‹ Jésus-Christ pendant son ministèreChapitre 52 sur 53 · SE UC · texte numérisé non relu

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(4) Matth. 18 : 8 et 9. Marc 9 : 43 et Suiv.

mariage; mais il ne le demande pas absolument (1). En tout cas, il exige un renoncement total à la propriété, à la famille, et la rupture de tous les liens du sang (2). Ses disciples ne doivent avoir aucune provision de route, pas de vêtement de rechange, pas même une besace.

Ils vivront d’aumônes (3). Ils ne doivent pas préparer leur défense devant leurs Juges; le Peraklit les inspirera et sera leur guide à travers le monde (4). [ls seront haïs, persécutés, « des agneaux au milieu des loups », mais qu'ils ne craignent rien ; 1ls sont « de plus de valeur que : bien des passereaux » (5). [1 reconnaîtra devant son Père ceux qui l’auront confessé devant les hommes et il reniera ceux qui l’auront renié,

(1) Matth. 19 : 10 et suiv.

(2; Luc 18: 29et 30. Matth. ro: 37 et suiv.; Luc r4 : 26 et 27.

(GroMatth:10%718;et sui: Marc 6:'8:et suivis Luc’ #3 et suiv.; 10: 1 et suiv. Cf Midrash Jalkout sur Deutér. Sur. 824.

Matth ro 2on EU 2 +4 Et SUV. Mare: 1317:

Jean) 414 10 CT:SULV: 5150 : 20 5 101: 7-19.

Matth ro: 249%. Lüc'y2re 47% 07 : 717. Jeans "48 BE SUV: 5117 2 14. |

quand il viendra entouré de sa gloire (1), et ce sera bientôt, car il termine en déclarant qu'ils n'auront pas achevé de faire le tour des villes d'Israël que le Fils de l’homme paraîtra.

En effet, pour bien comprendre ces paroles par lesquelles Jésus exige le renoncement à tous les biens terrestres (2) et à la famille même, il faut se rappeler que, en ce temps-là, chacun était persuadé que la fin du monde était prochaine. On ne se posait même pas la question de l’époque, personne ne se demandait quand elle viendrait, car elle devait se produire à brève échéance. C'était un fait admis, reconnu, hors de toute contestation. Un Juif d’alors disait : La fin de toutes choses est proche, exactement comme nous affirmons que le soleil se lèvera demain, et il ne pouvait venir à l’idée de personne que le monde durerait, peut-être, pendant de longs

siècles encore.

Jésus, d'ordinaire, ne condamne les biens de ce monde que s'ils nuisent à l’accomplissement

(1) Matth. 10 : 32 et 33. Marc 8 : 38. Luc9 : 26 ; 12:8eto. (2) Luc 14 : 26 et suiv.

des devoirs du chrétien. Il lui arrive de ne pas les blâmer d’une manière absolue, mais seulement s’ils font tomber dans le péché (1). Maisil lui arrive aussi de dire que les biens de la terre nuisent toujours, qu'ils sont toujours une cause deschute ouide: péché:(2). Ces:préceptes'ine peuvent être pris au pied de la lettre que par des personnes qui pensent que le monde va périr.

Pourrait-on autrement mettre littéralement en pratique de telles paroles, rompre les liens de famille, donner tous ses biens aux pauvres, renoncer à tout ce que l’on possède? Il s’est trouvé des saints pour le dire et pour essayer de le faire. Ils se sont trompés. Et cependant, est-ce que l’homme parfait ne serait pas celui qui conformerait exactement sa vie aux préceptes du Christ et qui répondrait à toutes ses exigences ? Certainement ; aussi voyonsnous qu'un progrès moral immense, prodigieux, a été fait par l'humanité chrétienne depuis Jésus-Christ, et qu'elle le doit à son Evangile et particulièrement à ces paroles abso-

(1) Marc 9 : 43 et parall.

GEuc 14 #25ettsuivsest formel:

lues. Ce sont ces préceptes, plaçant sous nos yeux l'idéal, qui ont amené ce progrès. Jésus a dit : Voilà le but; il à fait appel à la puissance de la volonté ; il a montré qu’il y a en l’homme des forces divines dont le pouvoirest sanslimites.

