‹ Jeux et miracles pour le peuple fidèleChapitre 16 sur 38 · MO · texte numérisé non relu

MO

GILLES

Moi, je veux bien. Asseyons-nous, pauvre Gaspard. C'est triste.

(Ils s'assevent tous deux sur le banc.)

GASPARD Raconte, Gilles.

GILLES Il était une fois un saint... je ne sais plus son nom.

GASPARD Ça ne fait rien.

GILLES

Et il était tellement saint qu'il faisait des miracles sans le vouloir.

Sans le vouloir ? Il n'avait donc pas de mérite.^

GILLES

Oh! sans doute que si, puisque le bon Dieu les lui faisait faire.

GASPARD C'est vrai.

GILLES

Ainsi, il rencontra un jour, par un beau temps d'hiver( mais froid comme aujourd'hui... (S* interrompant.) Tu n'as pas froid, Gaspard ?

GASPARD

Non, Gilles... Seulement le bout du nez et les oreilles... Mon sarreau est vieux, mais il est en laine. Continue.

GILLES, reprenant son récit

Il rencontra donc, un jour d'hiver, un pauvre mendiant qui grelottait et qui ne pouvait pas se servir de ses jambes.

GASPARD Pourquoi? Elles étaient gelées?

GILLES Non. Elles étaient paralysées.

GASPARD Qu'est-ce que c'est?

GILLES

Paralysées, c'est une maladie. Alors pas moyen de courir pour se réchauffer, tu comprends. Il était accroupi comme un pauvre chien contre un mur et il faisait pitié. Le saint le vit, lui donna son manteau et le pauvre paralytique n'avait pas eu le temps de lui dire merci, qu'il se mettait à courir autour de la place, comme si de rien n'étaiL

GASPARD Qui? le bon saint?...

GILLES Non, le pauvre paralytique.

GASPARD Ah!

GILLES

Il fit trois tours et il reprit son siège, bien réchauffé et bien content.

GASPARD

Mais il ne pouvait déjà plus marcher?

GILLES

Mais si! Il put marcher toute sa vie. Il était tout à fait guéri Le saint avait fait un miracle.

GASPARD, incrédule

Je crois plutôt que ce n'était pas le saint mais son manteau.

GILLES

Tu vas bien voir que non, Gaspard. Il n'avait pas besoin de manteau pour en faire. Une autre fois...

GASPARD J*écoute.

Il rencontra encore un petit garçon qui venait d*être mordu à la main par un serpent noir.

GASPARD Holà ! une vipère à cornes !.. je n*aiine pas ça I

GILLES

Sans doute une vipère à cornes... Et il pleurait tout ce qu'il savait, le pauvre gars... Alors...

GASPARD Alors?

GILLES

Alors le saint qui ne savait pas comment faire, lui prit la main et la baisa... Et aussitôt... aussitôt...

GASPARD Aussitôt?

GILLES

Aussitôt le froid de la mort s'arrêta et l'enfant n'eut plus rien et son bras redevint tout rose, tout chaud, et il se servit de sa main pour serrer la main du bon saint qui l'avait sauvé de la mort.

GASPARD

Tu connais de belles histoires !.. Mais sont-elles vraies ?

GILLES

Elles sont dans mes livres. — Ce n'est pas tout. A quelque temps de là encore, il se trouva nez à nez avec

une jeune fille qui courait dans tous les sens comme une folle et se roulait par terre, avec des cris. Elle était habitée par un mauvais démon qui ne voulait pas la laisser tranquille...

GASPARD Je n*aime pas les démons non plus.

GILLES

Et elle griffait» et elle mordait... Personne n'osait l'approcher.

GASPARD Il fallait lui jeter de l'eau bénite.

GILLES

Sans doute que le saint n'en avait pas sur lui. Ça ne fait rien, le bon saint y alla quand même et il lui dit seulement deux paroles, je ne sais plus lesquelles... Mais aussitôt, elle devint douce comme un ange et on vit le démon tout noir qui était caché dans son corps s'enfuir à toutes jambes; il ne demanda pas son reste... Et la jeune fille revint chez ses parents et elle fit un beau mariage.

