MATÉRIALISATION DES ESPÉRANCES JUIVES
rialiste que nous avons signalée dans les livres apocryphes, arrive à son point culminant précisément à la veille du grand événement qui va leur donner le plus éclatant démenti. Nous en trouvons une fidèle expression dans les divers passages de nos évangiles qui mettent en scène les contemporains de Jésus; elle se déploie tout entière dans les Targums, dans les portions les plus anciennes du Talmud et surtout dans les grandes apocalypses, comme le livre d'Enoch et le quatrième livre d’Esdras. Le Messie que l’on attend doit être un roi puissant, descendant de David'; la ville de Bethléem est déjà désignée comme le lieu de sa naissance par les docteurs que consulte Hérode*?, et qui sont lécho fidèle des Targums de l’époque. De grandes douleurs précéderont la venue du libérateur; il aura Elie ou l’un des prophètes pour devancier immédiat. On se le représente souvent sous les traits d’un nouveau Moïse; c'est lui qui sera le prophète par excellence, semblable au prophète du Sinaï, dont le Deutéronome a prédit l'apparition, on attend de lui des miracles quirappellent ceux du désert. Son œuvre consistera surtout. à relever la gloire des Juifs, à reconquérir le sol sacré de la Palestine, à reconstituer le royaume d'Israël, après avoir purifié par la repentance le peuple de Dieu *. Tels sont les traits essentiels du tableau, Is sont reproduits dans
1 Marc XII, 35.
2 Matth. IL, 5.
Marc IX LE AVI IE leon [, 2R
k Jean VI, 31.
5 Actes I, G.
RÈVES APOCALYPTIQUES. 172
les Targums du temps; eux aussi admettent pour le Messie la descendance de David, la naissance à Bethléem, l’action purificatrice sur le peuple, la délivrance des dix tribus. Ils ajoutent que le Messie livrera unc lutte suprême à la puissance du mal symbolisée par les noms mystérieux de Gog et de Magog *.
Les rabbins placent sur le second plan et comme dans les lointains du tableau toutes leurs imag'inations apocalyptiques. [ls font coïncider la grande crise qui précédera la fin du monde avec l’époque du Messie ; tantôt ils lui attribuent la résurrection des morts et le jugement dernier, tantôt ils font de son règne l’avantcoureur des scènes finales où Dieu jouera le principal rôle; ils hésitent entre une résurrection générale et la résurrection des justes seuls ?. Mais ils sont d'accord pour ne voir dans l’avenir qu’un triomphe éclatant du judaïsme auquel participeront sans doute les nations, mais en sous-ordre et comme faisant cortége aux fils d'Abraham. « Que le roi Messie est beau, lisonsnous dans un Targum postérieur, mais qui est un fidèle écho de la tradition pharisaïque; il a ceint ses reins, 1l a ordonné la bataille contre ses ennemis et il a rougi les montagnes du sang: de ses adversaires". » Les pharisiens prennent à la lettre l’image d’un nouveau temple et d’une nouvelle Jérusalem. Ils exaltent la gloire du
1 Targum Jonathan, sur Michée V, ?.
2 Gfrœrer Il, p. 215.
® Idem, Il, p. 232.
* Idem, p. 246.
Messie, mais toutes les fois qu’ils paraissent lui accor- : der la préexistence et la divinité, on peut être assuré qu'il y a là quelque interpolation chrétienne, ou bien, comme dans le quatrième livre d’Esdras, la trace d'une influence indirecte du christianisme primitif. La notion d'un Messie souffrant est en contradiction flagrante avec leur système; ils n’ont admis la possibilité de la douleur que pour le second Messie, qui figure dans quelques-unes de leurs traditions les plus bizarres et qui doit travailler à la délivrance des dix tribus *.
Ce fond d'idées est revêtu de symboles étranges dans ce curieux livre d'Enoch dont la première ébauche remonte au temps des Maccabées, mais quia été enrichi et modifié dans la période suivante”. L'auteur inconnu a eu évidemment l'intention de lutter contre: la tendance
1 «Morietur hic Messias. » (Gfrœrer, II, p. 259-261.) On retrouve une trace de cette idée dans les paroles du Juif Tryphon à Justin. (Dial. cum Tryph., ce. LXVIII.)