Et puis, quand il donnait ces préceptes, il se les appliquait à lui-même et il avait déjà fait le sacrifice de sa vie. En les donnant et en pensant. à sa mort, il regardait au delà ; il prophétisait l’avenir et voyait avec une clarté magnifique l'effroyable tempête qu'il allait déchaïner. Il va jeter le glaive ; trois contre deux; deux

contre trois (1).

C’est ainsi que Jésus en est arrivé peu à peu à faire les affirmations les plus élevées sur luimême, sur son œuvre, sur l'avenir, sur le triomphe final de la justice et de sa propre personne. Son Père lui a donné même le pouvoir de changer le sabbat (2). La foi peut tout (3), et

‘iMatth' 10 .34-36, Lucr12251-530% CF Miche 70e Voir aussi Jean 16 : 2; 13 : 18-20.

(2) Matth0r207s8. "Lucio "5:

(3 Matth, 7 2 10-é0'SuIv. LUCH17 40

Res

à quiconque croira et priera, la nature obéira comme à lui.

Cependant il n’a jamais prétendu avoir créé le monde ni le gouverner aujourd’hui; ses prétentions les plus élevées restent toutes messianiques ; un jour, il jugera le monde et le renouvellera. Présider les assises finales où comparaîtra l'humanité entière, voilà son rôle.

Mais qu’on veuille bien remarquer tout ce que comporte une telle affirmation. Nous touchons au sommet.Jésus est convaincu que tous ceux qui croiront en lui trouveront l'entière satisfaction de leurs besoins religieux ; et il faut placer ici ses paroles sur lui-même dans le quatrième Evangile, quoiqu'’elles aient subi, en revêtant la forme johannique, une déformation évidente. Jean, l’inspirateur, et, au fond, le véritable auteur de ce livre, nous montre le Christ révélant progressivement sa personne. N'est-ce pas un souvenir authentique du procédé que le Maître avait suivi avec ses disciples ? I] lui fait prononcer des paroles qu'il n’a peut-être pas toujours matériellement prononcées, mais que, dans sa conviction, 1} aurait pu prononcer, et qui ne faisaient

qu’exprimer ce qu'il était. En cela, saint Jean ne se trompait pas. Le Christ du quatrième Evangile ne dépasse en rien celui que les Synoptiques nous font deviner. Il nous aide à l'apercevoir. Jésus est bien celui qui est « le chemin, la vérité et la vie. » « Celui qui l’a vu a vu le Père » (1).

Voilà donc ce qu'il pense de lui-même à l'heure où l'opposition qu’on lui montre est la plus violente. On se tourne contre lui et bientôt on le mettra à mort; son œuvre sera interrompue ; Sa vie brisée ; ses projets anéantis. Mais il tire des profondeurs de sa conscience et de la certitude de sa filialité divine une conviction nouvelle : Si je meurs de mort violente, ma mort sera le. moment essentiel de mon œuvre, le couronnement de la préparation à la venue du Royaume; le salut de mon peuple et des hommes en sortira.

Dans cet ouvrage, où nous ne faisons ni dog-

{1)Jean 14 : 6, 9,

matique ni métaphysique et où nous nous bornons à constater des faits, nous nous trouvons amenés, on le voit, à en constater d’étranges et de tout à fait inexplicables si Jésus n’a pas été un être à part, au-dessus et en dehors de l’humanité telle que nous la connaissons. Nous parlons de ses exigences, il vaudrait mieux dire “peut-être: son exigence, car il n'en a qu’une qui renferme toutes les autres, il demande que l’on croie en lui.

On dit quelquefois : Jésus demande que l’on croie comme lui, mais il ne demande pas que l’on croie en lui. Eh bien, c'est exactement le contraire qui est vrai. Les faits sont là. Jésus n'a jamais dit : Croyez comme moi, mais : Croyez en moi, etil l’a dit surtout au moment de son histoire où nous sommes arrivés.

