CHAPITRE IV
CAMPAGNES DE CONDÈ EN FLANDRE ET SUR LE RHIN. — CONGRES ET PAIX DE MUNSTER. — MADAME DE LONGUEVILLE A MUNSTER. — SON PORTRAIT PAR YAN BULL. — SON RETOUR EN FRANGE. SON FRÈRE LE PRINCE DE CONTI. — SONNETS DE VOITURE ET DE BENSERADE. — LA ROCHEFOUCAULD. COMMENCEMENT DE SA LIAISON AVEC MADAME DE LONGUEVILLE. — LA PREMIÈRE FRONDE. BELLE CONDUITE DE CONDÉ. — MADAME DE LONGUEVILLE A L'HOTEL DE VILLE. NAISSANCE DE CHARLES DE PARIS , COMTE DE SAINT-PAUL. — PAIX DE 1649.
Nous avons traversé les années les plus vraiment belles de la jeunesse de Mme de Longueville, celles où l'éclat de ses succès ne coûte rien encore à la vertu. Le temps approche où elle va succomber aux mœurs de son siècle et aux besoins longtemps combattus de son cœur. L'amour qu'elle répandait autour d'elle, elle va le ressentir à son tour, et à vingt-huit ou vingt-neuf ans s'engager dans une liaison fatale, qui lui fera oublier tous ses devoirs à la fois et tournera ses plus brillantes qualités contre elle-même , contre sa famille et contre la France.
Pour mesurer la faute de Mme de Longueville, il faut bien savoir à quelle grandeur était successivement parvenue la maison de Condé en servant fidèlement la royauté et la patrie.
La France ne compte pas dans son histoire de
plus glorieuses années que les six premières années de la régence d'Anne d'Autriche et du gouvernement de Mazarin, tranquille au dedans après la défaite du parti des Importants, triomphante sur tous les champs de bataille, de 1643 à 1649, depuis la victoire de Rocroy jusqu'à celle de Lens, liées entre elles par tant d'autres victoires et couronnées par le traité de Westphalie. C'est la hiaison de Condé qui reinplit cette mémorable époque presque tout entière j ou y joue du moins le premier rôle. Dans le conseil, M. le Prince seconde Mazarin , comme il avait fait Richelieu, et partage avec lui le gouvernement. L'intrépide Èrézé , ouvrant la liste des grands amiraux du xvtf siècle , tient en échec ou disperse dans la Méditerranée les flottes de l'Espagne. M. de Longueville, chargé de la plus grande àinbassadê du temps, met dans la balance diplomatique le poids de feon nom , de sa modération et de sa magnificence. Pour le jeutie Cohdé, qui n'a lu, au moins datls Ëossuet, ses campagnes ëh Flandre et sur le Rhin? Nous avons fait voir quelle fut en 1643, pour la France, l'importance de la victoire de Rocroy; celles qui suivirent n'étaient pas moins nécessaires , et c'est â ce point de vue qu'il nous est cominandé d'y ihsister. Depuis quelque temps, il est presque reçu de parler de Condé comme d'un jeune héros qui doit tous
ses succès à l'ascendant d'un irrésistible courage. Prenons garde de faire un paladin du moyen âge , ou
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un brillant grenadier comme tel ou tel maréchal de l'Empire, d'un capitaine de la fartiille d'Àlefcahdfe* de César et de Napoléon. Sans doute Condé avait reçu comme eux le génie de la guerre, et, ainsi qu'Alexandre, il excellait surtout dans l'exécutioh et payait avec ardeur de sa personne ; mais il semble (Jtie l'éclat de sa bravoure ait mis tin voile sur la grandeur et l'originalité de seis conceptions, (îomme son extrême jeunesse à Rocroy a fait oublier que depuis bien des années il étudiait la guerre avec passion et avait déjà fait trois campagnes sous les maîtres les plus renommés. Si c'était ici lé lieu, et si j'osais braver le ridicule de m'érigef en militaire , j'aimerais â comparer les campagnes de Condé en Flandre et sur le Rhin avec celles du général Bonaparte en Italie. Elles ont d'admirables rapports : la jeunesse des deux généraux ', celle de leurs principaux lieutenants, la grandeur politique des résultats, la nouveauté des manœuvres, le même coup d'oeil stratégique, les mêmes calculs servis par la même audace, par la même activité, par la même opiniâtreté. C'est dégrader l'art de la guerre que de me-»surer les succès militaires sur la quantité des combattants, car à ce compte Tamerlan et Gengis-Khan seraient les deux plus grands capitaines du motide;
1. Napoléon avait vingt-six ans à son premier combat, celui de Montenotte, et trente à son dernier, celui de Marengo. Condé n'avait pas tout à fait vingt-deux ans à Rocroy et il en avait vingt-sept à Lens.
