‹ Jesus de NazarethChapitre 8 sur 16 · IS · texte numérisé non relu

IS

SEPTIEME CONFERENCE

Telle est l'enthousiaste proclamation de ses disciples reconnaissants.

Ses ennemis, à leur tour, sont forcés de lui décerner cet éloge : « Maître, nous savons que vous êtes véridique, et n'avez souci de personne ; car vous ne considérez point l'extérieur des hommes, mais vous enseignez la voie de Dieu dans la vérité » ^.

Ces déclarations mettent en un juste et saisissant relief la prédication de Jésus. Chaque parole et chaque œuvre, son attitude en général et son message de joie, tout n'est qu'un splendide rayonnement de véracité. Véracité jusque dans les moindres circonstances, jusqu'aux dernières limites ^. Véracité sans intrigue et sans feinte, sans ruse et sans artifice : « Que votre discours soit : Oui, oui, non, non » ^ Véracité envers tout le monde, véracité incorruptible *. Véracité à tout prix, nonobstant les récriminations des rabbins et des casuistes professionnels, nonobstant le grand scandale de la Synagogue entière ^ ; véracité,, au risque même d'être abandonné de ses meilleurs disciples, et de voir toute son œuvre apparemment s'écrouler ^ Véracité d'une inflexible sévérité, sous la menace du feu et du sang.

Jamais Jésus ne déploie autant de fermeté et de ténacité que lorsqu'il fustige l'hyprocrisie, le mensonge, la feinte, sous toutes leurs formes et dans leurs pires conséquences. Qu'il suffise de

^ Me 12, 14 ; Mat. 22, 16 ; Le 20, 21.

2 Mat. 23, 25 ; Le 13, 15.

3 Mat. 5, 27.

* Mat. 22, 16-21 ; Le 13, 32.

5 Mat. 7, 3 ; 9, 10 ; 15, 2 ss. ; Le 7, 39 ; 13, 10 ss. ; 14, 3 ss. 15, 2 ; 19, 7.

^ Joa. 6. 66 s.

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penser aux violents réquisitoires prononcés contre les pharisiens, ces fervents typiques des formes extérieures, de la tartufferie et des censures méticuleuses î

Le divin Ami de la Vérité ne peut contenir son indignation. Leurs menées déloyales lui arrachent de virulentes imprécations : « Malheur à vous, Scribes et Pharisiens hypocrites ! Malheur à vous, insensés et aveugles ! Malheur à vous, guides aveugles ! Malheur à vous, qui au dehors paraissez justes aux hommes, mais au dedans êtes pleins d'hypocrisie et d'iniquité ! Malheur à vous, serpents, race de vipères, comment éviterez-vous d'être condamnés à la géhenne ? » ^

Aussi bien, cette véracité tranchante lui vaut la haine des grands et la persécution des foules. C'est à elle qu'il en appelle, à l'instant même où ils ramassent des pierres pour le punir de sa courageuse franchise : « Vous cherchez à me faire mourir, moi qui vous ai dit la vérité que j'ai entendue de Dieu... Parce que je vous dis la vérité, vous ne me croyez pas » ^

La véracité est en outre la condition indispensable pour être admis à le suivre : « Si vous demeurez dans ma parole, vous êtes vraiment mes disciples ; vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous rendra libres » \

La véracité : voilà le testament de Jésus aux siens qu'il laisse dans le monde, testament inouï et que personne n'avait encore fait. « Je prierai le Père, et il vous donnera un autre Consolateur... Quand l'Esprit de vérité sera venu, il vous guidera dans toute la vérité » *.

' Mat. 23, 1-33 ; Le 13, 15. 3 Joa. 8, 31 s.

* Joa. 8, 40. 45. 4 Joa. 14, 16 s. ; 16, 13.

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Dans sa dernière prière, sa prière sacerdotale, Jésus ne fait autre chose que demander, d'une manière instante et touchante à la fois, la vérité pour ses disciples et ses fidèles : « Père, sanctifiez-les dans la vérité : votre parole est la vérité » ^.

En présence de son juge, à la vue de l'éternité, il résume à nouveau le but et l'œuvre de sa vie dans les termes que voici : « Je suis né et je suis venu dans le monde pour rendre témoignage à la vérité. Quiconque est de la vérité, écoute ma voix » ". Et tandis que Pilate lui pose la cynique question : « Qu'est-ce que la vérité ? » ', Jésus se laisse condamner à mort, pour ne point trahir la vérité. Il offre son sang et sa vie et meurt martyr de la vérité.

L'histoire ne connaît pas d'autre figure qui ait été, comme celle de Jésus, si passionnément éprise de la vérité ; elle n'en connaît point non plus, qui ait détesté plus que lui la fausseté perfide. C'est à son amour passionné du droit et de la vérité qu'on reconnaîtra le prophète et l'homme de Dieu ; tous deux s'indignent contre la duplicité et l'hypocrisie, le mensonge et la fourberie, l'injustice et la tyrannie. Nul pourtant n'est, dans son être, dans sa vie et dans sa mort, aussi héroïquement véridique que Jésus, le prophète de Nazareth, qui s'identifie tout court et sans contestation avec la vérité elle-même : « Je suis la Vérité ».

2. La force d'âme de Jésus. Sa lumineuse passion de la vérité éclaire de nouveaux horizons : elle désigne à notre attention une autre propriété

* Joa. 17, 17. 3 Joa. 18, 38.

2 Joa. 18, 37.

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non moins caractéristique de Jésus : sa fermeté, sa vaillance, sa joie dans le sacrifice, sa prodigieuse énergie allant jusqu'à l'héroïsme, en un mot, sa force d'âme.

Depuis que l'indif férentisme court le monde, on s'est donné toute la peine imaginable pour enlever au caractère de Jésus ses traits énergiques et forts. De Tiedge, le poète de « L'allée des soupirs », et Voss, le plus intolérant prêcheur de l'universelle tolérance, jusqu'aux Congrès religieux de Chicago et de Berlin, le portrait de Jésus devint de plus en plus une pâle silhouette, une image incohérente, mièvre, peu virile, anémique et tellement estompée, qu'on en aurait pu faire le schibboleth d'une religion larmoyante.

Tous les écrivains sacrés des origines chrétiennes désavouent ce travestissement. Ils voient en Jésus la personnification de la force, de l'autorité, de la puissance et du courage. Matthieu note : « La multitude voyant ce prodige fut saisie de crainte, et rendit gloire à Dieu, qui avait donné une telle puissance aux hommes » ^. Marc atteste : « Il les enseignait comme ayant autorité » l « Sa doctrine les frappait d'étonnement,, parce qu'il parlait avec autorité » ', écrit saint Luc. « Il leur a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu » *, clame Jean, dans la joie. « C'était un prophète puissant en œuvres et en paroles, devant Dieu et devant tous les peuples » °, déclarent les disciples d'Emmaûs. « Ce Jésus de Nazareth, Dieu l'a oint de l'Esprit- Saint et de force » ', ajoutent les Actes des Apô-

^ Mat. 9, 8. ^ Joa. i, 12.

2 Me I, 22. ; Mat. 7, 29. ^ Le 24, 19.

3 Le 4, 32. 6 Actes 10, 38.

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très. Saint Paul, lui, prêche « le Christ comme puissance de Dieu et sagesse de Dieu »^ tandis que Pierre assure : « Nous vous avons fait connaître la puissance et l'avènement de Notre- Seigneur Jésus-Christ, en témoins oculaires de sa majesté » ^

Ses exhortations aux disciples reflètent nettement cette même personnalité énergique, généreuse et forte. On conçoit, dès lors, qu'il ait pu réunir autour de lui un groupe d'hommes vaillants et résolus,, qu'il ait donné à Simon le nom de Pierre (rocher), tandis qu'il aimait à nommer Jacques et Jean les fils du tonnerre. Ils seront des héros, des soldats fougueux, lancés à la conquête du royaume de Dieu ^

Il n'exige point d'eux la demi-mesure, ni la médiocrité, mais l'héroïsme absolu : « Laisse les morts ensevelir leurs morts ; pour toi, suis-moi et va annoncer le royaume de Dieu » *. « Va, vends tout ce que tu as, donne-le aux pauvres, puis viens,, et suis-moi » ^ « Si quelqu'un vient à moi et ne hait son père et sa mère, sa femme et ses enfants, ses frères et ses sœurs, et même sa propre vie,, il ne peut être mon disciple. Et quiconque ne porte pas sa croix et ne me suit pas, ne peut pas être mon disciple. Quiconque ne renonce pas à tout ce qu'il possède, ne peut être mon disciple » \ « Quiconque met la main à la charrue et regarde en arrière n'est pas propre au

' I Cor. I, 24.

2 II Petr. I, 16.

5 Mat. II, 12 ; Le 13, 24 ; 16, 16.

^ Mat. 8, 22 ; Le 9, 60.

5 Me 10, 21 ; Mat. 19, 21 ; Le 18, 22.

8 Mat. 10, 37 s. ; Le 14, 26 s. 33.

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royaume de Dieu » \ « Ne pensez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre ; je suis venu apporter non la paix, mais le glaive » l

Le glaive, la lutte, la guerre à Satan, au monde et à soi-même, pour Dieu et son royaume, telle est la devise du Christ. D'où l'hymne triomphal, que seuls comprennent les cœurs héroïques: « Heureux ceux qui souffrent persécution !... Heureux êtes-vous, lorsqu'on vous insultera, qu'on vous persécutera, et qu'on dira faussement toute sorte de mal contre vous, à cause de moi !... ... Réjouissez-vous et soyez dans l'allégresse,, car votre récompense est grande dans les cieux ! » ^

La vie de Jésus n'est que le développement magnifique et la réalisation fidèle de cet héroïque programme. Son propre témoignage messianique et divin provoqua une violente et continuelle opposition de la part de son entourage. La simple annonce du royaume de Dieu, tel qu'il l'inaugura, à l'encontre des espérances terrestres, politiques et nationales, constituait, à elle seule, une entreprise extrêmement hasardée et apparemment impossible.

Mais surtout, il faut le voir à l'œuvre, le voir conquérir ce royaume qu'il vient à peine d'annoncer ! Il est lui-même l'un de ces « héros », des premiers et des plus valeureux, qui « depuis les jours de Jean-Baptiste, emportent de force » le royaume des cieux *. Il est le marchand de perles et l'homme au trésor, qui vend tout ce qu'il a, pour acquérir la perle et le trésor du royaume des cieux ^

^ Le 9, 62.

^ Mat. 10, 34 ; Le 12, 51.

^ Mat. s, 10-12 ; Le 6, 22 s.

* Mat. II, 12.

^ Mat. 13, 44 ss.

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Depuis la première heure de son activité publique jusqu'aux premiers symptômes de la crise finale, sa prière,, sa pensée, sa prédication et son œuvre ne sont, en vérité, qu'un gigantesque combat, que la lutte ininterrompue d'un géant pour le royaume de Dieu. Cela seul nous explique comment, en l'espace restreint de trois ans au plus, il parvint à réaliser une œuvre immense dans sa nature et atteignant, dans ses conséquences, le monde entier.

Jésus eut une fin tragique ; mais le drame de sa Passion et de sa mort fut aussi héroïque que l'avait été le cours de sa vie. Le héros s'affirme dans la souffrance ; et la mort est pour l'endurance et la force d'âme la meilleure pierre de touche.

L'histoire a connu des hommes qui sont restés impassibles dans la douleur et dans la mort, qui même ont accueilli l'une et l'autre avec une secrète volupté : des exaltés, des fanatiques, des déments. La philosophie en sait d'autres, qui mettaient toute leur vertu à se rendre insensibles en face de la souffrance et à convoiter froidement la mort : des égoïstes stoïques, des pessimistes dénaturés,, d'arrogants idolâtres de soi-même.

Jésus-Christ souffre tout autrement. Il n'est pas impassible dans la douleur. Il ne joue pas avec elle. Il boit toutes les amertumes au calice de la Passion, avant même d'en subir les horreurs ^.

Les indicibles tourments des derniers jours et le baptême de sang de la crucifixion obsèdent sa pensée, et l'ébranlent au plus profond de son être.

^ Mat, 10, 39 ; Joa. i8, ii.

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Même durant les heures de joie et de fête, ils jettent comme une ombre de tristesse sur l'onction de ses paroles et de ses sentiments. La transfiguration au Thabor et la confession de Pierre à Césarée, s'achèvent sur la sombre perspective, « qu'il doit aller à Jérusalem pour y souffrir beaucoup de la part des Anciens, des Scribes et des Princes des prêtres et pour y mourir » ^.

Lorsque, enfin, l'heure marquée par le Père arrive, sa nature humaine frémit : une indicible tristesse l'envahit au jardin des Oliviers ; son âme est mortellement affligée ; il tremble, étreint par l'angoisse, et tombe en agonie, et le sang suinte de tout son corps ^

L'une de ses dernières paroles en croix,, ce fut le déchirant cri de détresse d'un homme qui se meurt dans les plus atroces tourments du corps et de l'âme : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez- vous abandonné ? ^ » Voilà qui est très humain !

Et pourtant il n'y a pas eu dans sa vie ni dans sa mort un seul instant, où il n'ait courageusement envisagé la douleur, où il ne se soit paisiblement et amoureusement soumis aux ordres du Père céleste.

A Judas, le traître qui le livre aux bourreaux, il offre le baiser d'amitié avec une amicale parole * ; et Pierre, qui voudrait, dans un élan d'affection, soustraire Jésus à la sombre perspective de la croix, reçoit la sévère réprimande : « Arrière ! Satan : car tes sentiments ne sont pas ceux de Dieu, mais ceux des hommes » ^

^ Mat. i6, 21 ; Me 8, 31 s,

^ Mat. 26, 37 s. ; Me 14, 33 s. ; Le 22, 43 s.

3 Mat. 27, 46 ; Me 15, 34.

* Mat. 26, 49 s.

5 Me 8, 33.

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Jésus appelle ardemment l'heure où il s'immolera pour l'amour de son Père : « Je dois encore être baptisé d'un baptême, et quelle angoisse en moi jusqu'à ce qu'il soit accompli ! » ^

Or, la voici qui s'approche, cette heure bénie. En face de l'imminente torture, ses forces menacent de l'abandonner. Prosterné devant Dieu, il lutte, et dans une ardente prière il retrempe son âme. Il la sent prête, maintenant, à tous les héroïsmes : « Mon Père, s'il est possible, que ce calice passe loin de moi ! Cependant, non pas comme je veux, mais comme vous voulez » ^

Puis il s'engage comme un héros sur le chemin du Calvaire. Il boit jusqu'à la lie la coupe sacrée du martyre. Ces tourments du corps et de l'âme, il les endure jusqu'à la fin, dans un humble et filial et saint amour du Père. Pris d'une immense pitié envers ses bourreaux, il résiste jusqu'au bout,, jusqu'à cette parole éternellement mémorable : « Tout est consommé ! Père, je remets mon esprit entre vos mains » ^ Cela, c'est plus qu'humain, — c'est divin !

