‹ Jésus-Christ, son temps, sa vie, son œuvreChapitre 201 sur 309 · LA PREMIERE MULTIPLICATION DES PAINS · texte numérisé non relu

LA PREMIERE MULTIPLICATION DES PAINS

dans son pays * . > Capernatim, sa patrie d*adoption, n'allait que trop tôt rivaliser d'ingratitude avec Nazareth. Jésus voulait se retirer dans un Keu désert avec ses apôtres aussitôt après leur retour de leur triomphante mission. Il désirait sans doute leur apprendre comment le serviteur de la vérité échappe à Torgueil du succès et se prépare dans la retraite à de nouvelles luttes. Il se fit conduire de l'autre côté du lac dans les environs de la seconde Bethsaïda, autrement nommée Juliade. La contrée est beaucoup plus solitaire sur cette rive que dans le riche pays de Génésareth. Jésus monte avec les siens sur une colline*. On dirait qu'il veut une seconde fois leur conférer l'apostolat, maintenant qu'ils savent mieux à quoi ils s'engagent en l'acceptant. Mais bientôt arrive de l'autre bord un grand peuple qui n'a pas hésité à suivre à pied Jésus*, tant il est encore avide de sa parole et surtout de ses miracles. Cest une multitude confuse où se mêlent les hommes, les femmes, les enfants, avec le cortège ordinaire des infortunés qui, à des titres divers, ont besoin de guérison. Le printemps approche, car on n'est pas loin de la fête de Pâque*; la foule s'asseoit sur l'herbe naissante. Jésus s'émeut d'une grande pilié devant ce peuple qui lui apparaît comme un troupeau de brebis sans berger*. Les paroles miséricordieuses coulent à

* Matth. XIII, 57.

« Jean VI, 3.

» ÏL^%. (MatOu XIV, 13.

* Jean VI, 4.

» Matth. XVI, 3é.

LA PREMIfiRE lAlLTIPLICATION DES PAINS. 4eB

flots pressés de ses lèvres* ; il s'approehe des malades et les gnérit'. Les heures se passent, on dirait une îcamée du del, personne n'a songé aux besoins du oorpe, et quand le ^oir est venu et qia*il est trop tard pour repasser le lac, on s'cçerçoii qu'il n'y a nul moy^i de nourrir cette multitude BSaaake et lassée« Que sont pour ces cinq mille kommes les dnq pains d'oi^ et les deux poissons qu'un jeune gtarçon a apportés avec lui? On ne peut songer à cette heore tardive à chercher des provisions à la ville voisine; d'ailleurs l'argent manquerait. Volontiers les disciples renverraient la multitude, mais Jésus, qui a eu pitié de sa misère morale, ne peut être indiffi^nt à son dteûment; nulle souffrance n'édiappe à son amour; sa charité mérite vraiment ce beau nom d'humanité qui implique une sympathie se«courable pour toutes les douleurs humaines* Aussi n'hésite-t-'il pas à accomplir un miracle pour apaiser la £ûm de ce pauvre peuple. Celui qui, au désert, n'a pas Toulu changer une pierre en pain parce qu'il ne s'agissait que de lui-même, multiplie sous sa main les cinq pains et les deux poissons; la foule immense qui se presse autour de hn est rassasiée. Nulle cBuvre de Jésus n'est plus touchante; elle inaugure avee édat ce long et fécoïKl miracle de la charité chrélifflme qui, elle aussi, i toutes les époques, a multiplié les pains pour ceux qui avaient faim. EUea épaodiésur les masses indigentes un fleuve inépiisabk de générosité; il lui a

> "HpÇaTO SiSdbïietv a&covx; icoXXi. (Marc VI, 34.)

> MaUh. XV, 30.

4M LA TEMPÊTE SUit LE LAC.

suffi pour cela de toucher le cœur de rhomme comme Moïse avait frappé de sa verge le dur rocher du désert. La foule est ravie, enthousiasmée; c'est bien à cette heure qu'elle croit avoir trouvé le Messie sdon son cœur, celui qui, d*après les brillantes peintures de ses apocalypses, doit faire de la Judée affiranchie un paradis terrestre où couleront Uttéralement les ruisseaux de lait et de miel, où les arbres plieront sous le poids de fruits prodigieux. On veut l'enlever pour le faire roi *, mais déjà il s'est dérobé à cet empressement fanatique. Il n'a pas même voulu de la société de ses disciples; il se recueille avant de frapper le grand coup qui dissipera ces illusions qui l'offensent. Ses apôtres reviennent seuls dans la barque, tandis qu'il suit la grève déserte. Cependant le vent commence à souffler et à soulever les vagues; les disciples sont déjà en proie à la terreur quand ils voient apparaître Jésus sur les eaux du lac; ils s'imaginent d'abord que c'est un fantôme, mais ils sont rassurés par cette douce parole : C'est moi, n ayez point de peur ! Pierre, n'écoutant que son impétuosité, s'élance au-devant du M^tre, mais comme il a plus de fougue que de foi, il périrait à coup sûr sans la main secoiirable qui lui est tendue '. Il se souvint sans doute de cette mémorable circonstance, dans cette autre nuit où sa présomption l'aurait fait tomber plus bas encore si la même main ne l'avait ressaisi. Ce lac agité par la tempête, cette faible barque ballottée, le Maître qui apparaît

« Jean VI, 15.

