LES LIVRES DES MACCABÉES
les grandes figures de la guerre sainte . Ces fiers et nobles représentantsde la résistance victorieuse étaientpeintsen vives couleurs aux yeux d'un peuple abattu, enchaîné, mais animé au fond des mêmes aspirations. Ce contraste entre un passé si glorieux et un présent si humiliant, contribuait à développer dans la masse de la nation le désir du Messie, mais en lui imprimant un caractère de passion fiévreuse et terrestre, comme on peut s'en convaincre par ce passage significatif du premier livre des Maccabées : t LesJuife et leurs sacrificateurs, y lisait-on, avaient consenti à ce que Simon fût leur chef et leur souverain sacrificateur à toujours, jusqu'à ce qu'il se levât quelque prophète fidèle; ils voulaient que, jusqu'à cette époque, il fût leur général, commis à la garde des saints lieux, et fût obéi de tous * . i C'était indiquer que le pou-
rieuse révolte de Mattfaatias et de Judas. U a été écrit quelque temps après la mort de Jean Hyrcan, car la conclusion du livre fait allusion aux chroniques qui le concernaient, ce qui suppose un certain laps de temps écoulé depuis son règne (Macc. XVI, 24). La manière favorable dont Tauteur parle des Romains porte à croire qu'il écrivait avant qu*ils se mêlassent directement aux conflits de la Syrie. Le deuxième livre des Maccabées est une lettre aux Juifs d'Egypte, destinée à les rattacher au temple de Jérusalem. Il est d'une date postérieure au premier, comme le prouvent ses développements légendaires. Toutefois il remonte à une époque qui a précédé le christianisme, car Tépître aux Hébreux (XI, 31) fait allusion à 2 Macc. VI, 19. Le troisième livre n*a aucune valeur historique : c'est un récit mythique du miracle qui empêcha Ptolémée Philopator de pénétrer dans le Saint des saints pendant son voyage à Jérusalem. La composition de cet écrit remonte peut-être h l'époque des folies impies de Caiigula. Quant au quatrième livre des Maccabées, qui fait suite m ouvrages de Josèphe, c'est une froide dissertation sur le martyre des sept frères, déjà raconté dans le premier livre.
CTfomrrbv. a Macc. XIV. 41, 42.)
Ji06 LE JUDAÏSME ALEXANDRIN.
¥oir du gUixe appartleodrait plus tard au Merae, puisqjoe Simon nétait que sou précurseur. La &mille de Simon avait disparu, et le grand proi^ète qui dewt restaurer la théocratie n^était pas encore venu. Aussi la pcMlion du peuple qui était restée fidèle à la tradUian des pères se consumait en vœux toujours plus ardents. Maintenant que nous connaissons les circonstances politiques qui pesèrent d*un si gn^nd poids sur Tesprit public, nous pouvons nous foire une juste idée de la mtuation morale des Jul& dans leur propre pays et dans les synagogues de la dispersion.
rV. — Le Judaïsme alexandrin. Philon.
Nous avons vu les colonies juives se multiplier de plus en plus dans les grands centres de la civilisation. La plus importante de ces colonies s'établit en Egypte; son premier noyau avait été formé à la suite de la conquête de Ptolémée I*^, 823 ans avant Tère chrétienne. Elle n avait pas cessé de s'accroître. Après le meiuiore du gn^nd prêtre, Onias II, son fils aîné, obtint de Ptolémée Philonoétor la permission de bâtir un temple à Léontopolis; il n'osa pas le construire exactement sur le modèle du sanctuaire de Jérusalem, mais il y éleva néanmoins un autel pour les sacrifices, en se fondant sur un oracle d'Esaïe* . Ce nouveau temple perdit naturellement de son importance quand les Maccabées empeat purifié la ville sainte; néanmoins il demeura en grand honneur en Egypte et conserva aux Juifs de cette cdb-
t Eaaïe XIX. 19.
LE JUDAÏSME ALEXANDRIN. lÛT
tvéeunecBrtafaie iiidépendance. Ils faronibeanooRipplus
hflusiix que leurs frères de Judée, car ia protection
deePtolâBoées ne leur fit jamais défattt; ils poesédaient
les mêmes droits cîrils que les Grecs. Leurs synago-
gves- et leurs écoles deriur^it florissantes, mais aussi
ils euJbîreBt largement Tinfluenoe de l'hellénisme. Nous
en arons déjà signalé les traces dans la traduction des
Septante, qui fut elle-même un puissant znoyen de
eoDB^-ver et de développer la culture grecque parmi
fmi. Ik lurent promptemient entraînés en Egypte
dans ce mouvement de fusion universelle qui faisait
kl gloire d'Alexandrie. Le judaïsme y perdit le vrai
sens de la religion de ses pères; tandis que les pha-
risîeii^en Palestine ensevelissaient l'esprit sous la lettre
mevte, l'éoole égyptiencne faisait disparaître la lettre
801» ses ÎAlerprétatioiis subtiles et finissait par dissou-
dve les réalités positivesdu mosaXsme dans le creuset du
syncrétisme. La philosophie platonicieime se substituait
peu à peu au monothéisme de l'Anci»! Testament.