GASPARD Elle se maria avec le bon saint?

GILLES Mais non, mais non. Avec un autre.

GASPARD Avec un autre saint?

GILLES

Mais non, mais non. Des saints, il n'y en a pas tant que ça à marier!

C'est tout?

GILLES

C'est tout ce que j'ai lu. Le bon saint fit encore beaucoup de miracles. On dit qu'il apaisa une tempête sur la mer. Mais ça, je le lirai ce soir.

GASPARD

Quand on s'embarque sur la mer, il faudrait toujours un saint avec soi.

GILLES C'est juste.

GASPARD

Et comment faisait-il?

GILLES L'histoire ne le dit pas.

GASPARD Est-ce qu'il y a longtemps?

GILLES Au moins cent ans.

GASPARD

C'est déjà vieux. — Est-ce qu'il y a encore des saints? tu en as vu?

GILLES

Non, je n'en ai pas vu et je ne sais pas s'il y en a encore.

Ce serait beau à voir. Je voudrais voir un saint. J'en verrai probablement dans mes voyages. Si j'en vois un, je le prendrai sur mon bateau.

GILLES S'il veut bien venir avec toi.

GASPARD Oui... J« ne suis pas assez sage... (Un temps.)

GILLES, se levant Allons — il faut rentrer maintenant; il est tard.

GASPARD, Vimitant ]e vais jusqu'à ta porte, Gilles. Je t'aime bien.

GILLES

Je t'aime aussi Gaspard.

(Comme ils traversent la place de gauche à droite, le mendiant paral})tique semble se réveiller et, entendant des pas, il reprend machinalement la prière quil a coutume d'adresser aux passants.)

LE MENDIANT, d'un ton traînard

Ayez pitié d'un pauvre misérable qui n*a plus ni père, ni mère, ni frère, ni sœur, ni compagnon ; ni maison, ni foyer, ni lit; ni pain, ni vin, ni moyen de gagner sa vie... Ayez pitié d'un pauvre qui a froid et qui est assis sur la pierre et qui est glacé jusqu'au cœur et jusqu'aux rognons. Ayez pitié, mes bons Messieurs!

(En entendant la plainte du mendiant, Gilles et Gas^ pard s'arrêtent, se retournent et vont à lui timidement.)

GILLES, de tout son cœur Bonjour, pauvre homme.

GASPARD, pour la forme Bonjour, pauvre homme.

LE MENDIANT Bonjour, mes jeunes Messieurs.

GILLES Qu'est-ce que vous voulez, pauvre homme?

LE MENDIANT

Je veux... je veux... je veux tout... puisque je n'ai rien. N'importe quoi me sera agréable. {Reprenant sa chanson.) Je n'ai plus ni père, ni mère, ni frère, ni sœur, ni compagnon... ni pain, ni vin, ni moyen de gagner ma vie... Rien, rien, rien !

GILLES Ça n'est pas grand'chose. Mais, vous avez froid ?

LE MENDIANT Ah! pour ça, j'ai froid.

GILLES Il faudrait courir pour vous réchautfer.

LE MENDIANT

Courir... courir... Mais je ne peux pas, mes jeunes Messieurs.

GASPARD Vous êtes trop vieux.

LE MENDI.^NT, vcxé Mais non, je ne suis pas trop vieux. J'ai l'air vieux

parce que je suis sale et que je ne me suis pas lavé depuis huit jours et que la poussière de la rue tombe sur moi comme sur une chose. Si vous me voyiez le dimanche, quand j'ai fait ma toilette dans mon écuelle, vous ne diriez pas que je suis vieux. Je n*ai pas cinquante ans et je suis même assez bel homme. Ah! si j'avais mes jambes !

GILLES Vous n*avez plus vos jambes?

LE MENDIANT

C'est une façon de parler. Je les ai sans les avoir. Je ne peux plus m'en servir : elles sont mortes.

