‹ Jésus-ChristChapitre 2 sur 98 · RÉVÉREND PÈRE · texte numérisé non relu

RÉVÉREND PÈRE

Le Saint Père a reçu, avec votre lettre pleine de déférence du I ^ de ce mois, l'exemplaire que vous Lui avez offert de l'ouvrage publié par vous et intitulé : Jcsus Christ. Cet hommage filial a été accueilli par Sa Sainteté avec une satisfaction particulière, car il s'agit d'un travail qui, traitant un sujet de tant d'intérêt à notre époque, a déjà attiré sur lui l'^ittënB»'^^ ' et les éloges des lettrés, et qui produira certaineme fruits abondants à l'avantage des fidèles.

C'est pourquoi l'Auguste Pontife vous remercie de I mage; Il vous rend un juste éloge pour vous être ap avec le soin le plus louable à mettre dans la lumière qui lui est due la personne très sainte de Notre Divin Rédempteur; et comme gage de bienveillance paternelle, Il vous envoie du fond du cœur la Bénédiction Apostolique.

En vous notifiant tout cela, je vous offre les plus vifs remerciements pour l'exemplaire que vous avez bien voulu m'envoyer à moi-même; et, avec les sentiments d'une particulière estime, je me déclare,

de Votre Révérence,

le très affectionné dans le Seigneur,

M. Card. Rampolla.

Rome, le 2s octobre 1890.

LA caiTir^uE ET l'histoire

Jésus Christ est le grand nom de Thistoire. Il en est d'autres pour lesquels on meurt; il est le seul qu'on adore à travers tous les peuples, toutes les races, tous les temps.

Celui qui le porte est connu de la terre entière. Jusque chez les sauvages, dans les tribus dégénérées de l'espèce humaine, des apôtres, sans se lasser jamais, viennent annoncer qu'il est mort sur une croix; et le rebut de l'humanité peut être sauvé en l'aimant. Les indifférents, dans le monde moderne, reconnaissent que nul n'a été meilleur pour les petits et les misérables.

Les plus glorieux génies du passé seraient oubliés, si des monuments, — palais, obélisques ou tombeaux, — si des témoignages écrits, — papyrus ou parchemins, briques, stèles ou médailles, — ne nous en avaient gardé quelque souvenir. Jésus se survit dans la conscience de ses ndèles : voilà son témoi.gnage, son monument indestructible.

L'Rglise, fondée par lui, remplit de son nom les temps et l'espace. Elle le connaît, elle l'aime, elle l'adore; comme il vit en elle, elle vit en lui. Il est son dogme, sa loi morale, son culte. Elle enseigne à tous, sans distinaion, sans exception, qu'il est le Fils unique de Dieu fait homme, conçu du Saint-Esprit dans les entrailles de la Vierge ; qu'il est venu en ce monde souffrir et mourir pour nous sauver, vaincre la

mort par sa résurrection ; qu'il est remonté à son Père, afin de nous préparer la place près de lui ; qu'il reviendra juger les vivants et les morts, donnant aux bons la vie éternelle, repoussant les mauvais dans les ténèbres et dans la mort de l'âme.

Ce u Credo » est tout à la fois un précis dogmatique et historique, le dogme et l'histoire populaire de Jésus. Le croyant peut en vivre. En quelques mots simples et profonds, il apprend que le plus grand événement de l'humanité est la venue du Christ ; que Dieu l'aime, puisque Dieu veut le sauver du mal et se donner à lui ; que la charité est le devoir suprême, puisque c'est par amour que son Maître est mort ; qu'il doit être vigilant dans le bien, puisque son Maître sera son juge ; qu'il n'a pas à redouter la mort, puisque son Maître l'a vaincue et qu'il est destiné lui-même à l'éternelle vie.

L'homme qui croit à cet enseignement et à ce Christ peut marcher dans la vie; il est armé pour s'y défendre et pour y grandir. Rien n'arrêtera sa croissance. Le disciple de Jésus est devenu le souverain du monde, non pas au point de vue matériel et brutal, — la violence n'est pas dans l'esprit de son Maître crucifié, — mais au point de vue de la justice, de la bonté, de l'abnégation, du sacrifice et de la dignité morale. En semant ces vertus comme des germes de vie, il prépare et enrichit le sol humain, qui devient capable de toutes les cultures, de toutes les moissons.