Le livre de la Sapience de Salomon, qui a été écrit à Alexandrie deux siècles avant Jésus-Ohrist, porte déjà Tempreinte de oe dualisme métaphysique. L'auteur a heau invoquer les ftiits les plus significatifs de l'histoire des Juife, il ne s'élève pas «u^essus d'une notion toute générale de la justice; le souffle qui anime ses longues exhortations vient plutôt de Platon que de Moïse, n croit à la préexistence des âmes \ à la matière
» MTaXov II d-^aObç Sa» ii>iObv eu; cû|jui djjiwcvTOv. (VIU, 20.)
éternelle ' , et il conclut à l'ascétisme'. La sagesse, dont il fait de si belles descriptions, se confond pour lui avec un prototype divin, mais impersonnel, d'après lequel le monde a été modelé. C'est une idée et non une personne; elle remplit toutes choses, elle traverse l'âme des saints et se répand comme un fluide lumineux dans tout l'univers. De toutes les images destinées à relever sa gloire, on ne tirera rien de plus'. Le Messie n'aura pas d'autre mission que d'établir la domination des Juifs sur les autres peuples; ils jugeront les nations et domineront les peuples, et leur Seigneur régnera à jamais. Le judaïsme alexandrin prit une forme plus arrêtée avec Aristobule, qui chercha à lui créer des titres auprès des Grecs en interprétant ou relGsdsant arbitrairement les hymnes orphiques et en usant le premier avec hardiesse de la méthode allégorique ; il espérait ainsi faire disparaître de l'Ancien Testament tout ce qui ne cadrait pas avec son système.
Le principal représentant de cette tendance fut Phi- Ion, le célèbre contemporain de Jésus. L'Ancien Testament, comme l'Evangile, nous maintient sur le ferme terrain moral; la liberté joue le premier rôle dans les destinées de notre race; seule elle explique sa chute comme son relèvement. Nous sommes en fitce d'une
» « Dieu est l'ordonnateur de ce qui est » (te^vCT/jç TÔV Svtu>v ) . (Vm,6.)
< «Heureuse la stérile.» (C. III, 13.) «Le corps mortel eDchaine rame. » (IX, 15.)
* Cest une vapeur (àx\>,iq) de la yertu divine, une émanation (àxo(&^o(a) de la gloire du Tout-Puissant, un reflet de sa splendeur. E?î 4^àu; 6a(aç jJt6Ta6a(vou(ja. (VII, 27-30.)
PHILON. 10î>
vivuite histoire, d*un drame réel, qui a eu son commenœment comme il aura son dénoûment. Avec Philon, nous ne sortons pas de la métaphysique ; Thistoire conti nue la cosmogonie ; elle n*est plus que la réalisation éternelle des lois nécessaires qui président à la formation et a l'organisation du monde. Aussi les deux systèmes sont-ils en contradiction manifeste sur tous les points essentiels de la doctrine religieuse, qu'il s'agisse de Torigine des choses, du principe du mal ou du salut de rhumanité. Entre le dualisme oriental et le théisme juif ou chrétien, l'opposition est radicale. Or, Philon n'a feit que ressusciter cet antique dualisme en l'enveloppant d'ingénieuses aUégories comme d'un voile; il est facile de le reconnaître sous les hommages sincères qu'il prodigue à la religion de ses pères. Son Dieu, quoi qu'il en dise, n'est pas le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, le Dieu qui se révèle à ses adorateurs, les guide et les protège en réclamant leur obéissance et leur amour; c'est l'être abstrait, plus élevé que l'unité même ; il est placé au-dessus du bien, du vrai et de toutes les catégories de la pensée* . Il n'a pas produit le monde du néant par une libre action créatrice; il ne peut jamais cesser de produire, pas plus que le feu de brûler et la neige de communiquer le froid ^;
' 0 ôebç i&évoç à<rrl xai iv, TixaxTat xorà t6 ëv xai tîjv (xoviia. {Leg. aiUg., Il, 1.) Tb 3v h xat ir{a.M xpeiTTOV èori xal fcvbç efXtxptvéorepCV. {De Vita contemplativa, I.)
