LA PAQUE
La Pâque était la grande solennité religieuse des Juifs. Dieu avait luimême institué- cette fête pour être un souvenir de la grâce qu’il avait faite à Israël en le délivrant de la captivité d'Égypte, et une image de celle qu'il voulait faire à toute l'humanité en la délivrant de l'esclavage du péché par le sacrifice de son Fils unique, Jésus-Christ. Toutes les cérémonies en étaient symboliques en même temps que commémoratives, et formaient comme une prophétie de cette seconde délivrance à laquelle le monde entier aspirait. Le point capital de la Pâque était l'immolation et la manducation de l'agneau. Cet agneau, immolé dans le Temple suivant un rite scrupuleusement observé, rappelait celui que les Juifs avaient mangé debout, ceints pour le voyage et le bâton à la main, au moment de leur départ de l'Égypte, c’est-àdire au moment de leur passage de la terre d’esclavage à la terre de liberté;
et c’est pourquoi le nom de la fête était Pâque, qui signifie passage. Le sang
de l'agneau avait été le signe de salut pour les premiers-nés d'Israël, lorsque l’Ange exterminateur fut envoyé de Dieu pour frapper tous les premiers-nés des Égyptiens. En même temps qu'il consacrait ces grands souvenirs, l'agneau pascal figurait l'Agneau de Dieu qui ôterait les péchés du monde, la victime incomparable dont le sang répandu préserverait de la mort éternelle tous ceux qui en seraient marqués. Ainsi l’immolation de l'agneau pascal, centre de l’ancien culte, et centre du nouveau, forme le point de jonction des deux alliances.
Quelques interprètes de la Loi, favorisés de l'Esprit saint, avaient entrevu ce grand mystère. Le nom même d'Euchartstie, donné à la chair de l'agneau et conservé par l'Église, prophétisait un sacrifice plus auguste. Après avoir mangé l'agneau, Israël délivré, mais non encore en possession de la terre
promise, avait été miraculeusement nourri dans le désert par la manne
tombée du ciel. Les sages de l’ancienne Loi attendaient la réalité de la manne parfaite, dont cette manne réelle n’était pourtant que la figure ; ils annoncaient un pain plus merveilleux pour le jour de la délivrance entière. Dieu avait voulu qu'ils fussent particulièrement attentifs à ce verset du Psaume LXX, que tous appliquent intégralement au règne du Messie : « Le froment croîtra sur la terre et jusque sur la cime des montagnes, » ou, d’après la version chaldaïque : « Il y aura un sacrifice de froment sur le pays, sur les hauteurs des montagnes. » Ils voyaient le rapport entre ce froment et la manne. Voici quelques-unes de leurs interprétations. Rabbi Éliézer dit à propos de la manne du Messie : « Les justes sont destinés à « manger de cette manne dans l’époque qui arrive. Et si tu demandes : « Sera-ce de la même manière que la manne du désert? Non, mais d’une « manière plus élevée, si bien qu’il n’y aura jamais rien eu de compa-
rable. » R. Kimchi, sur le prophète Osée : « Quelques-uns entendent par
«ces paroles, i/s vivront de froment, que dans l'avenir, quand le Sauveur
< paraîtra, il y aura un changement, une transsubstantiation dans la nature « du froment. » R. Mosès, fils de Nachman : « La manne est engendrée « de la lumière divine, qui a pris un corps d’après la volonté de son « Créateur. » R. Mosès Hardasan, sur le Psaume XXXVI : « Le pain « qu’il donne à tous, c'est sa chair, et, pendant que l’on goûte le pain, il « est changé en chair.» R. Cahana, sur ces paroles de la Genèse : Ziant son ânesse à la vigne : « Là, il nous est montré que le sacrifice qui se fera «par le moyen du vin, non-seulement sera changé en la substance du « Messie, mais aussi qu’il sera converti en la substance de son corps. » R. Barachias, sur ces paroles de l’Ecclésiaste : Qw’est-ce qui a été? Ce qui sera : « Et comme il y a eu un premier Rédempteur, à savoir, Moïse, « aussi il yen aura un dernier : et comme le premier a fait descendre la « manne du ciel, ainsi le Rédempteur, qui sera le Messie, sera le pain de « froment en la terre. » R. Siméon, sur le Psaume LXXII : « Alors Dieu « sera rempli de miséricorde, et, avec une puissante vertu de paroles qui « sortiront de la bouche des prêtres, il changera le sacrifice qui lui sera «présenté sur chaque autel au corps du Messie. » Enfin R. Salomon, sur ces paroles du même Psaume : Le froment sera sur la terre et sur la
cime des montagnes : « Nos maîtres ont interprété ceci des pains qui seront
« au temps du Messie, dont il est écrit au livre dit Siphra, que ces pains « seront comme la paume de la main et que chacun en prendra pour sa « nourriture ‘. » On trouve le même sens dans les deux autels du Temple, dont l'opposition est remarquée par le Juif Philon : l’autel extérieur, sans cesse inondé du sang des victimes ; l’autel intérieur, d’où ne montait vers le ciel que la fumée du plus pur encens, et près duquel était la table portant les pains de proposition, symbole du sacrifice non sanglant qui devait remplacer toutes les victimes. C'était d’ailleurs la commune croyance parmi les Israélites, qu’à l’avénement du Messie tous les sacrifices cesseraient, mais que le sacrifice du pain et du vin durerait éternellement.