Aujourd’hui, parmi les chrétiens, personne ne croit. exactement comme Jésus. Croironsnous comme lui, lorsqu'il croit qu'un sourdmuet est possédé du démon ? Jésus a adopté beaucoup d'opinions de son temps, et ces opinions ne sont pas toujours les nôtres. Il n’était pas un théologien ; il n’a jamais fait ni dogma-

tique, ni critique, par la raison très simple que ces sciences-là n'’existaient pas à l’époque où il vivait.

Ï y a plus ; dans les synagogues et à l’école de Nazareth, il n'avait pas entendu parler de doctrines religieuses qui fussent des vérités à croire. Jamais Jésus ne s'est posé une question comme celle-ci : Telle doctrine est-elle vraie ? et lui-même n'a jamais formulé de dogmes dont il ait dit : Voilà des vérités à admettre; et il ne s'est jamais posé aucune question critique sur les affirmations religieuses de la synagogue; car ce qu'on appelle aujourd’hui l'orthodoxie n'existait pas non plus de son temps.

J'entends par l'orthodoxie, l'opinion conforme à un enseignement fixé par l'autorité religieuse, par opposition à l’hérésie, à l'opinion qui s'éloigne de la croyance officielle et reçue, et est en désaccord avec elle. Or, personne ne savait, au temps de Jésus, ce que c'était que d'être orthodoxe ou de ne pas l'être, personne ne s’en enquérait. Ainsi, sur la question la plus importante, la personne du Messie, chacun avait son idée : Il sera un personnage politique,

disait l'un ; il sera exclusivement religieux, disait l’autre. Il restera caché et vivra hum-

blement parmi les hommes, prêchait celui-ci ; il descendra tout à coup du ciel dans sa gloire, prêchait celui-là. Il paraîtra avant ceci ou cela, disait l’un ; non, il paraîtra après, disait l'autre, etc., etc. Exposer, à cet égard, une opinion qui serait définitive et obligatoire, on n’en avait aucune idée, et il en était ainsi de toutes les doctrines. Personne ne songeait à en formuler. Aussi, n’avons-nous pu, dans les chapitres qui précèdent, exposer l’enseignement de Jésus comme une doctrine à croire ; Jésus, d’ailleurs, ne l’a pas voulu.

Cependant, n'y avait-il pas des hérétiques ?P Assurément; ceux qui ne s’adonnaient pas à certaines pratiques. Un Juif pieux faisait tout ce que la tradition ordonnait. Aucune négation ne vous rangeait au nombre des hérétiques, mais on était mal vu quand on n’accomplissait pas certains actes, qu'on n'observait pas certains rites auxquels chacun était tenu. Un Sadducéen pouvait tranquillement nier l'existence des anges, des esprits et du monde invisible; s’il

offraitles sacrifices voulus, s’il récitait le Schema, s’il observait.le Sabbat, il était un Juif sans reproche, et il était certainement beaucoup plus grave de manger de la viande de porc que de nier la résurrection des morts. Les actes étaient plus importants que les idées.

Jamais aucun Pharisien n’a reproché à Jésus ses idées religieuses ; car, encore une-fois, il n’y avait pas d’idées religieuses hérétiques, et on l’a toujours laissé prêcher exactement tout ce qu'il voulait. Mais on lui a reproché de violer le Sabbat; cette violation a été le grand et perpétuel grief deses adversaires. Un Juif passait pour pieux lorsque, chaque année, il allait offrir l'agneau pascal, commele catholique pratiquant qui ne manque pas, chaque année, de « faire ses Pâques ».

Eh bien, ces pratiques, Jésus, sans les rejeter précisément, a déclaré qu’elles n'avaient de valeur que par le sentiment du cœur, la foi intime qui doit les accompagner ; et quant à ses propres idées religieuses, il n’a jamais dit : admettez-les.

Dans ce chapitre où nous parlons de ce qu’il exige, il faut donc dire aussi ce qu'il n’exige pas.

Rappelons quelques-unes des croyances religieuses de Jésus : nous verrons qu'elles renferment à côté de vérités impérissables et éternelles, des éléments caducs et qui devaient disparaître. Ceux-ci comme celles-là lui venaient du passé.

