I. Le messianisme de l'Ancien Testament
Nous ne pourrons que l'esquisser, vu le cadre restreint de nos conférences. Il est essentiellement renfermé dans les mots : Fils de David, Serviteur de Dieu, Fils de l'homme, Emmanuel, royaume de Dieu.
Fils de David. Aussitôt après la chute au paradis terrestre, Dieu promit à la mère du genre humain un descendant qui combattrait victorieusement le séducteur et qui dresserait contre ses partisans le royaume du bien : « Je mettrai une inimitié entre toi et la femme, entre ta postérité et sa postérité ; celle-ci te meurtrira à la tête et tu la meurtriras au talon » \
^ Gen. 3, 15.
DIXIEME CONFERENCE
Après le déluge, cette promesse fut transmise de Noé aux Sémites ^ et, plus tard, à Abraham, le père du peuple israélite : « Je te bénirai, dit Dieu à Abraham, et je rendrai grand ton nom.
Tu seras une bénédiction. Je bénirai ceux qui te béniront, et celui qui te maudira, je le maudirai, et toutes les familles de la terre seront bénies en toi ! »... ^
Jacob, le petit-fils d'Abraham,, légua à la tribu de Juda la promesse touchant la bénédiction et le Sauveur des nations : « Le sceptre ne s'éloignera point de Juda, ni le bâton de commandement d'entre ses pieds, jusqu'à ce que vienne celui auquel il appartient ; c'est à lui que les peuples obéiront » ^
La domination de Juda est transférée à David et à sa race *, et longtemps après que David et ses descendants sont morts et que leur puissance s'est écroulée, les prophètes proclament inlassablement que David, le Fils de David, le rejeton de la maison de David, régnera à jamais sur Israël : « Je leur susciterai un seul pasteur : — et il les fera paître — mon serviteur David ; c'est lui qui les paîtra ; et c'est lui qui sera pour les brebis un pasteur. Moi, Jahweh, je serai leur Dieu, et mon serviteur David sera prince au milieu d'elles » °.
Non seulement Israël, mais les nations des Gentils constitueront Vhéritage du fils de David,
^ Gen. 9, 25-27.
* Gen. 12, 2 s. ; 18, 18 s. ; de même 26, 4 (Isaac) ; 28, 13-15 (Jacob).
3 Gen. 49, 10.
* II Reg. 7, 11-16 ; I Par. 17, 10-14. — Cfr. Ps. 88, 30 ss.
5 Ez. 34, 23 s.; de même Ez. 37, 21-28; Jer. 23, 5.6; 30,8.9; 33, 15-26 ; Os, 3, 5 ; Am. 9, 11.
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que Dieu établira, pour l'éternité, roi sur Sion, la montagne sainte \ Car il remplacera l'Ancienne Alliance, contractée uniquement avec Israël, ainsi que la théocratie juive, par une nouvelle alliance et un nouveau royaume messianique ^
« Et il arrivera en ce jour-là : la racine de Jessé (David),, élevée comme un étendard pour les peuples, sera recherchée par les nations, et son séjour sera glorieux » ^ « Des nations nombreuses viendront et diront : Venez, et montons à la montagne de Jahweh, à la maison du Dieu de Jacob ; il nous instruira de ses voies, et nous marcherons dans ses sentiers. Car de Sion sortira la Loi et de Jérusalem la parole de Jahweh » ^, « Le pays sera rempli de la connaissance de Jahweh, comme le fond des mers par les eaux qui le couvrent » ^
Le règne du Fils de David sera le règne de la justice, de la paix, de la miséricorde et de la bénédiction, « d'une mer à l'autre, du Fleuve aux extrémités de la terre... et tous les rois se prosterneront devant lui... et toutes les familles de la terre seront bénies en lui » *.
Le titre de « Fils de David » semble exprimer la gloire resplendissante et béatifique du Messie, lequel gouvernera à la tête du royaume universel.
Mais il sera,, d'autre part, le Serviteur de Dieu, qui, revêtu des péchés de l'humanité, souffrira et mourra pour elle, et s'acquerra de la sorte la domination et la gloire messianiques. Ce côté de l'attente messianique apparaît surtout dans les
^ Ps. 2, 4 ss. ; 109. * Is. 2, 2-4 ; Mch. 4, 1-3,
* Jer. 31, 31-34 ; Mch. 4. «* Is. 11, 9.
^ Is. II, 10. « Ps. 71 ; cfr. Is. 11.
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psaumes sur l'homme de douleur * et dans les stances d'Isaïe sur le Serviteur de Dieu ^
Choisi et consacré par Jahweh, et enrichi de tous les dons de 1 Esprit divin ', le Serviteur de Dieu sera docteur, prophète, thaumaturge et Sauveur, au sens emphatique du mot.
Ainsi donc il n'est pas simplement préposé au salut d'Israël, mais il est « établi lumière des nations, pour que le salut de Dieu parvienne jusqu'aux extrémités de la terre » *. C'est à cause de nous que la douleur, la détresse et la mort le frappent : « Méprisé et abandonné des hommes, l'homme de la douleur et familier de la souffrance » ^, « il livre son dos à ceux qui le frappent et ses joues à ceux qui lui arrachent la barbe,, et il ne dérobe point son visage aux outrages et aux crachats » ^. « Il est transpercé à cause de nos péchés, broyé à cause de nos crimes ; le châtiment qui nous donne la paix a été sur lui, et c'est par ses meurtrissures que nous sommes guéris... Jahweh a fait retomber sur lui l'iniquité de nous tous. On le maltraite, et lui se soumet et n'ouvre pas la bouche, semblable à l'agneau qu'on mène à la tuerie » '.
Il meurt en d'indicibles tourments, entre deux scélérats, abandonné du ciel et banni de la terre ^ les mains et les pieds transpercés ", lui qui « n'a pas commis d'injustice et dans la bouche duquel il n'y a pas de fraude » ". Le Serviteur de Dieu, mis à mort, ressuscitera à une vie nou-
1 Ps. 21 et 68.
2 Is. 42, i-i6 ; 49, 1-9 ; 50, 4-10 ; 52, 13-53, 12 ; 61, i ss.
3 Is^ II, 2 s. ; 61, I, 7 Is. 53, 5-7,
* 157 49, 6. 8 Ps. 21 et 68.
^ Is. 53, 3. » Ps. 21, 17 ; Zach. 12, 10.
« Is. 50, 6. " Is. 53, 9.
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velle et jouira à la droite de Dieu d'une joie surabondante et des délices éternelles \
De la droite de son Père il reviendra, un jour, sur les nuées du ciel, comme Fils de î'hommej pour juger les vivants et les morts.
C'est alors qu'il prendra éternellement possession du royaume messianique conquis par sa Passion, sa mort et sa résurrection.
Tel est bien le sens de la prédiction de Daniel sur le Fils de l'homme : « Je regardais dans les visions de la nuit, et voici que sur les nuées vint comme un Fils d'homme ; il s'avança jusqu'au vieillard, et on le fit approcher devant lui. Et il lui fut donné domination, gloire et règne, et tous les peuples, nations et langues le servirent. Sa domination est une domination éternelle qui ne passera point, et son règne ne sera jamais détruit » ^
La dignité incomparable et l'activité surhumaine du Messie nous expliquent aisément qu'on l'ait proclamé Bimnamiel, c'est-à-dire, « Dieu avec nous », Dieu-Homme.
L'Ancien Testament prédit en maints endroits que Dieu rachèterait lui-même son peuple. Qu'il suffise de mentionner les passages d'Isaïe :
« Voici votre Dieu., il vient lui-même et vous sauvera... Frayez dans le désert le chemin de Jahweh, aplanissez dans la stenpe une route pour notre Dieu !... Voici votre Dieu ! Voici que le Seigneur Jahweh vient avec puissance ; son bras exerce la domination » ^
Au deuxième psaume le Sauveur est plus
^ Ps. i6, 10 s.
* Dan. 7, 13 s.
" Is. 35, 4 ; 40, 3. 9. 10.
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expressément désigné sous le titre de Pils de Dieu.
Le psalmiste royal fait dire au Messie ^ que Jahweh vient d'instituer et d'oindre : « Jahweh m'a dit : Tu es mon Fils, je t'ai engendré aujourd'hui » ^
Mais les prophéties d'Isaïe sur le divin Sauveur sont plus précises encore : « Le Seigneur luimême vous donnera un signe : Voici que la Vierge a conçu, et elle enfante un fils, et elle lui donne le nom d'Emmanuel, — « Dieu avec nous » ^ Cet Emmanuel, naissant d'une Vierge- Mère, est vraiment Dieu,, au sens propre du terme ; car, aussitôt après, l'Emmanuel est désigné comme le maître et souverain propriétaire du pays d'Israël *, donc égal à Jahweh.
Isaïe décrit ensuite l'Emmanuel plus spécialement comme divin Messie > : « Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu une grande lumière, et sur ceux qui habitaient le pays de l'ombre de la mort, la lumière a resplendi... Car un enfant nous est né, un Fils nous a été donné ; l'empire a été posé sur ses épaules, et on lui donne pour nom : Conseiller admirable. Dieu fort,, Père éternel. Prince de la paix : pour étendre l'empire et pour donner une paix sans fin au trône de David et à sa royauté, pour l'établir et l'affermir dans le droit et la justice dès maintenant et à jamais. Le zèle de Jahweh des armées fera cela » ^
La domination de Dieu sur l'univers ou le royaume de Dieu dans le monde résumait en somme toutes les espérances futures.
* Is. 8, 10.
B Is. 9, I. s. 6.
* Ps.
* Ps.
3 Is.
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L'Ancien Testament est pénétré tout entier de la pensée que Jésus formule en ces termes : « Que votre règne arrive ! » Par « Malcuth Schamaim » ou « Malcuth Jahweh », royaume de Dieu ou royaume des cieux, — ciel n'est ici qu'une métonymie pour désigner Dieu — la Sainte Ecriture et Tusage sémitique entendent précisément les droits royaux et concrets que Dieu possède sur le monde,, l'exercice de ces droits de la part de Dieu et leur ratification de la part des hommes, donc un royaume gouverné par le Ciel et qui veut demeurer entièrement soumis au Ciel — une domination du Ciel — le gouvernement royal de Dieu \
C'est justement l'œuvre que le Messie doit réaliser : faire connaître aux hommes les droits imprescriptibles du Messie. Le royaume de Dieu et le Messie sont dès lors des notions corrélatives. Toutes les qualités distinctives du Messie se rencontrent ici, comme en un foyer. Serviteur de Dieu, il rend possible la fondation du royaume ; Fils de David, il s'en constitue le chef ; Fils de l'homme, il réapparaîtra un jour pour l'établir dans la gloire. Enfin, par le fait que le Messie lui-même est « Dieu avec nous »,, son règne s'identifiera avec celui de Dieu, et le royaume du Messie deviendra, en un sens éminent, le royaume de Dieu.
Les aspirations terrestres du peuple de la révélation joueront, dans ce royaume, un rôle
^ Sur la notion du royaume de Dieu ou des cieux, selon l'Ancien Testament, voir Schûrer, Geschichte des judischen Volkes, 3- édit. II, Leipzig 1898, 539 ; Dalman, Die Worte Jesu I, Leipzig 1898, 75-79 ; F. Zorell, « Das Himmelreich, das Gottesreich », dans : Zeitschrift fur kathol. Théologie XXVII (1903) 581-583 ; Lagrange, « Le Règne de Dieu dans l'Ancien Testament », dans : Revue biblique 1908, 36-61,
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actif. L'annonce des prophètes le laisse nettement entrevoir.
Jérusalem n'est-elle point le siège et la capitale du nouveau royaume, où sera érigé le trône du Messie, où les riches présents, où l'or et Targent des peuples s'amasseront^ ?
Le plus grand de tous les prophètes n'a-t-il point prédit aux enfants d'Israël qu'ils mangeraient les richesses des nations et qu'ils se pareraient de leur magnificence ^ qu'ils suceraient le lait des nations et la mamelle des rois ", que les étrangers rebâtiraient leurs murailles et que les rois des nations seraient leurs serviteurs * ?
« Ils seront réunis captifs dans l'abîme,, et ils seront emprisonnés dans la prison ; après un grand nombre de jours ils seront visités. Et la lune rougira et le soleil pâlira, parce que Jahweh des armées régnera sur la montagne de Sion et à Jérusalem... Et Jahweh des armées préparera, pour tous les peuples, sur cette montagne, un festin de viande grasse, un festin de vins pris sur la lie et clarifiés. Et il déchirera sur cette montagne le voile qui voilait tous les peuples... Le Seigneur Jahweh essuiera les larmes sur tous les visages, il ôtera l'opprobre de son peuple de dessus toute la terre ^ »
Bien qu'il faille se garder d'interpréter ces passages trop littéralement, ils ne nous disent pas moins clairement que l'espérance prophétique était mêlée de sous-entendus terrestres et politiques, et qu'elle ne parvenait point à se défaire complètement du particularisme national juif.
* Is. 60, I 558. •* Is. 14, 2 ; 60, 10-14.
* Is. 61, 5 s. 5 Is. 24, 21-23 ; 25, 6-8.
' Is. 60, 16.
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II est d'ailleurs fort admissible qu'Israël, s'il n'avait pas rejeté le Messie, aurait véritablement hérité cette prospérité temporelle et nationale, qui de tout temps était demeurée le prix de sa fidélité envers Jahweh.
Néanmoins, comme on a pu déjà s'en rendre compte, les avantages spirituels et religieux restent au premier plan, demeurent l'essentiel.
Le Messie apportera la connaissance parfaite de Dieu \ Le peuple entier jouira de la présence de Dieu et trouvera près de lui refuse et appui dans sa détresse *.
Mais ce qui fera la grande richesse du royaume de Dieu,, ce sera l'entière rémission des péchés, promise par le Messie et acquise par son immolation.
« En ce jour-là, il y aura une source ouverte à la maison de David et aux habitants de Jérusalem, pour laver le péché et la souillure » '.
« En ces jours-là et en ce temps-là,, — oracle de Jahweh, — on cherchera l'iniquité d'Israël, et elle ne sera plus ; le péché de Juda, et on ne le trouvera plus ; car je pardonnerai au reste que j'aurai laissé » *.
« Je pardonnerai leur iniquité et je ne me souviendrai plus de leur péché »" .
« Si vos péchés sont comme l'écarlate, ils deviendront blancs comme la neige ; s'ils sont rouges comme la pourpre, ils deviendront comme la laine » ^.
« J'ai effacé tes transgressions comme un
* Is. 2, 2-4 ; II, 9 ; Mch. 4. 1-3. * Jer. 50, 20.
* Is. 4, 4 ss. ; 25, 4 ss., etc. '^ Jer. 31, 34. ' Zach. 13, I. 6 Is. 1, 18.
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nuage et tes péchés comme une nuée : reviens à moi, car je t'ai racheté » \
Et les faveurs de la Rédemption ne seront pas le privilège que des Israélites : tous les peuples en bénéficieront. Le Messie-roi, qui marche à la tète du royaume,, est appelé à devenir « la lumière et le salut des nations jusqu'aux extrémités de la terre » ^ « Il dominera d'une mer à l'autre, du Fleuve aux extrémités de la terre... Tous les rois se prosterneront devant lui ; toutes les nations le serviront... et toutes les races de la terre seront bénies en lui » ^. « Le pays sera rempli de la connaissance de Jahweh, comme le fond des mers par les eaux qui le couvrent » *.