« Matth. XIV, 27. Comp. Marc VI, 45-54. Jean ¥1.15-21.

LB DISœURS A CAPERNAÛM 465

pour tout apaiser au dedans et au dehors, quelle sublime parabole en action! c'est l'histoire même de l'Eglise chrétienne au travers des âges ! Que de fois, au moment où sa nacelle semblait près d'être submergée sous le vent de la persécution, n'a-t-elle pas entendu vibrer de nouveau la voix divine, plus puissante dans sa douceur que tous les orages déchaînés !

Le lendemain, dès l'aube, on vit le lac se couvrir d'une multitude de barques, venues de Tibériade et de Bethsaîde pour ramener le peuple qui la veille avait rejoint Jésus au prix de tant de fatigues; il s'était jeté dans toutes les embarcations qu'il avait pu se procurer pour arriver en même temps que lui au pays de Génésareth. Depuis le miracle des pains, son ardente impatience ne connaissait plus de bornes. Il trouva le divin prophète dans la vaste synagogue de Capematim, car le sabbat venait de commencer V

L'occasion est favorable pour dissiper ces grossières et dangereuses illusions d'une multitude abusée. Cette intention perce dans les premières paroles de Jésus :

c Vous me cherchez, dit-il, non pas parce que vous avez vu des signes de ma mission, mais parce que vous avez mangé des pains et que vous avez été rassasiés '. » n n'était pas possible de flétrir plus hardiment le matérialisme caché sous ces dehors religieux. Rattachant son enseignement du jour au miracle dont ses auditeurs sont uniquement préoccupés, Jésus essaie de les

« Jean VI. 59.

« 'On ixopriaOtrce. (Jean VI, 26.)

4a6 LE DlSCOtXeS A CAPfiSeNàtlM.

élever wol grandes réalités spiriiudles : € TMvaiBn, dit-il, m)n ponr «voir la nourriture qui périt, mÙB œlle qui subsiste dans la vie élen^e, laquelle le Fib de rhomme vous donnera, car le Père Ta sedié pour cela^ » Le mirade est un sceau divin destinéà le fiûre reconnaître; il ne faut donc pas s^arrêter à ravantage matériel qu'il peut procurer, mais y vmr un signe auguste de la mission du Fils de l'homme, seul capable d'apaiser ta fiaim de Fâme et de lui oommumquer la vie étemelle. Alors s'engage entre Jésus et le peuple un dialogue rapide et parfoitement naturel, dans lequel les Juife ^priment plus clairement qu'ils ne l'ont esBooxt fait leur mécontentement. Leurs objections font jaillireo quelque sorte de la parole du Maître une lumière toujours plus vive, mais aussi toujours ipLxxs insupportable à leurs yeux obscurcis. Ds demandent en quoi doit consister ce travail qui a pour salaire la vie étemelte; ils l'entendent dans un sens mercenaire, et ils s'imaginent qu'il s'agit de bonnes œuvres, d'aumônds, de rite scrupuleusement observés. Quel scandale pour aux quand il se trouve que l'œuvre aalutaife, c'est tout simplemrat la foi ^i Jésus, rbumble abandon de l'Ame à lui ^ ! Qu'il accomplisse au moins un miracle éclatant qui démontre son droit à une telle confiance! Moïse a fait jadis descendre du del un pain mzracttleux. Que celui qui prétend âlre le prophète aemblabk

* Jean VI, 27.

> Tourâ èoTi xb ëpYOV tou Oeou, tva iciOTeùai^Te elç bv «iciauiXev èx€tvoç. (Jean VI, 29.)

LE DISCOURS A CAPERNAUM. 467

à loi se âésîgiie aa peuple par un prodige analogue '. On le voit, les assifitantB ont encore res^rit tout préoccupé de l'événement de la vœlle.

Jésus sTempare de ce grand souvenir de Thistoire d'Israël. La manne ne nourrissait que le corps et ne rempêehaitpafi de mourir. Le vrai pain céleste, Bien yi&at de le donner aa monde ; on le reconnaît à ceci qu'il descend du ciel et. procure la vie étemelle : € DoflneHMms toujours de ce pain-là, s'écrient les Juife poursuivant je ne sais quel rêve grossier. — C'est moi, répond Jésus, qui sui& le pain de vie ^. » Puis il décrit en quelques mots sa mission auprès des âmes. Qmcoiique obéit à cet instinct divin qui est en lui et par lequd Dieu môme Fattire vers son Fils,^ quicenqfue arrdÉe sur le Sauvetor le regard de la &i a la vie éternelle, dès maintenant, en attendaott la ré-» «arracftikm •.