Son Dieu est le Dieu de son peuple; sans doute, il a une telle expérience de la paternité de Dieu, il la sent si profondémentet si intimement, il l’affirme avec tant de force qu’on peut dire qu'il la donne au monde le premier; il n’en est pas moins certain qu’il ne l’a pas créée et que l’Ancien Testament lui enseignait la paternité de Dieu(1).

Ilen est de même des notions de péché et de sainteté. L’Ancien Testament les enseignait à chacune de ses pages.

Ces deux notions sont toutes hébraïques.

Mais on peut dire que Jésus les a renouvelées et, comme nous l'avons montré dans notre premier volume, à son apparition se rattache

(1) Voir par ex. le Psaume 103 en entier, et surtout le verset 13, etles Psaumes passim.

étroitement la notion du péché. Pour lui, le mal l'emporte sur le bien. Sa génération est tout entière mauvaise {1}. Celui qui s'éloigne de, Dieu est :mort'et perdu (2). Le péchétestune dette contractée envers Dieu (3), et nous ne pouvons nous acquitter (4). Le pécheur est un débiteur. Le siège du mal c’est le cœur (5). Jésus ne parle pas du péché originel et ne suppose rien d'inné. Il dit que le péché vient du Diable et de ses suggestions. Le Diable sème l’ivraie (6). En outre, le mal vient de nous, de nos convoitises ; l'œil, le pied, la main, peuvent faire tomber dans le péché (7).

- Jésus croit aux démons comme ses contemporains. Le Diable est très puissant, car ce monde :

est son Royaume (8); cependant il ne prévaudra

4ay Matth. 7517 212 30 etiSuiv. s 11064 1Euci04e

(BirLuc35;.24)22;

(5; Matth. 6 : 12. Voir:le texte grec.

(4) Matth. 18 : 25 et suiv. Luc 7 : 41 et 42.

(5}:Matth./15:: 17220:;.26;:4r Marc 7-2 tHet'suive

(6)-Matth, 13"2/1017-25,738et :Sûiv. Luc 52} "0912762 8 : 44.

“(7)-Matth. 5130 :;718;::8:1Marc'or:;43.

(8) Matth. 12 : 26.

LES EXIGENCES DE JÉSUS 333 pas : c’est le Royaume de Dieu qui viendra. Les tentations au mal viennent de Satan, et dire à Dieu : « Ne nous induis pas en tentation, mais préserve nous du Malin » signifie: préserve-nous des situations où le Diable pourrait avoir prise sur nous. Îl arrive à Jésus de tancer les démons parce qu'ils le reconnaissent (1). Cela veut dire que les démons, étant des puissances du monde invisible, savent tout et, entre autres, reconnaissent immédiatement le Messie sous la forme humble qu'il a choisie. Sur les anges aussi Jésus parait n'avoir jamais rien dit d'original. Il en parle toujours au pluriel. Ils seront les serviteurs du Fils de l’homme au Jugement dernier (2). Ils feront la grande séparation des hommes en deux parts (3). Les enfants ont des anges gardiens dans le ciel (4). Les anges ne savent pas tout (5). Le diable a aussi ses anges

Gi Manc'res255) Luca "95;taretc:

(2) Matth: 13: ::30 147 et 49:

MAL. 10:27 %a446 000025 SA 3rMarc 87138 7 Eac 10:22.

(4) Matth. 18 : 10.

(5): Marc: 13.:.32.

334 JÉSUS-CHRIST PENDANT SON MINISTÈRE qui sont les démons (1). On sera dans le ciel avec les anges (2).

Jésus a donc été un homme de son temps ; et il a partagé les croyances de son temps. Sur les anges, sur les démons, sur l’authenticité de la Loi, sur la date de Ia fin du monde, il a pu croire, il a cru certainement ce que croyaient les Juifs de son siècle, mais il ne nous dit nulle part que pour être chrétien, il faille croire tout cela.

Pour être son disciple, il faut, encore une fois, le suivre, vivre de sa vie, entrer en communion avec lui, ce qui est fort différent.