Qu'ils font piètre figure à côté de Jésus, tous ces hommes qu'on s'est plu souvent à comparer à « l'homme de douleur » de Nazareth, — ces Bouddha, ces Laocoon, ces Socrate !

Il manque précisément à Bouddha ce qui faisait l'incomparable grandeur du Sauveur : la force de volonté et la résistance. Bouddha se macère et se mortifie par pur dégoût de la vie, par désespoir et lâcheté. Dans son nirvana, où il s'imagine rentrer dans le néant, « il ne reçoit

^ Le 12, 50.

2 Mat. 26, 39. 42 ; Me 14, 36 ; Le 22, 42.

^ Le 23, 46 ; Joa. 19, 30,

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qu'un des multiples opiats religieux-philosophiques contre le pessimisme ^. »

Le Christ, au contraire, prêche, ainsi que le reconnaît Schopenhauer lui-même, l'affirmation suprême de la volonté, et ne voit dans la souffrance et la mort, qu'un passage à l'éternelle et véritable vie.

Laocoon, le modèle classique de l'homme qui jouit, qui souffre et qui meurt, succombe, victime de l'inexorable destin. Il lutte désespérément contre la douleur et, selon le récit de Virgile, pousse des hurlements horribles, comme un taureau réchappé de la boucherie ^

Le Christ, lui, accepte librement la souffrance ' et « comme une brebis il a été mené à la boucherie et n'a pas ouvert la bouche » *.

S ocrai e aurait pu, par une fuite peu honorable,, se soustraire à la cigûe. Il la boit cependant avec une étonnante tranquillité, avec un sangfroid prodigieux et termine une vie pleine de noblesse par une mort digne et courageuse.

Néanmoins, on cherchera vainement chez lui l'édifiant spectacle de souffrances héroïquement supportées. Rien chez lui de ce sentiment filial de la présence et de l'amour de Dieu, de cette soumission à la très sainte volonté de Dieu, que nous admirons en l'agonie du Sauveur. Au lieu de prier pour ses ennemis, comme l'a fait Jésus, Socrate se moque d'eux et ordonne à son élève Criton d'immoler un coq au dieu de la médecine ^.

' W. Ph. Englert, Christus und Buddha in ihrem himmlischen Vorleben. Vienne 1898, 120. ^ Virgil. Aeneis II, 222.

* Actes 8, 32.

^ « A Asclépios, ô Criton, nous sommes redevables d'un coq ».

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Rousseau lui-même s'indigne qu'on ait osé établir un parallèle entre la mort de Socrate et celle de Jésus : « Quels préjugés, quel aveuglement ne faut-il point avoir pour oser comparer le fils de Sophronisque au fils de Marie ? Quelle distance de l'un à l'autre ! Socrate, mourant sans douleur, sans ignominie,, soutint aisément jusqu'au bout son personnage ; et si cette facile mort n'eût honoré sa vie, on douterait si Socrate, avec tout son esprit, fut autre chose qu'un sophiste... La mort de Socrate, philosophant tranquillement avec ses amis, est la plus douce qu'on puisse désirer ; celle de Jésus expirant dans les tourments, injurié, raillé, maudit de tout un peuple, est la plus horrible qu'on puisse craindre... Oui,, si la vie et la mort de Socrate sont d'un sage, la vie et la mort de Jésus sont d'un Dieu ^. »

3. U humilité de Jésus. L'humilité de Jésus confirme cette impression. Force suprême, unie à une très profonde humilité. Schiller (« Les Johannites ») voit dans la conciliation de cette antinomie une marque très caractéristique du christianisme :

« Religion de la Croix, qui sus tresser en une

[même couronne » Les palmes de la force et de l'humilité ».

C'est de Jésus qu'elle tient ce secret. Jésus fut le premier qui allia la grandeur et la bassesse, la force et l'humilité. Il n'abattit point la force par l'humilité, ni l'humilité par la force.

Phaedo 66, Platonis Opéra I, rec. Hirschigius, Parisiis 1856, 93- — C était l'usage, après avoir obtenu la guérison, d'immoler un coq à Asclépios.

* Rousseau, Emile, Œuvres II, Paris 1905, 280.

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Frédéric Nietzsche, le prophète de la morale des maîtres, méprise l'humilité du Christ et du christianisme,, parce qu'elle équivaut à la négation de la grandeur. Elle est à ses yeux « la révolte de ce qui rampe contre ce qui est élevé : l'évangile des faibles rend vil et méprisable » ^.

La vie de Jésus n'est-elle point une vibrante réfutation de ces théories blasphématoires ? Jésus conserve sans cesse et affirme imperturbablement la conscience de sa dignité messianique et de sa nature divine. De là sa riche personnalité, faite d'une grande noblesse de sentiment, d'une activité extrêmement féconde, et d'admirable résignation dans la souffrance. Quoi de plus auguste, de plus sublime, de plus puissant, que la vie et la personne de Notre-Seigneur !

Or, Jésus, planant dans ces vertigineuses hauteurs, témoigne néanmoins d'une telle condescendance envers les autres, d'un si profond et volontaire abaissement, qu'on pourrait le croire de la plus humble condition.

Jamais cela n'eût paru possible aux anciens peuples civilisés. Ils connaissaient pourtant,, dans les hautes sphères de la société, des hommes puissants et distingués ; ils en connaissaient d'autres, des êtres d'abjection, des serviteurs et des esclaves, qui rampaient à leurs pieds. Mais un accommodement entre les hautes et les basses classes de la société, une alliance entre la dignité personnelle consciente d'elle-même et la condescendance envers les humbles, eût été pour eux un non-sens. L'abîme qui les séparait était si large que les langues classiques n'avaient même pas de mot pour désigner cette humble attitude.

^ Der Antichrist, n. 43., Friedrich Nietzsches Werke Bd. X, Leipzig 1906, 415.

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On aura beau traduire les expressions zaTtecvôs et himùlis par « humble », elles signifient en réalité tout autre chose. Elles gardèrent dans l'idiome des Grecs et des Romains une saveur plutôt amère, un relent de bassesse, d'abjection, de mépris.

Sous l'influence du christianisme, enfin, ces mots changèrent de signification. Depuis, le pauvre, le déshérité,, « l'humble », ont gagné de n'être plus un objet de mépris pour les gens de qualité.

C'était mieux déjà dans le judaïsme de l'Ancien Testament.

L'Ancien Testament n'avait pas seulement magnifié l'alliance de la distinction et de la puissance avec la bassesse et l'humilité, mais l'avait même, en partie, réalisée en quelques-uns de ses plus dignes représentants.

Toutefois la théologie pharisaïque contemporaine de Jésus n'y songeait déjà plus. La Mischna en est témoin. Encore que l'humilité soit fort recommandée dans un traité de la Mischna intitulé : « Sentences de nos Pères », on n'y affirme pas moins que la caste savante des rabbins avait le droit de jeter sur le commun du peuple un regard dédaigneux \

Hillel lui-même prononça cette parole hautaine : « L'ignorant ne craint pas le péché, et le laïc manque de piété » *. Plus surprenante encore est, dans les Evangiles, l'attitude superbe, la ridicule vanité et le faux respect des scribes et des pharisiens.

1 Fiebig, Pirque aboth. Der Mischnatraktat « Sprûche der Vâter», Leipzig 1906, 7, 43.

2 Hillel, dans : Aboth., 2, 5.

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Jésus-Christ, lui, dès le premier instant de son existence terrestre jusqu'à sa mort en croix^ n'a point cessé d'abattre les cloisons et l'esprit de caste. D'ailleurs, il fut en personne un modèle accompli de parfaite condescendance et de renoncement.

Fr. Nietzsche lui en fait un grief et inscrit sur la bannière de l'Antéchrist la devise fort caractéristique : « Premier point de vue : Gardez vos distances ! * »

Par humilité, Jésus entre en ce monde comme un enfant trouvé. Rejeté par les hommes, il naît dans une étable et emprunte en quelque sorte aux animaux un lopin de terre pour pouvoir y poser le pied l Non encore satisfait, il se laisse persécuter par Hérode, qui l'oblige à fuir en Egypte, avec Marie et Joseph *. Rentrée au pays,, la Sainte Famille s'établit en un coin perdu * de la dernière province de Palestine ^ Plus tard, Jésus gagne sa vie comme ouvrier ", et l'on n'aura jamais pour ce fils du charpentier de Nazareth qu'un regard contempteur, qu'un méprisant sourire '.

Même durant les années de son ministère public, il vit tellement détaché des choses de la terre, qu'il avoue un jour : « Les renards ont leurs tanières, et les oiseaux du ciel leurs nids ; mais le Fils de l'homme n'a pas où reposer sa tête

1 Nietzsche, Der Antichrist, n. 43, loc. cit. 415 ; Der Wille sur Macht n. 866 et 891, loc. cit. 115. 131.

^ Le 2, 7.

' Mat 2, 13-18.

* Joa. I, 46.

^ Mat. 2, 19-23.

" Me 6, 3.

■^ Mat. 13, 55 ; Le 3, 23 ; 4, 22 ; Joa. 6, 42

^ Mat 8, 20.

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Humble est sa doctrine. Loin d'imiter le style redondant,, Tépluchage de mots et l'attitude sectaire des scribes et des pharisiens, Jésus revêt ses hautes pensées d'une forme très simple et à la portée du peuple. Son parler est si plein de grâce, si dénué de prétention, que les ignorants eux-mêmes et les enfants peuvent le comprendre et saisir le sens de ses paraboles.

Humble aussi sa puissance miraculeuse. Ses prodiges s'accomplissent sans vanité professionnelle et sans ostentation. Que par sa vertu les aveugles voient, les paralytiques marchent et les sourds entendent, qu'il ressuscite les morts ou qu'il dompte les éléments de la nature, tout paraît si simple, si dépourvu d'ambition, qu'on croirait avoir affaire aux choses les plus ordinaires du monde.

Et tout ne vise qu'à l'honneur du Père céleste et au témoignage de sa propre mission divine. Aussi souvent qu'une vaine exhibition ou que la curiosité voudraient le presser d'agir, il écarte avec indignation les quémandeurs de miracles \ et, quand on le glorifie à cause de ses œuvres miraculeuses et qu'on veut le créer roi et messie politique, il s'enfuit vers les montagnes solitaires et rend gloire à Dieu, en une prière ardente *.

L'humilité jalonne sa route et pénètre sa pensée tout entière. Jamais on n'a surpris sur ses lèvres une parole d'orgueil. Jamais la flatterie n'obtint chez lui de crédit. Il rejette les titres qu'on veut lui donner par pure vanité ou par encensement '.

* Mat. 12, 39 ; i6, 4 ; Me 8, 12 ; Le 11, 29 ; 23, 8 s.

2 Joa. 6, 15.

3 Mat. 23, 7 ; Me 10, 18.

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Il prend pour disciples de pauvres pêcheurs.

Parmi les publicains et les pécheurs,, parmi les déshérités de la société juive, il se choisit ses amis et intimes \ sans se soucier du grief qu'on lui fait de contrevenir au privilège de la caste savante, à laquelle, pourtant, il semble appartenir '.

Il engage ses disciples à ne point briguer les honneurs, à fuir la « passion des distances » : « Il n'en sera pas ainsi parmi vous ; mais quiconque veut être grand parmi vous, qu'il se fasse votre serviteur ; et quiconque veut être le premier parmi vous, qu'il se fasse votre esclave. C'est ainsi que le Fils de l'homme est venu, non pour être servi, mais pour servir, et donner sa vie pour la rançon de la multitude » l Aussi bien, Notre- Seigneur, au soir de sa Passion, lave les pieds de ses disciples — œuvre d'esclave — et peut, dès lors,, dire en toute vérité : « Je suis au milieu de vous comme celui qui sert » *.

Mais c'est dans sa Passion et dans sa mort que son humilité a été surtout profonde. Souffrir en silence toute espèce d'injure et d'iniquité, accepter librement d'ineffables tortures et la mort la plus ignominieuse qui soit, n'est-ce point là le signe d'une incomparable humilité, l'indice de la perfection morale ?

Platon déjà y voyait l'épreuve décisive de l'homme idéal. Pour lui, le juste idéal est « un homme droit et généreux, qui ne veut point paraître bon, mais qui veut l'être. D'abord on lui

* Mat. II, 19.

^ Me 2, 16.

^ Mat. 20, 26-28 ; 23, II ; Me 9, 35 ; 10, 43-45-

* Le 22, 27.

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ôtera la bonne opinion qu'il a de lui-même ; car si on le tient honnête homme, il en recevra des honneurs et des présents, et Ton doutera ainsi s'il faut attribuer sa justice à l'amour de la vertu ou à la convoitise des honneurs et des présents. C'est pourquoi il sera dépossédé de tout, hormis de la justice... Et tandis qu'il n'aura jamais commis d'iniquité, il faudra que les hommes le tiennent néanmoins coupable ; mais ni cette calomnie, ni les mauvais traitements qui s'ensuivront, ne devront l'exaspérer. Il conservera plutôt jusqu'à sa mort l'égalité d'humeur et, sa vie durant^ il passera pour un homme injuste, — malgré sa justice... Finalement, il se laissera flageller, torturer, jeter aux fers, arracher les yeux, et quand il aura supporté tous ces tourments, on le crucifiera ou bien on le taillera en pièces \ » Il ne méritera d'être un juste parfait, que lorsqu'il aura courageusement subi ces épreuves.

Qui ne songe à Jésus-Christ, en lisant cette description du Juste de Platon ? Or^ tandis que le « divin » philosophe de l'Antiquité ne rêve qu'à une justice idéale et imaginaire, sans croire qu'elle pourrait un jour devenir réalité, Jésus la réalise pleinement, et la surpasse de beaucoup.

Il est conscient des vertus et des perfections sublimes qu'il possède, mais il se laisse charger de fers, comme un infâme malfaiteur, il permet qu'on lui impute les crimes les plus graves et qu'on le condamne au supplice de la croix.