% Das Buch Enoch übersetzt und erklært von Dillmann. Leipzig, 1853. Les fragments grecs publiés par Syncellus ont été, recueillis dans le deuxième volume du Codex Pseudepigraph. Veter. Testamenti, de Fabricius. Il est difficile de fixer la date du livre d'Enoch avec exactitude. Les déterminations chronologiques empruntées av calcul des semaines, dans le chapitre XCII, pèchent toujours par l'arbitraire; on n’a pas d’élément fixe pour évaluer les nombres symboliques. Ewald et Dillmann voient dans le chapitre XC une al- {usion claire à Jean Hyrcan, qui serait l'agneau vaillant à la corne redoutable et victorieuse. Mais il se pourrait très bien que sélon la coutume des prophètes, Jean Hyrcan fût pris après coup comme un type du libérateur futur plutôt que comme le Messie lui-même. Le fils de Maccabée jouerait dans cette Apocalypse le rôle de: David dans l'antique prophétie. Que le livre ait existé avant Jésus-Christ; c’est ce que prouve la citation de Jude (v. 14). Quelques traits. paraissent
sadducéenne; il voulait combattre cette espèce d'épicuréisme juif qui reléguait Dieu le plus loin possible du monde et écartait son intervention dans la nature comme dans l'histoire. Désireux de remplir l'univers de l'activité divine, il nous donne une sorte de physique fantastique qui ne laisse subsister aucune cause naturelle, mais multiplie partout les agents directs de la Divinité, et peuple l'espace de myriades d’anges préposés aux diverses fonctions de la nature. Enoch, le grand saint de l’âge patriarcal, est choisi pour devenir le révélateur de ces mystères du monde; enlevé jadis dans les nues, il à pu parcourir ces obscures régions que recouvre pour nous le voile des phénomènes sensibles. Il n’enséione pas seulement la doctrine des ang'es, mais encore celle des démons; ceux-ci sont les esprits des géants issus de l’union des anges déchus et des filles des hom-
se rapporter au temps des férodes. Le plus significatif me semble être celui du chapitre LVI, 1. « Dans ces jours les anges s’assembleront, et leurs chefs se dirigeront vers l'Orient, vers les Parthes: et les Mèdes, pour provoquer un mouvement parmi les rois de ces pays. » Il s’agit de pousser ces peuples à faire invasion en Judée. Or l’invasion des Partlies à eu lieu effectivement trente-sept ans avant Jésus- Christ. Ils chassèrent le grand prêtre Hyrcan avec ses protecteurs, Hérode le Grand et son frère Phasael (Gfrœrer, I, p: 100.—Lucke, Offenbar. Johann., I,,p. 251). Nous sommes donc très porté à placer Le livre d'Enoch dans le siècle même de Jésus-Christ. Il nous parait évilentquele chapitre LXIIT a subi des altérations dans le sens chrétien. Le Messie était dans l'original présenté comme préexistant dans la pensée de Dieu, selon la doctrine de la prédestination absolue. De [à à lui attribuer par quelques additions, qu’on à cru simplement explicatives, la préexistence effective, il n’y avait qu'un pas. Nous avons d'ailleurs la preuve évidente d’une retouche au chapitre XC. On trouve cette addition à la description du taureau blanc, image du Messie : « Il était la Parole.» (Voir Dillmann, p. 65.)
mes. Les révélations dont Enoch a été honoré, soit dans ses pérégrinations au travers de l’espace, soit dans ses visions, portent principalement surle plan de Dieu à l'égard des hommes. L'histoire ne fait que dérouler ses desseins éternels; tout ce qui est apparu dans le cours des temps existait avant les siècles dans sa pensée. Cette préexistence idéale est naturellement attribuée tout d’abord au Messie, qui doit être son grand représentant sur la terre. Il naîtra au sein du peuple juif, objet des prédilections divines. [Il s'appelle le Fils de l’homme et la justice habite avec lui. « I doit réveiller sur leurs couches les rois et les forts et renverser les puissants de leurs trônes; il brisera les dents des méchants. [ chassera les rois de leurs royaumes, parce qu'ils ne l'ont point écouté et point honoré. Il remplira les forts de confusion, les ténèbres seront leur demeure et les vers seront leur couche. Ils seront chassés des demeures où s’assemble son peuple. Alors montera vers le ciel la prière des justes et le cri de leur sang '. » Non-seule- ment le Messie préside au jugement dernier; il doit encore ressusciter les morts. Dans ces jours, la terre et l'enfer rendront tout ce qui leur a été confié. Le Fils de l’homme ralliera autour de lui les justes, les saints, car le jour de leur salut sera venu. Les montaones rouleront comme des béliers et les collines comme des agneaux qui ont été rassasiés de lait. « Ni l'or, ni le fer ne sauveront les méchants devant le grand élu