Le général de l'armée d'Italie n'a guère eu, ainsi que Condé, plus de vingt à vingt-cinq mille hommes en ligne dans ses plus grandes batailles f. J'oserais dire, à l'honneur de Condé, qu'il a toujours eu devant lui les meilleures troupes et les meilleurs généraux de son temps, entre autres Mercy, le premier capitaine de l'Allemagne au xvne siècle \ Une fois il n'eut dans sa main qu'une armée composée de différentes nations, dont les jalousies et même les défections trahirent ses plus grands desseins. Une autre fois il commandait à des troupes fatiguées et découragées, dont toute la force était dans sa seule personne. Et puis , ce qui est à mes yeux le signe le plus certain du grand homme, il a fondé une école
1 . Le général Bonaparte entra en Italie en 1796 avec 30,000 hommes présents sous les armes ; il avait à peine 15 à 20,000 hommes à Montenotte: il en avait 20,000 à Castiglione, 13,000 seulement à Arcole, 16,000 tout au plus à Rivoli. Il est vrai qu'à Marengo il avait 28,000 hommes; mais qui voudrait comparer, pour la conception et l'exécution, Marengo avec Arcole et Rivoli? Ce sont là les deux affaires les plus savantes et les plus hardies des campagnes d'Italie , les plus semblables à celles de Rocroy et de Fribourg.
2. Le général Bonaparte est loin d'avoir en affaire à des adversaires tels que Mercy. Beaulieu, se croyant trop fort, à ce qu'il parait, avait tellement dispersé ses troupes qu'à Montenotte il ne combattit qu'avec la moitié de son armée. Wurmser, à Castiglione , fit la même faute. D'Alvinzy leur était fort supérieur, et à Arcole et à Rivoli il ne céda qu'à la grandeur inattendue des manœuvres du général français. Mêlas se battit à merveille à Marengo, comme aussi le général Bonaparte, mais sans que ni l'un ni Vautre ait inventé aucune manœuvre remarquable, et cette bataille était perdue sans l'arrivée de Desaix , comme celle de Waterloo le fut parce que Groncby n'était pas Desaix.
immense : il a laissé à la France plusieurs grands généraux formés à ses leçons, dressés de ses mains , et qui, loin de lui et après lui, ont gagné des batailles. On lui doit une grande partie de Turenne, qui, en le voyant agir à Fribourg et à Nortlingen, ajouta de plus en plus l'activité et l'audace à ses autres qualités. On lui doit Luxembourg et Conti. On lui en doit beaucoup d'autres, qui peut-être eussent égalé ceuxlà, et donnaient les plus hautes espérances trop tôt moissonnées, Gèvres, Laval, La Moussaye, Châtillon. Joignez à tout cela cette magnanimité de l'homme bien né et bien élevé qui, au lieu de s'attribuer à lui seul l'honneur du succès, le répand sur tous ceux qui ont bien servi , et se complaît à célébrer Gassion et Sirot après Rocroy, Turenne après Fribourg et Nortlingen, et Châtillon après Lens l.