Selon l'Ancien Testament le royaume messianique est donc essentiellement de nature spirituelle et religieuse, comme le Messie lui-même.
2. Le messianisme juif ultérieur repose principalement sur la théologie rabbiniste-pharisaïque, qui s'est développée dès le retour de l'exil, atteignit son apogée au temps du Christ, et fut ensuite consignée dans la littérature de la Synagogue et surtout du Talmud. Bien que ces écrits ne remontent qu'à l'ère chrétienne, ils ne laissent pas de former « une source inappréciable pour l'époque du Christ ; car les grandes lignes de cette tradition remontent bien au delà du Christ » \
^ Is. 44, 22.
2 Is. 42, 1-7 ; 49, 6 ; 55, 4.
^ Ps. 71, 8. II. 17.
* Is. II, 9,
5 Schiirer op. cit. I, Leipzig 1901, 112. — Item Bousset, Die Religion des Judentums itn neutestamentlichen Zeitalter, Berlin 1903, 41.
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Nous avons l'entière assurance que les écrits de la Synagogue les plus anciens et les plus considérables, à savoir, le Talmud, la Mischna et les Midraschim, reflètent exactement, quant aux points essentiels, le messianisme judaïque du temps de Jésus \
A première vue, on est surpris que la théologie rabbiniste ne se soit pas maintenue à la hauteur de l'idée prophétique du Messie, que nous venons de considérer. Elle faisait du reste assez peu de cas des écrits prophétiques.
Pour préserver la vie pratique juive de l'ambiance délétère du paganisme, la Loi, — c'est-àdire, les 613 commandements de la Thora C[ue les commentateurs avaient découverts dans le Pentateuque — donna de plus en plus dans l'exagération, aux dépens du fond prophétique et messianique de la Révélation.
Les rabbins plaçaient leur vie religieuse privée dans l'amour de la Loi, lequel passait avant la prière et le sacrifice l Ils faisaient de la lecture de la Thora le centre du service divin public et de la conscience religieuse de la communauté ^ Bien plus : pour eux les livres de la Loi renferment toute la religion. La Thora est la
^ Le Talmud sera simplement cité par traité et suivant la pagination de l'in-folio, la Mischna, par traité, chapitre et paragraphe. Parmi les Midraschim nous utilisons Mechilta, édit. Weiss, Vienne 1846 ; Sifra, édit. Malbim, Bucarest 1860 ; Sifre, édit. Friedmann, Vienne 1864 ; Pesikta de R. Kohana, édit. Buber, Lyk 1868. A côté du plus ancien Midrasch, on se servira d'autres Midraschim de rédaction plus récente, dont le contenu essentiel repose, de l'avis général, sur des traditions priniitives de la Synagogue : Tanchuma, édit. Buber, Wilna 1885, cité d'après le chiffre des Parasch et des alinéas, et plusieurs Rabbota, édit. Wûnsche, Bibliotheca rabbinica, Leipzig 1880 ss.
* Schabbat loa ; Jebamoth 105a ; Wajjikra rabba 29.
' Sifre 13b ; 40a ; Schemoth rabba c. 34.
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révélation dans laquelle Dieu a décrété tout ce qu'il peut manifester dans les siècles des siècles \
La Loi existait avant l'univers déjà ^ et Dieu circoncit Adam avant de l'avoir animé ^ Sem possédait une école où l'on enseignait la Loi *. Esaù et Jacob se querellèrent déjà dans le sein de leur mère au sujet de la Loi '.
Les Prophètes et les écrits didactiques de l'Ancien Testament vinrent fort longtemps après la Loi. Ils jouent d'ailleurs, dans la Sainte Ecriture, un rôle purement accessoire et ne s'y trouvent que par hasard ^ Les livres de la Loi subsisteront éternellement, tandis que le reste de la Révélation cessera d'être en vigueur ^.
Dieu lui-même est strictement soumis à la Loi. La Loi seule absorbe sa pensée et son divin vouloir. Il existe au ciel comme ici-bas un sanhédrin et toute une hiérarchie organisée de rabbins : Jahweh en est le chef ; il enquête et dispute avec eux sur les paragraphes de la Loi ^ « Tous les jours il consacre trois heures à l'étude de la Loi » ^
Sa conduite et son activité tombent également sous les prescriptions de la Loi ". Il observe le sabbat ; malgré la besogne urgente qui le pres-
' Debarim rabba c. 8 cfr. Dt. 30, 12 ; Taanith 9a.
2 Sebachim ii6a ; Schabbath 88b ; Pirke aboth VI, 10 ; Mechilta 64b ; Bereschith rabba c. i.
^ Tanchuma Parascha Noach 5.
* Maccoth 23b,
^ Bereschith rabba 63.
8 Nedarim 226 ; Koheleth rabba cfr. i, 13.
"^ Schemoth rabba c. 33 ; jer. Megilla I, 7.
8 Baba mezia 85 b. 86 a ; Bereschith rabba c. 49.
^ Targ. Jerusch. cfr. 5 Mos. 32, 4.
^° Schemoth rabba c, 30.
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se ^ il se rend à la synagogue ^ il revêt le tallith' (une sorte de chape pour la prière), il met les phylactères, ceux du bras et ceux de la tête \
En un mot. Dieu s'adonne entièrement à la Loi de Moïse, c'est-à-dire, à la Loi mosaïque que les mille ergoteries et subtilités des pharisiens ont travestie.
Ces regrettables exagérations ébranlèrent fou-te la doctrine prophétique du salut. Si l'on admet que la Loi mosaïque, telle que la propose l'exégèse cabalistique des rabbins, est bien la loi suprême, éternellement durable, si, dis-je,, cette Loi mosaïque est tout, le mosaïsme ne peut plus dès lors être un moyen de réaliser la rédemption messianique, il ne peut plus être une institution caduque et éphémère, il est lui-même le salut et la perfection.
De fait, la théologie des rabbins le prenait pour cela. D'après elle, Jahweh, en manifestant la Loi sur le mont Sinaï, aurait offert au peuple élu son amour, afin de réparer la chute d'Adam ^, et Israël aurait acquiescé à la demande de l'époux céleste, en acceptant la Loi °.
C'est ainsi que le judaïsme fut racheté sur le mont Sinai\ Cette rédemption devait être la fin des voies de Dieu, et l'alliance nuptiale contractée entre le Seigneur et son peuple subsisterait à jamais ^ Bien qu'Israël, en adorant le veau
1 Bereschith rabba c. 7.
* Berachoth 7a.
' Rosch haschschana 17b.
* Berachoth 6a, 7a.
■* Bammidbar rabba c. S et 13.
* Schir rabba cfr. i, 2 ; Schabbath 88a ; Pesikta 124b.
"^ Schir rabba cfr. i, 2 ; 4, 7 ; Bammidbar rabba c. 16 ; Schemoth rabba c. 32.
^ Debarim rabba c. 13 ; Bammidbar rabba c. 2.
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d'or, ait frustré les décrets de Dieu S il n'en demeure pas moins vrai que toute révélation touchant le salut ne saurait dépasser ce qui fut manifesté sur le mont Sinaï.
Voici donc le but de l'économie progressive du salut : racheter par l'accomplissement de la Loi ce que l'on avait perdu par l'histoire du veau d'or, — ainsi s'exprime l'exégèse talmudique ".
Il ne peut donc être question de justification intérieure, de rédemption expiatrice. Péché, réparation, salut et justification, au sens de la Sainte Ecriture, sont dans la théologie des rabbins des termes inconnus. Le grand moyen de rachat et la grande œuvre rédemptrice, c'est la force innée de la Loi, — et rien qu'elle.
Il n'appartient pas au Messie, évidemment, d'accomplir l'œuvre de la Rédemption. Si la justice et la justification ne sont rien plus que des notions de droit, si l'on n'y voit que la justice légale de la nation et de la personne,, il faut alors que nation et personne se justifient ellesmêmes par un équilibre mathématiquement exact entre le passif et l'actif, entre les prescriptions de la Loi et leur accomplissement.
Les ordonnances et leur observation sont tous les jours enregistrées ^ encaissées et mises en balance. Celui-là est parfaitement juste, dont les œuvres légales correspondent numériquement à la somme des prescriptions ^ ; celui-là est relativement juste, dont le bilan de la journée et de
1 Pesikta 124b ; Schabbath 88a ; Schir rabba cfr. i, 3.
2 Bammidbar rabba c. 17.
3 Wajjikra rabba c. 26 ; Tanchuma, Wajjelech 2 ; Aboda sara 2a.
• Schabbath 32a.
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la vie comporte au moins une majorité absolue d'œuvres légales \
Le Messie n'apparaîtra que lorsque le bilan de chaque individu et de la nation tout entière correspondra au budget de la Loi, en d'autres termes, dès qu'Israël sera justifié et sanctifié ^.
Il est vrai qu'une période d'anarchie complète précédera son avènement ; cet âge aura l'apparence d'un chien galeux l Mais EHe paraîtra pour remettre la Loi en honneur et pour justifier et sanctifier de la sorte Israël, avant l'avènement du Messie ^ Alors seulement le Messie commencera son œuvre, en fondant ou plutôt en restaurant le royaume de Dieu, en lui restituant sa forme, que lui avait prêtée l'imagination des rabbins, la forme d'une théocratie mondaine, comme aux jours du Sinaï.
Suivant la doctrine des rabbins, le ciel même serait, avec la Loi, descendu sur le mont Sinaï ^ Depuis ce temps-là, la politique et la religion s'épousèrent. C'eût été renier la suprématie religieuse de Dieu, renier la religion elle-même, que de se soumettre à un chef d'Etat autre que Jahweh.
Depuis que Dieu avait établi sa demeure au milieu de son peuple, il fut le seul roi du peuple, et sa domination n'assurait pas seulement à Israël la prépondérance sur les nations, l'escabeau de ses pieds ; elle renouvelait d'une manière générale l'état paradisiaque.
1 Kidduschin 40b ; Pesikta 176a.
2 Sanhédrin 97b ; Schabbath ii8a ; Schemoth rabba c. 25 ; Wajjikra rabba c. 3.
' Sota IX, 15 ; Sanhédrin 97a ; Schir rabba cfr. 2, 13. * Pirke de Rabbi Elieser c. 43 ; cfr. Mat. 17, 10 ss. ; Me 9, 10 ss. ; Le I, 16 s.
^ Mechilta 73b ; Pesikta i6b ; Schemoth rabba c. 23.
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La proximité divine en bannissait les suites de la faute originelle et rétablissait dans ce paradis terrestre les conditions béatifiques du jardin de TKden, jusqu'au jour où la cité terrestre s'effacerait devant la cité céleste et le temps devant l'éternité.
C'est ainsi que le nomisme se représentait le premier royaume du salut au mont Sinaï ; et c'est exactement ce qu'il attendait de la restauration qu'opérerait le Messie.
Le premier jour où la nation entière observera la Loi,, le Messie paraîtra ^ : il expulsera les Romains du pays, il obligera les Gentils à respecter la Thora, puis il fondera le royaume de Dieu ".
On considérera ce dernier comme la continuation du règne de David et de Salomon ^ Mais il le surpassera de beaucoup en gloire, en puissance et en prospérité.
Jérusalem, capitale du royaume, sera par surcroît la métropole de tous les pays du monde *. Sa grandeur et son éclat seront sans mesure ^ Au centre de la ville. Dieu superposera le Carmel, le Thabor et le Sinaï, puis, au sommet, il édifiera le temple,, de manière à le rendre visible au monde entier ^ De là le Messie brandira son sceptre. A ses pieds s'étaleront les ruines de l'empire romain, de ce fameux empire que seul le péché d'Israël avait suscité.
Les nations païennes non romaines, comme tributaires, payeront la dîme au royaume des
1 Pesikta 163b ; Schemoth rabba c. 25.
2 Mechilta spb ; Pesikta 51a ; Debarim rabba c. i. ' Pesachim 54a.
* Schir rabba cfr. i, 5.
" Baba bathra 75a b ; Sifre 65 a ; Pesikta 143a b.
« Pesikta 144b.
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cieux \ Les peuples étrangers à la Palestine n'auront d'autre fin que de servir les Juifs de Palestine. Toutefois ils ne participeront en aucune manière au salut messianique. Le Messie ne remplira son rôle de roi béatifique qu'à l'égard des enfants d'Abraham et seulement dans la terre promise.
Là même il leur dispensera largement les richesses du royaume et de l'ère messianiques. On y retrouvera tout le raffinement sensuel rêvé du royaume israélite de la Thora : absence de toute douleur et de toute infirmité ; les corps des enfants d'Israël y jouiront d'une beauté resplendissante et d'une merveilleuse vigueur ; le sol et les arbres y déploieront une prodigieuse fertilité ^ Les femmes enfanteront chaque jour ^. Les hommes seront deux fois plus grands qu'Adam, qui pourtant mesurait cent aunes. Les nains eux-mêmes atteindront jusqu'au pinacle du temple *.
Nulle grappe de raisins ne fournira moins de trois barils de vin ^ La hauteur de l'orge égalera celle du palmier, et les épis répandront la farine à souhait, sans qu'il faille d'abord moissonner^. Il n'y manque que du pigeon rôti, pour combler la mesure des bénédictions messianiques ! Une véritable vie de fainéant, dans un pays de cocagne !
Il serait faux néanmoins de prétendre que le messianisme des rabbins n'ait eu que des visées terrestres et politiques. Ce serait gravement le
* Tanchuma, Schophetim 19 ; Schemoth rabba c. 35.
* Bereschith rabba c. 12 et 26; Schabbath 30b; Pesachim 68 a. ' Schabbath 30b.
* Baba bathra 75a.
■5 Kethuboth m b.
« Kethuboth iiib.
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méconnaître. Il avait, au contraire, un côté profondément religieux.
Le judaïsme rabbinique n'ignora jamais l'importance de son rôle dans l'économie du salut. Aux yeux de la Synagogue, la valeur intrinsèque de la nature du royaume et de l'ère messianiques consistaient précisément dans la domination universelle de la Thora,, identique, selon l'exégèse des rabbins, à l'universelle domination de Dieu. A cet égard, le messianisme pharisien est profondément, voire universellement religieux.
Et ce n'est point seulement dans leur doctrine, mais encore dans leur vie pratique que les Juifs déployèrent un zèle inouï, pour hâter le royaume de Dieu.
Il demeure incontestable, que, grâce à la direction spirituelle des pharisiens, ils ont été plus empressés que jamais à servir le royaume des cieux, soit en observant minutieusement la Loi même de la Thora, soit surtout en adoptant les ordonnances supplémentaires des rabbins.
Le Talmud, aussi bien que l'Evangile \ considère l'accomplissement de la Loi selon les rabbins comme un « joug » ou comme un « fardeau ». L'observation d'un seul commandement est déjà fort onéreuse ". Les moindres détails de la vie ordinaire sont entourés de paragraphes ^ L'utilisation de tout objet est soumise à des règles précises ; toute besogne, par exen^ple le labourage, les semailles, doit être conforme aux prescriptions casuistiques soigneusement codifiées *.
* Mat. 23, 4 ; cfr. Gai. 5, i. ^ Sifra cfr. Levi 8, 25. 2 Mechilta iioa. * Bammidbar rabba c. 17.
LE MESSIANISME AVANT JESUS
C'est encore pour répandre cette Loi assujettissante et pour hâter Tavènement du royaume de Dieu que les pharisiens déployaient une activité missionnaire intense et « qu'ils couraient la terre et les mers pour faire un prosélyte » '.