Il est absolument convaincu de sa vocation messianique et de sa nature divine, et il permet que des êtres inhumains lui infligent le châtiment

* D. Platonis De rébus publiais sive de justo lib. II. éd. Joannes Sozomenus, Venetiis 1626, 44.

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de la flagellation réservé aux esclaves, qu'on lui crache au visage, qu'on lui jette un manteau dérisoire et lui tresse une couronne d'épines !

Il pourrait appeler douze légions d'anges ', aussi facilement qu'il avait, d'une seule parole, terrassé ses ennemis et s'était justifié, mais il se tait ^ et refuse tout secours 1

Il est maître de la vie, il a souvent opéré d'éclatants miracles sur les vivants et sur les morts, et il se laisse à présent conduire à la boucherie comme un agneau, écraser comme un ver, clouer au gibet avec les bandits des grands chemins, puis il expire en d'indicibles souffrances...

Quoi de plus vrai, dès lors, et de plus poignant que le portrait caractéristique que Jésus traça de lui-même : « Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur I ' »

La doctrine, la vie et la mort de Jésus sont un magnifique haut-relief de cette très profonde humilité et de cette incomparable douceur.

1 Mat. 26, 53.

* Mat. 26, 63 ; Me 14, 61.

' Mat. II, 29.

HUITIÈME CONFERENCE

Jésus parmi les hommes

Tandis que la vie intime de Jésus est marquée du triple sceau de la véracité, de la force et de l'humilité, ses relations avec les hommes, ses frères, sont empreintes de douceur, de miséricorde et de charité.

I . La douceur de Jésus. La douceur n'est qu'humilité dans les rapports avec le prochain. Elle ne réside point dans la faiblesse, ni dans l'absence de principes, ni dans la souplesse accommodante à l'égard des vues et des vœux du prochain, pas plus que l'humilité ne consiste dans le désaveu de la grandeur et de la force personnelle.

Etre doux,, c'est tempérer la colère, la haine et l'esprit de vengeance. La douceur, c'est le calme de l'âme exempte de passion, de l'âme qui se domine en face de ceux qui l'ont offensée. Elle n'est donc pas simplement la tranquillité de l'esprit, l'absence de passion ou de sentiment.

La paix d'un caractère doux est enracinée dans la charité active, elle a pour limites le devoir personnel et pour but la gloire de Dieu. Si l'un de ces trois éléments est en cause, la plus tendre dou-

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ceur devra s'allier au zèle ardent ou à la flamme d'une sainte indignation.

Moïse frémit d'une sainte colère à la vue du peuple entêté, idolâtre, et pourtant il était « l'homme le plus doux que la terre eût porté » \

De même Jésus. Son Evangile et toute sa personne exhalent une paix, un calme, une patience, un esprit de conciliation infinis. Ce n'est point la douceur d'une vie solitaire, coulée à l'abri du monde et ignorant les écueils de l'impatience. Jésus « a habité parmi nous » ^

Il a vécu au cœur du monde, parmi l'agitation des hommes ; il n'y eut point dans le pays d'homme plus notoire, il n'y en avait pas un que les foules « pressaient », « assaillaient », « assiégeaient » * autant que Jésus de Nazareth.

Jésus, toutefois, garde son calme et son inaltérable douceur. Les disciples, fatigués de la route et du poids de la journée, voudraient renvoyer les femmes avec leurs enfants, de peur qu'elles n'épuisent le Maître. Mais il leur fait signe et les accueille avec un sympathique sourire : « Laissez ces petits enfants, et ne les empêchez point de venir à moi, car le royaume des cieux leur appartient » *.

L'ingrati*ude qu'il récolte est devenue à tel point intolérable, que ses disciples le conjurent : « Seigneur, voulez-vous que nous commandions que le feu du ciel descende et les consume ? » Jésus, s'étant retourné, les reprit en disant : « Vous ne savez pas de quel esprit vous êtes » ^.

^ Nm. 12, 3.

^ Joa. I, 14.

^ Me 3, 10 ; s, 24 ; Le 5, i ; 8, 43. 45.

* Mat. 19, 13 s. ; Me 10, 13 s.

"^ Le 9, 54 ss.

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L'incompréhension, Tétroitesse, le manque de foi des apôtres le mettent durement à l'épreuve,, et lui arrachent ces mots : « O race incrédule et perverse, jusques à quand serai- je avec vous ? Jusques à quand vous supporterai-je ? » ^. Il demeure néanmoins auprès d'eux et souffre leur lenteur et leurs travers avec une patience inlassable.

Rien ne paraît avoir exercé autant d'attrait sur Jésus, rien ne semble avoir eu ses préférences, comme un caractère doux et paisible.

Sans cesse il repaît ses yeux d'images idylliques et des reposantes merveilles de la nature.

Les hommes pacifiques, les enfants, les pêcheurs de la plage, l'amertume des âmes souffrantes mais résignées, voilà ce qui l'attire.

Son désir le plus cher a toujours été celui de la paix et de la concorde, et quand il entre dans une maison, il y porte la paix ^

Son mot préféré, puissant, irrésistible, c'est le joyeux message de la douceur, de la paix : « Heureux ceux qui sont doux, car ils posséderont la terre ! Heureux les pacifiques, car ils seront appelés enfants de Dieu ! Heureux ceux qui souffrent persécution pour la justice, car le royaume des cieux est à eux ! » '

« Toujours sa pensée se meut dans les sereines hauteurs, où le divin soleil ne connaît jamais de déclin, où n'atteignent point les sombres nuages des émotions passionnées. Nul sentiment désordonné ne l'agite, nul transport déréglé ne le sou-

' Mat. 17, 16.

2 Mat. 10, 13 ; Me 5, 34 ; Le 10, 5 s. ; 24, 36 ; Joa. 14, 27 ; 16, 33 ; 20, 21, 26.

3 Mat. 5, 5. 9 s.

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lève ; nature sublime, où la passion n'effleure même point l'extrême périphérie de sa vie intérieure ^. »

Et pourtant, malgré ce calme et cette douceur, Jésus ne manque ni de fermeté dans l'action, ni de sévérité dans le blâme, ni de majesté dans l'indignation.

Aux envoyés d'Hérode, le despote perfide, il donne pour toute réponse : « Allez et dites à ce renard : Je chasse les démons et guéris les malades, aujourd'hui et demain,, et le troisième jour j'aurai fini » \

Il inflige à Pierre une verte réprimande : « Retire-toi de moi, Satan, tu m'es un scandale ; car tu n'as pas l'intelligence des choses de Dieu ; tu n'as que des pensées humaines » l

A l'égard des pharisiens il ne connaît point de ménagements : « Hypocrites ! Serpents ! Race de vipères ! Sépulcres blanchis ! Insensés ! Guides aveugles ! " »

A plusieurs reprises il charge d'imprécations les villes de Chorozaïn, de Bethsaïda, de Capharnaum et de Jérusalem \

Ayant trouvé dans le temple des marchands de bœufs et de brebis et des changeurs assis, il fit un fouet avec des cordes et les chassa tous du temple, ainsi que les brebis et les boeufs. Il jeta par terre l'argent des changeurs et renversa leurs tables. Et il dit aux vendeurs de colombes : « Enlevez cela d'ici ; ne faites pas de la maison de

' Franz Hettinger, Apologie des Christentums II, 8. édit. Fribourg-en-Br. 1899, 456.

- Le 13, 32.

' Mat 16, 23 ; Me 8, 33.

* Mat. 23, 1-33 ; Le 13, 15.

^ Mat. 11, 21-24 ; Le 19, 41 ss.

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mon Père une maison de trafic ! » ^ Ce sont là, assurément, paroles sévères, impressionnantes, dures même.

Mais paroles inspirées du plus pur altruisme, et dictées par l'amour de Dieu et des hommes, par la conscience messianique. Elles ne provenaient nullement de la susceptibilité ou de l'irritation personnelle.

Jésus s'irrite,, il est vrai, mais c'est au mal en soi qu'il en veut, et non point au mal qu'il subit. Le disciple soucieux qui voudrait le préserver de la mort, s'entend aussi énergiquement réprimander que le prince sanguinaire qui, par des menaces, cherche à l'intimider, à le dissuader de poursuivre en Judée son œuvre rédemptrice. L'un et l'autre en effet servent la cause de l'infernal adversaire, et contrecarrent les projets de Dieu.

Il blâme les pharisiens parce qu'ils faussent le sens de la Loi divine et détournent le peuple du royaume des cieux. Il leur reproche leur malice et leur infamie, pour les effrayer et les ramener à de meilleurs sentiments, dût-il par là-même encourir les plus cruelles persécutions, voire la mort.

Si les villes sont un objet d'imprécations, ce n'est pas parce qu'elles l'ont déçu et méprisé, mais bien parce qu'elles n'ont point fait pénitence et ne se sont point amendées,, parce qu'elles « n'ont point reconnu ce qui les eût pacifiées ».

Encore que sa personne n'y fût le moins du monde engagée, il châtie cependant les vendeurs du temple, uniquement par respect pour la maison de son Père. Le psalmiste l'avait ainsi prédit en parlant de lui : « Le zèle de la maison du Sei-

i Mat. 21, 12 ss. ; Me II, 15 ss. ; Le 19, 45 ss. ; Joa. 2, 14 ss.

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gneur me dévore » ^. Le zèle de la maison et du royaume de Dieu est, de fait, l'unique directive dans la vie de Jésus.

Voici précisément qui nous frappe : qu'il discute ou s'indigne ou punisse, qu'il se livre aux transports d'une sainte colère, jamais on ne découvrira la moindre trace de susceptibilité, de ressentiment, d'égoïsme.

Dès lors, les paroles et les gestes plutôt sombres, amers, apparemment durs, qu'une critique peu raisonnable et méchante reproche à Jésus, confirment simplement sa prodigieuse douceur.

Et ce n'est pas tout. Dès qu'on s'attache à l'épreuve proprement dite de sa douceur,, et qu'on s'arrête à son attitude personnelle envers ses ennemis, ses adversaires et ses bourreaux, là décidément, notre admiration ne connaît plus de bornes : nous touchons à la sainteté divine.

Avec quel calme surhumain n'endure-t-il pas les blessures que lui ont faites ses amitiés déçues !

Avec une patience inlassable et toute céleste, Jésus avait formé les douze disciples, les avait initiés aux mystères cachés de son cœur, et les avait choisis pour ses confidents intimes. Et voici qu'à la dernière Cène, tandis qu'il leur donne la meilleure et la plus touchante preuve de son amour, une plainte douloureuse s'exhale de son tendre cœur : « L'un de vous me trahira » ^

Mais à Judas, qui l'entend, il n'adresse aucun blâme. Pour le ménager, il va jusqu'à taire le nom du malheureux. Il lui permet de célébrer la Pâque avec eux et lui dit tout bas, de sorte que

^ Ps. 68, 10 ; cfr. Joa. 2, 17.

- Mat. 26, 21 ; Me 14, 18 ; Le 22, 21 ; Joa. 13, 21.

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« nul de ceux qui étaient à table ne comprît pourquoi il lui parlait ainsi » ^ : « Ce que tu fais, fais-le vite » ^ Une heure après, Judas, marchant à la tête d'une troupe de gens armés^ s'avançait vers son maître et lui disait : « Salut, Maître ! et il le baisa » ^ Jésus ne condamne point ce geste infâme ; il exprime seulement sa déception :

« Judas, c'est par un baiser que tu trahis le Fils de l'homme ? » *.

Pierre, que la trahison avait le profondément affecté ^, et dont Jésus lors de son arrestation, dut tempérer l'impétueuse ardeur ®, Pierre, que Jésus a distingué parmi tous les autres disciples, Pierre renie honteusement son Maître, peu de temps après la scène du Mont des Oliviers. Il le désavoue avec force jurements et imprécations : « Je ne connais point cet homme » '.

« Alors le Seigneur s'étant retourné regarda Pierre », d'un regard tout plein d'une infinie tristesse, de douceur et de pitié, d'un regard qui transperça l'âme de l'apôtre et lui arracha surle-champ des larmes de componction *.

Jésus est debout devant ses délateurs et ses juges. L'Agneau de Dieu livré aux loups !

Spectacle poignant et d'une grandeur sublime ! Son humble attitude, son visage paisible et douloureux, ses lèvres closes, ce béni silence, — tout respire la beauté d'une infinie patience et d'une céleste douceur.

^ Mat. 26, 47 ss. ; Me 14, 43 ss. ; Le 22, 47 ss.

* Le 22. 48.

5 Joa. 13, 24.

8 Joa. 18, 10 ; cfr. Mat. 26, 51 ss. ; Me 14. 47 ; Le 22. 49 s.

' Mat 2Ô, 69 ss. ; Me 14. 66 ss. ; Le 22, 56 ss. ; Joa. 18, 17 ss.

8 Le 22, 61 ; efr. Mat. 26, 75 ; Me 14, 72.

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Il ne parle que lorsque le devoir et la vérité l'y obligent. Tout le long de sa Passion il profère à peine une parole qui vise sa propre défense. Des hommes de la lie du peuple, gagnés à vil prix, déposèrent faussement contre l'innocent : Jésus se tait. Caïphe, le prand-prêtre, intervient et lui dit : « Ne réponds-tu rien à ce que ces hommes déposent contre toi ? » « Mais Jésus garda le silence et ne répondit rien \ »

Le gouverneur romain ne peut concevoir que l'accusé ne se défende point, lui dont on a dit qu'il était « puissant en paroles ». « N'entends-tu pas, lui demande-t-il, de combien de choses ils t'accusent ? » Mais Jésus ne répondit sur aucun grief, de sorte que le gouverneur était dans un grand étonnement ^

Hérode, le tétrarque, écoute les dépositions passionnées que font contre Jésus les prêtres et les scribes : Jésus se tait encore. Hérode, « par de multiples questions », voudrait l'amener à prendre sa propre défense. « Mais Jésus ne répond rien... Alors Hérode et ses gardes le traitèrent avec mépris et se moquèrent de lui ^ »

Désormais le doux Sauveur sera la proie des bourreaux. Il sera livré aux violences brutales de la soldatesque. Ils le dévêtent et le flagellent, pour décharger sur le condamné leur haine implacable. Tous les nerfs de son corps adorable se contractent sous l'affreuse torture, toutes les fibres saignent ; sur son dos meurtri des lambeaux de chair se détachent. Jésus souffre et se tait, lui qui d'un seul geste pourrait les terrasser tous.

^ Me 14, 56-61 ; Mat. 26, 59-63.

' Mat, 27, 13 s. ; Me 15, 4 s.

' Le 23, 8-11.