1. Je ne connais rien de pins noble qne les dépèches de Condé annonçant ses différentes victoires. Il y parle très-peu de lui et beaucoup des autres. Dans sa retraite de Chantilly, ses amis l'engageaient à écrire ses mémoires militaires; il s'y refusa, disant qu'il serait obligé do blâmer quelquefois des généraux estimables et de dire quelque bien de lui-même. Jamais personne n'a été moins charlatan. A cet égard, Turenne était semblable à Condé. Ce qui me gâte un peu les mémoires de Napoléon, surtout devant les mémoires de César, est cette ardente et continuelle préoccupation de sa personne , qui partout ne voit que soi , rapporte tout à soi, n'avoue aucune faute, relève les moindres actions, ne loue guère que les hommes médiocres, rabaisse les mérites éminents, traite Moreau et Kléber comme il eût fait quelques-uns de ses maréchaux, et se dresse partout un piédestal. Mais il ne faut pas oublier que Napoléon écrivait dans l'exil et dans le malheur, et qu'il en était réduit à défendre sa gloire. — Voyez dans Lenet, édit. Michaud, plusieurs lettres de Condé à Mazarin après Fribourg, après Lerida, après a 49
Condé vainquit à Rocroy par la manœuvre trèssimple que nous avons indiquée '. Le problème était d'arriver le plus tôt et avec le plus de forces sur le point qui devait décider de l'affaire. Il était clair que l'aile gauche de l'ennemi étant dispersée, mais son aile droite étant victorieuse et menaçant de tout écraser, il fallait à tout prix l'arrêter et la détruire. Pour arriver sur elle le plus tôt possible, à la hauteur du champ de bataille où se trouvait Condé, le chemin le plus court était de se frayer un passage à tra- . vers l'armée espagnole, en enfonçant sa dernière ligne, composée d'infanterie, et de tomber après comme la foudre sur les derrières de l'aile triomphante. Si l'infanterie qu'il s'agissait de culbuter eût été celle du comte de Fontaine, elle eût tenu ferme, barré le chemin à Condé, et il était perdu ; mais il savait que cette infanterie était un mélange de troupes italiennes , wallonnes et allemandes : il espéra donc en venir à bout à force d'énergie. Voilà pourquoi il chargea lui-même et fit des prodiges de valeur commandés par le calcul le plus sévère. Plus tard, lorsqu'on lui faisait des compliments sur son courage, il disait avec esprit et profondeur qu'il n'en
la prise d'ipres et la reprise de Fumes, surtout après la bataille de Lena. En rendant compte de cette dernière affaire , le secrétaire du Prince avait mis : nostre victoire. Condé effaça ce dernier mot, et le remplaça par celui de combat. ( Partie inédite des Mémoires de Lenet,p. 499-515.) 1. Plus haut, chap. m, p. 231-234,
avait jamais montré que lorsqu'il l'avait fallu. Il est vrai que les héros seuls ont de l'audace à volonté. Il se conduisit à peu près de môme l'année suivante, en 1644, dans les combats de géants qu'il livra à Mercy autour de Fribourg. Impossible de séparer aucune des divisions de l'armée impériale, adhérentes entre elles et formant une masse à la fois mobile et serrée derrière des retranchements formidables. Il les attaqua ^lui-même avec cette furie française à qui tout cède ' ; en même temps, il envoya Turenne, la nuit, aune très-grande distance, à travers des gorges effroyables, comme Bonaparte dans les marais d' Aréole % pour prendre en flanc et sur ses derrières l'armée ennemie, qui était perdue, si Mercy, averti à temps et confondu d'une telle manœuvre , ne se fût bien vite échappé. Au second combat de Fribourg , Condé renouvela cette même manœuvre en envoyant Turenne à une distance bien plus grande encore que la première fois, afin de fermer toute issue à
1. C'est à l'attaque des lignes de Fribourg qu'il jeta dans les retranchements ennemis son bâton de commandement , indiquant par là sa résolution de vaincre ou de périr,
2. La manœuvre de Napoléon quittant Vérone pour aller tourner Caldiero, qu'il ne pouvait emporter de front, et surprendre AMnzy sur ses derrières dans des marécages où la valeur pouvait compenser le petit nombre, a été beaucoup louée, et elle ne peut pas assez l'être . Tout y est, prudence et audace. Le général Bonaparte, se sachant perdu s'il ne passait le pont d'Arcole, y fit tuer ses meilleurs lieutenants et manqua de s'y faire tuer lui-même. Là, il fut doublement grand par le génie qui conçoit et par l'héroïsme qui exécute 9 et il se plaça au rang des Alexandre et des Condé.