Mais il y avait en tout cela mie monstrueuse erreur ' ce messianisme pratique et théorique visait im royaume des deux à tendance nettement nationaliste et terrestre. Tout ce que le judaïsme pharisien attendait, en dehors de la puissance nationale théocratique, restait purement accessoire. Le Talmud l'assure souvent en termes exprès : « Il n'existe point d'autre différence entre le monde actuel et les jours du Messie, que la servitude sous le joug des royaumes [des nations] ^ »
Que 1 on se garde surtout d'avancer que le caractère national et terrestre ait fort bien pu s'être infiltré dans la théologie juive durant la période chrétienne. Les « Psaumes de Salomon » eux-mêmes, composés un demi-siècle avant le Christ,, et reproduisant la conception la plus idéale de l'idée pharisaïque du royaume de Dieu et du Messie, ne s élèvent point au-dessus du niveau décrit plus haut.
Selon leur exposé enthousiaste, le Messie sera un prince équitable, un loi formé par Dieu luimême et rempli de l'Esprit-Saint, un roi qui gouverne un peuple saint et juste,, c'est-à-dire, fidèle observateur de la Loi ^ Il rassemblera même sous son sceptre « les nations, afin qu'elles le servent, et il magnifiera de la sorte Jahweh sur toute la surface de la terre » *.
1 Mat. 23, 15. ^ Ps. Salom. XVII, 24-46.
2 Schabbath 63a ; Pesachim 68a. * Ps. Sal. XVII et XVllI.
DIXIEME CONFERENCE
Son caractère essentiellement messianique, c'est bien la royauté davidique, la puissance temporelle, en laquelle il écrasera les ennemis d'Israël,, délivrera Jérusalem du contact impur des nations et assurera le bonheur du peuple élu \ Il n'y aura pas un seul sujet, dans le royaume messianique, qui ne soit de race juive. Les étrangers seront simplement autorisés à offrir des présents aux enfants d'Israël, puis à envier leur gloire ^.
Le Messie est exclusivement un souverain politique et le royaume messianique, un « royaume des cieux » sécularisé et nationalisé ^.
Ainsi pensaient les auteurs juifs d'apocalypses, que les rabbins pharisiens considéraient comme des sectaires en marge du parti ^.
Les écrits apocalyptiques ne s'écartaient du messianisme officiel qu'au sujet de divergences concernant le mode, le lieu et le temps de l'avènement du royaume des cieux.
Les pharisiens étaient convaincus que le royaume des cieux adviendrait en ce monde avant la fin des temps. Les anciennes apocalypses maintenaient elles aussi, totalement ou partiellement, leurs croyances en un royaume temporel
1 Ps. Sal. XVII, 23-27.
2 Ps. Sal. XI, XVII, XVIII.
3 Ps. Sal. XVII, 30-34.
* Le genre apocalyptique fut en vogue de l'an 160 avant le Christ à l'an 120 de l'ère chrétienne. Ses produits littéraires les plus considérables, pour autant qu'ils intéressent le messianisme, sont : Le livre d'Enoch, dont l'original remonte au temps des Macchabées, et dont les passages les plus importants, les discours imagés, datent de quelques dizaines d'années avant le Christ ; le Livre des Jubilés, ou la « petite Genèse », de l'époque de Jean Hyrkanus ; l' Ascension de Moïse, rédigée environ six ans après le Christ ; les Apocalypses d'Esdras et de Baruch, achevées seulement après la destruction de Jérusalem. Sur ces écrits et leur messianisme, cfr. Felder, Jésus Christus I. 3. édit. 166-170.
LE MESSIANISME AVANT JESUS
de Dieu, ainsi qu'au Messie-roi de la Synagogue. Mais quand, avec la disparition des Macchabées et les débuts de l'âge hérodien, l'espoir en l'avènement messianique de David s'évanouit de plus en plus, bien des zélés renoncèrent définitivement à la pensée de le voir s'établir en ce monde corrompu.
Ils s'appuyèrent désormais exclusivement sur la prophétie de Daniel touchant le Fils de l'homme : celui-ci apparaîtrait à la fin des temps, environné de gloire transcendante^ pour conduire les destinées d'un royaume de Dieu ultérieur. Il faut d'abord que le cours des choses terrestres soit anéanti, prétendent les apocalypses, avant que paraisse l'âge transcendant et messianique du royaume de Dieu. Toutefois cet élément eschatologique est l'unique divergence qu' on puisse constater entre le messianisme apocalyptique et le messianisme pharisaïque.
De part et d'autre, la doctrine du Messie demeure essentiellement celle d'une grande puissance juive, fondée 'sur la Thora et victorieusement conduite par le Messie.
Les Juifs de la Dispersion gréco-romaine professaient en cela les mêmes idées que leurs compatriotes de Palestine.
D'après Philon d'Alexandrie (né l'an 20 avant le Christ) le Messie ne jouera qu'un rôle purement militaire : guerre aux ennemis de la Loi mosaïque et rabbinique, mais encore aux ennemis du peuple de la Loi ; victoire de ce dernier et domination perpétuelle dans les honneurs, l'opulence et une saine vigueur \
1 Philo, De praemiis XIV-XX ; De execrationibus VIII. IX. XIX. cf r. Bréhier, Les idées philosophiques et religieuses de
DIXIEME CONFERENCE
Flavius Josèphe (né en 37-38 après le Christ) ne croit pareillement qu'en un roi-messie ; il va même, pour flatter l'empereur Vespasien, jusqu'à le saluer comme le Messie désiré \
D'ailleurs il n'est besoin que d'ouvrir les Evangiles, pour se rendre compte que le messianisme national politique était parmi les Juifs contemporains de Jésus une idée acquise.
Notre-Seigneur s'y heurte, tant chez les pharisiens et les scribes que chez le bas peuple. Ses propres disciples peuvent à peine s'en déprendre.
Les Evangiles laissent entrevoir, il est vrai, qu'il existait de pieuses gens dont l'idéal messianique se nourrissait des Prophètes de l'Ancienne Alliance. Qu'il suffise de mentionner Marie et Joseph,. Zacharie et Elisabeth, le vieillard Siméon et Jean-Baptiste.
Ces exceptions n'infirment cependant aucunement le fait dûment établi, à savoir que les idées messianiques officielles du judaïsme idtérieur étaient foncièrement différentes de celles de V Ancien Testament. Le royaume, l'œuvre et la personne du Messie constituaient de part et d'autre un antagonisme profond.
Au royaume universel, spirituel et religieux du Messie ou de Dieu que préconisait la Sainte Ecriture, les pharisiens opposaient la grande puissance nationale, limitée et toute matérialiste du Messie-Roi. Elle reposait, il est vrai, sur la loi fondamentale de la Thora et revêtait un caractère théocratique ; mais au fond elle était traversée par un courant d'idées purement terrestre
Philon d' Alexandrie , Paris 1908 ; Lagrange, Le Messianisme chez les Juifs, Paris 1909, 28-37.
1 Flavius Josephus, Bellum judaicum VI, 5, 4,
LE MESSIANISME AVANT JESUS
et politique. Le long exposé que nous en avons fait le démontre suffisamment.
L'œuvre du Messie correspondait parfaitement à cette conception du royaume de Dieu. Dès qu'Israël atteindra la perfection de la Loi, le Messie des rabbins secouera automatiquement la domination étrangère, il établira la puissance de la Thora, il assurera dans ce royaume des cieux une fidélité toujours plus grande à la Loi. Il observera, tout comme les pharisiens et même plus qu'eux, la Loi avec toutes ses prescriptions additionnelles,, toutes ses subtilités, y compris la haie de clôture qui les protège \ Il sera, « tel un moulin rempli de farine, chargé d'observations rabbiniques » ^ et, en scribe parfait, il enseignera la Loi au peuple entier ^
Voilà tout ! Point de renaissance intérieure pour les saints de la Loi, point de religion allant au delà du nomisme, surtout point de rachat intermédiaire ! Le Messie juif délivre du paganisme, non du péché !
« L'œuvre du Messie, la délivrance d'Israël de la tutelle étrangère, l'établissement de l'universelle domination, la restauration d'Israël comme peuple de Dieu, s'accomplit conformément à l'ancienne théologie juive de la Palestine, sans être interrompue par la Passion et par la mort réparatrice du Messie. Sa force ne repose point, ainsi que le veut le prophète, sur son immolation réparatrice, mais sur la justice personnelle, qui le rend digne de réaliser l'œuvre messianique ^. »
* Targ. Jonath. sur Is, 9, 3.
^ Sanhédrin 93b.
' Targ. Jonath. sur Is. 53, 5. 10-12 ; Schir rabba sur 2, 13.
* Ferdinand Weber, Jûdische Théologie auf Grund des Tal-
DIXIEME CONFERENCE
Le « serviteur de Dieu » de rAncien Testament n'entrait plus dans le cadre du messianisme pharisien. Il est rare qu'un rabbin ose appliquer au Messie les passages des psaumes, d'Isaïe et du Livre de la Sagesse (2,12-20), touchant la Passion du « Juste ». Le Targum de Jonathan, datant de la seconde moitié du P"" siècle après le Christ, commente les textes d'Isaïe sur les souffrances du Serviteur de Dieu, mais les atténue et les délaie, au point qu'ils n'ont l'air de vouloir dire autre chose sinon « que le Messie s'exposerait au danger de mort en luttant contre des apostats S » La mort expiatrice du Sauveur constituait aux yeux des Juifs le plus énorme scandale qu'on pût s'imaginer ^
D'où il ressort que la personne du Messie est purement humaine par son origine et par sa nature ^ Le nom du Messie, il est vrai, est antérieur au temps ; mais uniquement en ce sens « que Dieu a voulu, de toute éternité, créer le Messie et l'envoyer sur la terre, de même que les Pères désignés comme préexistants avec lui, et le peuple d'Israël et le sanctuaire n'existaient pas en réalité, mais simplement dans les décrets éternels de Dieu *. »
La théologie palestinienne admet en plus de cette préexistence idéale, une préexistence réelle de l'âme du Messie. Elle a puisé cette croyance
mud und verwandter Schriften. 2. édit. Leipzig 1897, 362. — cfr. Dalman, Der Leidende und sterbende Messias der Synagoge im ersten tiachchristlichen Jahrtausend, Berlin 1888 ; Lagrange, Le Messianisme chez les Juifs, Paris 1909, 236-251. 259 ss.
1 Jos. Felten, N eutestamentliche Zeitgeschichte II, Ratisbonne 1925, 193.
* I Cor. I, 23.
' Targ. Jonath. sur Is. 11, i ; Schir rabba sur 4, 8.
* Weber, op. cit. 355.
LE MESSIANISME AVANT JESUS
dans l'anthropologie rabbinique, qui se représentait toutes les âmes humaines créées avant le monde et conservées dans un entrepôt du septième ciel, en attendant qu'elles fussent unies au corps \ Aussi bien, le Messie s'avère être préexistant et transcendant au même sens que le commun des mortels.
Les rabbins ne savent que faire du « Kils de l'homme » de Daniel, moins encore de l'Emmanuel messianique. Le Messie naîtra homme, engendré par l'homme ^.
Jésus s'efforcera vainement de faire saisir aux scribes la portée du psaume 109, à savoir que le Messie ne pouvait pas être un simple descendant terrestre de David ^ Le juif Tryphon l'affirme avec assurance chez saint Justin :
« Nous attendons tous le Messie-homme, né d'entre les hommes et recevant d'Elie l'onction sainte dès qu'il aura paru ^ »
Ce n'est que par son zèle pour la Loi qu'il dépasse le commun des hommes,, qu'il ressemble à Abraham, à Moïse, à Job, à Hiskia, à Hillel °. Et c'est par là seulement qu'il a mérité de jouer son rôle de souverain.
Voilà tout ce qu'il reste des prophéties de l'Ancien Testament : un « Fils de David » purement terrestre et politique, le roi des Juifs qui devait conduire à la victoire la puissance nationale de la Thora.
•■ Aboda sara 5 a.
* Bereschith rabba c. 12 ; Bammidbar rabba c. 13 ; Pesikta 49a.
' Mat. 22, 42 s. ; Me 12, 35 s. ; Lx: 20, 41 s.
* S. Justinus, Dialogus cum Tryphone c. 49.
" Bammidbar rabba c. 14 ; Bereschith rabba c. 85.
DIXIEME CONFERENCE
Les vues messianiques du judaïsme postérieur ont quelque chose de profondément tragique.
Israël dut sacrifier tout le reste, partiellement du moins. Il perdit sa liberté et son autonomie. Dès l'an 63 avant le Christ, les Romains occupaient Jérusalem. Trente-trois années plus tard, Hérode, un Iduméen, monta sur le trône de David. Le sanctuaire national était livré aux autorités païennes. Lès empereurs païens percevaient la dîme et les impôts. Les fils de Dieu étaient enrôlés de force dans la légion romaine, on les obligeait à mille souillures, on les contraignait à des abominations illégales.
Les conditions religieuses internes n'étaient guère plus favorables. La nomocratie rabbinique, avec ses observances innombrables et presque intolérables, évinça la révélation divine de l'Ancien Testament.
Seule l'espérance messianique subsista. Tous les Juifs attendaient avec une inébranlable confiance le Messie, auquel leurs pères avaient cru, et dont les prophètes avaient tracé un portrait aux contours toujours plus précis.
Le rabbinisme en avait même puissamment accru l'impatient désir. Mais ce fut son malheur qu'il détourna les espérances d'Israël vers un Messie fantôme, qu'il abusa l'attente messianique, qu'il interpréta arbitrairement, et non point selon les plans prophétiques de Dieu, la personne, l'œuvre et le royaume du Messie, qu'il s'égara lui-même et dérouta les esprits.
ONZIEME CONFERENCE
Le témoignage messianique de Jésus
Toutes les prédictions messianiques expirèrent sous le règne d'Auguste. La plénitude des temps était arrivée. Le Nouveau Testament,, aussi bien que la littérature rabbinique de la Synagogue, révèlent nettement l'impétueuse attente messianique des Israélites, contemporains de Jésus.
L'histoire de la guerre judaïque et de la destruction de Jérusalem rapporte qu'on se lançait à la poursuite de tous les prétendus messies imaginaires, tellement le peuple était convaincu que l'objet de ses brûlants désirs devait être tout proche de paraître. Cependant, malgré ces aspirations communes, le messie-roi sécularisé des Juifs ne parut point.
Mais le ciel s'ouvrit et il opéra le miracle de la naissance virginale qu'avait prédit Isaïe. L'ange Gabriel fit l'annonce à Marie : « Voici que vous concevrez en votre sein et vous enfanterez un fils, et vous lui donnerez le nom de Jésus. Il sera grand, on l'appellera le Fils du Très-Haut ; le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David, son père ; il régnera éternelle-
ONZIEME CONFERENCE
ment sur la maison de Jacob, et son règne n'aura point de fin... L'Esprit-Saint viendra sur vous, et la vertu du Très-Haut vous couvrira de son ombre. C'est pourquoi l'être saint qui naîtra de vous sera appelé Fils de Dieu » \
Et l'ange dit à Joseph : « Joseph, fils de David, ne crains point de prendre avec toi Marie ton épouse, car ce qui est formé en elle est l'ouvrage du Saint-Esprit. Et elle enfantera un fils, et tu lui donneras le nom de Jésus ; car il sauvera son peuple de ses péchés » ^. L'évangéliste ajoute : « Or, tout cela arriva afin que fût accompli ce qu'avait dit le Seigneur par le Prophète : « Voici que la Vierge concevra et enfantera un fils ; et on le nommera Emmanuel, c'està-dire. Dieu avec nous » ^
C'est ainsi que se réalise la doctrine messianique de l'Ancien Testament : le Fils de Dieu préexistant descend du ciel sur la terre, devient notre Emmanuel, rachète en serviteur de Dieu l'humanité pécheresse, fonde et gouverne à jamais le royaume de Dieu annoncé par David.