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Voici qu'ils le couvrent d'un manteau dérisoire, qu'ils lui enfoncent dans la tête une couronne d'épines et lui mettent un roseau dans la main droite, pour le tourner en ridicule comme un roi de théâtre. Puis, lui prenant le roseau, ils en frappent sa tête sanglante, ils s'agenouillent par dérision et lui crachent au visage ^. Leurs répugnants crachats s'impriment dans son âme comme de brûlants et honteux stigmates. Leurs moqueries et leurs insultes lui font l'effet de coups de poignard. On ne pouvait infliger au Messie- Roi, au Fils de Dieu, d'outrage plus cruel ni de traitement plus infâme,, plus dégradant. Néanmoins sa bouche divine ne profère aucune plainte ; pas un mot qui le justifie ou le réhabilite ; nulle menace ou parole de vengeance à l'adresse de ses bourreaux.

Depuis des heures il pend à la croix. Les scènes de dérision continuent : « Si tu es le Fils de Dieu, descends de la croix !... Il en a sauvé d'autres, et il ne peut se sauver lui-même... L'avez-vous entendu : il appelle Elie ! » C'est ainsi que tous le raillaient, les bourreaux, les Princes des prêtres et les scribes, les passants et les spectateurs ". Mais Jésus disait : Père,, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font » ^.

Voilà bien une douceur et une longanimité prodigieuses, auxquelles nulle force humaine n'atteindra jamais, que nulle intelligence ne pourra pleinement saisir, que nulle langue humaine ne saura dûment traduire. Elle impressionna si fort son entourage, que Paul, plus de

^ Mat. 27, 27-30 ; Me 15, 16-20 ; Joa. 19, 2 ss. 2 Mat. 27, 39-50 ; Me 15, 29-37 ; Le 23, 35-39. ^ Le 23, 34.

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vingt ans après, conjurait les Corinthiens « par la douceur et la bonté du Christ » ^, et que Pierre rappelait avec admiration comment Jésus « outragé, ne rendait point l'outrage, maltraité, ne faisait point de menaces » ^

La douceur de Jésus nous frappe d'autant plus qu'il était d'une complexion psychique plus délicate. Passe encore,, si son cœur n'avait éprouvé que de l'apathie ou de l'indifférence pour le mépris et l'insulte, pour la peine et la souffrance ! Si,, du moins, il avait feint d'affronter la douleur et l'injustice, comme un stoïcien, froidement, sans cœur et sans émotion ' !

En Jésus on voit le contraire. Il ne fut pas d'âme plus délicate, ni de cœur plus riche et plus sensible que le sien. La douleur et l'injustice qu'il subit font vibrer son âme aux touches éminemment délicates et transparaissent au dehors avec une poignante sincérité. Qu'on se souvienne seulement de Gethsémani, de sa rencontre avec Judas le traître ou Pierre le renégat, de ses paroles en Croix !

Et Jésus ne fait pas que ressentir profondément sa propre douleur, il est aussi rempli de compassion, de pitié pour ceux qui souffrent.

2. La miséricorde de Jésus. La pitié, la miséricorde sont, dans sa physionomie morale, des traits aussi forts que ceux de la douceur et de la bonté.

En maint endroit de l'Evangile on assure qu'il

^ II. Cor. 10, I.

^ I. Petr. 2, 23.

^ Sur l'apathie stoïque, voir Cicéron, Quaest. Tuscul. II, 12, 29 ; III, 10, 21 ; Sénèque, De const. sap. XIV, 123 ; Horace, Ep. I, I.

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fut saisi d'une immense pitié à la vue du peuple et de chaque miséreux : « Il fut ému de compas-

sion » *.

On pouvait le discerner aisément à son attitude. Son visage s'altérait, sa parole devenait plus chaude et plus compatissante. Son regard se troublait ou s'emplissait de larmes '\ Il oubliait tout le reste pour ne songer qu'à secourir, qu'à soulager : « Il était ému de compassion ! »

Sa compassion allait à toutes les tristesses. Il ne pouvait voir aucune sorte d'affliction sans en être remué au plus profond de son être et sans aviser aux moyens d'y porter remède ou consolation. Il proclame heureux les affligés et ceux qui les consolent '.

Une chose l'affectait particulièrement : la douleur de ceux qui pleuraient les morts. Dès qu'il eut aperçu la désolation de la veuve de Naïm, dont on emportait le fils unique au tombeau, « Jésus fut touché de compassion pour elle et lui dit : Ne pleurez pas ». Puis il s'approche du cercueil et, de sa toute-puissante parole, il ressuscite le jeune homme et le rend à sa mère \

Un des chefs de la synagogue, nommé Jaïre, se jette en pleine rue aux pieds du Sauveur et le supplie de secourir sa fille mourante. Jésus quitte aussitôt la foule impatiente et s'empresse au chevet de la moribonde,, oti déjà la mort a fait son œuvre. « Ne pleurez point », dit-il aux parents, dont la douleur l'émeut. Puis ordonnant aux pleu-

1 Mat. 9, 36 ; 14, 14 ; 15, 32 ; 20, 34 ; Me i, 41 ; 6, 34 8, 2 ; Le 7, 13.

* Le 19, 41 ; Joa. 11, 33, 35.

3 Mat. 5, 4 ; 25, 35, ss.

< Le 7, 13 s,

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reuses et aux joueurs de flûte de s'éloigner, il rappela l'enfant à la vie \

Plus émouvante encore est l'affliction de Jésus au sujet de son ami Lazare, mort à Béthanie, et sa tendre compassion pour les deux sœurs Marthe et Marie, qui lui survivent. « Les voyant pleurer, Jésus frémit en son esprit et se laissa aller à son émotion... Et il pleura. Les Juifs dirent : « Voyez comme il l'aimait !... » Jésus donc, frémissant de nouveau en lui-même, se rendit au sépulcre », ressuscita le mort et sécha ses propres larmes et celles des autres ^

Sa compassion allait à toutes les souffrances. Les témoins de son activité miraculeuse le proclament à l'envi : « Emu de compassion, Jésus toucha les yeux des aveugles, et aussitôt ils recouvrèrent la vue » '. « Emu de compassion, Jésus étendit la main, toucha le lépreux^ en disant : « Je le veux, sois guéri » *. « Quand il eut débarqué, Jésus vit une grande foule, et il en eut compassion, et il guérit leurs malades » ^. « Jésus parcourait toutes les villes et les bourgades... guérissant toute maladie et toute infirmité *. »

Il ne peut prendre son repas qu'il n'ait guéri l'homme hydropique, un jour de sabbat, au grand scandale des pharisiens \ Etant entré dans une synagogue, il interrompt sa prédication pour guérir l'homme à la main desséchée ® et l'hémorroïsse ^.

Il ne recule même point devant les lépreux. La

* Me 5, 22 s. 35-43 ; Mat. 9, 18 s. 23-26 ; Le 8, 41 s. 49-56.

* Joa. II, 33-45. « Mat. 9, 35.

^ Mat. 20, 34. ' Le 14, 2-4.

* Me I, 41. 8 Me 3, 1-5.

" Mat. 14, 14. » Le 13, 10 ss.

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lèpre, pour lui,, n'est pas comme le prétendent les Juifs, le symbole et le châtiment du péché. Il ne repoussait point, selon Tusage et la loi, ces malheureux que l'horrible gangrène avait visités... il les aime plutôt d'un amour de prédilection, il les mentionne spécialement et les recommande à la charité des apôtres avec une insistance toute particulière ^. Ainsi les lépreux deviennent par lui, suivant l'expression du moyen-âge, « les malades du bon Dieu ». « Il guérissait sans distinction », notent fréquemment les évangéiistes, tous les malades qu'il rencontrait ou qu'on lui présentait il les fiévreux, les paralytiques, les lépreux.

Il témoignait aux malades tant d'affectueuse bonté que les disciples du Sauveur voyaient accomplis, enfin, ces mots de l'Ecriture : « Il a pris nos infirmités et s'est chargé de nos maladies » *. Dans la parabole du bon Samaritain, Jésus élève le soin des malades à la hauteur d'un culte religieux et le considère comme la marque distinctive de la charité parfaite ^

Sa compassion allait à toutes les misères. Tous les indigents sont l'objet de sa vigilante sollicitude et les heureux bénéficiaires de sa charité expansive. « En voyant cette multitude d'hommes,, il fut ému de compassion pour eux, parce qu'ils étaient harassés et abattus, comme des brebis sans pasteur \ » Il prêche, dans le désert, des journées entières, sans collation ni repos, oubliant d'apaiser sa faim, pour ne songer qu'à celle des autres. « J'ai compassion de cette foule, ...ils n'ont rien à manger. Je ne veux pas les

^ Mat. 10, 8. ^ Le 10, 30-37.

^ Mat. 8, 17 ; cfr. Is. 53, 4. 4 Mat. 9, 36 ; Me 6, 34-

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renvoyer à jeun, de peur que les forces ne leur manquent en chemin » \

Il se souvient également des débiteurs, surtout de ceux qu'on jette impitoyablement dans les fers ^. Leurs cris de détresse et la sentence cruelle de leurs juges lui sont intolérables. Cela lui rappelle le péché et sa grande misère, et l'amène à formuler la plaintive demande du Pater :

« Remettez-nous nos dettes comme nous remettons les leurs à ceux qui nous doivent » '.

Les pauvres sont d'ailleurs ses enfants de prédilection. Il les proclame bienheureux *. Il exhorte les riches à pratiquer la pauvreté, du moins selon l'esprit '. Il est venu prêcher l'Evangile aux pauvres ®. C'est aux pauvres qu'il réserve les premières places dans le royaume des cieux \ L'obole de la veuve pauvre a pour lui plus de valeur que les aumônes les plus splendides ^ Qui donne aux pauvres, amasse des trésors pour le ciel ^. L'obligation de faire l'aumône est, selon lui,, plus importante que l'accomplissement des lois rituelles. Il va jusqu'à supprimer celles-ci, afin de promouvoir celle-là *".

Il ne peut souffrir que la richesse et la pauvreté, le luxe et la misère se coudoient. Il plaint les riches, dont beaucoup se perdront, à cause de leur dureté et de leur avarice : « Malheur aux riches ! Il est plus aisé qu'un chameau passe par le trou d'une aiguille, qu'il ne l'est à un riche

^ Mat. 15, 32 ; Me 8, 2.

* Mat. 18, 21 ss. ; Lx: 7, 41 ss. ; 16, 5 ss.

' Mat. 6, 12 ; Le 11, 4. '^ Le 6, 20 ; 14, 13 ss.

* Le 6, 21. ^ Le 21, 3 s.

^ Mat. 5, 3. ^ Mat. 19, 21.

' Mat. II, 5 ; Le 4, 18 ; 7, 22. " Lue 11, 38-41.

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d'entrer dans le royaume des cieux » ^. Il condamne le mauvais riche, au cœur de pierre, tandis que le pauvre Lazare doit à ses privations d'être institué héritier du royaume céleste ^ Notre-Seigneur, si pauvre lui-même, n'ayant pas où reposer sa tête, fait cependant l'aumône et distribue le peu qu'il reçoit ^

Les pécheurs, les pauvres selon l'âme, l'émeuvent plus encore que les pauvres selon le corps. Ici s'ouvre le profond abîme qui séparait le Sauveur des docteurs officiels de la Loi et de leurs hautains partisans. Les pécheurs, surtout les débauchés et les publicains,. étaient ou bien formellement exclus de la communauté juive ou bien considérés par l'opinion publique comme des apostats.

Tout observateur rigoureux de la loi s'en tenait scrupuleusement éloigné, car, à ses yeux, ils étaient impurs et leur contact aurait pu le souiller. Isolement, proscription sociale, mépris, réprobation du pécheur — tels étaient pour lui les dogmes fondamentaux de la justice pharisaïque et de toute vie correcte.

Or, Jésus se mêle aux pécheurs et aux publicains, et les invite, aussi bien que les autres, à changer de sentiments, à entrer dans le royaume de Dieu. Il proclame même les étonnantes maximes qui inspirent son ministère : Le divin message du salut, qu'apporte le Fils de l'homme, concerne d'abord les pécheurs * ; le Sauveur n'est point venu briser le roseau froissé ni éteindre la

' Mat. 19, 24 ; Me 10, 25 ; Le 18, 25.

^ Le 16, 23 ss.

^ Joa. 12, 6. 8 ; Ï3, 29.

* Me 2, 17.

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mèche qui fume encore, mais il veut relever,, sauver, racheter ce qui était perdu ^.

« En effet, Dieu a tellement aimé le monde, qu'il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne périsse point, mais ait la vie éternelle. Car Dieu n'a pas envoyé le Fils dans le monde pour juger le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui ^ ». Sa compassion j^our les pécheurs et la bonté qu'il leur témoigne sont bientôt devenues proverbiales. On le répète à Tenvi : « C'est un ami des publicains et des gens de mauvaise vie ! S>

Il n'en fallait pas davantage pour qu'il devînt la pierre d'achoppement de tous les pharisiens, scribes et consorts. La condescendance de Jésus et son indulgente compassion envers le publicain Lévi *, et le chef des publicains et « des pécheurs » Zachée ^ ; sa commensalité avec les pécheurs et leur af fluence aux sermons du Maître \ soulevèrent une véritable tempête de protestations pharisaïques.

Jésus les apaise en leur rappelant la miséricorde divine : « Allez apprendre ce que signifie cette parole : « Je veux la miséricorde et non le sacrifice, car je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs » '.

Pratiquer la miséricorde divine envers les pécheurs, tel sera le but de sa vie : « Ce ne sont point les bien portants qui ont besoin de médecin,

^ Mat. 12, 20 ; cfr. Is. 42, 4.

^ Joa. 3, 16 s,

^ Mat. II, 19.

* Mat. 9, 9-13 ; Me 2, 14 ss. ; ]-« 5, 27 ss.

° Le 19, i-io.

' Le 15, I ss.

' Mat. 9, 13.

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mais les malades » ^. « Le Fils de Thomme est venu chercher et sauver ce qui était perdu » ^ Son immense compassion pour les pécheurs trouve dans les touchantes paraboles de la brebis égarée et de la drachme perdue sa plus juste expression *.

Le berger laisse les quatre-vingt-dix-neuf autres brebis, pour aller à la recherche de la centième, qui s'est égarée. Il parcourt le désert, pour elle il expose sa vie. Et quand il l'a retrouvée, il la met sur ses épaules et la ramène au bercail. La pauvre femme qui, tout le long du jour, cherche avec soin la drachme qu'elle vient de perdre, éprouve à la retrouver une joie ineffable. Ainsi Jésus cherche les pécheurs : « Je vous le dis : il y aura plus de joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se repent que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n'ont pas besoin de repentir... Je vous le dis encore, il y a de la joie devant les anges de Dieu pour un seul pécheur qui se repent » *.