Mais de même que la raison de ceux qui pensent cherche l'intelligence des dogmes élémentaires, demande qu'on les lui explique, dans la mesure de nos connaissances imparfaites et toujours limitées, exige qu'on repousse les attaques d'une philosophie, d'une science ou d'une littérature hostiles, de même elle aspire à connaître, dans le détail, la vie humaine et divine de Jésus, les paroles qu'il a dites, la loi qu'il a formulée, sa manière d'enseigner, d'évangéliser, de lutter, de souffrir et de mourir.

L'histoire de Jésus est le fondement de la foi. Doctrine évangélique, théologie, morale chrétienne, culte, hiérarchie ou Église, tout repose sur elle. Grâce au travail incessant des docteurs, la doctrine de Jésus, sa morale, son culte et son Église sont devenus peu à peu l'objet de sciences distinctes, parfaites, organisées, répondant aux aspirations légitimes des croyants qui veulent être des hommes de foi et des hommes

de science ; pareillement, il faut que la vie de Jésus Christ soit racontée suivant les exigences de l'histoire.

C'est à ce besoin profond qu'essaye de répondre le présent ouvrage.

Les partisans de ce qu'on appelle aujourd'hui l'école critique vont dire : Le Christ du dogme et de la tradition, le Christ des apôtres, et des Évangiles interprétés suivant la doctrine de l'Église, n'est pas et ne peut pas être le Christ de l'histoire. Ce Christ idéal. Dieu et homme, Verbe incarné, conçu par un miracle inouï, se disant le Fils unique de Dieu, au sens métaphysique et absolu, multipliant les prodiges, parlant comme le quatrième Évangile le fait parler, ressuscitant trois jours après sa mort, s'élevant au ciel à la face de ses disciples, après quarante jours, n'est pas un homme réel. Il n'existe que dans la fantaisie pieuse des croyants, qui l'a créé de toutes pièces.

Le vrai Jésus, le Jésus de l'histoire, est né comme tous les hommes, il a vécu comme eux, il n'a pas plus fait de miracles qu'eux, il a enseigné une morale plus pure, fondé une religion moins imparfaite que les autres, et comme tous les réformateurs, en général, succombent sous l'intransigeance de leur milieu, il a été la victime de l'intransigeance juive; il est mort comme nous; il n'est ni ressuscité, ni vivant en Dieu.

Je suis révolté, — qu'on me pardonne le mot, — non seulement dans ma foi de chrétien, mais dans mon impartialité d'homme, de cette contradiction entre le dogme et l'histoire, érigée en principe et opposée comme la question préalable à une vie de Jésus Dieu et homme. Convaincu que Jésus a été le Dieu invisible dans un être humain semblable à nous, comme historien je le regarde vivre, tel qu'il est, dans cette double nature.

La question de la Divinité divise les plus grands esprits, depuis la venue du Christ; elle les divisera sans fin; c'est déjà un phénomène étrange que Jésus seul ait soulevé un tel problème qui ne s'endort jamais dans la conscience de l'humanité, un problème avec lequel on est sûr de l'émouvoir toujours. Je ne me permettrai ici qu'une simple réflexion historique à l'adresse des hommes sans prévention, des vrais critiques, à l'esprit largement ouvert.

Cette contradiction violente dont Jésus est l'objet, a été prophétisée. Elle durera autant que le monde ; elle aftlige le chrétien, mais il ne s'en étonne ni ne s'en trouble; il y voit

le signe de son Maître. Elle s'est produite du vivant même du Christ. Tandis que ses disciples, répondant à sa question, lui disaient : « Vous, vous êtes le Christ, le Fils du Dieu vivant », les hommes, les Juifs disaient : Il n'est qu'un prophète; d'autres plus aveugles en faisaient même un blasphémateur et un révolté.

Lorsqu'il eut quitté la terre, pendant que les apôtres prêchaient aux synagogues juives le Messie Dieu et homme, rempli de la sagesse et de la vertu de Dieu, les premiers sectaires, les Nazaréens et les Ébionites, ne voulaient voir en lui qu'un homme.