GASPARD Ah! elles sont « paralysées ))!

LE MENDIANT

Paralysées. Paralysées. Vous connaissez les mots. Paralysées à la suite d'un accident. J'étais couvreur de mon métier et je réparais la toiture de la maison de la Sainte Mère de Dieu, sur l'Acropole : Notre-Dame du Parthénon.. Et l'échelle a manqué, ou plutôt j'ai manqué l'échelle... et, sauf votre respect, mes jeunes Messieurs, je suis tombé sur mon bassin. Ali ! ça m'a bien assis! Si bien assis que je n'ai jamais pu me relever. Le choc a dû casser tout net les deux ficelles qui font marcher les jambes et qui, comme vous le savez, passent par le bassin... sauf votre respect ! Mais les médecins

sont encore trop bêtes. Moi quand une corde casse en hissant mon échelle, je fais un nœud et c'est fini. Comme s'ils ne devraient pas en faire autant ! — Enfin, je suis resté assis. Mes jambes sont mortes. Vous pouvez me pincer, je ne sens rien. Je trouve de temps en temps une personne charitable qui me transporte ici ou là. Mais plus un pas, plus un pas par moi-même ; moi qui ai gagné les cent mètres quand j'avais votre âge, mes jeunes Messieurs ! — Et voilà.

Et voilà. — Nous ne savons pas réparer les jambes.

LE MENDIANT

Je pense bien. — En attendant, j'ai froid. (// se pelotonne.) Je n'ai plus ni père ni mère, ni frère, ni sœur, ni compagnon, ni maison, ni foyer, ni lit, ni pain, ni vin, ni moyen de gagnrr ma vie... Mais c'est le froid surtout... (Agitant sa guenille trouée.) Un méchant vêtement de rien, tout en fenêtres et en portes ! Si ça n'est pas une pitié 1 {Un temps.) Enfin ! (Long silence.)

GASPARD, tirant Gilles Tu viens, Gilles?

GILLES, à Gaspard

Attends un peu. (Confidentiel.) Vois-tu, je n*ai ici ni pain, ni vin, ni même une petite pièce... — et toi non

plus, bien sûr! On ne peut pourtant pas s'en aller comme ça, Gaspard. Si je lui donnais mon manteau)

GASPARD Pour faire un miracle?

GILLES

Un miracle ! un miracle ! comme tu y vas ! Pour qu'il ait chaud, Gaspard.

GASPARD Mais toi, tu auras froid.

GILLES Je courrai, moi. Lui, ne peut pas courir.

GASPARD

Que dira ta mère?

Je n'en sais rien; n'importe!

Elle te passera une raclée.

GILLES

N'importe I On ne peut pas, on ne peut pas s'en aller comme ça.

GASPARD Tu es drôle. Quand on n'a rien à donner.

GILLES J'ai mon manteau.

GASPARD

Ça n'est pas une chose qu'on donne, excepté dans les livres, excepté les saints !

GILLES Eh bien! je le donne tout de même.

GASPARD S'il était seulement usé!

GILLES

Laisse, Gaspard. (// se dévêt de son manteau.) Tu ne le diras à personne. (S'avançant vers le pauvre et tendant son manteau.) Tenez, bon pauvre.

LE MENDIANT, sans comprendre Quoi?

GILLES Le voulez-vous?

LE MENDIANT

Quoi?

Mon manteau.

LE MENDIANT, croyant à une plaisanterie

Vous voulez vous moquer de moi, mon jeune Monsieur. Ça n*est pas chairitable.

GILLES Je vous le donne.

Pour de bon?

Pour de bon.

LE MENDIANT

GILLES

LE MENDIANT Ce beau manteau?

GASPARD

Il est surtout bien chaud. Tenez ! (// le tend de plus près.)