Sa miséricorde est universelle : les plus grands pécheurs ne sont point exceptés. Ils sont même l'objet préféré de sa bienveillance compatissante et de sa miséricordieuse tendresse.

La pécheresse qui dans la maison du pharisien oignait ses pieds de parfum et les essuyait avec les cheveux de sa tête, reçut la consolante assurance : « Tes péchés te sont pardonnes. Va en paix » '.

Les zélateurs de la Loi amènent à Jésus la femme adultère, avant de la lapider. Jésus lui sauve la vie : « Allez et ne péchez plus

1 Mat. 9, 12 ; Me 2, 17 ; Le 5, 31.

2 Le ig, 10 ; Mat. 18, ., '^ Le 7, 36-50.

3 Le 15, 3-10. 6 Joa. 8, i-ii.

* Le 15, 7, 10.

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Enfin, dans la parabole de l'enfant prodigue ^, Jésus nous dépeint Tallégresse débordante d'un père qui retrouve son fils dévoyé. Car Jésus ne refuse sa miséricorde à personne. Il n'en prive même point celui qui s'est avili lui-même et que tout le monde rejette. L'allégresse de l'Ami des pécheurs croît en proportion de leur détresse, chaque fois qu'un enfant prodigue reprend le chemin de son cœur.

Sa compassion allait à tous ceux qui faisaient appel à sa générosité ou qui, d'une manière quelconque, réclamaient son aide. Les privilégiés de son cœur, c'étaient les pauvres et les déshérités. Mais sa bienveillance s'étend également aux riches et aux gens de qualité.

Il voue un soin particulier à l'instruction du noble Nicodème, membre du Sanhédrin ^ Il honore de sa présence les riches propriétaires pharisiens, aussi bien que les publicains.

Il se porte au secours de Jaïre, chef de la synagogue, et du centurion de Capharnaum. Il prend le jeune homme riche en affection, parce qu'il s'est informé de la voie qui conduit à la vie éternelle ^ C'est aux enfants de la maison d'Israël qu'il a reçu la mission d'aller tout d'abord. Il ne veut point toutefois que sa générosité s'arrête aux frontières nationales : il a grande compassion de la Samaritaine *, il exauce la Chananéenne qui lui demande un miracle ^ Bref, il a pitié du prochain, quel qu'il soit, c'est-à-dire de chaque indigent qu'il rencontre \

' Le 15, 11-32. * Joa. 4, 7 ss.

^ Joa. 3, I ss. 5 Mat. 15, 21-28 ; Me 7, 24-30.

' Me 10, 17-22. ^ Le 10, 30 ss.

HUITIEME CONFERENCE

Il est vrai qu'il a rejeté plus d'une requête^ ; mais jamais il n'a écarté d'appel à son aide ou à sa miséricorde. Les limites de sa compassion sont aussi les limites de la détresse. Il invite tous ceux que la fatigue accable ou qui ploient sous le fardeau. Il les réconfortera et les soulagera ^

Il désigne cette aide charitable qu'il prête à tout le monde comme la raison caractéristique de sa vie et de sa mission : « L'Esprit du Seigneur est sur moi, parce qu'il m'a consacré par son onction pour porter la bonne nouvelle aux pau^ vres, et il m'a envoyé guérir ceux qui ont le cœur brisé, annoncer aux captifs la délivrance, aux aveugles le retour à la lumière,, pour rendre libres les opprimés, publier l'année favorable du Seigneur et le jour de la rétribution » ^. Tout, dans sa vie, fut mis au service de ce plan généreux : ses forces, sa pensée, sa prière et son travail, sa parole, voire ses mains *, sa salive ' et la houppe de son manteau ^

Cette souveraine miséricorde, il voudrait la graver dans le cœur de tous ses disciples :

« Soyez miséricordieux, comme votre Père est miséricordieux » \ Au jugement, les œuvres de miséricorde décideront du sort final. Les miséricordieux s'entendront dire de la bouche de Jésus : « Venez, les bénis de mon Père : prenez possession du royaume qui vous a été préparé dès l'origine du monde. Car j'ai eu faim, et vous m'avez donné à manger ; j'ai eu soif, et vous m'avez donné à boire ; j'étais étranger, et vous.

^ Me 5, 19 ; Le 12, 14. 5 Joa. 9, 6.

^ Mat. II, 28-30. 8 Mat. 9, 20.

^ Le 4, 18 s. 7 Le 6, 36.

* Mat. 8, 3 ; 20, 34.

JESUS PARMI LES HOMMES

m'avez recueilli ; nu, et vous m'avez vêtu ; malade,, et vous m'avez visité ; en prison, et vous êtes venus à moi... En vérité, je vous le dis, toutes les fois que vous l'avez fait à l'un de ces plus petits de mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait » ^.

Notre Sauveur, dans son infinie miséricorde, se met donc à la place de l'humanité souffrante. Il fait sienne la douleur d'autrui, et il considère comme faite à lui-même la miséricorde qu'on exerce envers le moindre de ses frères : « C'est moi qui avais faim et soif, qui étais étranger, nu, malade" et prisonnier ; c'est moi que vous avez nourri, désaltéré, recueilli, vêtu, visité ».

La compassion divine elle-même ne saurait aller plus loin. Jamais le monde n'aura fini d'apprendre à l'école du miséricordieux Jésus.

3. La charité de Jésus. Nous n'avons pas dit toute la vérité en ne parlant toujours que de la compassion de Jésus. Le terme « compassion »

manque de profondeur : il ne dit pas assez les sentiments dans lesquels le Sauveur exerça sa bienfaisante et miséricordieuse activité. Le verbe a7zaXaYXvi(l,ea&at, qu'emploient généralement les évangélistes pour désigner la compassion de Jésus, n'est connu, dans cette acception, ni des auteurs classiques, ni des écrivains du Nouveau Testament. Ce terme dit plus que : « Il fut ému de compassion, il eut pitié ». Il signifie une profonde commisération, une sorte de communion intime à la souffrance d'autrui, communion, venant du tréfonds de l'âme, et dictée par la plus pure bonté, par le plus sincère amour. « Il en

^ Mdt. 25, 34-36, 40.

HUITIEME CONFERENCE

souffrait », devrait-on dire. « Il souffrait » de voir tous ces affligés, ces malades, ces indigents, ces pécheurs et tout le peuple.

Sa charitable bienveillance ne se contente point de les secourir extérieurement, mais elle traduit surtout les sentiments, la puissance et le besoin d'affection qui l'animent.

L'amour est la source très pure d'où jaillit son activité bienfaisante. Celle-ci revêt en tout lieu le signe de l'acte d'amour,, de la charité active, de la pitié, au sens le plus noble du terme. C'est pourquoi il est dit de Jésus, non seulement qu'il « faisait le bien, qu'il passait en faisant le bien » ^, mais qu'il « était un homme de bien » ^

C'est parce que « Dieu notre Sauveur a fait paraître sa bonté et son amour pour les hommes » ^, que sa vie ressembla à une chaîne presque infinie de bienfaits. Partout où l'on touche les merveilles du Seigneur, on perçoit à la fois cette chaude affection, cette vivifiante charité. Chez lui, point d'actes charitables qui n'exhalent la chaleur de l'amour qui les a dictés.

L'amour est le secret de sa noble patience et de son œuvre compatissante. Sa vie n'est que la personnification de l'amour, l'éclat flamboyant de ce feu d'amour qui le consume. Les rayons de cette flamme secrète s'échappent en mille occasions de son cœur ardent. L'Evangile total n'est, selon le langage de saint Paul, « qu'une manifestation de la bonté et de l'amour de Dieu pour les hommes » ^.

A la dernière Cène, et dans ses derniers discours sur la charité, c'est le soleil lui-même de

1 Actes, 10, 38. 3 Tit. 3, 4.

2 Joa. 7, 12. 4 Tit. 3, 4.

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son amour, déchirant l'épais nuage qui l'enveloppe, et apparaissant dans toute la splendeur et toute la chaleur de son foyer \ L'amour jusqu'à la fin, c'est ainsi que l'évangéliste saint Jean intitule le récit de cette Cène : « Jésus, sachant que son heure était venue de passer de ce monde à son Père, après avoir aimé les siens, qui étaient dans le monde, les aima jusqu'à la fin » ^

« L'évangéliste ramasse dans cet unique mot, si bref et pourtant si grand « d'amour »,, tout ce que le Maître a dit et fait ce soir-là. Dans ce mot il nous livre la clef des mystères de la dernière Cène. Tout cela formait ensemble le suprême témoignage d'amour, que Notre-Seigneur avait réservé pour ce soir mémorable, et qu'il était d'autant plus impatient de donner ^, qu'à l'approche de l'immolation sanglante son cœur battait plus fort.

« Ce fut l'amour qui l'engagea à organiser cette sainte et paisible fête de famille. L'amour avait été l'âme de l'humble rite du lavement des pieds. L'amour surtout anima l'institution sacrosainte qu'avait introduite cette cérémonie, l'institution des agapes du Nouveau Testament...

« L'amour est également l'unique orateur de la fête. Jésus prend congé des disciples d'une manière extrêmement touchante. Après leur avoir recommandé de prendre toute chose à cœur, après les avoir consolés, encouragés et fortifiés dans leur foi, il joint les mains et adresse au Père céleste sa prière du soir, sa prière d'agonisant.

^ Joa., chap. 15-17.

2 Joa. 13, I.

' Le 22, 15.

HUITIEME CONFERENCE

« L'amour écarte le rideau tiré sur un sombre avenir, où ceux qui s'aiment devront se séparer. La mort fait frissonner,, le crime frappe sournoisement, la faiblesse renie ou capitule. Mais l'amour laisse entrevoir la gloire céleste dans la demeure du Père, la gloire de l'éternelle rencontre et de l'inséparable réunion.

« Bref, l'amour est cette ambiance recueillie et toute parfumée qui inonde les gestes et les paroles, les consolantes promesses, ainsi que les ombres et les douleurs de cette scène nocturne \ »

Le commandement de l'amour, le désir de Jésus d'entretenir en permanence la flamme d'amour allumée par lui, sont dans sa pensée le terme de tout ce qu'il a apporté et intimé aux hommes : « Ceci est mon commandement... Ce que je vous commande, c'est de vous aimer les uns les autres » ^ « Je vous donne un commandement nouveau : que vous vous aimiez les uns les autres ; que comme je vous ai aimés, vous vous aimiez aussi les uns les autres » '.

Si nous considérons « comment » Jésus aimait, nous sommes immédiatement frappés de la chaleur, de l'intimité et de la tendresse avec laquelle il aimait ses amis et ses ennemis, les justes et les pécheurs et la grande famille humaine.

Il s'abaisse vers les plus humbles et cherche à les réjouir. Sa tendresse envers les petits enfants est telle que tous veulent l'approcher *. II les embrasse, les bénit ; puis il prononce ces mots sublimes, qui consacrent l'amour des enfants :

1 Paul Keppler, Unseres Herrn Trost, Fribourg-en-Br. 1887 i s.

2 Joa. 15, 12, 17.

' Joa. 13, 34.

« Mat. 19, 14 ; Me 10, 16.

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« Quiconque reçoit en mon nom un de ces petits enfants,, me reçoit ; et quiconque me reçoit, ce n'est pas moi qu'il reçoit, mais celui qui m'a envoyé » ^.

Il aime d'une affection très pure et cordiale les sœurs Marthe et Marie et leur frère Lazare de Béthanie ^, ainsi que ses disciples l II va jusqu'à recevoir le traître Judas avec les paroles et le baiser d'amitié ^, et il considère tous les fidèles comme « ses frères » ^ Il appelle le paralytique inconnu « mon enfant, mon fils » ^, et l'hémorroïsse « ma fille » \

Penché sur la ville ingrate de Jérusalem, qui va le livrer au supplice, il répand des larmes de compassion et déplore amèrement son aveuglement et sa ruine prochaine : « Jérusalem, Jérusalem, qui tue les prophètes et lapide ceux qui sont envoyés vers elle ! Combien de fois j'ai voulu rassembler tes enfants comme la poule rassemble sa couvée sous ses ailes, et vous ne l'avez pas voulu !... Si tu connaissais, toi aussi, du moins en ce jour qui t'est donné, ce qui ferait ta paix ! » ^

Oubliant ses propres tourments,, il dit aux femmes qui le suivent en larmes sur le chemin de la croix : « Filles de Jérusalem, ne pleurez pas sur moi, mais pleurez sur vous-mêmes et sur vos enfants » ^

Les heures atroces de la croix sont une manifestation poignante de son amour, et d'un amour si tendre, qu'une indicible émotion vous saisit. Il

^ Me 9, 36 s. * Mat. 9, 2 ; Me 2, 5.

^ Joa. II, I ss. 7 Mat. 9, 22.

^ Joa. 15, 15. 8 i^ 13^ 34 . iç,^ 42 ; Mat. 23, 37.

* Mat. 26, 50. ° Le 23, 28.

^ Joa. 20, 17.

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voit à ses pieds, en proie à une tristesse ineffable, sa propre mère et le disciple Jean, qu'il aimait plus que les autres. Il leur lègue les plus chers trésors dont il puisse disposer : « Voilà votre fils », dit-il à sa mère, et au disciple : « Voilà votre mère » ^.

Il entend le râle du larron crucifié à sa droite et lui donne la douce assurance : « Je te le dis en vérité, aujourd'hui tu seras avec moi en Paradis » l

Les railleurs se pressent autour de Jésus et le couvrent de blasphèmes. Ce sont ceux-là mêmes qui venaient de vociférer contre lui et de crier : « Crucifiez-le, crucifiez-le ! » Ils s'efforcent à présent de calmer leur satanique haine à coups de traits moqueurs. Jésus profite de ces instants suprêmes pour leur dire une parole de tendresse, et pour accomplir un geste d'amour,, de miséricordieuse intercession en leur faveur l

Toute chaude et tendre que soit l'affection de Jésus, jamais elle ne sera molle ou sentimentale. Elle demeure, au contraire, forte et puissante, voire parfois d'une irréductible exigence : « Si quelqu'un vient à moi et ne hait pas son père et sa mère, sa femme et ses enfants, ses frères et ses sœurs, et même sa propre vie, il ne peut être mon disciple » *.