La lutte sur ce point se prolongea plusieurs siècles; un philosophe païen, Celse, sans nier pourtant les miracles de Jésus, persiflait sa doctrine qu'il appelait absurde, et sa croix qu'il trouvait infâme ; Origène, le réfutant, proclamait de sa grande voix la divinité de son Maître.

Les temps ont marché depuis. Le Crucifié agrandi, détruisant le paganisme, absorbant la philosophie, détrônant l'Empire, conquérant la terre, civilisant la barbarie, créant ui: monde nouveau.

Qui donc avait raison, les Juifs anathém.atisant Jésus et le tuant, les païens, comme Tacite, Suétone et Thonnête proconsul de Bithynie, Pline le Jeune, le dédaignant, lui et ses disciples qui leur semblaient une secte méprisable, les philosophes, comme Celse, l'accablant de leur sotte sagesse, — ou les apôtres, adorant en Jésus le Fils de Dieu.'^

Si Jésus n'était en réalité que l'hom.me honni des Juifs et du paganisme, comment a-t-il creusé sur la terre un sillon pareil i: comment a-t-il fondé une religion qui domine le monde ?

L'œuvre est inexplicable ; elle est la preuve populaire que Jésus était bien ce que l'Église affirme.

La première condition d'une histoire scientifique est d'être éclairée par une critique sage, clairvoyante, impartiale.

Il ne faut pas cependant confondre la critique avec l'histoire ; bien qu'inséparables l'une de l'autre, elles doivent rester distinctes.

Dans son sens le plus général, la critique est Texercice même de la faculîé essentielle de tout être raisonnable, le jugement. Critiquer et juger sont deux termes synonymes; car le jugement, comme la critique, a pour objet de discerner le vrai du faux. C'est le premier des droits, le plus nécessaire des devoirs de la raison. Quel que soit le domaine qu'elle explore : religion, philosophie, sciences, littérature, esthétique, mathématiques même, la raison doit être attentive, discerner la réalité des apparences, le vrai, souvent invraisemblable, et le faux, quelquefois si plausible.

La critique, dès lors, ne peut être une science spéciale ; elle est plutôt une condition de toute science, elle rentre dans la logique même qui fixe à l'homme les règles pour penser juste et pour juger sainement. Ces simples considérations démontrent la vanité de ceux qui s'attribuent le monopole de la critique. L'école critique est l'école de tout le monde. Chacun peut et doit y prétendre. La tentation la plus ordinaire de l'esprit cultivé est de critiquer au delà de la mesure, de vouloir tout juger, même ce qu'il ignore. Le sage modère cette volonté âpre, intempérante; il apprend à ne juger que ce qu'il sait, n'oubliant jamais que son savoir est limité et son ignorance incommensurable.

On peut être un excellent critique en philosophie et un très mauvais juge en religion ou en histoire. Certaines connaissances humaines n'exigent pas seulement un esprit spéculatif, mais une longue expérience. Les doctrines morales seront bien mieux critiquées par l'ignorant qui a expérimenté la vertu que par le sceptique qui ne se doute pas des joies austères du sacrifice. Les saints, qui vivent de la parole de Jésus, l'en- P^^l^v^tendront toujours mieux que l'exégète arabisant, hellénisant qui la repousse et n'en connaît pas la saveur. Un dégustateur délicat perçoit des nuances qui échappent au chimiste.

Appliquée à l'histoire, la critique a un rôle bien déterminé. L'histoire a pour objet de raconter les faits; or les faits du passé ne nous étant connus que par les documents, et les documents étant rédigés par les témoins plus ou moins immédiats des faits eux-mêmes, la critique doit examiner, tout ensemble, les faits, les documents et les témoins.

Certains faits sont absurdes : la critique les écarte; il va des documents altérés ou suspects : la critique les signale et les réprouve; et si des témoins sont indignes de foi, elle les démasque et les confond.

l6 INTRODUCTION.

En ce qui concerne la vie de Jésus, la critique préliminaire a le devoir et le droit de rechercher les documents et les témoins qui nous renseignent sur cette vie, Tancienneté et l'authenticité des uns, la valeur testimoniale des autres; elle doit examiner la nature des faits consignés dans les documents et rapportés par les témoins.

