MO
GILLES
Moi, je veux bien. Asseyons-nous, pauvre Gaspard. C'est triste.
(Ils s'assevent tous deux sur le banc.)
GASPARD Raconte, Gilles.
GILLES Il était une fois un saint... je ne sais plus son nom.
GASPARD Ça ne fait rien.
GILLES
Et il était tellement saint qu'il faisait des miracles sans le vouloir.
Sans le vouloir ? Il n'avait donc pas de mérite.^
GILLES
Oh! sans doute que si, puisque le bon Dieu les lui faisait faire.
GASPARD C'est vrai.
GILLES
Ainsi, il rencontra un jour, par un beau temps d'hiver( mais froid comme aujourd'hui... (S* interrompant.) Tu n'as pas froid, Gaspard ?
GASPARD
Non, Gilles... Seulement le bout du nez et les oreilles... Mon sarreau est vieux, mais il est en laine. Continue.
GILLES, reprenant son récit
Il rencontra donc, un jour d'hiver, un pauvre mendiant qui grelottait et qui ne pouvait pas se servir de ses jambes.
GASPARD Pourquoi? Elles étaient gelées?
GILLES Non. Elles étaient paralysées.
GASPARD Qu'est-ce que c'est?
GILLES
Paralysées, c'est une maladie. Alors pas moyen de courir pour se réchauffer, tu comprends. Il était accroupi comme un pauvre chien contre un mur et il faisait pitié. Le saint le vit, lui donna son manteau et le pauvre paralytique n'avait pas eu le temps de lui dire merci, qu'il se mettait à courir autour de la place, comme si de rien n'étaiL
GASPARD Qui? le bon saint?...
GILLES Non, le pauvre paralytique.
GASPARD Ah!
GILLES
Il fit trois tours et il reprit son siège, bien réchauffé et bien content.
GASPARD
Mais il ne pouvait déjà plus marcher?
GILLES
Mais si! Il put marcher toute sa vie. Il était tout à fait guéri Le saint avait fait un miracle.
GASPARD, incrédule
Je crois plutôt que ce n'était pas le saint mais son manteau.
GILLES
Tu vas bien voir que non, Gaspard. Il n'avait pas besoin de manteau pour en faire. Une autre fois...
GASPARD J*écoute.
Il rencontra encore un petit garçon qui venait d*être mordu à la main par un serpent noir.
GASPARD Holà ! une vipère à cornes !.. je n*aiine pas ça I
GILLES
Sans doute une vipère à cornes... Et il pleurait tout ce qu'il savait, le pauvre gars... Alors...
GASPARD Alors?
GILLES
Alors le saint qui ne savait pas comment faire, lui prit la main et la baisa... Et aussitôt... aussitôt...
GASPARD Aussitôt?
GILLES
Aussitôt le froid de la mort s'arrêta et l'enfant n'eut plus rien et son bras redevint tout rose, tout chaud, et il se servit de sa main pour serrer la main du bon saint qui l'avait sauvé de la mort.
GASPARD
Tu connais de belles histoires !.. Mais sont-elles vraies ?
GILLES
Elles sont dans mes livres. — Ce n'est pas tout. A quelque temps de là encore, il se trouva nez à nez avec
une jeune fille qui courait dans tous les sens comme une folle et se roulait par terre, avec des cris. Elle était habitée par un mauvais démon qui ne voulait pas la laisser tranquille...
GASPARD Je n*aime pas les démons non plus.
GILLES
Et elle griffait» et elle mordait... Personne n'osait l'approcher.
GASPARD Il fallait lui jeter de l'eau bénite.
GILLES
Sans doute que le saint n'en avait pas sur lui. Ça ne fait rien, le bon saint y alla quand même et il lui dit seulement deux paroles, je ne sais plus lesquelles... Mais aussitôt, elle devint douce comme un ange et on vit le démon tout noir qui était caché dans son corps s'enfuir à toutes jambes; il ne demanda pas son reste... Et la jeune fille revint chez ses parents et elle fit un beau mariage.