Ces enseignements messianiques mettent en lumière tout l'Evangile de l'enfance de Jésus \
Mais voici que l'idée messianique mondanisée, qui hantait la plupart des esprits, ombre déjà l'auguste portrait.
Lorsque Jésus fut né à Bethléem, des Mages vinrent de l'Orient à Jérusalem et s'informèrent : « Où est le roi des Juifs, qui vient de naître ? Car nous avons vu son étoile en Orient et nous sommes venus l'adorer ». A cette nouvelle le roi Hérode fut troublé et tout Jérusalem
1 Le. I, 31-35. ^ Mat. I, 22 s.
* Mat. I, 20 s, * Mat. i et 2 ; Lx: i et 2.
LE TEMOIGNAGE MESSIANIQUE DE JESUS
avec lui. Il assembla les Princes des prêtres et les scribes du peuple et s'enquit auprès d'eux où devait naître le Christ.
Quand ils lui répondirent que, selon le prophète Michée, le Messie devait naître à Bethléem en Judée, « il entra dans une grande colère et envoya tuer tous les enfants qui étaient dans Bethléem et les environs, depuis l'âge de deux ans et au-dessous » \ Il croyait ainsi éliminer un prétendu rival.
Cet épisode prouve avec évidence que chaque annonce messianique prenait,, aux yeux des Juifs et des Romains établis dans le pays, une signification purement politique et nationale, et devait donc nécessairement provoquer une catastrophe.
C'est le point de vue qu'il nous faut adopter ici, car c'est le seul qui explique dûment le iémoignage messianique de Jésus dans ses débuts, dans son évolution et son achèvement.
I. Les débuts du témoignage messianique de Jésus. Hormis l'unique épisode de l'enfant Jésus au temple, il se couvre de silence jusqu'au jour où, selon la prophétie, « la voix de celui qui crie dans le désert » ^ l'annonça solennellement.
L'entrée en scène de Jean, le précurseur, sa prédication et son activité signifiaient si nettement la venue toute proche du Messie ^ que la foule crut le voir dans la personne même de Jean-Baptiste, et que le sanhédrin lui envoya une ambassade officielle, avec mission d'enquêter sur le véritable état de choses \
* Mat. 2, 1-23. 3 Mat. 3, 1-12 ; Me i, 1-8 ; Le 3, 1-18.
* Is. 40, 3. * Joa. I, 19 ss.
ONZIEME CONFERENCE
« Je ne suis point le Christ, le Messie »,. déclare-t-il expressément ; « mais au milieu de vous il y a quelqu'un que vous ne connaissez pas, c'est celui qui vient après moi ; je ne suis pas digne de délier la courroie de sa chaussure » * — c'est lui le Messie désiré.
Bientôt après Jésus demande le baptême. Jean reconnaît en lui l'envoyé du Seigneur ^. Le ciel s'entr'ouvre. L'esprit de Dieu descend sur Jésus sous la forme d'une colombe, et l'on entend distinctement la voix du Père résonner dans le ciel : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui j'ai mis mes complaisances » '.
Sans nul doute Jésus lui-même considère cet événement comme l'onction spirituelle du Messie et sa reconnaissance par le Père céleste ^ Nous aurons plus tard à démontrer que l'expression « Fils de Dieu », appliquée à Jésus ou, sur les lèvres de Jésus lui-même, désigne toujours, sinon sa divinité, du moins sa messianité.
Elle garde ce sens dans l'histoire de la tentation qui suit immédiatement le baptême. Le tentateur a des soupçons. Il redoute que Jésus ne soit le Messie, le Fils de Dieu. Mais il veut au préalable s'en assurer : « Si vous êtes le Fils de Dieu (c'est-à-dire, au moins le Messie), prouvez-le par vos œuvres. On a prédit du Sauveur qu'il serait un thaumaturge : opérez donc ses miracles ! Le Messie a été annoncé comme destructeur de l'empire universel de Satan et comme
* Joa. I, 21. 26 s.
2 Mat. 3, 13-15 ; Joa. i, 29 ss.
3 Mat. 3, 16 s. ; Me i, 10 s. ; Le 3, 22.
* Le 4, 18 efr. Is. 61, i s. ; Mat. 12, 18 s. cfr. Is. 42, 1-4 ; Actes 10, 38.
LE TEMOIGNAGE MESSIANIQUE DE JESUS
fondateur du royaume universel de Dieu : recevez donc de mes mains les royaumes du monde!»
Tel est,, en somme, le langage du tentateur.
Jésus indigné démasque le mirage fallacieux de Satan. Mais il accepte tacitement le titre messianique de « Fils de Dieu » ^.
La messianité de Jésus constitue dès lors le centre des premiers épisodes de sa vie publique. Jean-Baptiste annonce et reconnaît Jésus comme Messie. Le ciel, visiblement, le sacre Messie. Les esprits le redoutent et confessent qu'il est bien le Messie. Jésus lui-même, conscient de sa mission et de sa dignité messianiques, accueille ces témoignages avec calme.
Ce sont les premières lueurs de sa manifestation messianique. Au début, « Jésus observa sur le mystère de sa personne, sur cet objet suprême de sa foi, une chaste réserve parfaitement compréhensible ^. » Eu égard à la tournure d'esprit ainsi qu'aux préjugés de son entourage, il devait renoncer, pour l'instant, au nom de Messie.
Le nom de « Messie », de « Christ » n'était du reste point nécessairement lié à l'économie du salut prédite dans l'Ancien Testament. De tout temps les rois et les prêtres ont porté ce nom, que leur conférait l'onction sainte. Et parce que le Sauveur promis serait prêtre et roi en un sens éminent,, ce titre lui revenait d'une manière exceptionnelle.
L'Ancien Testament ne le mentionne cependant que trois fois ^ Ce n'est que fort peu de
1 Mat. 4, i-ii ; Me i, 12 s. ; Le 4, 1-13.
* Heinrich Weinel, Jésus im iç. Jahrhundert, Tubingue 1907,
' I Reg. 2, 10 ; Ps. 2, 2 ; Dan. 9, 25 s.
ONZIEME CONFERENCE
temps avant l'ère chrétienne ^ que le nom de Messie devint, à côté d'autres qualifications (« Fils de David », « Roi d'Israël »), le titre officiel du Rédempteur promis.
Ce fut alors, hélas ! que l'on commença d'attacher au nom de Messie une idée en vogue qui allait compromettre la cause messianique ellemême.
Selon la croyance vulgaire, le Messie était, nous le savons, tout d'abord un libérateur politique. En qualité de Fils cie David il lui suffirait de paraître pour secouer le joug romain, pour relever le trône juif et pour assurer en Israël le triomphe du peuple de la Loi.
A la faveur de cette atmosphère, il n'était besoin que d'un souffle léger pour allumer la flamme de l'enthousiasme national. Au premier bruit public de l'apparition du Messie,, c'est-à-dire, du héros national, c'eût été une explosion délirante d'enthousiasme politique et le signal de la « révolution » messianique.
On aurait sommé Jésus de prendre la direction du mouvement dès qu'il se fût attribué le nom de Messie. L'inévitable conflit avec les autorités eût brusquement anéanti sa carrière à peine ébauchée, et frustré son œuvre entière. Jésus eût alors déjà subi la condamnation que, finalement, il ne put éviter, victime à la fois du sanhédrin juif et du tribunal romain. Le premier l'eût accusé de s'être impudemment arrogé le rôle de Messie-Roi ; le second eût prétexté qu'il avait voulu jouer au Messie-Roi. Pour échapper à cette crise prématurée il empêcha la
1 Ps. Salom. XVII, 36 ; XVIII, 6, 8 ; Apocal. de Baruch. 39, 7 ; AO, I ; 72, 2.
LE TEMOIGNAGE MESSIANIQUE DE JESUS
divulgation de sa messianité et il évita lui-même de porter le nom de Messie,
Mais les premiers disciples, fortement impressionnés par sa parole et sa personnalité, soupçonnent en lui le Messie et lui en appliquent le titre. « Nous avons trouvé le Messie ! » s'exclame André devant Simon son frère, dès sa première rencontre avec Jésus ^. « Nous avons trouvé celui dont Moïse a écrit dans la Loi, ainsi que les Prophètes », annonce Philippe à Nathanaël ^ A peine s'est-il entretenu avec Jésus,, que Nathanaël confesse à son tour : « Maître, vous êtes le Fils de Dieu, vous êtes le roi d'Israël » ^
Les démons eux-mêmes doivent proclamer sa messianité par la bouche des démoniaques. Car « ils le reconnaissaient » " ; « ils savaient qu'il était le Messie » °, « le Saint de Dieu », « l'Oint du Seigneur », « le Fils de Dieu », « le Fils du Très-Haut », « venu pour les perdre » \
Jésus accueille avec joie le témoignage des premiers disciples \ Les disciples, il est vrai, caressaient l'espoir que leur Maître, un jour, se révélerait le Messie. Mais il substitue aux titres de « Messie », « Prophète », « Roi d'Israël » — titres tous équivalents dans la pensée des Juifs — celui de « Fils de l'homme » ^ Il ne conteste point les déclarations des démoniaques ! Mais il leur interdit sévèrement de proclamer sa messianité.
La critique moderne crie au scandale. Cette défense de Jésus l'exaspère. Wellhausen et Wre-
1 Joa. I, 41. 6 Me I, 24 ; 3, 12 ; 5, 7 ; Le 4, 34. ^ Joa. I, 45. 41 ; 8, 28 ; Mat. 8, 29.
' Joa. I, 49. 7 Joa. 1, 50.
* Me I, 34. 8 Joa. I, 51.
^ Le 4, 41.
ONZIEME CONFERENCE
de en concluent que Jésus ne s'est du reste jamais cru le Messie. D'autres adeptes de l'école libérale prétendent qu'au début de sa carrière du moins il ne croyait pas à sa messianité.
La conduite de Jésus prouve nettement le contraire. Il récuse le témoignage public que les démons voulaient rendre à sa messianité^ non point parce qu'il est faux, mais précisément parce qu'il est véridique. Les évangélistes le notent avec soin : « Il empêcha les démons de parler, parce qu'ils le reconnaissaient » ^ ; « il les réprimandait pour leur imposer silence, parce qu'ils savaient qu'il était le Messie » " ; « il leur défendait avec de grandes menaces de faire connaître qui il était » ^
Donc ce n'est point la croyance à sa messianité que Jésus récuse, mais la publication, la propagation du bruit, selon lequel il serait le Messie impatiemment attendu par le peuple.
Grâce à un travail d'éducation réfléchi, calme et concentrique, Jésus voulait convaincre insensiblement ses disciples d'abord, puis son entourage plus éloigné, de sa messianité, de son caractère surnaturel et de sa mission toute spirituelle. Il fallait que la croyance messianique en sa personne procédât du dedans, et qu'elle progressât sur la base de preuves réelles et objectives. Ses paroles, mais surtout ses œuvres devaient assurer graduellement les disciples et le peuple qu'il était le Messie, bien qu'il ne fît point le coup d'Etat messianique espéré.
Pour parer autant que possible au moindre malentendu,, il substitua, ainsi que nous l'avons
* Me I, 34. ^ Me 3, 12.
* Le 4, 41.
LE TEMOIGNAGE MESSIANIQUE DE JESUS
VU, le titre de Fils de l'homme à celui de Messie. Dès le début de son ministère jusqu'à sa condamnation par le sanhédrin, il eut, pour ce titre, une préférence marquée.
Le nom de Fils de l'homme revient 32 fois chez Matthieu, 14 fois chez Marc, 25 fois chez Luc et II fois chez Jean. En dehors des Evangiles cette appellation n'est mentionnée que 3 fois dans le Nouveau Testaments et toujours c'est le Sauveur lui-même qui se l'attribue : jamais les disciples ne le lui décernent.
Ce titre n'avait nullement cette saveur politique inhérente aux autres qualifications : « Messie, Fils de David, Prince de la Paix, Roi d'Israël ». Dès lors il aiguillonnait moins que les autres les espérances nationales passionnées. Ce titre semblait le mieux fait pour incorporer les idées messianiques de Jésus et pour légitimer sa manifestation tranquille et progressive.
Dans la langue araméenne, la langue maternelle de Jésus, « Fils de l'homme » signifiait homme tout court. Mais depuis la prédiction de Daniel ^ ce mot désignait tout aussi bien le Messie,, tel que l'avait annoncé l'Ancien Testament, à savoir comme fondateur et prince du royaume de Dieu, qui reparaîtrait un jour sur les nuées du ciel pour juger l'univers.
Jésus, en se nommant Fils de l'homme par opposition au reste de l'humanité, n'attribuait manifestement plus à cette expression son sens original. Il eût été à coup siir insensé de protester, sa vie durant et avec une solennelle insistance, qu'il était un homme.
^ Actes 7, 56 ; Apoc. i, 13 ; 14, 14.
* Dan. 7, 13 s.
* Dan. 7, 13 s.
ONZIEME CONFERENCE
D'ailleurs, dès le début, il déclara lui-même en termes précis ^ qu'il entendait l'appellation de Fils de l'homme au sens messianique. Au fur et à mesure que son activité progressait, Jésus concentra toujours plus dans ce titre la dignité et la nature, les droits et les obligations professionnels du Messie enseignant, opérant des miracles, souffrant et glorifié.
Tillmann,, après une enquête approfondie, conclut « qu'aucun des passages concernant le Fils de l'homme n'échappe à l'interprétation messianique et que la grande majorité n'en admet pas d'autre » ^ D'où il appert que la manifestation de Jésus comme Fils de l'homme équivaut à son propre témoignage messianique.
2. Evolution du témoignage messianique de Jésus. La grande tâche du Messie, c'était de fonder le royaume de Dieu ou le royaume des cieux. Jésus s'y voue entièrement, dès le premier jour de sa prédication publique.
Jean, le précurseur, avait annoncé le prochain avènement du royaume : « Repentez-vous, car le royaume des cieux est proche » ^ A présent c'est au Fils de l'homme d'annoncer la même nouvelle : « Il prêchait l'Evangile du royaume de Dieu. Il disait : Le temps est accompli, et le royaume de Dieu est proche ; repentez-vous et croyez à l'Evangile » *.
Aux douze il enjoint pareillement de répandre le joyeux message : « Partout, sur votre chemin.
^ Cfr. Joa. I, 41. 45. 49 et Joa. i. 51.
2 Friedrich Tillmann, Der Menschensohn, Fribourg-en-Br. 1907, 147.
3 Mat. 3, 2 ; Me I, 4 ; Le 3, 3.
* Me 1, 14 s. ; Mat. 4, 17.
LE TEMOIGNAGE MESSIANIQUE DE JESUS
annoncez que le royaume des cieux est proche \ Il n'était pas encore fondé, mais il se trouvait bien près de l'être, depuis l'apparition du Fils de l'homme.
Chaque pas de Jésus hâtait l'avènement du royaume ardemment désiré. Les temps des prophéties et des longs espoirs étaient accomplis. Le royaume se trouvait devant la porte : il était là ! Tel est le sens du message qui accompagnait l'entrée en scène du Fils de l'homme.