Le seul égard qu'il connaisse et l'unique motif de son amour, c'est la prospérité temporelle d'abord, mais surtout le bonheur éternel de ceux qu'il affectionne.

Voilà bien le caractère suprême et divin de sa charité : il Va ennoblie, il en a fait le plus pur

^ Joa. 19, 26. » Le 23, 34.

^ Le 23, 43. « Le 14, 26 ; efr. Joa. 12, 25.

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amour de bienveillance, de dévouement désintéressé, d'héroique immolation de soi, pour le rachat de Inhumanité.

L'amour naturel n'échappe jamais entièrement à l'intérêt personnel, à l'égoïsme. Il aime, parce qu'il se complaît en l'objet aimé, parce qu'il en jouit, ou du moins parce qu'il compte sur la réciprocité de l'amour, sur la gratitude.

Jésus n'aime que pour aimer et pour nous faire du bien. Il veut être lui-même l'œil de l'aveugle, l'oreille du sourd, le cri de détresse sur les lèvres de ceux dont la langue n'est point déliée. Il veut rayonner l'amour, là même où l'on ne pourra l'en remercier ou l'en récompenser : « Si vous prêtez à ceux de qui vous espérez recevoir, quel gré vous en saura-t-on ? Des pécheurs aussi prêtent à des pécheurs, afin qu'on leur rende l'équivalent ^ ». Il bat tous les chemins, il consent à tous les sacrifices, pour se porter au devant de nous, pour nous servir ^ pour s'anéantir " et se consumer en notre faveur.

A lire les Evangiles,, on est saisi d'étonnement devant cette prodigieuse manifestation d'amour désintéressé dans la vie du Sauveur.

Les ennemis de Jésus les plus acharnés, les Princes des prêtres et les scribes, doivent contre leur gré, reconnaître, sous la croix, son dévouement intégral : « Il en a sauvé d'autres, attestent-ils, et il ne peut se sauver lui-même » *.

Le disciple bien-aimé, Jean, l'évangéliste, debout sous le gibet sanglant du Calvaire, demeure confondu et, les yeux mouillés de larmes, il répè-

* Le 6, 34. 3 PI- il. 2, 7.

* Mat. 20, 28 ; Me 10, 45. * Mat. 27, 42 ; Me 15, 31.

HUITIEME CONFERENCE

te la parole du Maître : « Dieu a tellement aimé le monde qu'il a donné son Fils unique » ^.

Il nous donna le grand commandement d'aimer notre prochain comme nous-même ; mais il nous aima plus encore qu'il ne s'aima lui-même : « Il m'a aimé et s'est livré lui-même pour moi » *.

Pour que nous soyons assurés de son amitié, il exige seulement que nous observions ses doux préceptes ^ ; mais il a voulu, lui, gagner notre amitié, au prix de l'affection la plus héroïque : « Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis » ^.

Il nous engage à nous aimer comme des frères ° ; mais l'amour qu'il nous témoigne ressemble à de l'amour maternel. C'est un amour tel qu'il n'en existe point de semblable parmi les hommes, et qui est l'image de l'amour de Dieu pour les hommes '.

Aussi bien, Jésus proclame finalement que son amour est pareil à l'amour qu'il témoigne au Père et que le Père lui témoigne : « Comme mon Père m'a aimé, moi aussi je vous ai aimés : demeurez dans mon amour » \

Cela nous explique l'amour inouï de Jésus pour nous : l'amour de Jésus et celui du Fils de Dieu. Il procède du Père, se déverse dans le Cœur du Fils, qui le répand sur l'humanité tout entière. Il a pour source et pour point de départ l'amour divin du Sauveur.

1 Joa. 3, i6.

* Gai. 2, 20.

3 Joa. 15, 14.

* Joa. 15, 13.

^ Mat. 23, 8.

« Is. 49, 15 ; Mat. 23, 37 ; Le 13, 34- ' Joa. 15, 9.

NEUVIEME CONFERENCE

Les relations de Jésus avec son Père

Vouloir considérer les relations de Jésus avec son Père, c'est entrer dans le sanctuaire intime de ses vertus. Trois mots suffiront à les fixer : l'amour de Jésus pour son Père, l'abandon de Jésus à son Père, l'attitude priante de Jésus envers son Père.

I. L'amour de Jésus pour son Père. L'amour humain de Jésus ne fait pas que jaillir de Dieu, mais il reflue en Dieu. Jésus aime les hommes par amour du Père céleste. Il les aime parce que Dieu les aime comme ses propres enfants ^. Il les sert et opère en eux ses prodiges, afin que « les œuvres de Dieu soient manifestées en eux » ^ afin que par elles « Dieu soit glorifié » ^ afin qu'« elles magnifient Dieu » ^ Il les aime tous, il s'immole pour tous, pour les gagner et les conduire tous à Dieu ^ Il aime les hommes en Dieu et il n'aime en eux que Dieu.

1 Mat. 5, 45. * Me 2, 12.

* Joa. 9, 3. ^ Mat. 18, II ; Me 10, 45 ; Le 19, 10.

^ Joa. II, 4,

NEUVIEME CONFERENCE

Son amour des hommes n'est au fond qu'amour de Dieu.

Et c'est ce qui lui confère une dignité souveraine, et lui assure une place unique. Frédéric Nietzsche lui-même l'a senti et consigné dans son ouvrage « Au-delà du bien et du mal ». « Aimer l'homme pour Dieu, — ce fut certes jusqu'ici le sentiment le plus noble et le plus élevé auquel les hommes aient jamais atteint. Aimer l'homme, sans avoir l'intention secrète de le sanctifier, c'est une folie de plus. L'inclination à cet amour doit recevoir sa mesure, sa finesse, son grain de sel et sa poussière d'ambre d'une inclination supérieure : celui qui le premier a expérimenté et « vécu » cela, quel qu'il soit, et quand bien même il aurait balbutié en voulant exprimer tant de délicatesse, que cet homme-là, dis-je, soit béni et révéré à jamais ! »

Parce que le Christ a exhaussé l'amour des hommes au niveau céleste de l'amour divin, — uniquement pour cette raison, — il fut possible de juxtaposer le second commandement d'amour au premier et de les fondre ensemble. C'est encore le Père céleste qu'il aime dans chaque enfant de la terre ; ce qui seul lui permettra de dire : « Le premier de tous les commandements est celui-ci : Tu aimeras le Seigneur ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme, de tout ton esprit, et de toutes tes forces. C'est là le premier commandement. Le second lui est semblable : Tu aimeras ton prochain comme toi-même » \

S'il fait du bien aux hommes, c'est toujours pour la gloire de Dieu. Cela seul nous explique

1 Me 12, 29 ; Mat. 22, 37-40.

LES RELATIONS DE JESUS AVEC SON PERE

sa déclaration : « Ainsi donc tout ce que vous voulez que les hommes vous fassent, faites-le aussi pour eux ; car c'est la Loi et les Prophètes » ^.

Uniquement parce qu'il fait du service humain un service divin, il peut placer la charité au-dessus du sabbat ^ la miséricorde au-dessus du sacrifice ', l'aumône et l'empressement charitable à secourir au-dessus des normes rituelles *.

Ce qui, pour d'autres, marche de front, — l'amour de Dieu et l'amour des hommes, — Jésus l'identifie. Ces deux pôles de son être sont en vérité son axe. L'immense compassion de Jésus pour l'humanité, sa bienveillance qui ne connaît ni borne ni mesure, sa vie tout entière, pénétrée de la charité la plus universelle, la plus tendre et la plus désintéressée, eh un mot, ses rapports avec l'humanité, constituent un monument grandiose et un témoignage manifeste de son amour envers le Père céleste.

Son commerce avec les choses inanimées est lui aussi rempli du souffle de l'amour de Dieu. Il ne peut contempler les merveilles de la nature sans que sa pensée l'emporte vers le Père céleste ou que son âme vibre aux doux accords de l'amour.

Les choses de la nature les plus insignifiantes, les phénomènes les plus ordinaires l'invitent avec une infinie délicatesse à célébrer l'admirable Providence du Père céleste et prêchent, selon lui, la confiance en Dieu et l'attachement à sa Loi d'amour.

' Mat. 7, 12.

^ Mat. 12, 9-14 ; Me 2, 27 s. ; 3, i ss. ; Le 6, 5-11 ; 14, 1-6.

^ Mat. 9, 13.

* Mat. 15, 2- II ; 23, 23-25.

NEUVIEME CONFERENCE

Il voit le semeur cultivant son champ, et voici que la semence et le grain de sénevé deviennent dans sa pensée des symboles du royaume des cieux : « Il en est du ro3''aume de Dieu comme d'un homme qui jette en terre de la semence... A quoi comparerons-nous le royaume de Dieu ? Il est semblable à un grain de sénevé, qui,, lorsqu'on l'a semé, monte et devient plus grand que toutes les plantes potagères, et il étend si loin ses rameaux, que les oiseaux du ciel peuvent, s'abriter sous son ombre » \

Il observe les chanteurs de l'air, les fleurs des champs, et son cœur, gonflé de reconnaissance, s'élance vers le Père céleste si plein de sollicitude :; « Cinq passereaux ne se vendent-ils pas deux as ? Et pas un d'eux n'est en oubli devant Dieu. Mais les cheveux mêmes de votre tête sont tous comptés. Ne craignez donc point : vous êtes de plus de prix que beaucoup de passereaux ^.. Regardez les oiseaux du ciel : ils ne sèment ni ne moissonnent,, ils n'amassent rien dans des greniers, et votre Père céleste les nourrit. Ne valez-vous pas beaucoup plus qu'eux ?... Considérez les lis des champs, comment ils croissent : ils ne travaillent ni ne filent. Et cependant je vous dis que Salomon même, dans toute sa gloire, n'a pas été vêtu comme l'un d'eux. Que si Dieu revêt ainsi l'herbe des champs, qui est aujourd'hui, et demain sera jetée au four, ne fera-t-il pas bien plus pour vous, gens de peu de foi ? ' »

Jésus admire les ondes lumineuses de soleil qui jettent par le monde leur clarté d'or, il admire la

1 Me 4, 26. 31.

* Le 12, 6 s. ; Mt 10, 29 s.

3 Mat. 6, 26 ss. ; Le 12, 24 ss.

LES RELATIONS DE JESUS AVEC SON PERE

pluie qui féconde la terre. Tout lui rappelle le Père céleste et rend témoignage à son amour, à sa bonté : « Soyez les enfants de votre Père qui est dans les cieux ; car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et descendre sa pluie sur les justes et sur les injustes... Vous donc, soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait » '.

Toutes les créatures qui servent le Seigneur et l'aiment, Jésus les considère comme ses frères et sœurs : « Quiconque fait la volonté de mon Père qui est dans les cieux, celui-là est mon frère, et ma sœur et ma mère » ^. Toutes les créatures sont pour lui les enfants de l'amour paternel de Dieu ; il voit toute chose dans l'éblouissante clarté de son amour divin.

Sa vie intime ressemble à son commerce avec la nature, à son amour des hommes : elle n'est, d\e aussi, que pur amour de Dieu, joie de Dieu, intimité et félicité divines.

Ce ne fut point lui, il est vrai, qui promulgua d'abord le commandement d'aimer Dieu de toute son âme, de tout son cœur, de toutes ses forces. lyC nom même de Père, qu'il donnait à Dieu, où s'exprime tout ce que son amour renfermait de tendresse, ce nom n'était point nouveau ^

Mais dans l'Ancien Testament la crainte de Jahweh dominait, et dans la Synagogue l'ordre servile de la Loi supplantait l'amour, au point que les rabbins osaient à peine prononcer le Nom du Très-Haut. Jésus, au contraire, ne connaît,

' Mat. s, 45. 48.

^ Mat. 12, 50.

' II Reg. 7, 14 ; Ps. 88, 27 ; Livre des Jubilés i, 25 ; Sotah 9, 15.

NEUVIEME CONFERENCE

n'exige, n'exerce envers Dieu que l'amour filial, — un amour extrêmement pur, intime et cordial pour son Père qui est dans les cieux.

Le Père céleste, son Père ! Nul nom ne se retrouve aussi fréquemment sur ses lèvres que le doux nom : « Mon Père, votre Père, notre Père ». Et jamais ce nom ne fut prononcé avec plus de tendresse, d'abandon, de respect et d'amour, que ne le fit Jésus.

Toujours il s'en servira comme d'un nom collectif pour exprimer, sous quelque aspect, la manifestation multiple de l'amour de Dieu : le Père, qui nous aime tous ^ ; le Père, qui songe à tous ^ ; le Père, qui entend notre secrète prière * ; le Père, qui sait notre misère cachée * ; le Père, qui rémunère le plus insignifiant bienfait ^ ; le Père, qui nous éclaire tous, et se révèle aux plus petits et aux plus humbles ^ ; le Père, qui a livré son Fils unique afin que nous ne périssions point ' ; le Père, qui nous envoie le Saint-Esprit consolateur, l'Esprit de vérité et d'amour, afin qu'il demeure éternellement avec nous ®. Toujours, c'est l'amour infini que rappelle le nom du Père céleste.

Et quand, pour représenter Dieu, il recourt à la parabole, c'est encore son amour qu'il dépeint.

Que l'on célèbre l'affection paternelle d'ici-bas, Jésus y voit un symbole, un reflet de l'amour paternel de Dieu. Le père de famille qui,, de l'aurore à la onzième heure loue des ouvriers pour sa vigne, et qui, dans sa bonté, rétribue le dernier

^ Joa. i6, 27. ^ Mat. 6, 18.

^ Mat. 6, 25-34. * Mat. 11, 25.

^ Mat. 6, 6 ; 7, 11. "^ Joa. 3, 16.

* Mat. 6. 8. • Joa. 14, 16 s.

LES RELATIONS DE JESUS AVEC SON PERE

autant que le premier ^ ; le roi, qui invite au festin nuptial de son fils les aveugles, les paralytiques, les perclus et les mendiants de la rue * ; le créancier, qui remet à son débiteur l'immense somme de dix mille talents ^ ; le père touché de compassion, qui au lieu de repousser son fils indigne, tombé dans la honte et le vice, le presse amoureusement sur son cœur *, — tous symbolisent l'amour paternel de Dieu pour nous.

Et Jésus sait si bien dépeindre la grandeur, la bonté et l'amour de son Père qui est aux cieux, que ses disciples, impatients de le voir, n'ont d'autre désir : « Seigneur, montrez-nous le Père, et cela nous suffit » \

Jésus ne pouvait susciter dans l'âme de ses disciples un enthousiasme aussi spontané, que parce que son propre cœur et sa propre parole étaient pénétrés d'amour envers le Père.