GASPARD Elle se maria avec le bon saint?
GILLES Mais non, mais non. Avec un autre.
GASPARD Avec un autre saint?
GILLES
Mais non, mais non. Des saints, il n'y en a pas tant que ça à marier!
C'est tout?
GILLES
C'est tout ce que j'ai lu. Le bon saint fit encore beaucoup de miracles. On dit qu'il apaisa une tempête sur la mer. Mais ça, je le lirai ce soir.
GASPARD
Quand on s'embarque sur la mer, il faudrait toujours un saint avec soi.
GILLES C'est juste.
GASPARD
Et comment faisait-il?
GILLES L'histoire ne le dit pas.
GASPARD Est-ce qu'il y a longtemps?
GILLES Au moins cent ans.
GASPARD
C'est déjà vieux. — Est-ce qu'il y a encore des saints? tu en as vu?
GILLES
Non, je n'en ai pas vu et je ne sais pas s'il y en a encore.
Ce serait beau à voir. Je voudrais voir un saint. J'en verrai probablement dans mes voyages. Si j'en vois un, je le prendrai sur mon bateau.
GILLES S'il veut bien venir avec toi.
GASPARD Oui... J« ne suis pas assez sage... (Un temps.)
GILLES, se levant Allons — il faut rentrer maintenant; il est tard.
GASPARD, Vimitant ]e vais jusqu'à ta porte, Gilles. Je t'aime bien.
GILLES
Je t'aime aussi Gaspard.
(Comme ils traversent la place de gauche à droite, le mendiant paral})tique semble se réveiller et, entendant des pas, il reprend machinalement la prière quil a coutume d'adresser aux passants.)
LE MENDIANT, d'un ton traînard
Ayez pitié d'un pauvre misérable qui n*a plus ni père, ni mère, ni frère, ni sœur, ni compagnon ; ni maison, ni foyer, ni lit; ni pain, ni vin, ni moyen de gagner sa vie... Ayez pitié d'un pauvre qui a froid et qui est assis sur la pierre et qui est glacé jusqu'au cœur et jusqu'aux rognons. Ayez pitié, mes bons Messieurs!
(En entendant la plainte du mendiant, Gilles et Gas^ pard s'arrêtent, se retournent et vont à lui timidement.)
GILLES, de tout son cœur Bonjour, pauvre homme.
GASPARD, pour la forme Bonjour, pauvre homme.
LE MENDIANT Bonjour, mes jeunes Messieurs.
GILLES Qu'est-ce que vous voulez, pauvre homme?
LE MENDIANT
Je veux... je veux... je veux tout... puisque je n'ai rien. N'importe quoi me sera agréable. {Reprenant sa chanson.) Je n'ai plus ni père, ni mère, ni frère, ni sœur, ni compagnon... ni pain, ni vin, ni moyen de gagner ma vie... Rien, rien, rien !
GILLES Ça n'est pas grand'chose. Mais, vous avez froid ?
LE MENDIANT Ah! pour ça, j'ai froid.
GILLES Il faudrait courir pour vous réchautfer.
LE MENDIANT
Courir... courir... Mais je ne peux pas, mes jeunes Messieurs.
GASPARD Vous êtes trop vieux.
LE MENDI.^NT, vcxé Mais non, je ne suis pas trop vieux. J'ai l'air vieux
parce que je suis sale et que je ne me suis pas lavé depuis huit jours et que la poussière de la rue tombe sur moi comme sur une chose. Si vous me voyiez le dimanche, quand j'ai fait ma toilette dans mon écuelle, vous ne diriez pas que je suis vieux. Je n*ai pas cinquante ans et je suis même assez bel homme. Ah! si j'avais mes jambes !
GILLES Vous n*avez plus vos jambes?
LE MENDIANT
C'est une façon de parler. Je les ai sans les avoir. Je ne peux plus m'en servir : elles sont mortes.