Sa prédication de tous les jours traitera désormais le thème invariable de « la bonne nouvelle du royaume de Dieu » ^ du « mystère du royaume de Dieu » ^ « de l'annonce du royaume de Dieu » *.
Dans les cités et les bourgs de Galilée, dans les synagogues et sur les places publiques,, au bord des lacs et sur le versant des collines, partout retentit la parole du royaume de Dieu.
Jésus expose son programme : « La Loi et les Prophètes vont jusqu'à Jean ; depuis Jean, c'est le royaume de Dieu qui est annoncé » ^ Aussi bien, le plus petit de ceux qui reçoivent le message du royaume est plus grand que Jean, qui n'était que le précurseur du royaume ^
En faisant allusion à sa personne et à son Evangile, Jésus peut affirmer aux pharisiens : « Le royaume de Dieu ne vient pas de manière à frapper les regards. On ne dira point : Il est ici, ou : Il est là ; car voyez, le royaume de Dieu est au milieu de vous » \
^ Mat. 10, 7. 6 Le i6, 16 ; Mat. 11, 12.
^ Le 8, 1. 6 Mat. II, n ; Le 7, 28.
* Me 4, II. 7 Le 17, 21.
* Le 9, 2.
ONZIEME CONFERENCE
Pharisiens et voyants d'Israël prétendaient que le royaume de Jahweh paraîtrait soudainement dans le ciel et descendrait sur la terre avec grand éclat. Tandis que leurs yeux repéraient encore dans l'espace quelque indice de la catastrophe imminente, le royaume de Dieu s'était établi sans bruit et sans éclat.
Pour accréditer et sceller sa mission ainsi que sa prédication, le Fils de l'homme opère les œuvres miraculeuses prédites sur le Messie.
Il apaise les éléments déchaînés, il guérit les malades, délivre les démoniaques, ressuscite les morts, absout les pécheurs et prouve,, par de nouveaux miracles, son pouvoir de remettre les péchés \
La foule soupçonne en ce thaumaturge le Messie-Roi. Les pharisiens attribuent ses prodiges à l'intervention de Belzébub. A quoi Jésus réplique d'un ton souverain : « Tout royaume divisé contre lui-même sera désolé, et toute ville ou maison divisée contre elle-même, ne pourra subsister. Si Satan chasse Satan, il est divisé contre lui-même : comment donc son royaume subsistera-t-il ?.. Que si c'est par l'Esprit de Dieu que je chasse les démons, le royaume de Dieu est donc venu à vous » '.
Il considère de la sorte ses victoires sur les démons comme d'humiliantes défaites infligées au royaume de Satan, et des triomphes manifestes du royaume de Dieu. C'est ainsi qu'il invoque les autres miracles comme preuves de l'avènement du royaume des cieux '.
* Mat, 9, 1-8 ; Me 2, i-i2 ; Le S, 17-26.
2 Mat. 12, 25-28.
' Mat. II, 4-6.
LE TEMOIGNAGE MESSIANIQUE DE JESUS
II est toutefois incontestable qu'il s'efforce, à plusieurs reprises, d'empêcher la divulgation des œuvres messianiques \ Sans doute veut-il écarter le moindre soupçon de vanité. Mais il a soin surtout de ne pas attiser le feu des idées politiques.
La première multiplication des pains allait justifier ces précautions ^.
Les miracles eux-mêmes avaient une mission précise. Il fallait veiller à ce qu'un enthousiasme trop empressé ne vînt pas compromettre dangereusement la cause messianique. Les miracles devaient, par un travail intérieur poursuivi, transformer insensiblement les esprits et conquérir progressivement toutes les positions ^
Les foules apprenaient ainsi toujours mieux à discerner en lui le thaumaturge, et,, avec un peu de bonne volonté, elles pouvaient facilement reconnaître à ses œuvres le Christ, l'envoyé de Dieu ^ bien que ce Messie ne correspondît point à leurs vues nationales.
C'est précisément ce qu'il rappelle à Jean- Baptiste, qui, las d'attendre, lui avait, de sa prison, fait poser la question : « Etes- vous celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre ? » « Allez, répond Jésus, rapportez à Jean ce que vous entendez et ce que vous voyez : les aveugles voient, les boiteux marchent,, les lépreux sont guéris, les morts ressuscitent, les pauvres sont évangélisés
* Mat. 8, 2 ss. ; Me i, 43 ss. ; 5, 43 ; 7, 36 ; 8, 26 ; Le 5, 12 s.; 8, 56.
* Joa. 6, 14 s.
" Cfr. Joa. 7, 3-6.
* Joa, s, 36 ; 6, 28 s. ; 9, 3 s. ; 10, 25-38 ; 14, lô ss. ; 15, 24. ^ Mat. II, 2-6 ; Le 7, 18-23.
ONZIEME CONFERENCE
Jésus, par là, ne fait que répéter les paroles dont Isaïe s'était servi pour décrire les bénédictions de l'ère messianique \ Le point fort dans la réponse de Jésus est donc celui-ci : « Comparez ce que les prophètes, spécialement Isaïe, ont prédit sur le Messie, avec les œuvres que vous me voyez accomplir, et puis, jugez vous-mêmes si je suis le Messie ou non ». La preuve est convaincante pour celui qui connaît les prophètes et apprécie leur autorité, pour celui qui sait voir et entendre franchement les choses.
Le Seigneur achève le témoignage solennel qu'il rend à sa personne par ces mots à la fois graves et lourds de sens : « Heureux celui pour qui je ne serai pas une occasion de chute ».
Heureux celui qui ne se dépitera point à cause du Messie, quoiqu'il n'accomplisse pas l'œuvre messianique populaire qu'on attendait de lui,, à savoir : l'insurrection nationale et politique et l'affranchissement de la domination étrangère !
C'était l'unique pierre d'achoppement. Tout était à point. Toutes les preuves de sa messianité, il les avait cent fois fournies. Une seule chose manquait : la grande action politique, que l'étroitesse d'esprit et l'aveuglement des Juifs considéraient comme l' œuvre principale du Messie.
Jésus ne pouvait évidemment faire ce coup d'Etat sans trahir sa dignité et son œuvre messianiques.
// ne pouvait se déclarer le Messie dans Is sens où l'entendait le peuple.
Les foules ne voulaient reconnaître de Messie qu'à cette condition. Elles magnifiaient le Sei-
1 Is. 29, 18 ss. ; 35, 2 ss. ; 6i, i.
LE TEMOIGNAGE MESSIANIQUE DE JESUS
gneur, il est vrai, à cause de ses merveilles et disaient : « Un grand prophète a paru parmi nous, et Dieu a visité son peuple » \
« Un grand prophète » ; voilà bien l'idée générale qu'on avait de sa personne. D'aucuns disaient : « Jean (c'est-à-dire, Jean-Baptiste qui venait d'être décapité) est ressuscité des morts » ; d'autres : « Elie a paru (car selon la tradition juive Elie devait être un précurseur du Messie) » ; d'autres encore : « Un des anciens prophètes est ressuscité » ^. Parfois on se demandait, saisi d'étonnement : « N'est-ce point là le Fils de David ? » ^ « Fils de David, ayez pitié de nous !» imploraient les aveugles de Capharnaum et la Chananéenne ''.
Ces voix du peuple montrent en tout cas que mainte sphère de la société s'approchait très sensiblement déjà de la croyance en la niessianité de Jésus.
En Samarie, où l'on ne partageait nullement sur le Messie les vues politiques des Juifs, Jésus pouvait confesser sans péril sa messianité, et il y trouvait beaucoup de foi *.
Parmi les auditeurs juifs il y avait également quelques personnes, parfois des familles entières qui passaient sans autre dans les rangs de ses disciples \ Des foules nombreuses, subjuguées par ses miracles, espéraient momentanément découvrir en lui le Messie promis ', quoique ses proches se refusassent à le croire ^.
Lors de la multiplication des pains près de Bethsaïde, l'enthousiasme de la foule fut tel,
' Le 7, i6. 5 Joa. 4, 39-41.
^ Le 9, 8 s., 19. 6 Joa. 4, 53.
^ Mat. 12, 23. "^ Joa. 2, 23,
* Mat. 9, 27 ; 15, 21 s. 8 Joa. 7, 5.
ONZIEME CONFERENCE
qu'elle s'écria : « Celui-ci est vraiment le Prophète qui doit venir dans le monde » — le Messie ! Et ils voulaient « l'enlever pour le faire roi » ^ c'est-à-dire, pour le proclamer héros national messianique.
Si le peuple consentait à reconnaître sa messianité, c'était à la seule condition qu'il réalisât décidément le coup d'Etat « messianique ». La suite des événements prouva, surtout vers la fin de la période de Galilée, qu'il fallait peu compter sur la croyance des foules et même sur celle de ses disciples moins intimes.
Dès que Jésus s'avisa d'éprouver l'idée grossière qu'avaient ces derniers du Messie,, la plupart le quittèrent. Seuls les douze subirent victorieusement la crise et lui demeurèrent fidèles *.
Au sein des douze, en effet, la foi s'était toujours plus profondément enracinée. Les premiers disciples avaient manifesté dès le début une attitude croyante ^. Sans elle, d'ailleurs, ils n'auraient pu s'attacher aux pas du Sauveur. Le premier miracle de Cana les affermit dans leurs sentiments *.
Mais de là à cette foi résolue, immuable en sa messianité, il y avait loin. Ils auront à fréquenter longtemps encore l'école messianique de Jésus. Ce n'est qu'insensiblement qu'ils s'ouvrent aux mystères du royaume de Dieu, à ces mystères que le Maître leur explique, aux douze, d'une manière plus explicite et plus intime qu'à la foule, et selon leur capacité \ Il fallait à Jésus toute son infinie patience pour ne pas désespérer de leurs progrès '.
* Joa. 6, 14 s. 4 joa. 2, 11.
2 Joa. 6, 66-69, ^ Mat. 13, 10-12 ; Me 4, 11 ; Le 8, 10.
« Joa. I, 37 ss. « Me 4, 13, 40 ; 6, 50 ss. ; 7, 18 ; 8, 16 ss. etc.
LE TEMOIGNAGE MESSIANIQUE DE JESUS
Cependant leur foi se consolidait de jour en jour, grâce surtout à la chaîne ininterrompue des miracles de Jésus. L'apaisement des flots courroucés les jeta dans une stupéfaction telle qu'ils tombèrent aux pieds de Jésus, en s'écriant :
« Vous êtes vraiment le Fils de Dieu ! » ' Ils allaient prouver sans retard que ce n'était plus seulement un beau feu passager, mais bien l'expression d'une conviction profonde.
La scène eut lieu à Césarée de Philippe, vers la fin de son ministère de Galilée. Jésus, voulant les mettre à l'épreuve, leur posa cette question . « Qui dit-on qu'est le Fils de l'homme ? ». Ils lui répondirent : « Les uns disent que vous êtes Jean-Baptiste, d'autres Elie,, d'autres Jérémie ou quelqu'un des prophètes ». « Et vous », leur ditil, « qui pensez- vous que je suis ? « Alors, pour la première fois, il reçoit de la bouche de Pierre cette réponse sans réserve : « Vous êtes le Christ (le Messie), le Fils du Dieu vivant ! » Profondément réjoui de ce témoignage, Jésus le félicite : « Tu es heureux, Simon, fils de Jonas, car ce n'est pas la chair et le sang qui te l'ont révélé, mais c'est mon Père qui est dans les cieux » ^
Pierre ne fut point scandalisé de voir que le Messie ne fondait pas de royaume charnel. Il méritait donc cet éloge. La foi des autres disciples en était à coup sûr au même point l Ils prenaient Jésus pour le Messie, le Fils du Dieu vivant, bien qu'il ne fût pas encore le Messie,, roi des Juifs. Pour eux il n'y avait nul doute qu'il ne le deviendrait un jour et qu'il ne remplirait sa tâche essentielle de Messie, au sens rabbinique.
* Mat. 14, ss.
* Mat. 16, 13-17 ; Me 8, 27-29 ; Le 9, 18-20. ' Joa. 6, 69 s.
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3. Le couronnement du témoignage messianique de Jésus. Le plus pénible fut sans contredit d'amener les disciples à changer de vues, à ne plus croire que le Messie paraîtrait sur le trône de David, entouré de gloire et de puissance terrestre.
« Jésus commença dès lors à découvrir à ses disciples qu'il fallait qu'il allât à Jérusalem, qu'il souffrît beaucoup de la part des Anciens, des scribes et des Princes des prêtres, qu'il fût mis à mort et qu'il ressuscitât le troisième jour » * ; il fallait « qu'il souffrît toutes ces choses, pour entrer dans sa gloire » *.
Jadis, ce n'était jamais qu'en passant et par allégorie qu'il faisait allusion à la vocation de souffrance du Messie '. Maintenant que les disciples croient en lui, mais confondent sa vocation messianique avec quelque exploit politique, il leur enseigne que V œuvre du Messie aura son achèvement dans la Passion et dans la mort, son couronnement dans la glorification.
Cette pensée remplit les derniers chapitres des Evangiles. Tout comme il oppose au Messie politique un Messie spirituel et souffrant, il dresse également par la parole et par les actes ^ en face du royaume messianique temporel, le royaume de Dieu surnaturel et religieux.
Depuis la scène de Césarée de Philippe, l'enseignement de Jésus s'épuise à corriger la croyance des disciples dans le Messie,
Le succès ne fut pas brillant. Pierre lui-même, qui s'était pourtant distingué ce jour-là, fut le
* Mat. 16, 21 ; Me 8, 31 s.
* Le 24, 26.
3 Me 2, 19 s. ; Mat. 9, 15 ; Le s, 34 s .
* Joa. 18,- 36.
LE TEMOIGNAGE MESSIANIQUE DE JESUS
premier à vouloir écarter de son Maître la perspective de la souffrance. Ce fut encore lui qui, durant la Passion, crut le moment venu de défendre le royaume politique du Messie \
Les deUx fils de Zébédée, Jacques et Jean, briguent fort tard encore les places d'honneur les plus influentes du royaume messianique ^
Il est des disciples qui, même après la résurrection, ne peuvent saisir FEvangile du Christ souffrant ^ et l'on semble entendre à travers leurs rangs le signal de la délivrance : Enfin l'heure a sonné ! N'attendons plus ! Il s'agit maintenant de libérer la nation du joug romain * et de restaurer l'ère messianique du royaume d'Israël \
Jésus leur avait clairement exposé toute la doctrine touchant sa vocation et son œuvre spirituelle de Messie : mais elle dépassait leur intelligence.
Cette mentalité des disciples nous permet de comprendre mieux l'attitude qu'observa Jésus à l'égard du peuple, dès la fin de son ministère de Galilée.
Autant l'idée du Messie qu'avaient les disciples était imparfaite, autant leur foi dans sa messianité était ferme, sauf quelques fléchissements \
La foule, elle, manqua, pour ainsi parler, constamment de l'une et de l'autre : elle n'avait ni foi ni compréhension. Jésus dut en tenir compte pour ne point gâter les choses. S'il avait fait
^ Mat. i6, 22 ; Le 22, 49 ; Mat. 26, 51 ; Me 14, 47 ; Joa. 18, 10.
* Me 10, 37. 45 ; Mat. 20, 22. 28.
* Le 24, 20-27.
* Le 24, 21.
* Aetes I, 6.
* Joa. 16, 30 s.