Ces problèmes ont soulevé, surtout depuis un siècle, en Allemagne, en Suisse, en Angleterre et en France, de tels débats, que plusieurs volumes suffiraient à peine à les traiter. La réfutation des solutions erronées en demanderait un à elle seule. Nous ne pouvons que tracer ici les grandes lignes et résumer, en les motivant, quelques conclusions certaines.

Les ouvrages qui nous apprennent, en détail, les faits et paroles de Jésus, sa naissance, sa vie et sa mort, sa doctrine^ .-^ ses institutions et son œuvre, sont peu nombreux : quelquef lettres écrites par les apôtres, quelques chapitres des Acte et principalement les quatre livres connus sous le no d'Évangiles canoniques.

Malgré leur pe.tit volume, ces écrits sont d'une richessi inépuisable, pour l'abondance des faits et des paroles qu' ' rapportent. Leur premier mérite, comme documents, est leu ancienneté. Rédigés dans les années qui suivirent les événe ments, ils sont l'expression simple et véridique des souvenir: qu'avaient laissés dans l'âme des disciples l'enseignement, le: préceptes, les exemples, la personne du Maître disparu. Deu années et demie d'un perpétuel contact avec lui les avaien peu à peu transformés. Une des œuvres essentielles de Jésus celle qui primait toutes les autres, sans laquelle les autres n pouvaient aboutir, était de graver dans la conscience de se apôtres son image vivante et fidèle. Ne devaient-ils pas l'annoncer à toute créature.'^ et, pour l'annoncer, ne devaient-ils pas le connaître.^ Lui seul pouvait les instruire.

Il ne leur a rien caché; il les a traités, comme il le leur disait, en amis. Il s'est ouvert à eux pleinement. Us ont reconnu en lui le Fils unique du Père et le Fils de l'homme né de la femme, entendu ses paroles de sagesse et de sainteté, vu le ciel ouvert sur sa tête et les anges de Dieu monter et

descendre sur le Fils de l'homme; ils ont été les témoins de sa puissance irrésistible et divine; ils ont compris la raison cachée de ses souffrances, de ses douleurs, de sa faiblesse volontaire, de son insuccès auprès de la nation élue et de sa mort; ils ont vu aussi la gloire du Ressuscité, gloire dont l'éclat voilé au monde fut réservé aux seuls disciples; ils ont été envahis intérieurement et visiblement par son Esprit. Revêtus de cette force surhumaine, ils se sont sentis les mandataires du Christ, les propagateurs invincibles de sa foi, les continuateurs de son œuvre; et ces Galiléens incultes, ignorants, timides, dépouillant toute hésitation, toute crainte, cinquante jours après sa mort, dans cette même ville où avait été crucifié leur Maître, se mirent à publier son nom à la face du peuple qui avait demandé son supplice, et du Sanhédrin qui l'avait préparé. Ils l'appelaient « le Saint, le Juste, l'Auteur de la vie » ; ils leur reprochaient avec douleur de l'avoir tué; ils affirmaient que Dieu l'avait ressuscité; ils le disaient « l'Envoyé de Dieu , le Prophète annoncé par Moïse » ; ils déclaraient que les miracles dont ils étaient les instruments s'accomplissaient par la vertu de Jésus le Nazaréen; et, dans l'audace de leur foi, ils le montraient comme la pierre dédaignée par les architectes, devenue, aux mains de Dieu, la pierre angulaire, et comme le seul Sauveur donné aux hommes (i).

Leur parole, leur courage, leur conviction et leur zèle étaient irrésistibles. Ni défense, ni menace, ni fouet, ni chaînes, ni supplices ne les arrêtaient. Ils se disaient les témoins du Ressuscité ; et, faisant un appel à la conscience de leurs ennemis, ils ajoutaient que l'Esprit-Saint , que Dieu donne à tous ceux qui lui obéissent, témoignerait aussi de la vérité de leur parole (2).