Le murmure indigné des Juifs montre ^'ils ont eooipris quelle suprftoie dignité revendiqaeceJésus dans lequel û» persistent à voir le fils de Josepli. La vue nataielle4e l'esprit est en effet confondue; mais qu'y art-il là d'étrange ? Ne &«Et-Ll pas une vue supéiîenEe pour contempler les choses divines? Il feut avoir pris Dieu pour guide et avoir entendu sa voix dans le secret de son cceur pour venir à Celui qui le représente. Mais quand on ne s*e8t pas laissé instmire par hd, on ne sait pas le secon-

• Deut. XVUI, 18.

• ï^w eîiu b apro^ vfy; CuxfjÇ, (Jean VI, 3(0

• Jean VI, 37-53.

468 LE DISœURS A CAPERNAOM.

naître dans sa manifestion suprême. Personne n*a vn le Père, si ce n*est celui qui est né de Dieu * . Jésus répète, en Taggravant, le mot qui a exaspéré ses auditeurs : c Je suis, dit-il, le pain vivant qui descend du ciel et le pain que je donnerai c'est ma chair qui sera pour la vie du monde. » U insiste plus énergiquement encore sur la même pensée à la suite d*un nouveau murmure des Juifs : le pain qu'il s'agit de manger, c'est sa chair immolée ; le breuvage qu'il s'agit de boire, c'est son sang. Ainsi, celui qui donne la vie, ce n'est pas seulement un Messie humble et abaissé, c'est encore un Messie crucifié, c'est lui qu'il faut recevoir et s'assimila par la foi aussi intimement que le corps s'assimile le pain qu'il fiût entrer dans sa propre substance, c Celui qui mange ma diair et qui boit mon sang a la vie étemelle*. »

Ces hardies métaphores, si étroitement rattachées aux incidents du dialogue et au miracle même qui en avait été l'occasion, ne sauraient être prises au sens matériel. Jésus écarte toute interprétation de cet ordre, quand il ajoute : c C'est l'esprit qui vivifie, k chair ne sert de rien '. » Le fond même de sa pensée

« Jean VI, 46.

a{(l[>vtOV. (Jean VI, 54.)

* Tb 'TcveuiJLi èori xb (^(i>oxotouv, i^ aàpÇ oix àfeXct iuSéf. (Jean VI, 63.) Evidemment, c*est bien & tort que Ton Yerrait dans les paroles qui précèdent une allusion & la Cène. Elles portent sur le grand fait dont la One est le symbole, c*est-à-dire sur la chose signifiée et non sur le signe. Ce serait faire une absurde interversioA que de supposer le contraire.

LE DISCOURS A CAPERNAUM. 469

exdte à lai seul le scandale et l'irritation. On lui demande des signes de puissance, et voici Thumiliation et le sacrifice. On veut voir le royaume de Dieu fondé par des coups d*éclat, et voici un Messie victime. L'œuvre du salut ne consiste pas à accomplir des hauts faits pour purger la théocratie de ses oppresseurs, on n'obtient pas le ciel par les prétendus mérites de la sainteté légale ; non, le salut c'est la foi à cet homme de douleur, c'est la participation à ses suprêmes humiliations. Il est vrai qu'il dit être descendu du ciel et devoir y retourner; mais cette gloire, il faut la discerner par la foi sous le voile sanglant de sa chair immolée, et cette grandeur invisible est aussi difficile à accepter que ses opprobres et ses souffrances. Certes, il n'était pas possible de dissiper plus courageusement toutes les illusions du peuple, et de froisser davantage tous ses instincts matérialistes. Aussi comprend-on que les auditeurs d'un tel discours se soient écriés : c Cette parole est dure ! » Ds ont senti la pointe de l'épée que Jésus a jetée dans le monde. Sans doute ils n'entrevoient cette profonde doctrine que comme au travers d'un nuage, mais ce qu'ils en comprennent suflBt pour les indigner. La solitude se fait autour de Jésus, le peuple se retire comme une marée qui décroît. Il n'est plus entouré que d'un petit groupe, t Et vous, dit-il avec une indicible tristesse, ne voulez-vous pas aussi vous en aller? » Simon-Pierre s'écrie : t A qui irions-nous. Seigneur, tu as les paroles de la vie étemelle. » Mot admirable sorti du fond de ce cœur

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yaUlaiU, biea que trop mobile encore. Ainsi la foi ancàre grandit et s'a&rnût dans la cdse même où a succombé la foi tout extérieure. Et pourtant, Jésus laisse échapper à cette heure cette sinistre prophétie : c Ne vous ai-je pas choisis, vous douze? et cependant Tun de vous est un démon * . » Il est probable que Judas, lui aussi, vient de voir s'évanouir avec stupeur ses rêves ambitieux, etqu*il commence à éprouver pour le Maître qui Ta déçu une haine concentrée. Quoi qu'il en soit, rheure de l'abandon a sonné; le temps de la faveur publique est fini; Jésus n'aura plus que des relouis passagers de popularité.

Nous entrons dans la seconde période de sou ministère, qui est celle de la lutte déclarée.

* Jean VI, 67-71.

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