ONZIEME CONFERENCE
publiquement allusion soit aux souffrances du Messie, soit à son royaume spirituel, tous ses auditeurs l'auraient quitté ; si, par ailleurs, il s'était, sans plus, révélé le Messie, on l'aurait acclamé comme roi des Juifs. C'est pourquoi il enjoint aux disciples, après la confession de Pierre, d'ajourner la divulgation de sa messianité \
Peu de temps après,, il fut transfiguré sur le Thabor, où l'on perçut la voix du Père, en présence de Moïse et d'Elie, ces colonnes de la Loi et des Prophètes. Rien ne pouvait confirmer davantage la foi de ses disciples en sa vocation messianique. Mais Jésus réitère sa défense formelle de révéler à qui que ce soit l'apparition messianique, jusqu'à ce que le Fils de l'homme fût ressuscité des morts ^ c'est-à-dire, jusqu'à ce qu'il fût entré dans la gloire, à travers la souffrance et l'humiliation. Alors il aurait infailliblement démontré qu'il était vraiment le Messie, et que seule l'idée spirituelle du Messie méritait créance.
Tandis qu'il demeurait tout indiqué de ne pas révéler à la foule le titre de Messie, Jésus cependant, durant la dernière période de son activité, annonçait toujours plus hautement sa mission messianique.
A peine Pierre eut-il, à Césarée de Philippe, professé la foi des disciples en sa messianité, que Jésus « convoque le peuple avec ses disciples » ' et qu'il adresse « à tous » * le vibrant discours que voici : « Celui qui veut sauver sa vie, la per-
^ Mat. i6, 20.
2 Me 9, 9 ; Mat. 17, 9 ; Le 9, 36.
3 Me 8, 34.
^ Le 9, 23.
LE TEMOIGNAGE MESSIANIQUE DE JESUS
dra, et celui qui perdra sa vie à cause de moi et de mon Evangile,, la sauvera... Celui qui aura rougi de moi et de mes paroles au milieu de cette génération adultère et pécheresse, le Fils de l'homme aussi rougira de lui, lorsqu'il viendra dans la gloire de son Père avec les anges saints » \
Une autre fois que « les gens s'étaient rassemblés par milliers, au point de se fouler les uns les autres », Jésus se mit à leur dire : « Quiconque m'aura confessé devant les hommes, le Fils de l'homme aussi le confessera devant les anges de Dieu. Mais celui qui m'aura renié devant les hommes, sera renié devant les anges de Dieu » ^
C'est ainsi qu'il se présente en public comme l'envoyé de Dieu. De la foi en sa mission dépend l'éternel salut et l'éternelle damnation.
Plus son propre témoignage messianique se fait précis, insistant et public, plus la preuve messianique des miracles, qui doit l'authentiquer, devient manifeste.
Naguère il imposait des limites à la divulgation de ses miracles, « parce que son heure n'était pas encore venue » ', l'heure de sa Passion * et de sa glorification ^
Vers la fin de son ministère il relâche toujours plus les mesures antérieures. Jamais plus il ne défendra qu'on répande la renommée de ses œuvres. Il accomplit,, la plupart du temps, ses grandes actions en présence de foules immenses, des
^ Me 8, 34-38 ; Mat. 16, 24-28 ; Le 9, 23-27.
• Le 12, I. 8 s,
• Joa. 7, 6.
• Joa. 7, 30 ; 8, 20.
» Joa. 12, 24 ; 17, I.
ONZIEME CONFERENCE
prêtres, des scribes et des pharisiens \ voire au temple de Jérusalem ^ Toujours il déclare que ses miracles sont les marques distinctives de sa divine mission et il veut qu'on y croie sans ré-
serve ^
Jean, témoin oculaire, observe le succès dont cette manifestation messianique progressive était accompagnée. « Il y avait dans la foule une grande rumeur à son sujet. Les uns disaient : « C'est un homme de bien. — Non, disaient les autres, il trompe le peuple. » Cependant personne ne s'exprimait librement sur son compte, par crainte des Juifs \ c'est-à-dire, des scribes et des pharisiens. « Beaucoup parmi le peuple crurent en lui, et ils disaient : « Quand le Christ viendra, fera-t-il plus de miracles que n'en a fait celui-ci? Les pharisiens entendirent la foule murmurant ces choses au sujet de Jésus. Alors les Princes des prêtres et les pharisiens envoyèrent des satellites pour l'arrêter \ »
Mais la foi de la multitude grandissait à mesure que Jésus poursuivait ses révélations impressionnantes. Quelques-uns disaient : « C'est vraiment le Prophète ». D'autres : « C'est le Christ ». — « Mais, disaient les autres, est-ce de la Galilée que doit venir le Christ ?... » C'est ainsi que le peuple était partagé à son sujet °.
Le nombre de ses adeptes augmentait cepen-
^ Mat. 21, 12 s. ; Me ii, 15 ss. ; Le 14, i ss. ; 19, 45 s. ; 22, 49, ss. ; Joa. 9, II.
2 Mat. 12, 12 s. ; Me 11, 15 ss. ; Le 19, 45. » Joa. 9. 3 s. ; 10, 25. 32. 37 s. ; 14, 10 s. ; 15, 24. * Joa. 7, 12 s.
° Joa. 7, 31 s.
« Joa. 7, 40-43.
LE TEMOIGNAGE MESSIANIQUE DE JESUS
dant de jour en jour \ Les pharisiens décrétèrent vainement « que quiconque reconnaîtrait Jésus pour le Messie serait exclu de la Synagogue » ^ Ils n'arrivaient plus à contenir les flots.
Au sanhédrin, les Princes des prêtres et les pharisiens poussaient des cris d'effroi : « Que ferons-nous ? Car cet homme opère beaucoup de miracles. Si nous le laissons faire, tous croiront en lui » '. De fait, la foule appelait communément Jésus : « le Christ, le Messie » *, et l'admiration pour sa personne croissait irrésistiblement *.
Maintenant, — on approchait de la Semaine Sainte — Jésus entreprend de corriger publiquement ridée commune qu'avaient les Juifs du Messie.
Le Fils de l'homme n'est point le Messie-Roi désiré, son royaume et sa gloire ne sont point de ce monde. « Il est venu non pour être servi, mais pour servir et donner sa vie pour la rançon de la multitude » ^. Avant que d'aboutir au règne messianique ', sa voie devra traverser la détresse, la mort et le tombeau ^ « Car comme la lueur de l'éclair brille d'un bout du ciel à l'autre, ainsi en sera-t-il du Fils de l'homme en son jour. Mais il faut auparavant qu'il souffre beaucoup et qu'il soit rejeté par cette génération •» *.
1 Joa. 8, 30.
* Joa. 9, 22.
' Joa. II, 48.
^ Mat. 27, 17. 22.
^ Joa. 10, 42 ; II, 28. 45.
^ Me 10, 45 ; Mat. 20, 28.
'' Le 19, II s.
^ Mat. 26, 10-12 ; Me 14, 6-8 ; Joa. 12, 7 s. ; 23 ss.
" Le 17, 24 s.
ONZIEME CONFERENCE
Le peuple demeurait tout simplement sourd à ces sortes de discours ^. Il persistait à croire que Jésus était le Messie, mais aussi que, d'un jour à l'autre, il monterait sur le trône de David.
Telle était l'opinion publique, à la veille de la grande Semaine, alors que le peuple s'apprêtait à lui faire de solennelles ovations messianiques. -
Outre la résurrection de Lazare ^, un épisode miraculeux de l'avant-veille donna l'ultime impulsion. Deux aveugles de Jéricho se jetèrent aux pieds du Sauveur traversant la foule, et s'écrièrent : « Seigneur, Fils de David, ayez pitié de nous ! » « Et ils recouvrèrent la vue » ^.
Là-dessus, Jésus entra triomphalement à Jérusalem. Le peuple accourut l' acclamer :
« Hosanna au Fils de David ! » * « Béni soit le Roi qui vient au nom du Seigneur ! » ^ « Hosanna ! Béni soit le roi d'Israël ! » " « Hosanna ! Béni soit le règne de David, notre père, qui va commencer ! ' » Autant d'acclamations adressées au Messie national qu'ils saluaient en Jésus.
Les pharisiens en étaient exaspérés. Ils se disaient entre eux : « Vous voyez bien que vous ne gagnez rien : voilà que tout le monde court après lui » ^ Et ils résolurent de le faire mourir.
Quelques jours plus tard Jésus est traduit à plusieurs reprises devant la double cour suprême du pays, celle des Juifs et celle des Romains.
2 Joa. 12, 17 s.
' Mat. 20, 30 s. ; Me lO, 47 s. ; Le 18, 38 s.
* Mat. 21, 9 s Le 19, 38.
• Joa. 12, 13.
"^ Me II, 10.
8 Joa. 12, 19.
LE TEMOIGNAGE MESSIANIQUE DE JESUS
Le sanhédrin juif lui reproche son messianisme transcendant. Le grand-prêtre l'interroge sous la foi du serment : « Je t'adjure par le Dieu vivant de nous dire si tu es le Christ, le Fils de Dieu ? » Jésus l'affirme, mais en écartant l'idée d'un messianisme politique : « Tu l'as dit. De plus je vous le dis : dès ce jour vous verrez le Fils de l'homme siéger à la droite du Tout-Puissant, et venir sur les nuées du ciel. » Le grandprêtre estime que cette déclaration est un blasphème, sur quoi les juges du sanhédrin, à l'unanimité, condamnent Jésus à mort ^.
Devant la cour du gouverneur romain, ils l'accusent, au contraire, de prétendre à la couronne et de se donner des airs messianiquespolitiques : « Nous avons trouvé cet homme qui poussait notre nation à la révolte, et défendait de payer les tributs à César, se disant lui-même le Christ roi » ^.
Mais cette accusation est jugée insoutenable ^ Ils tablent alors sur le grief principal, et demandent que Jésus meure, parce qu'il a forfait à sa vie en blasphémant, en se déclarant le Messie et Fils de Dieu *.
Voilà son prétendu crime ! Voilà pourquoi il devait mourir ! Uniquement parce qu'il voulait être le Messie et le Fils de Dieu, en un sens tout autre que l'entendaient les Juifs contemporains.
1 Mat. 26, 63-68 ; Me 14, 61-65.
* Le 23, 2.
* Le 23, 3 ss. ; Mat, 27, 12 ss. ; Me 15, 2 ss.
* Joa, 19, 7.
DOUZIEME CONFERENCE
L'idée messianique de Jésus
De la dernière conférence il résulte non seulement que Jésus confessa, de son vivant, être le Messie, mais que son idée messianique était foncièrement différente de celle qu'avaient les Juifs contemporains. Il nous reste à définir plus exactement cette idée messianique.
Précisons d'abord l'idée qu'avait Jésus du royaume de Dieu. Nous savons qu'il ne cessa d'affirmer : « Mon royaume n'est point de ce monde ». Le royaume de Dieu ou le royaume des cieux, comme il l'entendait et le réalisa, n'est pas une théocratie d'ordre matériel, comme le veulent les rabbins et les apocalypses. Il n'a, en soi, rien de politique,, ni dans l'état présent, ni dans la forme définitive de l'éternité.
Jésus exclut d'une façon très catégorique toute idée de révolte contre les Romains ou quelque autre nation païenne. Son divin royaume ne connaît qu'un antagonisme : celui de Satan. Car Satan, « le prince de ce monde » ^ a, lui aussi, son « royaume » sur terre, il exerce également une
1 Joa. 12, 31 ; 14, 30 ; 16, 11.
L'IDEE MESSIANIQUE DE JESUS
« domination » ^, celle du péché et de la haine de Dieu. Aussi bien, Jésus poursuit Satan dans toutes ses positions, par une lutte incessante, par la prière et par le jeiine, par la doctrine et par l'exemple, par des exorcismes, des menaces et des ordres impératifs.
Grâce à l'activité miraculeuse intense et toutepuissante qu'il déploie contre les esprits, grâce encore à la force divine qu'il rayonne,, on peut dire que la domination de Satan est refoulée pas à pas. La destruction du royaume de Satan est d'ores et déjà scellée : « Le Prince de ce monde est déjà jugé » ^ ; « c'est maintenant que le Prince de ce monde va être jeté dehors » ^ Déjà « Jésus contemple Satan tombant du ciel comme la foudre » ^
Tout cela l'amène à conclure que la lutte entre les deux royaumes est désormais engagée : « Si je chasse les démons par l'Esprit de Dieu, le royaume de Dieu est donc venu à vous » ^. Il en explique le sens et la nature dans son Evangile. Celui-ci se trouve être à tel point la grande charte du royaume des cieux, qu'il est appelé simplement « la bonne nouvelle du royaume de Dieu ', « le mystère du royaume de Dieu » ', « l'annonce du royaume de Dieu » *.
Son but, c'est un règne spirituel et religieux, dans la grâce et la vérité, un règne de salut et de rémission des fautes, de sainteté et de béatitude.
La domination toute paternelle de Dieu dans
* Mat. 12, 26 " Mat. 12, 28.
* Joa. 16, II, 8 Xx: 8, I.
^ Joa. 12, 31. ' Me 4, II.
* Le 10, 18. 8 Le p 2
DOUZIEME CONFERENCE
l'homme et sur l'homme, ici-bas d'abord et au ciel un jour, — d'autre part l'union filiale et intime de l'homme à Dieu, sur la terre, et l'alliance indissoluble avec Dieu dans l'éternité : telle est bien l'idée du royaume de Dieu dans l'Evangile.
La condition principale pour être admis dans ce royaume, c'est de croire à l'Evangile \ En outre sont requises : la renaissance spirituelle « dans l'eau et l'Esprit-Saint » ^ en vue de la rémission des péchés, ainsi qu'une vie nouvelle, fondée sur le sacrement de baptême et conforme aux lois de l'Evangile l
Ainsi donc le royaume de Dieu suppose dans chaque individu une transformation intérieure complète ; il requiert dès lors une attitude ferme, une force d'âme chevaleresque. Quiconque ne « cherche pas avant tout le royaume de Dieu et sa justice » *, quiconque « met la main à la charrue et regarde en arrière » ^ quiconque ne méprise et, s'il le faut, ne quitte point toute chose ^ quiconque n'est pas disposé à perdre sa vie ' pour gagner le royaume de Dieu, celuilà ne mérite point d'y être admis.
Ainsi l'on conçoit aisément que le royaume de Dieu ne puisse se propager qu'avec lenteur et au prix de continuels efforts. Il ne se fondera point, ainsi que le veulent les rabbins, par quelque coup d'Etat imprévu. Il ne tombera pas non
* Me i6, i6 ; Joa. 3, 18. 36.
* Joa. 3, 3, 5 ; cfr. Mat. 28, 19 ; Me 16, 15 s. ' Mat. 7, 21 ; 19, 18. 21 ; Me 10, 17 ss.
* Mat. 6, 33 ; Le 12, 31.
«* Le 9, 62.
« Mat. s, 29 s. ; Me 9, 45 ; 10, 23 ; Le 9, 61 ; 18, 29 s. ■^ Mat. 10, 39 ; Le 14, 26.
L'IDEE MESSIANIQUE DE JESUS
plus du ciel, selon les dires de l'Apocalypse, tel un royaume (Malcuth) parfaitement organisé \ Comme le blé germe sans bruit et croît et mûrit et finalement est engrangé, ainsi en est-il du royaume de Dieu l Ses débuts sont modestes et sans apparence, comme ceux d'un infime grain de sénevé. Les Grands de la terre n'en font nul cas. Cependant il grandit et devient un arbre puissant. Semblable au levain, il opère du dedans, jusqu'à ce qu'il ait transformé le monde entier l
C'est une nouvelle note distinctive du royaume de Jésus : son universalité, sa catholicité. Il est bien vrai que le divin Fondateur s'en alla d'abord à la recherche des brebis perdues de la maison d'Israël * ; mais il veut sauver tout ce qu'il y a de perdu ^ Il veut amener pareillement au bercail du royaume des cieux les brebis qui ne font point partie du troupeau choisi du peuple de Dieu ^ C'est pour tous les hommes sans exception qu'il donne son sang et sa vie, pour les racheter tous et les rendre heureux '.