Cette prédication apostolique est le premier Évangile. Il a jailli de l'âme des disciples immédiats de Jésus, sous Timpulsion du Saint-Esprit. C'est une parole divine : la conscience humaine ne l'a point inventée, elle est l'écho de la parole de Jésus.

Nul n'en peut nier l'antiquité, l'authenticité.

L'historien, habitué à l'évocation des choses du passé, à l'aide des documents, voit les disciples de Jésus réunis dans le souvenir et le culte de leur Maître. Leur union est d'autant

(i) Act., m, 14 et suiv.; iv, 11. — (2) Act., V, 30 et suiv.

l8 INTRODUCTION.

plus étroite et plus intime qu'ils sont plus isolés dans un milieu plus hostile. Ils ne sont rien par eux-mêmes et ils n'ont rien. Toute leur force est dans la vertu de Dieu. Toute leur science se résume en un être : Jésus Christ. Toute leur sagesse est en lui. Tout leur trésor est lui. Toute leur destinée se borne à lui; et comme de telles choses n'existent que par la foi, la foi est tout pour eux : elle est sans mesure. Leur vie n'est plus à eux; elle est au Christ (i). Ils se sentent ses propres membres, et ils ont conscience que nulle énergie, sur la terre ni dans le ciel, ne les séparera de son amour. Jamais on ne rencontrera un phénomène psychologique pareil. Quelque influence que peuvent exercer les hommes supérieurs sur ceux qui les approchent, ils ne parviennent pas à se les assimiler aussi pleinement, ils ne les façonnent que par le dehors, incapables d'infuser leur propre esprit, comme force nouvelle, vivante et personnelle. C'est dans ce cénacle que toute la vie de Jésus a été vécue à nouveau. Comme ceux qu'un grand amour absorbe, les disciples mettaient en commun leurs souvenirs, se racontaient les actes du Maître, se redisaient ses enseignements et les communiquaient à leurs néophytes. Les moindres détails des derniers jours si émouvants de sa carrière, l'arrestation, le jugement, le Calvaire, toutes ces scènes douloureuses, poignantes, apparaissaient de nouveau. Jamais Jésus n'avait été plus vivant dans leur conscience. C'est le propre de la séparation et de la mort de concentrer sur les absents et les disparus la puissance du souvenir. Ils renaissent en nous, et en regardant au fond de l'âme, on les retrouve, on les voit, on les entend. Jésus était vraiment au milieu d'eux. Ils vivaient avec lui dans la prière (2), dans la pratique des vertus qu'il leur avait enseignées par sa parole et son exemple. C'est là qu'il faut chercher l'origine première de l'Évangile oral qui constitue la première prédication des apôtres et la source des Évangiles écrits. Les apôtres ont vite éprouvé le besoin de fixer l'enseignement du Maître et l'histoire de sa vie. Les premiers fidèles devaient souhaiter ardemment de conserver dans leur souvenir la bonne nouvelle que les envoyés de Jésus leur prêchaient; et les envoyés, en quittant les nouveaux convertis et les jeunes communautés organisées par eux, aimaient à leur laisser un témoignage plus durable que leur parole. L'Évangile écrit répondait à ces besoins, à ces nécessités.

(l) Galat., II, 20. — (2) Act., i, 14.

On ne peut préciser la durée exacte du temps écoulé entre le début de la prédication apostolique et l'apparition du premier Mémoire écrit. Ce temps dut être fort court. La tradition universelle de l'Église place la composition du premier Évangile entre l'an ^; et Tan 40 de l'ère chrétienne (i). Cet Évangile a pour auteur l'un des apôtres, Matthieu le publicain. Il fut écrit en lettres hébraïques pour les Juifs de Palestine et de Jérusalem (2), dans la langue qu'ils parlaient alors, le dialecte araméen, — un mélange de chaldéen et de syriaque, — qui •fe^la langue de Jésus.

'L'idée fondamentale sur laquelle se concentrait toute la foi des apôtres, c'est que Jésus était avant tout le Messie d'Israël annoncé par les prophètes. Ils s'efforçaient de le persuader à tous les Juifs; leur prédication n'est que le témoignage public de cette vérité, comme le démontrent les fragments de discours que les Actes nous ont conservés (5). Ce que disait Pierre, tous ses compagnons, animés de la même foi, le disaient; et dès que Jésus les eut quittés, fidèles à ses ordres, ils remplirent Jérusalem et toutes les synagogues de la Palestine du témoignage de leur foi en sa messianité.