LE MENDIANT, sans le prendre

Ah ! ça !... ah ! ça !... c'est bien ! Je ne dis pas que le monde ne soit pas donnant et je reçois souvent un certain nombre de petites choses. Mais ça ! un manteau neuf ! un manteau bleu ! et se le retirer du dos pour m'en couvrir, un jeune Monsieur de la bonne société ! Non, je n'ai pas encore vu ça ! {Hésitant encore à le prendre.) Bien vrai ? ça n'est pas une plaisanterie, mon jeune et bon Monsieur ? Ah ! ça !... ah! çal... (// tend les mains.)

GILLES

Attendez ! je vais vous couvrir... et vous n'aurez plus froid.

LE MENDIANT

Dieu vous le rende ! (// se courbe en avant pour permettre à Cilles d'étendre le manteau sur ses épaules^ puis, ceci fait^ il se redresse.)

GILLES, se relevant Voilà! Vous avez l'air d'un roi. (// rit. Un temps.)

LE MENDIANT, soudain transporté, levant les mains au ciel

Seigneur! Seigneur! Seigneur! Je ne sais pas si c'est la joie... ou la chaleur... Mais... mais... il se passe quelque chose d'extraordinaire dans ma carcasse... (A Gilles.) Est-ce que vous auriez raccommodé mes deux ficelles ?... Est-ce donc que je serais guéri ?... Mes jambes ! mes jambes ! (On le voit s'agiter et se soulever peu à peu.) Je les fais aller de droite à gauche... Elles bougent... elles plient... et pas un craquement! Elles me soulèvent... elles me portent ! (// est debout et fait un pas.) Je marche ! (5e jetant sur Gilles qui recule bouleversé.) Oh ! mon jeune Monsieur... mon jeune et bon Monsieur... que je vous embrasse. (Saisi de respect.) Non! pas cela! je baiserai la frange de votre tunique. (// fait comme il a dit.) Ouam... ouam !... {Désignant Gaspard.) Et j'embrasserai votre ami; lui,

je peux. (// embrasse Gaspard, puis s élance autour de la place en courant.) Je cours ! je cours ! je cours !

GASPARD, éperdu d* admiration Gilles ! Gilles ! Gilles !

GILLES, revenant à lui Tais-toi 1 tziis-toil Allons-nous-en !

GASPARD Il court comme un lapin...

LE MENDIANT, s arrêtant pour baiser la tunique de Gilles.

Mon ther jeune homme...

GILLES Laissez ! Laissez !

(Le mendiant embrasse encore Gaspafd, puis se remet à courir et enfin, tourné vers la gauche, il crie de toutes ses forces, en hélant les passants avec ses deux bras.)

LE MENDIANT

Venez voir, bonnes gens ! Venez voir ! un miracle ! Voilà dix ans que je vivais sur mon bassin; on le sait, on m'a vu, on m'a assez vu; et je marche! et je cours! et grâce à ce manteau que le jeune Monsieur que voici m'a donné! Venez voir, bonnes gens I

GILLES, reculant vers la droiU Allons-nous-en, Gaspard.

GASPARD

Mais non I je tiens à connaître la suite; je reste là pour témoigner.

GILLES, le saisissant par le bras

Je ne veux pas que tu restes... Gaspard. Viens ! viens donc! — Seigneur! Seigneur! (// entraîne Gaspard et tous deux sortent par la droite, sans que le mendiant qui hèle toujours les passants à gauche, s'aperçoive de leur départ.)

LE MENDIANT

Venez vite, bonnes gens ! Si vous voulez voir un miracle...

III. — (Alors le peuple d'Athènes, représenté par deux hommes et deux femmes accourt à ses cris.)

PREMIER HOMME Où est-il ce miracle ?

LE MENDIANT C'est moi.

PREMIER HOMME

Comment, c'est vous ?

LE MENDIANT J'étais sur mon bassin depuis dix ans.

PREMIÈRE FEMME, /c reconnaissant Ail ! le pauvre paralytique !

LE MENDIANT Vous me reconnaissez ?

PREMIÈRE FEMME

Je crois bien. Je vous ai donné un sou neuf le jour de la Toussaint.

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