Le royaume de Dieu quitte les Juifs pour s'en aller aux Gentils, mieux disposés à l'accueillir *. Les paraboles des mauvais vignerons ^ et du festin nuptial ", la rencontre de Jésus avec la Samaritaine et le centurion de Capharnaum,, et
^ Le 17, 20 s.
^ Me 4, 26-29.
' Mt. 13, 31 ss. ; Me 4, 30 ss. ; Le 13, 19 ss.
* Mat. 15, 24.
" Le 19, 10 ; Mat. 18, 11.
* Joa 10, 16.
' Mat. 26, 28 ; Me 14, 24 ; Le 22, 19 s.
^ Mat. 21, 43.
^ Mat. 21, 33 ss.
'" Mat. 22, I ss.
DOUZIEME CONFERENCE
l'allusion que, par manière de conclusion, il fait à l'entrée des Gentils dans le royaume des cieux', sont autant de témoins éloquents en faveur de l'universalité, de la catholicité du royaume de Jésus.
Lui-même, il est vrai, n'a pas vécu ici-bas l'universelle expansion de son royaume. C'est à son Eglise qu'incombera la tâche d'enrôler tous les peuples et toutes les âmes, à cette Eglise qu'il nomme lui-même le royaume des cieux sur la terre ^.
L'ordre qu'il intime à ses apôtres et aux missionnaires de tous les âges, ne saurait être plus formel : « Allez dans l'univers entier et prêchez l'Evangile à toutes les créatures » '. « Toute puissance m'a été donnée dans le ciel et sur la terre. Allez donc, enseignez toutes les nations, les baptisant au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit, leur apprenant à garder tout ce que je vous ai commandé : et voici que je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin du monde » *. « Il faut que l'Evangile soit prêché à toutes les nations » ^ « Cet Evangile du royaume sera prêché dans le monde entier,, pour être un témoignage à toutes les nations ; alors viendra la fin > ' — le jugement.
Le jugement, c'est la porte d'entrée du royaume des cieux de l'au-delà. Cette porte est fermée au royaume de Satan. Elle condamne aux tourments de l'enfer tous ceux qui ont ici-bas appartenu au règne du mal. Elle s'ouvre, par contre, aux enfants du royaume de Dieu, qui finalement
1 Mat. 8, 5 ss. ; Le 7, I ss. •* Mat. 28, 18-20.
2 Mat. 16, 18-19. ° Me 13, 10.
' Me 16, 15 ; efr. Le 24, 47. ® Mat. 24, 14.
L'IDEE MESSIANIQUE DE JESUS
« prendront possession du royaume qui leur a été préparé dès la création du monde » \
Le royaume de Dieu sur terre n'est, en effet, dans son ensemble comme dans son application individuelle, que le début, le prélude, la préparation au royaume des cieux, tel qu'il sera dans l'éternité. Le royaume dans sa forme définitive n'est donc pas encore venu. Il ne fait qu'approcher ^ et nous devons prier sans cesse pour en hâter le jour : « Notre Père, qui êtes aux cieux... que votre règne arrive ! ' »
Chaque fois que Jésus parle de l'entrée au royaume de Dieu, il prend le royaume au sens d'événement futur *. Aussi souvent qu'il proclame heureux les membres du royaume de Dieu sur terre, il leur promet pour récompense le royaume de Dieu de l'au-delà : « Car le royaume des cieux leur appartient... car ils verront Dieu »^ « Alors les justes resplendiront comme le soleil dans le royaume de leur Père » ".
Ainsi l'on peut dire que le centre de gravité et le couronnement de la doctrine de Jésus sur le royaume messianique sont situés dans l'avenir, et non dans le présent. Toujours il nous fait porter le regard et le cœur vers l'avenir et vers les hauteurs, du royaume d'ici-bas où l'on peine, vers le royaume d'en haut où l'on jouit de la consommation bienheureuse. Espérer, attendre, aspirer à l'éternel royaume des cieux, voilà le trait fondamental de la religion de Jésus.
Mais ce n'en est point le trait exclusif. La fondation et l'évolution de son royaume s'accom-
^ Mat. 25, 34. 4 Mat. 5, 20 ; 7, 21 ; Me 9, 47 ; 10, 15. 23 ss. * Le 19, 12 ss. 5 Mat. 5, 3 i2, ' Le II, 2. 8 Mat. 13, 43.
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plissent dans le monde présent. La critique eschatologique prétendait que Jésus,, en s'appuyant sur les auteurs apocalyptiques, avait aspiré à fonder un royaume messianique supraterrestre. Nous avons montré l'inanité de cette assertion.
La semence du royaume de Dieu est jetée dans la terre, elle germe et croît sur la terre et mûrit, avant d'être rentrée dans les greniers du ciel, à la moisson du jugement dernier ^. On ne récoltera là-haut que ce qu'on aura semé ici-bas ^. Semailles dans le temps, moisson dans l'éternité, entre les deux le grand jour du jugement, où semailles et moisson seront appréciées et rétribuées selon les mérites. Les antécédents du jugement en fixeront les décisions. Le royaume des cieux de ce monde détermine celui de l'autre monde. Les deux forment ensemble le royaume idéal de Jésus.
Il adapte à cette doctrine la notion de Fils de l'homme. Chez le prophète Daniel ^ le Fils de l'homme ne paraît qu'en qualité de juge céleste de l'univers et de Prince du royaume de Dieu supra-terrestre. Les voyants d'Israël s'en tinrent exclusivement à cette prophétie eschatologique, sans songer qu'elle n'était qu'une fraction du messianisme prophétique total.
Selon les critiques eschatologiques modernes, l'homme de Nazareth aurait conçu le titre de Fils de l'homme et en aurait usé dans ce sens exclusif et fort étroit. Nos développements sur l'idée de royaume, d'après Jésus, prouvent le
^ Mat. 13, 36 ss.
2 Gai. 6, 7 s.
' Dn. 7, 13 s.
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contraire. Il se nomme,, il est vrai, Fils de l'homme, en ce sens qu'il reviendra comme juge universel et comme Messie-Roi pour gouverner à jamais le royaume de Dieu. Mais cette interprétation est loin d'épuiser la doctrine du Fils de l'homme.
Il étend ce nom officiel au monde entier et l'applique à toute sa vie rédemptrice.
Comme Fils de l'homme il est descendu du ciel sur la terre et retournera un jour au ciel \ Comme Fils de l'homme il se fait le héraut de la bonne nouvelle du royaume et l'artisan de l'œuvre du salut ^ Comme Fils de l'homme il détient le pouvoir de remettre les péchés *, et d'opposer à la Loi mosaïque sa propre doctrine et sa propre conduite *. Comme Fils de l'homme il convie les pécheurs au royaume de Dieu ^ Comme Fils de l'homme il n'a même pas où reposer sa tête *. Comme Fils de l'homme il vint en ce monde afin de servir et de s'immoler pour les hommes \ En qualité de Fils de l'homme enfin, il sera désavoué par son peuple, condamné par les scribes et les Princes des prêtres, il devra mourir et ressusciter le troisième jour *.
Alors seulement il paraîtra comme Fils de l'homme sur les nuées du ciel, entouré d'anges, face à Tunivers, pour le juger : il infligera aux
* Joa. 3, I ss. ; 6, 32 ss.
* Mat. II, 19 ; 12, 32 ; 16, 13 ; Le 7, 34 ; 11, 30 ; 12, 10 ; 22,
^ Mat. 9, 6 ; Me 2, 10 ; Le 5, 24.
■* Mat. 12, 8 ; Me 2, 28 ; Le 6, 5.
5 Mat. 9, 13 ; Me 2, 17 ; Le 5, 22.
' Mat. 8, 20 ; Le 9, 58.
^ Mat. 20, 28 ; Me 10, 45 ; Le 22, 27.
Mat. 12, 40 ; 17, 9. 12 ; 20, 18 ; 26, 2. 24. 45, ete.
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méchants le châtiment mérité de Tenfer et il introduira les bons dans le royaume de son Père.
D'où il ressort que Jésus s'attribue le nom et le titre de Fils de l'homme non pas simplement dans le sens eschatologique que lui prête Daniel, mais il l'élargit et l'applique à l'ensemble de sa vocation messianique, du fait messianique et de l'activité messianique, commencés dans le temps avec l'Incarnation et couronnés finalement dans l'éternité.
Par là le Fils de l'homme se substitue au Fils de David. Tout ce que cette expression messianique renfermait de vérité profonde, conformément aux prophéties de l'Ancien Testament, tout cela Jésus le transpose sur le titre de Fils de l'homme. Le Sauveur dut désavouer l'idée purement temporelle^ terrestre, politique du titre de « Fils de David », idée chère à la plupart de ses contemporains. Pour parer à des vues complètement fausses sur sa messianité, et pour ne point trahir sa cause et sa personne, Jésus se vit obligé de sacrifier en partie la formule « Fils de David •», adoptée pourtant par l'Ancien Testament.
Dieu avait annoncé que le salut messianique serait, dès le commencement, une domination, une royauté, et que le Messie serait par conséquent un souverain, un roi. Il n'eût pu choisir d'image plus heureuse. Elle correspondait parfaitement à la réalité, à condition qu'on la prît au sens spirituel et non matériel et terrestre.
Pour la rendre plus accessible et plus intelligible encore au peuple élu,, il annonça que le Sauveur serait roi d'Israël, descendant de l'illustre dynastie de David, qu'il régnerait éternellement
L'IDEE MESSIANIQUE DE JESUS
et assurerait à la nation comme à chacun des bénédictions surabondantes.
Bien que ces promesses revêtissent les formes somptueuses d'un éclat et d'une puissance terrestres, elles devaient néanmoins symboliser apparemment ou principalement les bienfaits de l'ère messianique.
Dans les passages mêmes de l'Ancien Testament où le messianisme revêt ses couleurs nationales les plus vives, le Fils de David apparaît encore en qualité de thaumaturge, de prêtre et de docteur de la vérité et de la justice, pourvu des dons de Dieu les plus exquis, envoyé pour le salut et le bien-être de toutes les nations.
Mais il est incontestable aussi que, d'après l'Ancien Testament, les Israélites penchent à donner de plus en plus au royaume messianique et au Fils de David, son prince régnant, un sens politique national. Quand Jésus parut, on ne concevait plus le Fils de David que comme un héros national, juif de pur sang. Le judaïsme adopta définitivement ce cadre extérieur pour en faire la base et le centre de la promesse messianique.
Aussi bien, Jésus dut briser le cadre pour sauver la substance de sa personne et de sa tâche messianique. // souffre à peine qu'on l'appelle Pils de David. Le Fils de David s'efface, pour ainsi dire, devant le Fils de l'homme.
L'ange, il est vrai, le proclame « Fils du Très- Haut, à qui le Seigneur Dieu donnera le trône de David son père ; il régnera éternellement sur la maison de Jacob, et son règne n'aura point de fin » \ Mais aussitôt suit l'explication toute
^ Le I, 32 s.
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Spirituelle de ce règne : « Tu lui donneras le nom de Jésus, car il sauvera son peuple de ses péchés » \
L'Ecriture insiste sur le fait que Jésus descend de la race de David *. Car abandonner ces illustres origines, c'eût été non seulement désavouer un fait historique, mais renoncer à la messianité même, vu que le Messie devait naître de la maison de David®.
Quand la foule l'acclame Fils de David *, il ne peut décliner l'ovation, sans renier en même temps ses droits messianiques. Chaque fois que des aveugles et des indigents de toute espèce en appellent, pour être secourus, à son titre de Fils de David \ il les aide et les guérit, non seulement par charité compatissante, mais parce que le Messie devait,, selon les Prophètes, se révéler thaumaturge ®.
Par contre, il se défend énergiquement de l'opinion pharisienne, suivant laquelle le Messie ne serait, par nature, qu'un simple descendant de David et, par vocation, qu'un successeur au trône royal temporel \ Jamais, enfin, dans sa vie il ne s'accorde le nom de Fils de David, de peur d'approuver la caricature rabbinique du Messie.
Du reste, le titre glorieux de « Fils de David » convenait d'autant moins à Notre-Seigneur, qu'il voulait être ici-bas, avant tout « le serviteur de
^ Mat. I, 21.
* Mat. I, 1-6 ; Le i, 27. 32. 69 ; 2, 4.
3 Joa. 7, 42.
* Mat. 21, 9. 15 ; Me 11, 10.
5 Mat. 9, 27 ; 15, 22 ; 20, 29 ss. ; Me 10, 46 s. ; Le 18, 38 s.
« Is. 29, 18 ss. ; 35, 2 ss. ; 61, i.
'' Mat. 22, 41 ss. ; Me 12, 35-37 ; Le 20, 41 ss.
L'IDEE MESSIANIQUE DE lESUS
Dieu », le rédempteur, le salut des pécheurs, au sens précis du terme.
Avant de pouvoir exercer sa domination sur le royaume de Dieu, il lui fallait d'abord fonder ce royaume détruit par le péché, puis y incorporer de nouveau chaque individu ainsi que l'humanité tout entière. Il sera d'abord médiateur et fondateur du royaume, après seulement, roi.
Etre médiateur, sauveur, rédempteur, voilà ce que veut Jésus. Il n'a pas d'autre ambition. Il aspire au nom de « Sauveur », de « Rédempteur », tout comme la nation grecque honorait de titres semblables ses princes valeureux, dont les victorieux exploits lui assuraient l'indépendance politique.
Il traduit lui-même le mot « Messie > par cet autre : « Sauveur du monde » \ Mais il s'agit pour lui de la délivrance spirituelle du péché. C'est de lui c[ue l'ange avait prédit : « Tu lui donneras le nom de Jésus, car il sauvera son peuple de ses péchés » ^ Jésus confirme maintenant cette interprétation de son nom,, et trace de la sorte le programme essentiel de son œuvre messianique, son action libératrice : « Le Fils de l'homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu » ^
Nul lecteur des Evangiles ne pourra contester que la lutte contre le péché et le retour à Dieu de l'homme coupable n'aient été l'un des hauts faits de la vie de Jésus. Il n'y a pas que son activité religieuse qui s'y voue totalement. Les œuvres de miséricorde corporelle et les guéri-
* Voir Joa. 4, 25 et 42.
* Mat. I, 21,
' Le 19, 10 ; Mat. 18, 11.
DOUZIEME CONFERENCE
sons miraculeuses elles-mêmes visent sans cesse cet unique but : la délivrance du péché, la rémission des péchés.
Il guérit le paralytique à la piscine de Bethesda, puis il ajoute : « Te voilà guéri : ne pèche plus, de peur qu'il ne t'arrive quelque chose de pire »*.
Il délivre la femme adultère des mains des pharisiens, ses accusateurs, et lui dit : « Allez, ne péchez plus »^
Il prend la défense de la pécheresse dans la demeure de Simon, et la rassure par ces mots consolants : « Tes péchés te sont pardonnes ». Aux pharisiens qui l'entourent, il déclare : « Ses nombreux péchés lui sont pardonnes, parce qu'elle a beaucoup aimé ! ^
Avant de guérir le paralytique, il l'assure que « ses péchés lui sont remis ». Et les pharisiens de prétendre qu'il empiète sur les droits et les pouvoirs de Dieu, autrement dit, qu'il blasphème. Sur quoi Jésus confirme et prouve par un miracle éclatant « que le Fils de l'homme a sur la terre le pouvoir de remettre les péchés » *.
