I. — Gethsêmâné
AU delà du Cédron, au pied même du mont des Oliviers, était planté un jardin dit du pressoir aux olives. Sous les ombrages épais de ses arbres, la solitude était complète; on n'entendait que le murmure du torrent; on ne voyait de Jérusalem que les blancs sépulcres qui bordaient le ravin, surplombant la vallée de Josa* phat, et les hauts portiques du temple sur Morija. Là, bien des fois Jésus avait cherché et trouvé une sûre retraite. Il s*y rend avec ses apôtres; il les laisse à l'entrée du jardin, à Texception des trois disciples de son intimité, Pierre, Jacques et Jean.
Quelques heures seulement le séparent des d^nières humiliations et des suprêmes souffirances. Le prince de la vie est placé en face de la mort, et quelle mort! c'est un meurtre abominable où éda* tera la furie des démons. Ses bourreaux seront les enfants de cette Jérusalem chérie sur laqueUe il a répandu à profusion ses bienfaits avant de verser
« Matth. XXVI, 86, 46. Marc XIV, 2M2. Lac XXII, 4(M6.
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sur elle les larmes d'une compassion brûlante; il suffsait déjà qu'ils appartinssent à l'humanité, pour qu'un tel forfait le transperçât de douleur. Son supplice sera la manifestation la plus complète du mal, car le péché j atteindra sa plus haute puissance. Nous avons déjà dit à l'occasion de la résurrection de Lazare combien la mort était un fait anormal pour l'être parfaitement saint qui est en même temps l'être compatissant et miséricordieux par excellence. Ainsi, soit par hiimème, soit par ime sympathie si entière qu'elle est une assimilation complète de nos hontes et de nos douleurs, Jésus ya subir toutes les conséquences de la chiite qui sont réunies dans son supplice; voilà la coupe qu'il videra demain, et dont il savoure d'avance l'amertume pendant cette nuit solitaire. Le sommeil de ses disciples, incapables de veiller une heure avec lui, présage leur fuite et cet abandon absolu qui lui est réservé. La volonté de Dieu pour lui, à ce moment décisif de sa carrière, c'est cette mort terrible, tout ensemble manifestation totale et châtiment complet du péché de l'humanité. Il a accepté la volonté de son Père dans toutes les diverses circonstances de sa vie, déjà mêlée de tant de douleurs et d'opprobres; c'est pourquoi il n'a pas cessé un seul jour de remplir son office rédempteur, mais cette heure le met en présence de la douleur et de l'ignominie suprêmes. Sans doute, il a d'avance consenti à tout ce qui l'attend, mais autre chose est la perspective plus ou moins lointaine de l'immolation, autre chose l'immolation elle-même. De là
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vient que Celui qui a c trguvé sa nourriture dans la volonté de son Père i doit encore apprendre l'obéissance, dans ce jardin de l'angoisse c au milieu de beaucoup de larmes et en poussant des cris de détresse * . B Cest là qu'apparaît toute la réalité de son humanité.
Cette nuit de Getbsémané est une véritable agcmie. Une sueur semblable à des grumeaux de sang mouille son firont ; par trois fois il se prosterne dans la ponsrière en priant que cette coupe d'amertume qui s'approcbe de ses lèvres s'éloigne de lui, s'fl est possible. Maïs ce n'était pas possible, et par trois fois fl répète la parole décisive de l'obéissance : t Père, que ta volonté soit faite, et non la mienne *. > Une telle parole, écho de ce cœur brisé, mais soimiis, inaugurait l'ère du salut au sein de l'humanité, car elle la ramenait définitivement dans les voies de l'obéissance.
Au sortir de cette lutte victorieuse, un ange apparut auprès de Jésus, messager de paix et de réconciliation ; le ciel et la terre s'étaient rejoints sur ce sol arrosé par les pleurs et la sueur sanglante du nouvel Adam. L'âme avait vaincu dans la plénitude de sa liberté.
Le silence de Jean sur l'angoisse de Getbsémané n a pas lieu d'étonner, une fois que l'on admet que scm intention n'a jamais été de donner un récit complet. Lui aussi, comme nous Favons reconnu, nous pésente un Christ qui participe à nos troubles et à nos
» Hébreux V, 8.
* My] Tb OéXr^ixa (Jisu àXkà ib abv ^eviaOc». (Luc XXII, 42.)
L'ARRBBTATION. 6U
déiresges. Opposaf le calme auguste des dermers discours de la chambre haute aux gémissemeiits de Grethsémimé pour conclure h une insoluble contradiction, c'est méconnaître entièrement le caractère propre de Thumanité, toujours susceptible d'impressions différentes ; c*est oublier que la mort de Christ a une double £aoe, qu'elle unit la souft^mce et la gloire, l'opprobre et la victoire. Qu'on nous laisse au moins le b^^ce de la pleine humanité du Fik de Dieu I
n. — L'ARRESTATION. — LE PREMmR JITGEMENT.
A la première clarté de l'aube, moins brillante que la lumière céleste dont l'âme de Jésus est inondée, une troupe bruyante franchit le seuil du jardin solitaire. Elle a un guide qui connaît les habitudes intimes du Maître : Judas a promis de le désigner à ces grossiers subalternes , qui ne le connaissent pas. Son intervention était indispensable du moment où, pour frapper le grand coup, on était décidé à préférer la ruse à la violence , et à éviter toute agitation populaire. Il fallait, dans ce cas, se saisir de Jésus à une heure et diuis un lieu où l'on était sûr qu'il ne serait pas entouré, et, pour cela, connaître ses retraites habituelles. Un de ses familiers pouvait seul rendre un tel service. Tout devait se passer le plus pacifiquement possible; le signe convenu pour l'arrestation était le baiser du tridtre. < Hé quoi, lui dit Jésus, tu trahis ton Maître par un baiser. > Ce mot poignant traverse sa conâcienoe;