1 Buch Enoch, XLVI.
de Dieu; ils fondront devant lui comme le miel devant le feu. I! sera assis sur le trône de la justice; il jugera tous les actes des saints qui sont dans le ciel et pèsera tout ce qu'ils auront fait à ses balances. Les rois et les puissants le reconnaîtront assis sur le trône de la gloire; ils sauront qu'il n’est plus possible de prononcer devant lui des paroles vaines. Alors la douleur les surprendra comme une femme qui est en mal d'enfant. Ils se regarderont les uns les autres et ils seront dans l’épouvante, quand ils verront ce fils de la femme sur le trône de gloire. Les anges de la justice les saisiront pour les châtier de ce qu'ils ont maltraité les enfants de Dieu et ses élus, et ils seront en spectacle aux justes. IIS s’écrieront : Oh ! si tu nous donnais du repos, que nous puissions célébrer et magnifer le roi des rois! Nous soupirons après une heure de repos et nous ne l’obtenons pas; la lumière a disparu pour nous et les ténèbres sont notre habitation éternelle, parce que nous n'avons pas
cru en lui et que nous avons mis toute notre espérance
dans le sceptre de notre royauté et dans notre gloire‘.» in opposition à ce terrible châtiment des puissances païennes, Enoch décrit le bonheur des élus, dans lesquels nous reconnaissons les enfants d'Israël; il nous les montre assis au festin de Dieu, revêtus de vêtements brillants et goûtant une félicité sans fin.
Les mêmes idées reparaissent avec d’autres images dans le fameux chapitre XC°, qui termine l’esquisse
1 D'eh Enoch, LXIT,
symbolique del’histoire du peuple saint. Celui-ciest com-
paré à un troupeau de brebis gouverné successivement par soixante-dix bergers, qui figurent les rois étrangers à partir de l'exil. Les nations païennesqui ont foulé les élus de Dieu sont comparées à des corbeauxet à des aigles. Ces oiseaux de proie blessent et aveuglent les malheureuses brebis, jusqu'au jour où quelques-unes d’entre elles, jeunes et vaillantes, se détachent et luttent victorieusement contre leurs oppresseurs. Evidemment il s’agit ici des Maccabées, qui sont représentés comme les précurseurs du Messie. L’une de ces brebis courageuses a une grande corne que les oiseaux deproie veulent briser, sans y parvenir. Le règne du Messie commence, mais il n’est pas clairement annoncé, parce que l’auteur s’est suffisamment étendu plus haut sur son rôle; ce règne est désigné comme Za période de l'épée.
Les anges déchus subissent leur châtiment; chaque
brebis reçoit un glaive et tue les animaux ravisseurs. Dès que le jugement commence, le Fils de l’homme
écrit les noms des brebis et ouvre devant Dieu ledivre de vie! Or, quel autre que le Messie pourrait en un jour semblable jouer un rôle si important !? Les anges dé-
1 M. Colani ne veut pas reconnaître le Messie dans cette portion du livre d'Enoch, la seule qui lui paraisse positivement juive. (Jésus- Christ et les croyances messianiques, Introduction, p. 22.) Il se fonde sur les retouches évidentes des similitudes; maïs ces retouches ne suffisent pas pour leur ôter toute valeur. Il prétend que la date de ces similitudes est clairement indiquée par l’allusion aux bains thermaux placés en des lieux volcaniques, et où les grands de la terre se livrent à toutes les voluptés; mais le chapitre auquel appartient ce morceau fait partie d’un fragment intercalé postérieurement qui contient la révélation de Noé sur le déluge. (Dillmann, p.200.)
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