GASPARD Ah! elles sont « paralysées ))!
LE MENDIANT
Paralysées. Paralysées. Vous connaissez les mots. Paralysées à la suite d'un accident. J'étais couvreur de mon métier et je réparais la toiture de la maison de la Sainte Mère de Dieu, sur l'Acropole : Notre-Dame du Parthénon.. Et l'échelle a manqué, ou plutôt j'ai manqué l'échelle... et, sauf votre respect, mes jeunes Messieurs, je suis tombé sur mon bassin. Ali ! ça m'a bien assis! Si bien assis que je n'ai jamais pu me relever. Le choc a dû casser tout net les deux ficelles qui font marcher les jambes et qui, comme vous le savez, passent par le bassin... sauf votre respect ! Mais les médecins
sont encore trop bêtes. Moi quand une corde casse en hissant mon échelle, je fais un nœud et c'est fini. Comme s'ils ne devraient pas en faire autant ! — Enfin, je suis resté assis. Mes jambes sont mortes. Vous pouvez me pincer, je ne sens rien. Je trouve de temps en temps une personne charitable qui me transporte ici ou là. Mais plus un pas, plus un pas par moi-même ; moi qui ai gagné les cent mètres quand j'avais votre âge, mes jeunes Messieurs ! — Et voilà.
Et voilà. — Nous ne savons pas réparer les jambes.
LE MENDIANT
Je pense bien. — En attendant, j'ai froid. (// se pelotonne.) Je n'ai plus ni père ni mère, ni frère, ni sœur, ni compagnon, ni maison, ni foyer, ni lit, ni pain, ni vin, ni moyen de gagnrr ma vie... Mais c'est le froid surtout... (Agitant sa guenille trouée.) Un méchant vêtement de rien, tout en fenêtres et en portes ! Si ça n'est pas une pitié 1 {Un temps.) Enfin ! (Long silence.)
GASPARD, tirant Gilles Tu viens, Gilles?
GILLES, à Gaspard
Attends un peu. (Confidentiel.) Vois-tu, je n*ai ici ni pain, ni vin, ni même une petite pièce... — et toi non
plus, bien sûr! On ne peut pourtant pas s'en aller comme ça, Gaspard. Si je lui donnais mon manteau)
GASPARD Pour faire un miracle?
GILLES
Un miracle ! un miracle ! comme tu y vas ! Pour qu'il ait chaud, Gaspard.
GASPARD Mais toi, tu auras froid.
GILLES Je courrai, moi. Lui, ne peut pas courir.
GASPARD
Que dira ta mère?
Je n'en sais rien; n'importe!
Elle te passera une raclée.
GILLES
N'importe I On ne peut pas, on ne peut pas s'en aller comme ça.
GASPARD Tu es drôle. Quand on n'a rien à donner.
GILLES J'ai mon manteau.
GASPARD
Ça n'est pas une chose qu'on donne, excepté dans les livres, excepté les saints !
GILLES Eh bien! je le donne tout de même.
GASPARD S'il était seulement usé!
GILLES
Laisse, Gaspard. (// se dévêt de son manteau.) Tu ne le diras à personne. (S'avançant vers le pauvre et tendant son manteau.) Tenez, bon pauvre.
LE MENDIANT, sans comprendre Quoi?
GILLES Le voulez-vous?
LE MENDIANT
Quoi?
Mon manteau.
LE MENDIANT, croyant à une plaisanterie
Vous voulez vous moquer de moi, mon jeune Monsieur. Ça n*est pas chairitable.
GILLES Je vous le donne.
Pour de bon?
Pour de bon.
LE MENDIANT
GILLES
LE MENDIANT Ce beau manteau?
GASPARD
Il est surtout bien chaud. Tenez ! (// le tend de plus près.)