Cette idée inspira le premier Évangile; elle en est l'âme; elle en ramène à l'unité toutes les parties.

Il est facile de s'en convaincre en examinant les passages prophétiques que l'auteur rappelle et dont son propre récit n'est que le commentaire et la justification historique (4). Ce livre devait naturellement, forcément, avoir pour titre la généalogie même de Jésus, établissant sa descendance davidique, car le plus populaire des titres messianiques, aux yeux de tout Juif, était le titre de Fils de David.

Le grand discours sur la montagne convient au législateur des temps nouveaux; les nombreuses paraboles du Royaume

(i) EusÈBE, Chronic. ; iRÉséE, Adv. hderes., ni, i. — (2) Jérôme, .'irfv. Pelag., III, i; Irénée, Adv. h<eres., m, i ; Elsèbe, Hist. ecclés., m, 24 ; Jérôme, De vir. illustr.; Fragin. Papias. — (^) Cf. Act., 11, 14 et suiv.; iv, 8 et suiv. ; v, 29-32, etc. — (4) Cf. Matth., I, 23 ; 11, 6, 15, 18, 23; m, 3; iv, is ; viii, 17; XI, 5, 10; XII, 18; xiii, 35 ; XXI, 5, 16, 42; XXII, 44; XXVI, 31; xxvii, 9, 35, 43, 4^^-

révèlent celui qui venait évangéliser les pauvres; les anaîhèmes contre les Pharisiens et les prophéties sur l'avenir de Jérusalem et du monde accusent le juge qui a le van dans la main et qui est le maître des hommes et des siècles.

Ce caractère tranché du livre explique, indépendamment de son origine apostolique et de sa priorité sur les autres Évangiles, l'autorité dont il jouit et l'action extraordinaire qu'il exerça dans l'évangélisation des Juifs. Jésus est-il, oui ou non, le Messie des prophètes.'^ C'était le grand débat entre les croyants et les Juifs : l'Évangile de saint Matthieu y répondait avec une évidence triomphante.

Tous les titres messianiques signalés par les prophètes se vérifient en Jésus. L'Évangéliste le prouve par la vie même du Maître. Son livre est tout à la fois un tableau vivant de Jésus et une démonstration, une apologie populaire de sa messianité.

L'idiome original dans lequel il fut composé n'était guère compris en dehors de la Palestine; et cependant, la messianité de Jésus intéressait non seulement les Juifs de Jérusalem, de Judée, de l'Idumée et de la Galilée, mais tous ceux de la dispersion. Ces derniers parlant le grec, il fallut leur interpréter l'Évangile syro-chaldaïque. Un grand nombre, d'après les fragments de Papias (i), s'y appliquèrent. Une traduction grecque dont l'auteur est inconnu (2) suivit de très près l'original araméen. Elle s'imposa soit par l'autorité du traducteur, soit par le consentement de l'Église; elle éclipsa bientôt le texte primitif. Celui-ci disparut après la destruction de Jérusalem avec le groupe des chrétiens judéens qui en faisaient usage; s'il en resta entre les mains des Ébionites et des Nazaréens une version, elle s'altéra comme toutes celles que les sectes modifiaient, interpolaient, mutilaient, altéraient au gré de leurs doctrines.

Quelques années après, lorsque les apôtres, ayant accompli leur tache en Judée et rendu témoignage à leur Maître dans la métropole, se dispersèrent pour porter au loin la bonne nouvelle, un des disciples de Pierre, son interprète, comme l'appelle Papias (5), ou son secrétaire, suivant le mot de saint Jérôme (4), accompagne le chef des apôtres dans ses missions. Il se nommait Marc et paraît être le Jean Marc des Actes {)).