* Qaùsxai ^àp oùâiicote tcoicov h Oebç, iXX' (txnàp Biovtb xaCetv rjpi; xa\ yiivo;; tï ^etv, oSru) xûw 0£Ou tb icotetv. {L<g. alleg.
la lumière et la vie émanent de luioosàine le rayon d'un astre. La matière ne saurait être une de ses émanations; aussi représente-t-^Ue Télément de diversité, de désordre, de passivité, qui est en opposition directe avec TEtre absolu. Elle existe donc éternellement en face de lui; elle n*a, comme lui, ni commencement ni fin; il en tire un monde parfiait en Toi^anifiant. CSomme Dieu ne peut entrer en contact direct avec elle, il prend pour intermédiaires les idées ou puiesaoces qui émanent de lui et qui sont les types de toutes les réalités qu'enferme le inonde ; ce sont les sceaux dirvins qui, en s'imprimant sur la matière désordoionée, lui communiquent la forme et la beauté et en tirent le Cosmos ^ Ces idées, ces puissances s'appellent des ang^s, quand on les considère dans leur multiplicité; elles forment toutes ensemble le monde idéal des ardi6types, ou le monde du Verbe. Pbilon a beau lui donner les attributs les plus éminents, l'appeler le fils de Dieu, le souverain pontife, il ne l'élève pas un instant au-dessus du domaine glacé et ondoyant de l'abstraction*.
ào^i^oiç SuvûE[U(r(v, &v &tu{jiiOV &yo|jux al fôéat, yfsxe/jprffoxo Tp6ç xh If^voç IxûwrcovTÎjv àpjjiircouçav Xafsïv jjLOpçi^v. {De Sacr.^ XIII. * Oiîsv 5v fTSpov tbv voYj-cbv etvat y.5sji.ov ^ Oeou X^^ov xoqi.o- WCtOUVTOÇ. {De Mundl opific,,\l.) Le lieu divin est plein de verbe> incofpopeU (icX'i^piQ<; i<7(i)(i.axcÉ)v ècri Xàytùv). {De Somn., I, Zh) Ce* verbes lttcoi)K>r6U sont les anges, qui personnifient les idées. Donc le verbe unique et personnel n*existe pas. Voir sur Timpossibliité d^assimiler le verbe de Philon à celui de saint Jean, les beaux développements de M. Dorner dans son introduction à son grand livre sur V Histoire de la doctrine et de la personne de Jéstts-Christ (p. 21^5S).
Le mal n*est pas né de régaremeut de la volo&té; il résulte de la nature même dea choses^ il est inhérent à la créature en tant qu elle a en elle Télément corporel ou matériel qui némane pas de Dieu. L*bomme est donc conâtitué imparfait et pécheur, par son origine même ; image du monde, il enferme en lui ses deux éléments essentiels; l'élément spirituel et idéal lui a été communiqué par les puissances divines; celles-ci Tout mélangé en quelque sorte avec l'élément matériel qui existait lui-même de toute éternité ^ S'il n'était pas de la dignité de Dieu de le créer directement, comment admettre qu'il s'unisse vraiment à lui? L'homme n'est pas doué d'une liberté suffisante pour modifier sa destinée ; tout dépend de la> proportion des éléments qui entrent dans la combiimison de son être. La masse humaine est entraînée vers le mal par le poids de l'élément passif ou matériel. Mais il y a au sein de l'humanité une élite glorieuse, une race vraiment sacerdotale qui s'élève vers la région des idées; c'est la race hébraïque à laquelle se joignent les nobles esprits comme Pythagore et Platon^. Moïse en est le plus illustre représentant; sur ses traces ces hommes privilégiés peuvent, par l'extase et la contemplation, s'élever jusqu'au Dieu inefl^le ou plutôt se perdre en InL Semblables à la cigale qui se nourrit de la rosée
^ < L*homme est un être mêlé de la nature mortelle et de la nature immatérielle que Dieu n*a pas créé directement, mais par sa puissance à cause du mélange qui est en lui.» De Prœmiis et Pœnis.
• Oî Ji^v YTJç, o! 5è oipavou. {De Gigant., XIII.)
du ciel, leur âme se nourrit de vérité et d'adoration *. Il faut voir par quels artifices d'interprétation Philon essaye de ramener à son système les livres sacrés de son peuple; tantôt il recourt au symbolisme des nombres, tantôt il joue sur les noms ; il traite les réalités historiques comme une argile qu'il peut pétrir à son gré; c'est une matière diflFuse qu'il marque du sceau de ses idées, à l'exemple de son Dieu. L'histoire d'Israël devient un pur mythe cosmogonique. Les institutions ne sont pas moins altérées que les faits ou les textes. C'est ainsi que le sacerdoce, cette institution maîtresse du mosaïsme, destinée à exprimer la nécessité du pardon et de l'expiation, se réduit, chez Philon, à un symbolisme cosmique. Le grand prêtre représente la création tout entière ; ses ornements pontificaux correspondent aux diverses parties du monde ^. Il est pontife et médiateur au même titre que le Verbe, en symbolisant le monde des idées et des puissances, qui est le véritable intermédiaire entre le Dieu suprême et la matière; car seul il affranchit celle-ci de son désordre originaire. Il ne s'agit plus pour le prêtre d'apaiser la Divinité offensée, mais simplement de délivrer l'homme de son ignorance en lui révélant sa relation avec Dieu et sa place dans l'ordre de l'univers. Il n'y a plus là qu'un mystère ontologique dont la connaissance suffit au salut; tout pour l'homme en revient à se rendre
1 Leg. allcg., III, 14.
' De Monarchia, lib. II.