LE MENDIANT, sans le prendre
Ah ! ça !... ah ! ça !... c'est bien ! Je ne dis pas que le monde ne soit pas donnant et je reçois souvent un certain nombre de petites choses. Mais ça ! un manteau neuf ! un manteau bleu ! et se le retirer du dos pour m'en couvrir, un jeune Monsieur de la bonne société ! Non, je n'ai pas encore vu ça ! {Hésitant encore à le prendre.) Bien vrai ? ça n'est pas une plaisanterie, mon jeune et bon Monsieur ? Ah ! ça !... ah! çal... (// tend les mains.)
GILLES
Attendez ! je vais vous couvrir... et vous n'aurez plus froid.
LE MENDIANT
Dieu vous le rende ! (// se courbe en avant pour permettre à Cilles d'étendre le manteau sur ses épaules^ puis, ceci fait^ il se redresse.)
GILLES, se relevant Voilà! Vous avez l'air d'un roi. (// rit. Un temps.)
LE MENDIANT, soudain transporté, levant les mains au ciel
Seigneur! Seigneur! Seigneur! Je ne sais pas si c'est la joie... ou la chaleur... Mais... mais... il se passe quelque chose d'extraordinaire dans ma carcasse... (A Gilles.) Est-ce que vous auriez raccommodé mes deux ficelles ?... Est-ce donc que je serais guéri ?... Mes jambes ! mes jambes ! (On le voit s'agiter et se soulever peu à peu.) Je les fais aller de droite à gauche... Elles bougent... elles plient... et pas un craquement! Elles me soulèvent... elles me portent ! (// est debout et fait un pas.) Je marche ! (5e jetant sur Gilles qui recule bouleversé.) Oh ! mon jeune Monsieur... mon jeune et bon Monsieur... que je vous embrasse. (Saisi de respect.) Non! pas cela! je baiserai la frange de votre tunique. (// fait comme il a dit.) Ouam... ouam !... {Désignant Gaspard.) Et j'embrasserai votre ami; lui,
je peux. (// embrasse Gaspard, puis s élance autour de la place en courant.) Je cours ! je cours ! je cours !
GASPARD, éperdu d* admiration Gilles ! Gilles ! Gilles !
GILLES, revenant à lui Tais-toi 1 tziis-toil Allons-nous-en !
GASPARD Il court comme un lapin...
LE MENDIANT, s arrêtant pour baiser la tunique de Gilles.
Mon ther jeune homme...
GILLES Laissez ! Laissez !
(Le mendiant embrasse encore Gaspafd, puis se remet à courir et enfin, tourné vers la gauche, il crie de toutes ses forces, en hélant les passants avec ses deux bras.)
LE MENDIANT
Venez voir, bonnes gens ! Venez voir ! un miracle ! Voilà dix ans que je vivais sur mon bassin; on le sait, on m'a vu, on m'a assez vu; et je marche! et je cours! et grâce à ce manteau que le jeune Monsieur que voici m'a donné! Venez voir, bonnes gens I
GILLES, reculant vers la droiU Allons-nous-en, Gaspard.
GASPARD
Mais non I je tiens à connaître la suite; je reste là pour témoigner.
GILLES, le saisissant par le bras
Je ne veux pas que tu restes... Gaspard. Viens ! viens donc! — Seigneur! Seigneur! (// entraîne Gaspard et tous deux sortent par la droite, sans que le mendiant qui hèle toujours les passants à gauche, s'aperçoive de leur départ.)
LE MENDIANT
Venez vite, bonnes gens ! Si vous voulez voir un miracle...
III. — (Alors le peuple d'Athènes, représenté par deux hommes et deux femmes accourt à ses cris.)
PREMIER HOMME Où est-il ce miracle ?
LE MENDIANT C'est moi.
PREMIER HOMME
Comment, c'est vous ?
LE MENDIANT J'étais sur mon bassin depuis dix ans.
PREMIÈRE FEMME, /c reconnaissant Ail ! le pauvre paralytique !
LE MENDIANT Vous me reconnaissez ?
PREMIÈRE FEMME
Je crois bien. Je vous ai donné un sou neuf le jour de la Toussaint.