saints n’ont jamais déchiré son âme. Le bien qu'il veut, il le fait; la loi qu'il se donne, il l’accomplit ;

l’idéal qui :se présente à lui, il le réalise; et:

cependant, son idéal de sainteté, de justice et d'amour, son idéal de perfection morale est le plus élevé qui fût jamais.

‘Peut-on définir le caractère de Jésus? Nous nesaurions arriver à cette définition en montrant

que toutes les qualités du caractère se trouvent chez lui réunies. L’aurions-nous montré, nous n'aurions fait que rendre plus impossible la définition de ce caractère lui-même. Car s'il a eu les qualitésles plus opposées, et, par suite, ‘tous les caractères, alors il n’en a eu aucun; ce qui est impossible. Un personnage sans caractère ne serait qu'une abstraction sans intérêt et sans vie. Rien n'est ennuyeux comme l’histoire des personnages prétendus parfaits des ouvrages d'imagination. Or Jésus est le personnage le plus intéressant, le plus captivant de l’histoire. C’esttoujoursàluiqu'’onenrevient;c'esttoujours l’'énigme de sa personne et de sa vie que l’on se pose. [Il a donc eu un caractère, une individualité, aux contours des plus nets, des plus accusés.

Eh bien, il nous semble que si une définition complète du caractère de Jésus est impossible, il y a cependant deux t’aits qui dominent les autres.

Le premier est celui-ci : Les facultés de son âme sont toujours en éveil. Sa raison est toujours ferme et éclairée ; son cœur, toujours

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