Remarquons aussi que jamais Jésus ne donne de commandements qui seraient les siens et qui doivent remplacer les ordonnances de la Loi. Il se borne à prescrire les commandements de l'Ancien Testament (3).

C’est qu'il ne nous donne pas plus de devoirs à apprendre que de doctrines à croire. [enseigne

Ci), Matth; 25<)41.2

(2) Marc 12 : 25.

(3}:Maätth.:5 ::10 515 545 "10 2 17 et suiv.-et parallk Luc”r10::25-:et suiv. Jean:14:" 15% 27375) r2ret/Sû0ve

simplementque quiconque est pénétré de l’esprit de l'Evangile pratique l'Evangile. Aimer Dieu, voilà le grand moyen de changer la direction de sa vie. Aussi, l’oraison dominicale commencet-élle par la sanctification du nom de Dieu. Et pour aimer Dieu, il faut l’aimer, lui Jésus, et croire en lui, Jésus.

La confiance en lui qu'il exige, repose sur la conscience de sa perfection morale ; conscience d'autant plus remarquable qu'elle apparaît dans un monde. moralement peu développé. Rien n'indique un progrès général de la morale juive au premier siècle. À. cet égard, Jésus ne se rattache pas au passé; lui, qui y tient par tant de liens de toute nature, n’y tient pas par ce lien-là; Il n’est à aucun degré le dernier terme d’une évolution et d’un progrès moral de son peuple; et c’est pleinement convaincu de sa supériorité morale, de sa sainteté parfaite, qu'il demande aux siens de le suivre.

Ainsi, Jésus ne nous a pas apporté de listes de croyances à admettre et de dogmes à signer. Mais il nous a dit ceque nous devons faire pour être ses disciples.

Il est très remarquable qu'il est fidèle à l'esprit juif, en ne donnant pas à ses disciples des idées à admettre, mais des actes à accomplir.

On comprend donc l'erreur des personnes qui croient que pour fixer la doctrine chrétienne, il faut commencer par exposer exactement la pensée de Jésus-Christ. Elles se figurent que Jésus nous a apporté des doctrines à croire qui doivent être pour nous une autorité extérieure, un Canon. Certains protestants sont disposés à-dire : Les paroles de Jésus-Christ, voilà notre Bible, notre autorité infaillible, à l'inspiration plénière de laquelle nous croyons. Nous nous taillons notre Bible dans la Bible, et l’enseignement de Jésus-Christ est pour nous ce qu'était pour les théopneustes d'autrefois la Bible entière (1).

Eh bien non ! car Jésus ne demande aux siens” que de croire en lui, de le suivre, de s'aimer les

(1) Je pars de la supposition que les paroles de Jésus- Christ sont toutes authentiques, ce qu’il faudrait d’abord démontrer.

uns les autres, de porter leur croix après lui, d’avoir confiance en lui; et c’est une grave erreur que de se figurer Jésus nous donnant une doctrine indépendante de sa personne et nous apportant un système logique et complet. Jamais il ne formule de vérités abstraites qu'il faut admettre par une opération intellectuelle. Il ne demande point de croyances, mais la confiance en lui, et, par cette confiance, il créera dans les âmes une vie nouvelle, une vie religieuse et morale, la communion avec Dieu.

Nous qui repoussons la notion d'autorité extérieure de la Bible et qui disons : « C’est à Jésus- Christ qu'il faut aller » est-ce que nous remplaçons l'autorité de la Bible par l'autorité de Jésus-Christ? Sans doute. Seulement, il faut bien s'entendre sur ces mots : l'autorité de Jésus-Christ. La seule manière de les comprendre est de se demander ce que Jésus luimême a voulu que nous entendissions par son autorité. Or il n’a certainement pas entendu autre chose par là que la confiance en lui. L’autorité des autres est faite de la confiance qu'ils nous inspirent. Elle ne peut être faite d’autre

chose à moins d’être l’autorité de la force matérielle qui n’est pas ici en question (1).