Mercy pendant qu'il l'attaquait de front, et de l'écraser dans son camp ou de le forcer à capituler. Le vigilant Mercy échappa une seconde fois ; mais sa retraite, tout admirable qu'elle est, n'en ressembla pas moins à une déroute, car il perdit non-seulement l'honneur des armes et le champ de bataille, mais toute son artillerie et une partie de ses troupes. En 1645, Mercy et Cpndé se retrouvèrent en présence. Mercy venait de battre Turenne à Mariendal. Cette victoire avait enflé le courage des Impériaux , et l'Empereur et le roi de Bavière ne voulaient plus faire la paix. Condé , en allant prendre de nouveau le commandement d'une armée battue, comme il avait fait l'année précédente, la trouva composée de 5,000 Weymariens, reste de Mariendal, de 4,000 Suédois, de 6,000 Hessois, et il amenait avec lui 8,000 Français. Avec ces 23,000 hommes, il conçut le plan de campagne que Moreau exécuta depuis en partie et qu'accomplit Napoléon. Il résolut de livrer à Mercy une grande bataille , et , après l'avoir dispersé , de marcher sur Munich et sur Vienne et de dicter la paix à l'Empereur dans sa capitale. Ce plan échoua parce que Condé était à la tête d'une année combinée, que les Suédois et les Hessois refusèrent de suivre aussi loin le général français, et que les Suédois même se retirèrent. Condé ne pouvait attendre aucun secours de la France, qui s'était épuisée pour faire cinq armées en Espagne, en Italie, en
Lorraine, en Flandre et sur le Rhin. Il renonça donc à sa plus grande conception militaire avec douleur et en frémissant, comme Annibal lorsqu'il fut forcé de quitter l'Italie; il voulut exterminer du moins l'armée de Mercy. Celui-ci, qui savait à qui il avait affaire, avait pris une position tout aussi forte que celle de Fribourg et qui le mettait à l'abri des deux manœuvres favorites de Condé : couper l'armée ennemie ou aller la surprendre au loin en flanc ou sur ses derrières. Turenne déclara qu'attaquer un ennemi ainsi retranché, c'était courir à sa ruine, et Napoléon, qu'on n'accusera pas de timidité, est de l'avis de Turenne '. Condé répondit en politique plus qu'en militaire qu'en vam on entreprendrait, quelque manœuvre qu'on pût employer, de faire sortir Mercy d'une position savamment choisie, qu'il fallait donc ou l'attaquer ou se retirer, et que se retirer serait de l'effet le plus déplorable dans l'ébranlement de toutes nos alliances, après la déroute de Mariendal et la défection des Suédois. La France avait besoin d'une victoire. Condé gagna celle de Nortlingen , mais il la gagna grâce à deux accidents sur lesquels il n'avait pas le droit de compter, grâce aussi à l'inspiration d'un grand caractère. Il faut avouer que, dans l'exécution, jamais Condé ne fut plus grand. D'abord il comprit que toute l'affaire reposait sur le centre de Mercy et qu'il fallait en avoir raison à tout prix. 11 se