Il se sent irrésistiblement attiré vers la demeure de son Père et vers tout ce qui le concerne : « Ne faut il pas que je sois aux choses de mon Père ? » "

Il agit, il respire, il vit en union de nature et d'amour avec le Père : « Je suis dans le Père,, et le Père est en moi » '. Dans la joie et dans la souffrance, aux heures d'oraison comme aux heures de travail, dès sa toute première jeunesse jusqu'aux jours de ses plus éclatants succès, il trouve dans le souvenir du Père céleste son unique consolation, son seul réconfort.

A la veille de mourir, son cœur tressaille à la pensée enivrante: « Je vais à mon Père... Père,

1 Mat. 20, 1-16.. " Joa. 14, 8.

* Mat. 22, 2-10 ; Le 14, 16 ss. ' Le 2, 49.

' Mat. 18, 23 ss. ' Joa, 14, 11.

* Le 15, 11-32.

NEUVIEME CONFERENCE

l'heure est venue... Père Saint, maintenant je viens à vous... »\ Sa dernière parole en croix fut un cri d'amour envers son Père : « Père, je remets mon esprit entre vos mains » '.

2. L'abandon de Jésus à son Père. L'amour de Jésus ne s'épuisait pas en des sentiments de joie et d'intimité divines. Au contraire : le sentiment d'affection, chez lui, mène à l'action charitable ; il engendre l'abandon généreux et total au Père céleste.

Il est hors de doute que cet abandon à la volonté divine constitue la loi suprême de la conduite morale et la mesure infaillible de toute sainteté créée. Il se saisit de l'homme tout entier et le voue au sacrifice du Très-Haut, et il pousse jusqu'à l'héroïsme les exigences de l'amour. Il demeure dès lors une des tâches les plus difficiles qu'il incombe à l'homme d'accomplir.

La difficulté n'était pour Jésus nullement réduite. Elle augmentait plutôt, dans la mesure où il dépassait l'humanité. Le sentiment de sa vocation messianique surhumaine, la conscience de sa filiation divine et de sa véritable divinité devaient — humainement parlant — lui rendre la dépendance et l'empressement au service d'autrui extrêmement difficiles.

Homme-Dieu, divin Messie^ s'abaissant toutefois au rang de la créature soumise à Dieu !

Quelle inaccessible hauteur et quel abîme insondable ! Jésus pourtant sut les joindre. Il unit à sa conscience messianique et divine un tel abandon à la volonté du Père, que nulle créature n'y a jamais atteint.

1 Joa. i6, i6 ; 17, i. 11. 13. « Le 23, 46.

LES RELATIONS DE JESUS AVEC SON PERE

Abandon à la volonté du Père, de toutes ses forces, abandon total, inlassable et le plus empressé qui fiit. La volonté du Père à son égard, c'était qu'il fondât et propageât le royaume des cieux. Cette tâche correspondait admirablement à la nature de Jésus, et il l'avait reçue directement de son Père. C'était assez pour qu'il en fît ridée fondamentale et l'unique but de sa vie entière. Tout devait tendre à réaliser, dans la soumission et l'amour, la volonté du Père. Et quelle enthousiaste ardeur il y déploiera ! Paroles, actions, prières et vie — tout converge vers une fin unique et suprême : annoncer le royaume des cieux ; gagner des âmes au royaume des cieux ; augmenter la gloire de son Père dans le royaume des cieux \ Il cherche à les entraîner tous à l'œuvre commune, dans la vigne de son Père ^ Il adresse à tous cet avertissement : « Que votre lumière brille devant les hommes,, afin que, voyant vos bonnes œuvres, ils glorifient votre Père qui est dans les cieux » ^ Il marche audevant de tous et les éclaire, tel un soleil de vérité et de sainteté, qui vient du ciel et nous découvre la splendeur du Père céleste *. Infatigable ouvrier de l'œuvre messianique, il ne connaît point de répit, ni ne se livre au jeu, ni ne s'occupe de choses accessoires : « Il faut, tandis qu'il est jour, que je fasse les œuvres de celui qui m'a envoyé ; la nuit vient, où personne ne peut travailler

1 Mat. 9, 8 ; 15, 31 ; Le 5, 25 ; 7, 16 ; 8, 39 ; 13, 13 ; 17, 15. 18 ; 18, 43.

* Mat. 9, 37 s. ; 10, 7 s., 27 ; 20, i ss. ; 21, 28 ss. 33 ; 25, 14 ss. ; Le 17, 7 ss.

' Mat. 5, 16.

* Joa. 8, 12 ; 9. 5 ; 12, 46.

^ Joa. 9, 4.

NEUVIEME CONFERENCE

L'accomplissement de la divine volonté est, somme toute, l'élément foncier de sa vie : « Ma nourriture est de faire la volonté de celui qui m'a envoyé et d'accomplir son œuvre » \

Abandon au Père, dans une entière conformité. Qu'ils étaient impénétrables, les desseins de Dieu sur le Sauveur,, qu'ils paraissaient embrouillés, impropres à conduire au but proposé ! Pourquoi passe-t-il la plus grande partie de sa vie dans la retraite cachée de Nazareth, tandis qu'il doit assurer au royaume de Dieu la suprématie universelle ? Pourquoi son activité publique s'écoule-t-elle principalement en Galilée, dans cette petite Galilée qu'on méprise ? et non pas à Jérusalem, à Athènes ou à Rome, centres vitaux de la civilisation judaïque et romaine ?

Pourquoi choisit-il ses disciples et les messagers de son royaume parmi les pêcheurs et les publicains, gens sans importance aucune et sans avenir ? au lieu d'appeler les puissants et les lettrés, les princes et les chefs du peuple et de la Synagogue, dont l'influence eût semblé garantir la réussite de son oeuvre ?

Pourquoi ne cherche-t-il point, aidé de ses apôtres, à gagner les cours, les centres intellectuels, les hautes et puissantes sphères ? Pourquoi tous ces problèmes dans sa carrière messianique ?

Pour Jésus ces problèmes n'existent point. Il n'a pour toutes ces questions qu'une seule réponse : obéissance et soumission à la volonté de celui qui l'a envoyé. Il répète inlassablement que la volonté de son Père demeure l'unique directive de sa vie ^. Il justifie sa conduite selon l'auguste

' Joa. 4, 34

* Joa. 3, 17 ; 4, 34 ; 5, 23. 30. 37 s. ; 6, 38 ss. ; 7, 16-18 s., etc.

LES RELATIONS DE JESUS AVEC SON PERE

devise : « Je fais toujours ce qui plaît à mon Père » *.

Il choisira pour champ de prédication un coin perdu du monde, car son Père l'a envoyé aux brebis perdues de la maison d'Israël ^

Il appelle des hommes sans culture et peu considérés à devenir les colonnes du royaume de Dieu, car le Père les a choisis pour ses instruments : « Je vous bénis. Père, Seigneur du ciel et de la terre, de ce que vous avez caché ces choses aux sages et aux prudents, et les avez révélées aux petits... Oui, Père, je vous bénis de ce qu'il vous a plu ainsi » '. Les plus petits et les derniers sont l'objet de sa prédilection, car le Père lui a expressément enjoint de leur vouer une sollicitude toute particulière : « C'est la volonté de votre Père qui est dans les cieux, qu'il ne se perde pas un seul de ces petits » *. Il s'occupe des pécheurs dévoyés et des publicains mal famés, parce que c'est encore le Père qui les envoie vers lui : « Tout ce que le Père me donne viendra à moi, je ne le jetterai point dehors ; car je suis descendu du ciel pour faire, non ma volonté, mais la volonté de celui qui m'a envoyé » ^.

Nulle parole de ses lèvres, nulle pensée,, nul mouvement de son cœur que le Père n'ait voulus : « Je ne puis rien faire de moi-même ;... parce que je ne cherche pas ma propre volonté, mais la volonté de celui qui m'a envoyé » ^. « Je ne fais rien de moi-même, mais je dis ce que mon Père m'a enseigné » \ Il fixe irrésistiblement son regard sur ce qu'il voit faire à son Père *.

* Joa. 8, 29. ^ Joa, 6, 37 s.

' Mat. 15, 24 ; 10, 6. • Joa. 5, 30.

* Mat. II, 25 s. ; Le 10, 21. ' Joa. 8, 28.

* Mat. 18, 14. 8 Joa. 5, 19.

NEUVIEME CONFERENCE

Nulle part, dans le cours de sa vie, on ne surprend la moindre divergence, la moindre tension entre sa volonté et celle du Père. L'accord est si harmonieux, si pur, et la conformité si parfaite, qu'il accompliia jusqu'au moindre iota, tout ce que le Père lui a confié et tout ce qu'il a révélé sur lui '.

Abandon au Père, dans l' immolation complète de soi-même. Acce])ter librement la vocation messianique de la main du Père, c'était, pour Jésus, consentir sans plus à une vie d'immolation dans la pauvreté, l'anéantissement, le mépris et la douleur, consentir aussi à la mort expiatrice la plus cruelle, pour le rachat de l'humanité.

C'est en lettres de sang que Dieu avait inscrit au livre de la révélation la destinée du « serviteur de Dieu » '\ Le regard tendu et le cœur tremblant,, Jésus y avait lu les volontés de son Père à son égard. Elles obsédaient son esprit -avec une évidente clarté ^ Il en ressentait le poids immense aux heures les plus heureuses et les plus solennelles de sa vie \

Et quand s'approche la fin tragique, une lutte profondément humaine et divine à la fois déchire son âme. Le pouls s'accélère. Les tempes lui brûlent ; par tous les pores s'échappe, angoi"-'sé, un sang vermeil. Son âme est triste jusqu'à la mort, et son cœur exhale un triple et saisissant appel au Père : « Mon Père, s'il est possible, que ce

' Mat. 3,15 ; 26, 54 ; 27, 9. 35 : Me 14, 49 ; 15, 28 ; Le 18, 31 ; 21, 22 ; 22, 37 ; 24, 44 ; Joa. 13, 18 ; 17, 12 ; 19. 24. 36.

= Ps. 21 et 68 : Is. 42, 1-16 ; 49, 1-9 ; 50, 4-10 ; 52, 13-53, i^ > 61, I ss.

^ Mat. 8, 17 ; 17, 22 s. ; 20, 18 s., 28 ; 26, 54. 56 ; 27, 35 ; Me 9, 30 ,• 10, 32 ss., 45 ; Le 9, 44 ; 12, 50 ; 18, 31 ; Joa. 18, 32.

* Mat. 16, 21 ss. ; Me 8, 31 ss.

LES RELATIONS DE JESUS AVEC SON PERE

calice passe loin de moi ! Cependant, non pas comme je veux,, mais comme vous voulez... Mon Père, si ce calice ne peut pas passer sans que je le boive, que votre volonté soit faite !... Abba, Père, tout vous est possible, éloignez de moi ce calice ; cependant, non pas ma volonté, mais la vôtre ! » \

Toutefois, il n'y avait nul antagonisme entre sa volonté et celle de son Père. En tous temps, il demeura filialement et généreusement soumis aux ordres du Père, touchant la Passion ^ « Retire-toi de moi, Satan, tu m'es un scandale » ^ répliqua-t-il à Pierre, lorsque celui-ci voulut lui épargner le calice de la souffrance.

C'est en pleine connaissance de cause et avec une entière assin-ance qu'il monte à Jérusalem, au devant de la mort *.

L'agonie, au jardin des Oliviers, mit aux prises l'homme inférieur, qui reculait devant la souffrance, et l'homme supérieur, qui marchait librement et résolument à la mort : « L'esprit est prompt, avoue Jésus, mais la chair est faible... cependant non pas ma volonté, mais la vôtre ! que ce ne soit pas ma volonté, mais la vôtre qui se fasse ! » ^.

Puis il boit le calice jusqu'à la lie. Cloué sur la croix, il n'exhale aucune plainte. Une chose pourtant l'affecte profondément : c'est de ne plus éprouver le sentiment de son union affectueuse avec le Père. « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi

' Mat. 26, 38-42 ; Me 14, 34.

^ Joa. 10, 18.

^ Mat. 16, 23 j Me 8, 33.

* JViat. 20, 17 ss. ; iVic 10, 32 ss. ; Le 18, 31 ss.

^ Mat. 26, 39 ss. ; Me 14, 36 ss. ; Le 22, 42 ss.

NEUVIEME CONFERENCE

m'avez-vous abandonné ?» * Mais il accueille et subit victorieusement cette douleur suprême et scelle son état de divine servitude par l'anéantissement le plus complet. Ht il ne baisse la tête et meurt, qu'après avoir attesté, devant le ciel et la terre, que la volonté du Père est entièrement accomplie, et que le sacrifice exigé est enfin consommé *.

L'abandon ne saurait aller plus loin. Jésus a prouvé qu'il avait avec Dieu des communications extraordinaires, d'où l'on doit inférer qu'il était physiquement et substantiellement uni au Père. Tout se ramène à son propre témoignage théandrique: « Mon Père et moi, nous sommes un » '.

3. Jésus en prière devant son Père. Un seul regard sur Jésus en prière confirmera et corroborera l'impression éprouvée jusqu'ici.

La perfection de son caractère et de sa personnalité, la perfection de Jésus dans ses rapports avec les hommes, l'amour envers son Père et l'abandon à sa volonté, dans toutes les situations de sa vie, reçoivent leur achèvement et ne sont pleinement intelligibles qu'à la lumière de cette intimité divine, que nous appelons fort justement la vie d'oraison de Jésus.

Oui, la vie entière du Sauveur fut vraiment une vie de prière, une vie passée dans la prière, née de la prière, une vivante prière ! Les évangélistes osent à peine nous en dévoiler le secret. Ils nous laissent simplement entrevoir ce côté de sa vie théandrique.

1 Mat. 27, 46 ; Me 15, 34- * Joa. 19, 28. 30.

» Joa, 10, 30.

LES RELATIONS DE JESUS AVEC SON PERE

Le commerce d'oraison avec le Très-Haut est en soi quelque chose de si chaste et de si discret, qu'il demeure autant que possible le secret de Dieu et de l'âme qui l'adore. Le peu que nous savons sur la prière de Jésus ne laisse pas néanmoins de nous faire une impression saisissante. Jamais, dans l'histoire universelle, on n'a vu d'homme qui priât autant et aussi parfaitement que Jésus.

Jésus priait beaucoup.