(1) La religion de Jésus, le christianisme, n'est donc pas un système de vérités religieuses que nous sommes invités à croire. La foi, pensentbien des personnes, n’est autre chose que l’adhésion à un certain nombre de doctrines. C’est là une conception tout intellectuelle qui est celle du catholicisme et dont l’orthodoxie protestante n’a pu encore se défaire. Par suite, croire à l’enseignement de l'Eglise, ce serait être chrétien et c’est en vertu de cette notion toute catholique que les Synodes orthodoxes

protestants ne se bornent pas à exposer ce qui est, pour «

eux, la doctrine chrétienne, (cela, c’est leur devoir), mais exigent qu’on adhère à la confession de foi qu’ils ont rédigée. Comme s'ils avaient conscience de l'erreur qu'ils commettent, ils font maintenant ces Symboles aussi courts que possible et les réduisent à un minimum plus ou moins étriqué. Mais, minimum ou non, ils commettent l’erreur : ils confondent la foi avec l’adhés sion intellectuelle à des vérités toutes faites, formulées par l'Eglise ou parles représentants de l’Eglise. Or, s’il est une certitude qui ressort avec évidence de tout ce que, dans ce livre, nous avons entendu dire à Jésus, c'est que la foi est un acte de la vie morale, que son objet c’est la personne du Christ, et que, par elle, chacun entre en contact intime avec lui. Chaque chrétien qui a la foi s’approprie le Christ et doit lui rester fidèle, quand même ses conceptions dogmatiques se modifient. Il en

résulte que la foi en Jésus-Christ peut vivre, se dévelop-

per et triompher,quelles que soient les idées dogmatiques.

On nous dira peut être: Peu importe, en effet, les croyances purement intellectuelles de

C’est la foi indépendante des croyances, dont on a souri parce qu’on ne savait pas ce que c'était. Or, ce n’est pas nous qui l’avons inventée, c’est Jésus lui-même qui la enseignée, et cette notion est d’autant plus certainement historique qu’elle s'accorde avec le milieu juif où il vivait. Nous avons. dit que, dans ce milieu, l'idée importait peu. On croyait par l’intelligence ceci ou cela et on ne tenait qu’au rite accompli.

Jésus a, sans doute, transformé cette manière de voir ; il n’a pas tenu au rite; il a, par exemple, violé le sabbat; mais il a remplacé le rite par sa propre personne. Il ne tient qu’à une chose, il ne réclame qu’une chose, mais il la réclame avec une exigence entière : c’est qu’on s'attache à lui, qu’on vive et qu’on meure pour lui, qu’on s’unisse à lui par une foi vivante et profonde, par un acte moral qui lie l'être tout entier. Le reste importe peu. |

Aussi échappons-nous à l’objection que l’on nous a faite. On nous a dit : « La foi, indépendante des croyances, cela ne signifie rien. [1 faut que la foi ait un objet » Sans doute, répondrons-nous, et cet objet c’est la personne de Jésus-Christ. La foi n’est donc pas un sentiment purement subjectif, mais elle est indépendante des croyances historiques pour lesquelles des études seraient nécessaires. Que feraient l’ouvrier, le paysan, l’homme sans culture si, pour avoir la foi qui sauve, il fallait étudier des faits, c’est-à-dire faire des études? « Un évé.

Jésus. Il ignorait les découvertes scientifiques que nous avons faites et que nous faisons tous les jours; il ne savait pas l’astronomie moderne ; il n’avait pas non plus nos connaissances théologiques ; mais il avait une opinion sur lui-même; et quand il demande de croire en lui, veut-il dire par là, croire ce qu'il a pensé sur lui-même?

Non pas, car les deux notions diffèrent. Un enfant qui croit en son père, qui a confiance en lui, ne croit pas nécessairement ce que son père pense sur lui-même ; et la plupart du temps il | ne le sait pas, et peut-être même ne pourrait pas le comprendre. Son père peut se prendre pour un génie et se tromper. L'enfant a tout simple-. ment confiance parce que son père est fort et bon ; son père le garde, lui donne la nourriture. de chaque jour, veille sur lui. I] sait de son père ce dont il a fait l'expérience ; et sur tout cela, d’ailleurs, il ne raisonne pas; il sent instinctivenement historique, dit excellemment M. Lachelier (1), ne

peut pas être un objet de foi, précisément parce qu'il est historique et qu’il est à ce titre un objet de science. »