En somme, l'œuvre de Notre-Seigneur vise continuellement à réaliser cette fin pragmatique : transmettre ou accorder lui-même le pardon des péchés.
Mais il veut,, en premier lieu, aider les hommes à l'obtenir, à le mériter. Nous savons que le livre d'Isaïe dépeint le Médiateur comme Serviteur de Dieu, qui prend sur lui les infirmités et les péchés du peuple et les répare par ses souffrances expiatrices.
* Joa. 5, 14. 3 Le 7, 47 s.
* Joa. 8, II. * Me 2, I ss.
L'IDEE MESSIANIQUE DE JESUS
L'Evangile applique à Jésus cette prédiction touchant le Serviteur de Dieu. Un passage du premier Evangile éveille particulièrement l'attention ^ Il est rapporté quelque part que les guérisons miraculeuses, elles aussi, opérées par Jésus en faveur des hommes, avaient eu lieu afin que s'accomplît la parole d'Isaïe : « Il s'est chargé de nos misères, il a pris sur lui nos infirmités ». Là encore la vie de Jésus est ramenée avec une sagesse profonde à son idée centrale de satisfaction pour nos crimes et de délivrance dit péché et de ses suites.
Toutefois, la Passion et la mort de Jésus demewent le fait propre de la Rédemption. Il nous a été donné déjà de constater que pour Jésus la vocation messianique consistait, avant tout, dans sa Passion, sa mort et sa résurrection. Sa mission enseignante et tout le reste de son activité messianique passent à l'arrière-plan.
De plus, il ne se lassait d'affirmer qu'il ne faisait par là qu'accomplir une prophétie de l'Ancien Testament, suivant laquelle le Messie devait souffrir et mourir pour entrer dans sa gloire ^ Il veut dès lors, en qualité de serviteur de Dieu et, conformément aux psaumes et aux prédictions d'Isaïe, expier nos fautes en souffrant à notre place, et racheter ainsi l'humanité.
Dans l'Evangile de saint Jean, il exprime d'une façon plus précise encore le but de sa vocation messianique :
« Comme Moïse a élevé le serpent dans le désert, il faut de même que le Fils de l'homme soit élevé, afin que tout homme qui croit en lui
^ Mat. 8, 17 (Is. 53, 4) ; cfr. I Petr. 2, 24. 2 Le 9, 22-27 ; Mat. 16, 21.
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ne périsse point, mais qu'il ait la vie éternelle. En effet, Dieu a tellement aimé le monde, qu'il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne périsse point, mais ait la vie éternelle. Car Dieu n'a pas envoyé le Fils dans le monde pour juger le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui... Je suis le bon Pasteur. Le bon Pasteur donne sa vie pour ses brebis » \
La réponse qu'il fit aux fils de Zébédée avait, selon les synoptiques, exactement le même sens : « Le Fils de l'homme est venu non pour être servi, mais pour servir,, et donner sa vie pour la rançon de la multitude » ".
A ce premier point du programme dans lequel, aux approches de la Semaine Sainte, il a condensé toute la doctrine de la Rédemption, vient s'ajouter le second, qu'il proclama juste avant de mourir. A la dernière Cène, il prit du pain et, après avoir prononcé une bénédiction, il le rompit et le distribua à ses disciples en disant : « Prenez et mangez, ceci est mon corps ». Il prit ensuite la coupe et la leur donna en disant : « Buvez-en tous : car ceci est mon sang, le sang de la nouvelle alliance, répandu pour la multitude en rémission des péchés. Faites ceci en mémoire de moi » ^.
Il n'est pas besoin, certes,, d'expliquer, moins encore de prouver que Jésus, par ces mots, entend offrir sa vie pour expier les péchés des hommes et pour racheter l'humanité.
1 Joa. 3, 14-17 ; 10, II.
2 Mat. 20, 28 ; Me 10, 45.
3 Mat. 26, 26 s. ; Me 14, 22 s. ; Le 22, 19 s. ; I Cor. 11, 23-25.
L'IDEE MESSIANIQUE DE JESUS
La satisfaction ainsi que la mort rédemptrice constituent le fond essentiel de l'annonce messianique. Elles forment même le centre de sa religion. Non content de s'être livré lui-même sur la croix, il change le pain et le vin en son corps et en son sang, les offre à son Père céleste en holocauste, et à ses disciples en nourriture et en boisson. Puis il ordonne qu'ils renouvellent indéfiniment ce sacrifice, ce banquet eucharistique, afin de commémorer sa mort sanglante. « Car toutes les fois que vous mangez ce pain, ajoute saint Paul, et que vous buvez ce calice, vous annoncez la mort du Seigneur, jusqu'à ce qu'il vienne » ^.
En même temps que sa mort Jésus annonce sa résurrection. « Le Fils de l'homme doit être livré entre les mains des hommes^ et ils le mettront à mort, et il ressuscitera le troisième jour » ^. « Il faut que le Fils de l'homme soit rejeté par les anciens, par les Princes des prêtres et les scribes, qu'il soit mis à mort et qu'il ressuscite trois jours après » '. « Le Fils de l'homme sera livré aux Princes des prêtres et aux scribes. Ils le condamneront à mort, et le livreront aux Gentils pour être moqué, flagellé et crucifié. Mais il ressuscitera le troisième jour » ^
C'est ainsi, presque toujours, qu'il associe la résurrection à la mort rédemptrice.
La résurrection n'est pas seulement le signe infaillible de sa messianité et de sa divinité. Elle est le complément obligé de notre Rédemption, la consommation proprement dite de notre salut.
* I Cor. II, 26.
* Mat. 17, 21-22.
» Me 8, 31.
"* Mat. 20, 17 s. ; Me 10, 32-34 ; Le 18, 31-34.
DOUZIEME CONFERENCE
Seul le Christ vivant peut être le gage de notre renaissance spirituelle, de notre revivif ication corporelle à venir et de notre glorification avec lui. Seul le Christ vivant ressuscité peut être, sur la terre comme au ciel, le glorieux Messie-Roi et souverain du royaume de Dieu.
C'est pourquoi Jésus s'applique sans cesse à initier ses disciples aux mystères de sa Passion et de sa résurrection,, et le soir même de la résurrection, il leur reproche encore de ne vouloir saisir ni l'un ni l'autre : « O hommes sans intelligence, et dont le cœur est lent à croire tout ce qu'ont dit les Prophètes ! Ne fallait-il pas que le Christ souffrît toutes ces choses, pour entrer dans sa gloire ? S>
Recueillons les divers résultats de notre enquête et comparons-les au messianisme de l'Ancien Testament et du judaïsme postérieur. Il saute aux yeux que les vues messianiques de Jésus étaient complètement étrangères à l'idée judaïque qu'avaient du Messie ses contemporains.
Sur un point seulement ils tombaient d'accord : sur la parousie ou la perspective du second avènement à la fin des temps. Il rejeta catégoriquement le messianisme national-politique, sous toutes ses formes. Donc il désavouait, en somme, l'unique point de jonction qui le rapprochait apparemment du judaïsme contemporain, à savoir la doctrine de la parousie, que celui-ci interprétait également en un sens national et politique.
On conçoit, dès lors, sans peine que Jésus demeurait d'autant plus distant de son peuple,
^ Le 24, 25 s.
VIDEE MESSIANIQUE DE JESUS
que celui-ci persistait davantage dans ces croyances messianiques^ foncièrement opposées à celles de l'Ancien Testament.
Le judaïsme de la Synagogue ne pouvait reconnaître pour Messie qu'un rabbin parfait, dont les œuvres, la doctrine et la conduite se fussent cantonnées dans l'étroit domaine des observances talmudiques, et dont le royaume eût été une puissance mondiale, aux tendances politiques nettement « cléricales ».
Or, le Sauveur ne parut point sous l'étoile du rabbinisme officiel ou de l'eschatologie particulariste, mais sur le sol ferme et voulu par Dieu de l'Ancien Testament, rejetant ce messianisme dérouté que l'aveuglement des Juifs crut découvrir dans l'Ancien Testament.
Rien n'est plus formel dans les déclarations messianiques de Jésus que le respect infini dont il entoure l'idée du Messie de l'Ancien Testament. Qu'il parle de « sa venue » ou de sa « mission », de quelque manière qu'il exprime ses débuts messianiques, qu'il s'agisse de son entrée dans le monde, de sa vie, de son activité enseignante, de ses miracles, de sa passion, de sa mort ou de sa résurrection, toujours il demeure conscient d'accomplir, de consommer, de réaliser les prédictions de l'Ancien Testament sur le Messie :
« Ne pensez pas que je sois venu abolir la Loi ou les Prophètes. Je ne suis pas venu les abolir, mais les accomplir. Car, je vous le dis en vérité, jusqu'à ce que passent le ciel et la terre, un seul iota ou un seul trait de la Loi ne passera pas, que tout ne soit accompli »^.
* Mat. 5, 17 s.
DOUZIEME CONFERENCE
Rassemblons maintenant les éléments épars que nous avons recueillis dans l'Ancien Testament, pour les confronter avec le témoignage réel et le fait messianique de l'Evangile. Nous serons frappés de l'accord essentiel qui règne entre le messianisme de l'Ancien Testament et celui de l'Evangile. Nous rencontrons de part et d'autre le Fils de David, le Fils de l'homme, le •Serviteur de Dieu broyé par la souffrance,, le Fondateur et le Roi du royaume de Dieu en ce monde et dans l'autre, — nous traiterons plus loin de l'Emmanuel, de Jésus le Fils de Dieu.
De fait, Jésus peut continuellement s'autoriser de l'Ancien Testament pour prouver sa messianité. « Scrutez les Ecritures : ce sont elles qui rendent témoignage de moi » *.
C'est ainsi que Jésus gourmande les Juifs, scandalisés de son activité messianique ^. Il leur reproche leur pédanterie rabbinique et leur rappelle le fond authentique de vérité messianique que recèle l'Ancien Testament.
Cependant l'Ancien Testament n'épuise nullement l'idée messianique de Jésus. Notre-Seigneur a sa manière toute personnelle d'interpréter les prédictions qui le concernent. A côté du courant spirituel, religieux, universel et surnaturel des prophéties messianiques, il en existe incontestablement un autre dans l'Ancienne Alliance : le courant secondaire, très naturel et purement terrestre, particulariste et national.
Les esprits sagaces et les nobles cœurs pouvaient, il est vrai, discerner facilement que celuici n'était qu'un symbole de celui-là. Mais Jésus fut le premier à dégager l'idée messianique de
* Joa. 5, 39. 2 joa. 5, 9-47.
L'IDEE MESSIANIQUE DE JESUS
Temprise nationale,, des éléments matériels et sensibles qui y adhéraient. Il fut le premier à déclarer franchement que toute autre conception des prédictions et de l'attente messianiques était absolument fausse. Nous l'avons suffisamment prouvé.
Jésus harmonise le messianisme de l'Ancien Testament. Il n'était point du tout facile, ni si naturel d'accorder toutes les prophéties messianiques et de les ramener à une seule et même personne, en laquelle elles devaient trouver leur accomplissement. Ainsi, pour autant du moins que nous l'attestent les écrits judaïques, avant Jésus on n'appliquait point au Messie les chants d'Isaïe touchant le Serviteur de Dieu.
Il paraissait impossible au grand nombre de concilier le Fils de l'homme chez Daniel avec le Fils de David, ou le royaume de Dieu fondé dans la peine et l'effort avec le royaume des cieux resplendissant de lumière et de gloire. En une synthèse harmonieuse, Jésus réunit tout cela dans sa personne et dans son œuvre. Il est le Fils de l'homme selon Daniel, pleinement surnaturel et préexistant, mais il est aussi le Fils de l'homme véritablement incarné, pleinement humain.
C'est comme Fils de l'homme et descendant de David qu'il inaugurera le règne messianique.
Mais auparavant il devra prêcher en qualité d'humble serviteur de Dieu, il devra souffrir et s'immoler pour les péchés du genre humain. Par son enseignement il propage le royaume de Dieu, par sa mort il assure l'entrée dans ce royaume, par sa résurrection et par sa gloire il en prend possession.
DOUZIEME CONFERENCE
Aussi bien, les prédictions, chez lui, s'enchaînent toutes fort harmonieusement. Tout le messianisme de l'Ancien Testament ne devient, pour ainsi parler, qu'une seule prophétie continue. Celle-ci, à son tour, n'a rien d'une sèche théorie tissée de paragraphes, mais elle est un organisme vivant, incarné dans la personne une et vivante de Jésus-Christ lui-même.
Dès lors, on peut dire aussi que Jésus a idéalisé le messianisme de l'Ancien Testament. Jamais il ne se met en peine de reproduire une prédiction à la lettre. Il réalise la prophétie d'une façon magistrale et grandiose, sans se laisser imposer aucune limite.
Il se révèle Maître souverain de l'Ancien autant que du Nouveau Testament : « Il fut dit aux Anciens... Or moi, je vous dis... » Il y a là un ton de majestueuse grandeur qu'on ne peut méconnaître.
Il y conforme sa conduite. D'une chose que les Anciens ne soupçonnaient point ni ne comprenaient, de l'amour, il fit la grande loi de son royaume de Dieu. Il érige en fait ce que les Anciens jugeaient irréalisable : la proclamation d'un Evangile de grâce,, par opposition à la Loi de la crainte. Et ce que les Anciens n'attendaient probablement qu'en second lieu, il le met au premier plan de sa doctrine et de son activité messianique, à savoir : la délivrance du péché par la Passion et la mort médiatrice du Messie.
Les prophéties messianiques de l'Ancien Testament étaient « un flambeau, qui répandait la lumière dans l'obscurité » \ Par leur accomplissement dans le Christ elles furent à tel point
1 II Petr. I, 19.
L'IDEE MESSIANIQUE DE JESUS
inondées de lumière, qu'elles firent bien plus l'impression d'une ombre jetée par Jésus sur l'Ancienne Alliance, que d'un luminaire éclairant l'avenir.
Telle est bien Vidée messianique spécifiquement chrétienne, embrassant la vocation, l'œuvre et la personne du Messie, Jésus de Nazareth.
Seule sa divinité n'entre pas encore en ligne de compte. Jésus accomplit, interprète, harmonise et idéalise le messianisme de l'Ancien Testament ; il corrige, désavoue et rejette le messianisme judaïsant, tel que le concevaient la plupart de ses contemporains de l'école rabbinique ou de l'école apocalyptique.
Entre la notion moderne du Messie,, défendue par l'hypercritique libérale, et l'idée messianique de Jésus, il n'existe aucun rapport. Pour la critique moderne, Jésus est tout simplement une copie réussie des espérances messianiques judaïsantes de son temps.
Le Messie doit naître du rabbinisme pharisaïque ou de l'apocalypse eschatologique, et il doit incarner tantôt celui-ci, tantôt celui-là, tout en étant doué d'un caractère génial et personnel. Voilà tout.
Il est fort compréhensible que le rationalisme moderne, pour lequel il n'existe pas de révélation surnaturelle, mais seulement une évolution naturelle, se révèle impuissant à résoudre autrement le problème du Messie.
Nous savons pourtant combien cette solution répugne à la vérité des faits, et principalement à la manifestation messianique de Jésus lui-même.