Jeunesse et vie chrétienne
YiceRecleur de l'Institut Catholi(|ue tic Paris, Directeur de la Société de Saint lienoil-Joseph-Labre
Paris, 31 mars 1897.
Mon cher confrère,
Salomon, dans son beau Cantique, s'écrie, en parlant de la Bien- Aimée : « Quelle est donc celle-ci, qui monte à travers le désert, semblable à une vapeur parfumée de myrrhe, d'encens et des poudres odorantes que produit l'industrie humaine (1)? » C'est sous cet aspect que, dans les méditations où vous devez puiser la pensée de votre livre, vous avez aperçu l'âme du jeune chrétien. A travers les pages que votre zèle vous a inspirées, on voit cette âme s'élever,
(1) Qua'ost ista, quse ascendit por dosortum, siout virsula fuini ex aromalibus myrrhte et thuris et univorsi pulveris pis^montarii. (Cant. m, G.)
Jr.LNESSE ET VIE CHRÉTIENNE «
portée par la grâce divine, de vertu en vertu, jusqu'au sommet de la perfection évangélique. Dans cette noble et difficile ascension, votre parole raccompagne, Téclaire, la soutient et Fanime.
C'est bien une ascension, car votre point de départ est sur terre un sol ferme, votre point d'arrivée Tunion à Jésus-Christ qui donne à ceux qui la possèdent le privilège d'une vie toute céleste. De l'un de ces extrêmes à l'autre vous établissez, avec un art délicat, des stations intermédiaires qui épargnent au voyageur mystique la secousse des transitions brusques et imprévues. D'abord vous demandez tout simplement à votre disciple d'être sérieux, qualité purement naturelle que vous mettez sagement à la base de l'édifice spirituel. Il en est trop , hélas ! qui, pour avoir méconnu cette loi fondamentale de la vie chrétienne, deshonorent la religion qu'ils professent par des habitudes frivoles et dissipées ! Le monde s'en étonne et les faibles en sont scandalisés. L'Église souffre dans sa réputation si ses enfants n'ont pas le courage d'accomplir les devoirs que la morale la plus élémentaire impose à tous les hommes vraiment dignes de ce nom.
Mais ce ne sont là pour vous que les assises
solides d'où il faut prendre son élan pour monter plus haut. Ce sont de ces obligations que, suivant rÉvangile , il importe de remplir sans oublier qu'il en est d'autres d'un ordre plus relevé. Elle va donc quitter la terre, cette âme de jeune homme, et gagner des régions plus hautes. Du même coup, semblable à la Bien- Aimée du Cantique, elle commencera à répandre les suaves parfums de ces belles vertus dont le Sauveur nous a donné le précepte et l'exemple. Désormais, se dégageant de la sphère étroite où évolue la raison humaine livrée à ses seules ressources, elle cherche en Dieu même les règles de sa conduite ; elle vit de la foi.
Dès lors ses ambitions grandissent ; elle conçoit l'idéal d'une perfection plus achevée et tente de s'en approcher. Mais l'expérience de sa faiblesse native ne tarde pas à lui apprendre combien lui est nécessaire le secours de la grâce. Son humilité conliante la jette éplorée aux pieds de Dieu, son père et son appui. La prière, le sacrement de pénitence, la communion lui apparaissent comme autant de secours indispensables, préparés à son infirmité par le plus prévoyant et le plus tendre des amis. Sa vie répand les parfums de l'angélique piété., suave encens de nos cœurs.
La voici plus vigoureuse, cette âme de jeune homme ; chez eUe, aux charmes fragiles de Tenfance ont succédé les mâles attraits de la virilité chrétienne, 11 y a en elle tout un trésor d'énergies qui réclament leur emploi. Les jarrets d'acier du fougueux coursier s'impatientent et frémissent ; il faut à leur ardeur une carrière sur laquelle déjà ses désirs ont devancé ses pas. Le labeur professionnel et intellectuel lui en ouvre les portes, et votre plume, cher confrère, nous le représente , rapide et puissant , sur le stade du travail. Quels parfums elle répand alors autour d'elle, la Bien- Aimée mystique! Ce ne sont plus les molles senteurs des fleurs printanières , mais les fortifiantes effluves qui sortent des plantes de nos montagnes. Sa vie est une vie de labeur.