(1) Voir plus haut, page 147.

ment que sa confiance en son père est bien placée; voilà tout. Ce qui est en dehors de ce sentiment ou de cette expérience, il ne peut le savoir. Une vérité qui n’a été ni expérimentée ni vécue, reste hors de nous. Elle est pour nous comme si elle n’était pas (11. La confiance de l'enfant dont je parle repose donc uniquement sur une expérience pratique, celle qui est à la portée de l'enfant. Il croit à l’autorité de son père, parce que son père lui inspire confiance et qu'il a senti son autorité.

Plus tard, quand il sera en âge de raisonner et de réfléchir, il pourra conclure de ce qu'il sait et de ce qu'il a vu que son père est cecz ou cela. Ce sera une doctrine sur son père; mais, avant de formuler cette doctrine, il aura vécu desa foi, en aura été heureux, aura été disciple de son père, soumis à son père, lui aura obéi même dans ce qu'il necomprenait pas toujours.

De même nous, si nous nous croyons en état de discerner dans les paroles de Jésus sur lui-

(1) « En religion, toute vérité hors de nous n’est ni possédée, ni connue. » Vinet. Nouvelles Etudes Evangéliques. Deuxième édition, page 368 :

même des affirmations qui nous expliquent ce qu'il est, qui nous aident à connaître la source du bien qu'il nous fait, à comprendre la raison d’être du salut trouvé en lui et expérimenté par nos âmes ; eh bien ! essayons. Faisons acte de théologiens, car c’est l’affaire des théologiens de discuter ces choses.

L’un nous dira que Jésus a été seulement un homme saint et que sa divinité est purement morale. Un autre découvrira en lui la seconde personne de la Trinité telle que l’expose le Symbole d'Athanase. Ce dernier aura peut-être | raison; nous ne préjugeons rien ; nous ne condamnons a priori aucune formule, aucun décret dogmatique de l'Eglise. Nous disons seulement que tout cela vient après la foi en Jésus et l’assurance du salut saisi en lui. L'homme qui se noie se cramponne à son sauveur, s'attache à lui, s’unit à lui, et, ensuite, quand il est sauvé, il peut se poser des questions sur son sauveur et se demander qui est celui qui a été assez puissant pour le sauver : mais il a commencé par avoir confiance en lui. Les théories intellectuelles viennent après, et le simple croyant

qui n’a pas le temps d'étudier, et qui ne veut ni ne doit accepter aveuglément les enseignements de l'Eglise, expérimentele salut qui est en Jésus- Christ et dit: «Je ne sais pas si cet homme est un pécheur, mais je sais une chose, c'est que j'étais aveugle et que maintenant je vois (1). »

(1) Jean 9 : :5:

FE ERAUE

Goncinston

Nous avons contemplé Jésus, cherché à le voir tel qu'il était, à l'entendre aussi entièrement et aussi véridiquement que possible ; nous avons essayé de le connaître..., mais notre curiosité ne saurait réussir à rester désintéressée. — [1 le faut cependant, dit l'historien, si vous voulez un témoignage bien authentique et une image bien fidèle. — Nous ne pouvons nous résigner à tenir pour vrai un tel langage. L’abstraction de l'intelligence. ést toujours desséchante pour. le cœur, et comment admettre que le cœur n'ait pas ici son mot à prononcer? Se

borner à dire de Jésus : Je l’admire, sans lui dire : Je crois en toi, n’est-ce pas se condamner d'avance à n'avoir de lui qu’une connaissance stérile, c'est-à-dire insuffisante et incomplète ?

Mais comment arriver à dire : Je crois? Le témoignage historique ne saurait suflire, et prouver irréfutablement que le christianisme est vrai est impossible. Autrefois, on faisait son apologie en s'appuyant sur les miracles et sur les prophéties supposés vrais; mais cette apologie est caduque et absolument ruinée.