Le Messie est venu, toute vérité va sortir de l'ombre, et toutes les attentes éveillées en ceux qui méditaient la Parole vont être remplies.
Le jeudi matin, premier jour de la fête, les Apôtres demandèrent à Jésus où ils iraient faire les préparatifs pour manger la Pâque. Il les en instruisit d’une manière qui marquait sa puissance, leur disant d’aller à la ville, de suivre un homme qu’ils rencontreraient portant une cruche d’eau, d’entrer avec lui dans la maison où il s’arrêterait, et que ce serait là.
Tout arriva de la sorte, et sur le soir, accompagné des Douze, Jésus vint au lieu qu'il avait choisi. D’après la tradition, la maison de la Cène s'élevait à l'endroit où, du temps de David et de Salomon, l'arche était restée quarante ans. Jésus attendit l'heure, et, lorsque les étoiles parurent, il se mit à table, et les Douze avec lui. En ce moment, suivant la manière juive de mesurer le jour, le vendredi était déjà commencé ?.
Le repas pascal était une véritable cérémonie religieuse. Notre-Seigneur
en observa ponctuellement les rites, et l’agneau fut mangé comme le pres-
1 Ceux qui prétendent avoir consulté les livres rabbiniques n'y ont pas vu tout ce qu'ils renferment; mais il ne faut pas les lire par les yeux des rabbins modernes. « Si nous avions entre nos mains les ouvrages des rabbins composés avant Jésus-Christ, et qui ont péri en grande partie lors de l'incendie de Jérusalem, nous serions étonnés de l'accord admirable que la dogmatique de l'ancien judaïsme présente avec celle du Christianisme, et de la différence qui existe sous ce rapport entre les Juifs d'aujourd'hui et leurs devanciers. Plusieurs manuscrits précieux existaient encore du temps de Pic de la Mirandole, mais se sont perdus depuis. Il y eut un temps où les Juifs cherchaient par tous les moyens à se les procurer ou à les raturer dans les bibliothèques , afin de détruire les témoignages favorables au Christianisme. » (SEPp.)
2 « Pour les Hébreux, le jour commençait au coucher du soleil. Suivant cette façon de compter, le sixième jour, qui était la veille du Sabbat, a donc vu successivement la célébration de la Paque mosaïque par le Sauveur (la manducation de l'Agneau pascal), le lavement des pieds, l'Institution de l'Eucharistie, l'agonie de Gethsémani , toute la Passion de Jésus, son immolation, sa mort, la descente de la croix et la mise au sépulcre. Une même journée juive a vu tout cela. » (FoIssET.)
crivait la loi de Moïse. C'était proprement la Cène. On faisait ensuite un autre repas plus libre. C'est pendant ce second repas que la réalité succéda aux figures et que la véritable Eucharistie fut instituée.
« Sachant donc que son heure était venue de passer de ce monde à son Père, et que Judas, lui-même livré à Satan, avait résolu de le livrer aux Juifs, il voulut donner aux siens, qu'il avait toujours aimés, une nouvelle et plus grande marque de son amour. Il déposa sa robe, se ceignit d'un linge, versa de l’eau dans un bassin et commença de laver les pieds de ses Disciples, les essuyant du linge qu'il avait ceint. » C'était une fonction d’esclave que remplissait ainsi Celui à qui fout a été mis entre les mains par le Père.
Lorsqu'il vint à Simon-Pierre, celui-ci s’écria : Vous, Seigneur, vous! me laver les pieds! Jésus lui dit : « Ce que je fais, tu ne le comprends pas « maintenant, mais tu le comprendras. » — Je ne souffrirai jamais, reprit Pierre, que vous me laviez les pieds! — « Si je ne te lave les pieds, répondit Jésus, tu n'auras point de part avec moi. » Il faisait allusion à la purification spirituelle, nécessaire pour recevoir dignement les saints mystères; le lavement des pieds en était ici le symbole. Pierre, sans doute, ne le comprit pas encore, mais il comprit le mérite de l’obéissance; et, avec l'ardeur franche de son caractère, il s'écria : — Seigneur, ne me lavez pas seulement les pieds, mais les mains et la tête ! Jésus lui répondit : « Celui « qui a été lavé n’a besoin que de se laver les pieds pour être entièrement « pur. Or, vous êtes purs, mais non pas tous. »
Judas était présent, et Jésus lui lava les pieds.
Ayant terminé, il se remit à table et leur dit : « Savez-vous ce que je viens « de faire? Vous m'’appelez Maître et Seigneur, et vous dites bien, car je le « suis. Si donc je vous ai lavé les pieds, moi qui suis votre Seigneur et « votre Maître, vous devez aussi vous laver les pieds les uns aux autres : « car je vous ai donné l'exemple, afin que ce que j'ai fait, vous aussi le « fassiez. En vérité, en vérité, je vous le dis, le serviteur n’est pas plus «grand que le Maître, ni l’envoyé plus grand que celui qui l'envoie. Vous « serez heureux si vous comprenez cela et si vous le faites. »
Il leur dit encore : « J'ai désiré d’un grand désir de manger cette Pâque
« avec vous avant que je souffre; car, je vous le déclare, je ne la man-
« gerai plus désormais jusqu'à ce qu’elle soit accomplie dans le royaume « de Dieu. »
Sur la fin du repas, il prit la coupe, et, la leur présentant après avoir
rendu grâces, il dit : « Prenez et partagez entre vous; car, je vous le dis,
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