Le spectacle de cette beauté morale qui va se rapprochant toujours du divin exemplaire excite la haine jalouse du démon et de ses sectateurs. Ils voudraient l'avilir, l'abaisser et la détruire. Leur habileté malveillante leur suggère les plus redoutables artifices; leur violence les entraîne à d'opiniâtres assauts. Par bonheur, vous arrivez à point, vigilant conseiller, pour déjouer les ruses de l'ennemi et multiplier les avis que votre expérience vous
suggère. Mais vous comptez surtout, pour assurer la victoire sur la vaillance du jeune chrétien. Vous voulez qu'il se considère, suivant le mot célèbre de saint Paul, comme le soldat du Christ, et qu'il accepte de mener la vie du lutteur^ avec son endurance et son indomptable fermeté.
On n'y atteint pas sans que la nature gémisse, sans que le cœur souffre dans ces appétits, si vifs au lendemain de l'adolescence, qui l'inclinent vers le plaisir. Elle ne sera donc qu'une vapeur sans consistance, trop semblable, cette fois, à la vision du Cantique de Salomon, cette vertu qui dt-jà charmait les regards des anges, si celui qui la possède ne consent pas à entrer dans l'austère chemin du renoncement. Vous l'y engagez par des appel discrets et pénétrants. Autour de la Bien-Aimée, docile à votre voix, la myrrhe de la mortification répand ses parfums. Sa vie est comme celle du Sauveur, une vie de sacrifice.
Elle monte, monte encore, laissant loin audessous d'elle le désert aride des convoitises humaines, se baignant dans les tlots d'une lumière de plus en plus limpide, toujours plus près de Dieu qui lui tend les bras et lui ouvre son sein. Elle suit sans arrêt la loi bienfaisante c/^/ progrès.
Le prochain considère avec admiration le beau spectacle de cette ascension mystique. Les parfums de la Bien- Aimée le pénètrent ; il a l'âme toute embaumée. La vie chrétienne est une vie d'édification .
Ce n'est pas assez pour satisfaire les désirs d'un cœur où Jésus-Christ règne en maître. La charité, dites-vous, est essentiellement diffiisive. Celui qui aime Dieu se dépense à son service et bientôt devient conquérant. Sa vie a le noble caractère de l'apostolat.
Voilà déjà bien dos qualités, de hautes vertus, des parfums exquis. Ce n'est pas encore assez. L'inconstance de la jeunesse, l'instabilité de notre pauvre nature pourraient renverser ce bel édifice. Vous le savez et vous proclamez bien haut la nécessité de la persévérance.
Tel est , très heureusement conçu , cher confrère, le plan de votre livre. En présenter ce pâle résumé, c'est faire son éloge; c'est montrer que vous avez condensé en quelques pages les plus solides enseignements de la théologie ascétique ; c'est prouver que l'École à laquelle vous appartenez est celle de ces grands maîtres de la Tradition qui nous ont appris à
considérer l'usage du sacrement d'Eucharistie comme la source la plus abondante de la grâce, en môme temps qu'ils nous invitaient à ne pas confondre la sainteté avec la fréquence des communions, mais à user de cet aliment divin pour soutenir nos forces sur les sentiers de la perfection évangéli({ue ; c'est dire que vous avez fait un travail utile aux jeunes chrétiens et à ceux qui ont la mission de les former à la vertu.
On vous lira donc avec profit ; on vous lira aussi avec plaisir. Votre style est vif et animé. \'ous prenez directement à partie votre lecteur, ou plutôt votre auditeur, car vous lui parlez. On devine que vous avez la pratique de la chaire.
De nombreuses citations, empruntées avec discernement aux auteurs les plus chers à la jeunesse, reposent et charment les regards; ce sont les pâquerettes de votre pelouse.
C'est donc de grand cœur que je souhaite à votre livre le succès qu'il mérite. Puissent nos jeunes chrétiens suivre les conseils que vous leur prodiguez et donner à vos travaux la glorieuse récompense, la seule que vous convoitiez, d'avoir contribué à développer dans beaucoup
d'âmes les s-ermes d'une vie sérieusement chré tienne.
Veuillez agréer, mon cher confrère, l'expression de mes sentiments respectueux et tout dévoués en X.-S.
J. Pagielle de Follenay.