Essaierons-nous alors de montrer que le christianisme est vrai, parce qu'il répond aux besoins de l'âme humaine et qu'il y a une harmonie préétablie entre l’homme et l'Evangile? Vinet a été le défenseur éloquent et convaincu de cette apologie-là. Mais est-elle entièrement appropriée aux besoins actuels de la pensée ? Rétablirat-elle, dans notre monde moderne, la croyance à la Révélation biblique et aux vérités chrétiennes ? Beaucoup le contestent.

Cependant la voie subjective est la seule possible aujourd’hui. Il faut s'attacher étroitement à la vérité morale; ne jamais appeler

CONCLUSION 349 le mal bien et le bien mal; garder et conserver les grandes et inattaquables certitudes ; S'y cramponner et ne lâcher cette planche de salut sous aucun prétexte et pour aucune raison. Ici, l'effort est nécessaire, il faut vouloir ; vouloir ne jamais sacrifier ‘la conscience ; vouloir rester fidèle au devoir ; vouloir faire ce que Jésus appelait la volonté de Dieu, et quand on la fait, on sait d’une science intime et avec une conviction inébranlable que la parole de Jésus et Jésus lui-même venaient de Dieu (1). Alors, on a la foi. Cette foi est voulue, mais elle n’est pas aveugle; c'est la foi d'expérience de celui dont les yeux ont été ouverts.

Il estimpossible de prouver que Jésus n’a pas ‘été « un pécheur » : mais, dirai-je au noncroyant, il vous est impossible de me prouver qu'il en a été un. Eh bien! cela me suffit car « j'étais aveugle et maintenant je vois {2} ». Mon expérience est toute subjective, j'en conviens ; mais précisément parce qu’elle est subjective, elle me suffit à moi; car c’est moi qui l’ai faite.

(IPJean 7:17:

(2) Jean 9:25.

Mais il faut la faire, et que les chrétiens n’oublient pas qu'ils ne seront forts que s'ils sont des hommes extraordinaires, surnaturels. L’affirmation du surnaturel sur leurs lèvres est inutile si ce surnaturel n'éclate pas dans leurs vies. Or, la grande objection au christianisme, c’est précisément l'insuffisance de ces vies. Que les chrétiens montrent que Jésus-Christ les a changés, que la prédication de la préparation du Royaume par le renouvellement des cœurs est aussi puissante qu'autrefois, et Jésus-Christ se prouvera lui-même ; son Evangile sera sauvé.

Pendant tout son ministère Jésus a été, quels que fussent les événements qui se passaient et les circonstances extérieures de sa vie, absolument et inébranlablement convaincu que la justice triompherait, que le bien serait vainqueur, que le Règne de Dieu viendrait. Cette conviction a été la force et la joie de sa vie. A cette certitude une autre était jointe et a été toujours plus lumineuse et plus ferme dans son âme, c'est que ce triomphe de la justice, du

CONCLUSION RE 5: à

droit et du bien se ferait par lui et qu'il serait le héros de la victoire à venir.

Eh bien, en présence d’un tel être, d’un être qui à eu une telle grandeur morale et une telle compassion, qui a possédé une conviction aussi absolue, qui a eu des exigences aussi inouïies, qui a montré un dévouement aussi entier et qui a joui d’une vie en Dieu et par Dieu si profonde, si intense, si évidemment certaine, le mot de Thomas n'est pas trop fort et il s'échappe de nos cœurs et de nos lèvres; nous jetons devant Jésus ce cri d’obéissance et d’adoration : « Mon Seigneur et mon Dieu ! » (1)

j'arrête ce deuxième volume à l’arrivée de Jésus à Jérusalem, au commencement du mois d'octobre de l’an 20, pour la fête des Tabernacles. Il me reste à raconter les quelques mois qui ont précédé sa mort; puis son procès, son supplice, et enfin, sa vie d’outre-tombe, sa résurrection. Ce sera le sujet d’un troisième volume; et

(1) Jean 20-28.

ainsi, j'achèverai de traiter les trois questions que suppose mon titre général: la personne, l'autorité et l'œuvre de Jésus, questions auxquelles ont répondu déjà, je l'espère, plusieurs pages du présent volume.

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