Il se mit à la suite de Pierre, vers l'an 42, lorsque celui-ci,

(i) EusÈBE, Hist. ecclés., m, 39. — (2) Jérôme, De vir. lilustr., m. — (3) EusÈBE, loc. cit. — {4) Eptsî., cxx, qu. 11. — {<^)Act., xii, 2j.

persécuté par Hérode Agrippa, dut s'éloigner de Jérusalem. C'est à Rome même qu'il vint annoncer l'Évangile. Sa prédication y obtint un succès extraordinaire. Les frères voulurent avoir un souvenir écrit de la parole de l'apôtre; sur leur demande, Marc écrivit son Évangile. L'apôtre approuva l'œuvre, qui, revêtue de son autorité, fut lue désormais par toute l'Église, ainsi que l'atteste saint Clément, au sixième livre de ses Hypostases (i).

L'antiquité est unanime à affirmer ces faits (2).

En comparant ce second Évangile au premier, dans une vue d'ensemble, on voit qu'il s'en distingue d'abord par sa brièveté. Tout l'élément judaïque de saint Matthieu, tout ce qui, dans l'histoire de Jésus, avait été relevé à l'adresse des Juifs comme preuve qu'il était le Messie d'Israël, est écarté : h- énéalogie davidique, les faits de l'enfance, le discours sur î.i nontagne dans lequel la loi nouvelle du Messie s'oppose ... > imperfections de la loi ancienne et aux traditions, aux '. .cirines erronées des Rabbins, les nombreuses paraboles du Uuyaume de Dieu. On voit qu'il s'adresse à des lecteurs qui ignorent les usages des Juifs (3).

C'est la vie publique de Jésus Christ, Fils de Dieu, qu'il raconte. Ces retranchements considérables ont fait nommer cet Évangile, un abrégé, et saint Marc, l'abréviateur (4).

Il ne faudrait pas forcer l'expression jusqu'à méconnaître l'originalité réelle du second Évangile. Évidemment, il a été composé d'après le premier; sauf les retranchements que nous venons de signaler, la ressemblance pour le choix et l'ordre des faits est incontestable. Saint Marc a dû avoir sous les yeux l'Évangile araméen de- saint Matthieu, et il s'en est servi pour rédiger le sien, en langue grecque. Mais dans le récit des faits, son originalité se montre. Une comparaison attentive dénote qu'il est renseigné par ailleurs, et qu'il a entendu son maître l'apôtre Pierre. C'est à cette source surtout qu'il a dû puiser les détails nouveaux qu'il relève, la connaissance plus complète des noms, des lieux, en un mot, tout ce qui caractérise son œuvre.

L'Évangile de saint Marc n'a pas, comme celui de saint Matthieu, une tendance apologétique. Il n'a point été conçu

(i) JÉRÔME, De vir. illusîr., viii. — (2) Cf. Papias, ap. Eusèbe, Hist. ecclés.,m, J9; Cléme.nt d'Alex., ap. Eusèbe, h, 15; vi, 14; Irénée, Adv. hder., m, i ; Epiph., H<eres., li, n» 6. ~ (3) Cf. Marc, vu, 1-4. — (4) Cf. Jérôme, De vir. illustr., c. vin; Xugvst ., De cons . Evang., i, 4; Eusèbe, Hist ecdés., 11, 15.

ni rédigé pour démontrer la messianité de Jésus. Il n'est que le récit populaire de sa vie publique en Galilée, du dénouement tragique de cette vie et de sa résurrection triomphante à Jérusalem.

Il est cependant la bonne nouvelle du Fils de Dieu, et il prouve implicitement la divinité de Jésus. Il contient aussi, dans sa forme historique, la prédication apostolique, telle que Pierre et tous ses collègues la pratiquaient, lorsqu'ils venaient annoncer aux populations païennes de l'Empire le nom du Sauveur, le seul qui, sous le ciel, eût été donné aux hommes (i). Les faits tiennent plus de place que les discours. La puissance de Jésus, auquel tout obéit, est plus en relief que ses enseignements. Cependant, ses souffrances, sa condamnation par les Juifs, l'ignominie de sa passion et de sa croix n'y sont point voilées. Les apôtres ne rougissent pas de leur Maître ; ils savent que son sang versé au Calvaire est le moyen voulu pour régénérer l'homme et glorifier Dieu dans le Christ.