« Le lendemain, s' étant levé longtemps avant le jour, il sortit, alla dans un lieu solitaire, et il y pria » \

« Quand il eut renvoyé la foule, il monta sur la montagne pour prier à l'écart » ^

« Pour lui, il se retirait dans les déserts et priait » ^

« En ces jours-là il se retira sur la montagne pour prier, et il passa toute la nuit à prier Dieu » *.

« Après qu'il eut dit ces paroles, Jésus prit avec lui Pierre,, Jacques et Jean, et monta sur la montagne pour prier » ^

« Puis il s'en alla, selon sa coutume, vers le mont des Oliviers, et ses disciples le suivirent. Lorsqu'il fut arrivé dans ce lieu, il leur dit : « Priez, afin de ne point tomber en tentation », et il s'éloigna d'eux à la distance d'un jet de pierre ; et s 'étant mis à genoux, il pria » *.

Ce sont, en passant, quelques rayons de lumière que l'Evangile projette sur Jésus en prière. L'o-

^ Me :, 35. * Le 6, 12.

* Mat. 14, 23 ; Me 6, 46. ^ Lc 9, 28.

' Le 5, 16. • Le 22, 39-41-

NEUVIEME CONFERENCE

raison est l'âme de son œuvre messianique ; « elle en est comme le ressort, dont la tension crée sans cesse de nouvelles énergies \ »

Jésus entoure de prière tous les faits considérables de son œuvre rédemptrice : il prie en entrant dans le monde ^ au temple, à l'âge de douze ans, à son baptême ^, avant l'élection des apôtres *, avant la promesse du primat ^ à la transfiguration ", avant l'annonce de l'Eucharistie ' et son institution ^ après la Sainte Cène °, durant l'agonie au jardin des Oliviers ^\ pendant les heures cruelles qu'il passe sur la croix " et à son trépas ", après sa résurrection " et lors de son ascension ".

Tous ceux qui l'approchent, il les invite à la prière ^^ ; il leur apprend à prier *^ ; il prie lui-même pour tous : pour les enfants ", pour les malades '^ pour Pierre '^, pour les disciples et les fidèles de tous les lieux et de tous les âges ^°, voire pour ses bourreaux ^'.

^ Grimm, Leben Jesu II, 3. édit. Ratisbonne 1909, 589.

* Hebr. 10, 5 ss.

* Le 3. 21.

* Le 6, 12.

5 Le 9. 18.

* Le 9, 29.

' Mat. 14, 23 ; Me 6, 46.

' Mat. 26, 26 s. ; Me 14, 22 s. ; Le 22, 19 s. ; I Cor. 11, 23 ss.

•> Mat. 26, 30 ; Me 14, 26 ; Joa. 17.

" Mat. 26, 39-44 ; Me 14, 35-41 ; Le 22, 41-45.

11 Mat. 27, 4Ô ; Me 15, 34.

12 Mat. 27, 50 ; Me 15, 2>7 î Le 23, 46 ; Joa. 19, 30.

" Le 24. 50 s.

^5 Mat. 6, 5 s.

^® Le II, I ss.

" Mat. 19, 13. 15 ; Me 10, 13. 16 ; Le t8, 15.

18 Me 7. 34-

1' Le 22, 31 s.

20 Joa 17.

" Le 23, 34.

LES RELATIONS DE JESUS AVEC SON PERE

Tous les succès de son ministère, toutes les preuves de l'amour de Dieu qu'il reçoit, lui arrachent d'ardentes prières \

Tous ses pas, il les marque de prière. A Nazareth, à Capharnaum, à Jérusalem, il a ses lieux préférés où il aime à prier. Nous le voyons prier partout : dans la chambre paisible ^, au fond du désert, au temple, dans les jardins solitaires, sur les montagnes de la Galilée et de la Judée. Les heures matinales de l'aurore ^ et le déclin du jour * le trouvent en prière. Et il lui arrive, après s'être dépensé tout le jour au service des foules, de passer des nuits entières en un colloque intime avec le Père ^.

Ainsi observe-t-il lui-même à la lettre et d'une façon exemplaire le commandement qu'il nous a donné : « Il faut prier toujours et sans se lasser » ". Rien ne peut l'arracher aux communications secrètes avec le Père. Rien n'intercepte la communion de vie et de prière avec son Dieu.

Au contraire, il soumet toutes choses, voire les plus profanes et les plus absorbantes, au charme de cette divine atmosphère. Il ramène tout à Dieu, il met tout à son service. Jésus est fixé sans cesse sur le Très-Haut ; et cette concentration l'absorbe tout entier. Sa vie s'épuise en sa ferveur. Elle est une prière ininterrompue, une perpétuelle adoration du Père.

» Mat. II, 25 s. ; 14, 19 ; 15, 36 ; Me i, 35 ; 6, 41 ; 7, 34 ; Le s, 16 ; 9, 16 ; 10, 21 ; Joa. 6, 11 ; 11, 41 ss. etc.

2 Mat. 6, 6.

» Me I, 35.

■* Mat. 14, 23 ; Me 6, 46.

■^ Le 6, 12 ; efr. Le 21, 37 ; 22, 39 ; Joa. 8, i ; 18, 2.

« Le 18, I.

NEUVIEME CONFERENCE

Jésus prie d'une manière parfaite.

Son commerce d'oraison avec Dieu ne saurait revêtir plus d'intimité. La prière de Jésus n'a pas simplement pour but de le rapprocher de Dieu, elle est plutôt le moyen qu'a l'enfant d'« expérimenter » son père et d'en vivre, elle est un touchant dialogue entre l'enfant de la terre et le Père du ciel.

Là seulement nous prenons conscience de l'énorme distance qui sépare la prière de Jésus de celle de l'humanité avant lui. Quoique le nom du Père céleste ne fût point nouveau, les hommes ne semblaient guère convaincus de leur filiation divine. Ils n'osaient pas non plus s'adresser à lui, comme des enfants. Le Père céleste n'était pour eux que le Maître suprême, qui a créé l'univers mais demeure bien au-dessus de la création, en d'inaccessibles hauteurs.

Ce caractère se retrouve manifestement dans la prière et le culte des anciens peuples civilisés, des Indo-Germains,, des Hamites et des Mongols, ainsi que chez les Assyriens sémitiques, les Babyloniens, les Arabes, les Araméens, les Sabéens, et les Hébreux. L'Ancien Testament ^ même, et la prière des rabbins * (les « dix-huit demandes » ou Schmoné Esré), en usage chez les Juifs au temps du Christ, n'accordent à Dieu le nom de Père qu'en ce sens exclusif.

Le Messie devait être, suivant une prophétie, le premier à appeler Dieu son Père ^ « Il reste

1 Deut. 32, 6 ; Job 38, 28 s. ; Is. i, 2, etc..

* Voir le texte des « Dix-huit demandes » dans Schurer, Geschichte des jûdischen Volkes im Zeitalter Jesu Christi II, 3. édit. Leipzig 1898, 461 s. — La rédaction définitive du Schmoné Esré, où Dieu est appelé deux fois Père, est d'ailleurs d'origine postérieure au Christ. Cfr. Schiirer op. cit. 462 s.

» Ps. 88, 27.

LES RELATIONS DE JESUS AVEC SON PERE

incontestable,, malgré l'emploi accidentel qu'on avait fait auparavant du nom de Père, que Jésus fut le premier à définir clairement, sous ce nom, ses propres relations et celles de ses disciples avec Dieu \ »

La prière de Jésus à son Père fit sur les premiers chrétiens une impression telle, que des générations entières de fidèles grecs et juifs, à Jérusalem, en Asie-Mineure et à Rome, conservèrent l'invocation qu'employait le Christ, r«Abba, Père », dans sa forme primitive araméenne ^

Paul,, disciple des pharisiens, qui nous l'apprend, indique en même temps la raison pour laquelle le Christ fut le premier à prier Dieu comme Père, et pourquoi nous-mêmes ne pouvons prier le Père que dans le Christ : « Parce que vous êtes fils. Dieu a envoyé dans vos cœurs l'Esprit de son Fils, lequel crie : Abba, Père ! '» « Vous avez reçu un Esprit d'adoption, en qui nous crions : Abba, Père ! » *, Jésus seul était le Fils unique de Dieu, et c'est par lui seul que nous participons à la filiation divine. Aussi bien, il n'y a que lui seul et les siens avec lui et par lui, qui puissent s'adresser au Père.

C'est pourquoi toutes les prières de Jésus- Christ débutent par l'invocation du Père. Quand bien même il récite des psaumes de l'Ancien Testament, toujours il nomme d'abord son Père ^ Il veut également que toutes nos prières s'adres-

^ Ed. V. d. Goltz, Das Gebet in der âltesten Christenheit, Leipzig 1901, 12.

2 Me 14, 36 ; Rom. 8, 15 ; Gai. 4, 6. — Cfr. Margreth, Das Gebetsleben Jesu Christi, des Sohnes Gottes, Miinster 1902, 117 s. ' Gai. 4, 6.

* Rom. 8, 15.

^ Le 23, 46. Cfr. Ps. 30, 6.

NEUVIEME CONFERENCE

sent au Père : « Vous prierez donc ainsi : Notre Père, qui êtes aux cieux... » ^

L'enfant qui appelle son père, telle est bien la tonalité fondamentale de la prière du Christ. Avec quelle harmonieuse plénitude, avec quelle profonde délicatesse, avec quelle confiante et respectueuse intimité cette note fondamentale ne domine-t-elle point toute sa vie d'oraison !

Que sa prière soit un hymne d'allégresse, un transport de joie, une exultation de l'âme dans le Seigneur ^ ; qu'elle monte vers le ciel sous forme de fervente action de grâces ou de suprême confiance ^ ; que ce soit une humble supplication accompagnant son activité toute puissante *, ou quelque cri de détresse lancé par son âme à travei s la nuit profonde de la Passion ^ ; qu'il s'agisse d'une prière pour sa propre glorification " et celle du Père, ou bien de sa prière d'agonisant ' : toujours elle sera pénétrée de la plus filiale piété envers le Père, toute remplie d'affection, d'amour, d'humilité et d'admiration pour lui.

Et quand il enseigne la prière à ses disciples, tout rappelle ce même esprit de filiale simplicité, de dévouement, d'intimité et de confiance à l'égard du Père céleste : « Lorsque vous priez, ne faites pas comme les hypocrites, qui aiment à prier debout dans les synagogues et au coin des rues, afin d'être vus des hommes... Pour toi,

* Mat. 6, 9 ; Le II, 2.

* Mat. Il, 25 ; Le 10, 21.

' Joa. II, 41,

* Mat. 15, 36 ; Me 7. 34 î 8, 6 s. ; Le 5, 16.

" Mat. 26, 39-44 ; Me 14, 3S-4i ; Le 22, 41-45 ; Joa. 12, 27.

* Joa. 12, 28.

' Le 23, 46.

LES RELATIONS DE JESUS AVEC SON PERE

quand tu veux prier, entre dans ta chambre et, ayant fermé ta porte, prie ton Père qui est présent dans le secret... Dans vos prières ne multipliez pas les paroles, comme font les païens, qui s'imaginent être exaucés à force de paroles. Ne leur ressemblez pas, car votre Père sait de quoi vous avez besoin, avant que vous le lui demandiez » \ « L'oraison dominicale » qui fait suite à ces instructions ^ demeure la prière modèle, inégalée et insurpassable, à laquelle aboutira toujours le commerce d'oraison des enfants de la terre avec leur Père céleste.

Il n'y a que la prière sacerdotale ® qui la surpasse,, la prière que Jésus adresse à son Père, et que lui seul pouvait lui adresser. Elle nous introduit dans les saintes et mystérieuses profondeurs d'un recueillement sublime.

Tant d'onction n'est concevable que chez un homme qui prie non seulement en qualité d'enfant de la terre, mais qui s'adresse au Père céleste comme vrai Fils de Dieu. Ici, la prière n'est plus seulement un commerce humain avec le Père, mais elle exprime, une union divine et substantielle avec le Père.

« Père, glorifiez votre Fils, afin que votre Fils vous glorifie... Glorifiez-moi auprès de vous, Père, de la gloire que j'avais auprès de vous, avant que le monde fût...

« Père, les hommes ont vraiment reconnu que je suis sorti de vous...

« Père, tout ce qui est à moi est à vous, et tout ce qui est à vous est à moi...

1 Mat. 6, 5-8.

* Mat. 6, 9-13.

' Joa. 17.

NEUVIEME CONFERENCE

« Père saint, gardez dans votre nom ceux que vous m'avez donnés, afin qu'ils ne fassent qu'un, comme nous... afin que tous soient un, comme vous, mon Père, vous êtes en moi, et moi en vous...

« Père, ceux que vous m'avez donnés, je veux que là où je suis, ils y soient avec moi, afin qu'ils voient la gloire que vous m'avez donnée, parce que vous m'avez aimé avant la création du monde » \

Nous avons essayé de tracer, en trois conférences, le portrait moral de Jésus. Soit que nous considérions le Sauveur dans la perfection de son caractère intime et personnel ; soit que nous l'observions dans ses rapports avec les hommes, ses frères ; soit que nous l'admirions dans son commerce avec le Père céleste, partout nous rencontrons cette même éminente sainteté, qui revêt l'empreinte du surhumain.

Non pas que la vertu de Jésus ne soit pleinement et véritablement humaine. Nos développements démontrent, en effet, progressivement que la personnalité du Sauveur est fortement enracinée dans l'humanité, et qu'elle représente, dans son ensemble, la plus brillante et la plus féconde évolution d'un caractère humain. Mais on ne pourra en aucune manière l'expliquer comme étant le simple épanouissement d'un individu humain.

Les sommets des différentes vertus de Jésus s'élèvent toujours bien au-dessus de l'humaine condition et du monde créé. Ils atteignent les hauteurs de la divinité. Jésus se sent pour la vérité et la véracité un amour si fort, qu'il est en droit

* Joa. 17, I. 5. 8. 10. II. 21. 24.

LES RELATIONS DE JESUS AVEC SON PERE

de dire : « Je suis la vérité » même, éternelle, incréée, inaltérable. Il est si plein de force d'âme et de noble énergie que Rousseau lui-même s'écrie dans l'admiration : « Oui, la vie et la mort de Jésus sont d'un Dieu ! »

Son humilité et sa douceur dépassent l'esprit humain ; sa miséricorde et sa charité sont le reflet de cette compassion divine et de cette divine puissance d'aimer, propres au Créateur de toutes choses.

Son amour du Père, son abandon au Père,, son commerce d'oraison avec le Père forcent Pierre à confesser : « Vous êtes le Christ, le Fils du Dieu vivant ! »

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