On se ferait une idée fausse et incomplète de l'activité ardente des chrétiens dans les premières années de l'Église, si on oubliait le zèle avec lequel ils cherchèrent à connaître la vie de celui à qui ils avaient donné leur foi et qu'ils adoraient comme le Messie, le Sauveur, le Fils de Dieu.

Enflammés par la prédication des apôtres, ils s'inspiraient des moindres paroles et des actes de Jésus. Beaucoup, parmi les disciples et les néophytes, s'efforçaient de fixer par écrit ce qu'ils avaient entendu de la bouche même des témoins. L'Évangile araméen de saint Matthieu semble avoir été plus particulièrement le centre de ce mouvement (2). On l'interprétait, on le traduisait, on essayait d'y apporter de nouveaux détails et de lier les faits dans un ordre plus conforme à la réalité de l'histoire. Les fruits de cette activité littéraire ne sont pas parvenus jusqu'à nous; tous ces livres auxquels fait allusion un des Évangiles (^), ont disparu comme tant d'œuvres imparfaites qui ne s'imposent pas à l'attention et qui sans doute n'ont pas la force de survivre au milieu dans lequel elles sont nées.

Lorsqu'un besoin réel, légitime, travaille un ensemble d'hommes, il trouve presque toujours un esprit plus vigoureux qui sait y répondre.

(i) Act., IV, 12. — (2) cf. Fragm. Papias ; Eusèbe, Hist. ecclés., m, 39. — (3) Llc, I, 1.

L'Église naissante appelait un écrit qui lui donnât un tableau plus complet de l'histoire du Christ. Un païen d'Antioche, peut-être un Juif, un converti de l'apôtre Paul, à coup sûr, un homme qui n'était pas sans culture et qui passe pour avoir enseigné la médecine à Antioche même, entreprit de répondre à ce besoin des premiers fidèles. De là le nouvel Évangile qui vint s'ajouter à celui de l'apôtre Matthieu et de Marc, le disciple de Pierre. Saint Paul a loué cette œuvre dans une de ses lettres (i). Elle se répandit dans toutes les Églises, et elle fit connaître un grand nombre de faits et d'enseignements qui n'avaient pas été consignés dans les écrits antérieurs.

Saint Luc comble leurs lacunes. Le tiers de ses récits lui l|Mi^.>^MM|^ient en propre, et notamment cinq miracles et douze ^^^^^SlSoles (2). Toute sa préoccupation est de se renseigner auprès des témoins qui ont tout vu dès l'origine et qui ont été ' .i^*î les ministres de la parole. Disciple de Paul, compact ses voyages (3), collègue de Barnabe, l'un des soixanteil est venu à Jérusalem (4), il a interrogé les apôtres Jacques le Mineur, qu'on appelait le frère du Seigneur, CL jcaii, le disciple aimé. Il a connu certainement la famille de Jésus et sa mère, et la parenté de Jean-Baptiste. Il a eu sous les yeux les divers écrits auxquels il fait allusion dans la préface de son œuvre, et sûrement les Évangiles de Matthieu et de Marc. Il est invraisemblable, en effet, que de tels documents, revêtus de l'autorité des apôtres et, à ce titre, vénérés par tous les fidèles, n'aient pas été dans ses mains. Il les a évidemment complétés par ses récits de la naissance de Jean et de Tenfance de Jésus, récits empruntés sans doute à une source plus ancienne, comme en témoigne leur style tout hébraïque.

Il les complète encore dans ces riches épisodes dont la vie

errante de Jésus a été semée, pendant une période de quatre ou

cinq mois, du jour où il quitte la Galilée, n'ayant plus où

■ reposer sa tête, jusqu'à son entrée triomphale à Jérusalem.

Les deux premiers Évangiles sont muets sur cette phase importante. Il les enrichit encore dans son récit de la Résurrection et dans celui de T.Ascension par lequel il ouvre son livre des .\ctes.

(i) // Cor., VIII, 18. — (2) Luc, i; 11 ; vu, 11-18, 36-50; x, i, 25-42;

XU-XVi; XVHJ, 1-14; XIX, 1-28; XXIII, 6-12; XXIV, 12-53. ~~ (3) '/ <^0''-> VIII,

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