CRIS DES POURSUIVANTS
— Je le vois au bout de la rue ! — Il tourne à droite... — Courons! courons! — Il tourne à gauche — v.ov rons! courons! — Il tourne à droite... — Où est-il? nous l'avons perdu... — Arrêtez-le!...
(Les poursuivants disparaissent, les voix se perdent. Long silence. Puis Gilles, suivi de Gaspard, rentre par la gauche, tous deux hors d'haleine.)
GILLES
Viens! viens! cachons-nous là. (// se tapit avec Gaspard dans r encoignure de la coulisse de droite) .
GASPARD J'espère que tu me fais courir.
GILLES Ça n'est pas ma faute.
GASPARD
De quoi donc as-tu peur? et pourquoi n'es-tu pas rentré chez tes parents?
Les autres m'auraient vu. Je ne veux pas qu'on sache.
GASPARD Qu'on sache quoi? que tu es un saint?
GILLES, honteux
Qu'est-ce que tu dis là? Je ne suis pas un saint... je ne suis pas un saint... je ne veux pas qu'on dise que je suis un saint!
GASPARD Tu as pourtant fait un miracle?
GILLES Je n'ai pas fait de miracle du tout.
GASPARD Je l'ai pourtant bien vu. A-t-il marché ou non?
GILLES
C'est qu'il n'avait pas mal aux jambes et faisait le malade pour recevoir la charité, probablement.
GASPARD
Oh! penses-tu, un homme de sa force... rester quinze ans sur son bassin, pour le plaisir ! C'est donc le paresseux des paresseux et avec ça le filou des filous...
GILLES Je ne dis pas ça.
GASPARD Alors?
GILLES
Alors, je ne sais pas... Il était si content de ce manteau qu'il a eu envie de danser et c'est la joie qui l'a guéri... Tu vois comme la chose est simple...
GASPARD
Si c'était si simple que ça, tout le monde guérirait de tout.
GILLES, désespéré
Je ne suis pas un saint... je ne suis pas un saint... et je ne veux pas que l'on dise... (Bruit dans la coulisse.) Ils viennent ! (Les enfants se tassent contre le mur et on voit entrer par la droite une mère éperdue tenant son enfant dans ses bras.)
LA MERE, criant
Un médecin! un médecin! Il n'y a donc pas de médecin qui guérisse? Allez-vous laisser mourir mon enfant? Ce n'est pas parce que je suis pauvre qu'il faudra laisser mourir mon enfant...
l'enfant Ma-man... ma-man... je ne veux pas mourir...
LA MÈRE, S affalant sur le banc
Non ! tu ne mourras pas, mon ange ! — Je n'en peux plus! (Elle gémit)
GILLES, bas à Gaspard Qu'est-ce que c'est?
GASPARD
Je ne sais pas. Mais ce n'est pas la bande; je crois que nous pouvons sortir.
Bon. Allons voir. {Ils sortent de leur coin, regardent et, rassurés, s'approchent doucement des nouveaux venus.) Qu'est-ce que vous avez. Madame?
LA MÈRE Mon petit garçon va mourir.
GILLES Pourquoi?
LA MÈRE, pleurant
Vous voyez sa petite main... vous pouvez la prendre. Son bras est déjà froid jusqu'à l'épaule et, quand le venin descendra au cœur, mon petit sera mort. Ils disent qu'il n'y a rien à faire. C'est un serpent qui l'a mordu. Il était caché sous les pierres... Hélas! Hélas!...
GILLES, sursautant Un serpent?
GASPARD
Un serpent ! Peut-être une vipère à cornes ?
LA MÈRE Justement, mon ami... Hélas!
L ENFANT Ma-man, je ne veux pas mourir.
LA MÈRE
Tu ne mourras pas, mon trésor... Seigneur! Seigneur! une si belle petite poupée!
(Un temps. Gilles, profondément ému, considère la mère et V enfant sans rien dire. Alors, Gaspard, le tirant à part.)
Dis donc, Gilles! Tu devrais peut-être lui prendre la main?
GILLES
Et pourquoi donc faire, Gaspard?
GASPARD
Oh! tu t'en doutes... Et puis la lui baiser... Qui sait?...
GILLES, protestant
Oh! non!... oh! non!... tu te moques, Gaspard!
GASPARD Moi, je te dis que si. Essaie!
GILLES, tremblant Oh! oh! (// hésite encore une seconde, puis vaincu
par la pitié, s'avance vers l'enfant et lui dit, comme malgré soi.) Donne-moi ta main, mon enfant — et tu seras guéri.
LA MÈRE
II ne peut pas vous la donner. Prenez-la vous-même. {Elle lui tend la main de V enfant.) Vous voyez la blessure... comme la piqûre d'une flèche, en triangle... et profonde... Ah! bon Seigneur!
{Cilles a pris la main de l'enfant dans la sienne et mû par une force irrésistible, il la porte à ses lèvres, puis détourne la tête, comme s'il redoutait l'effet miraculeux de son baiser. Un temps.)
l'enfant, d'un cri soudain Maman! maman! ma main qui brûle!
LA MÈRE Quoi? quoi?...
l'enfant
J*ai tout chaud! j'ai tout chaud! mon bras! (// remue un peu la main et sourit.)
LA MÈRE, éperdue
Mon enfant, mon trésor! Est-ce Dieu possible? {Regardant la main.) Mais... mais... je ne vois plus la plaie... Que s'est-il passé? {Elle interroge Gilles.)
GILLES, confus, reculant Je ne sais, Madame... Ce n'est pas ma faute.
l'enfant, embrassant sa mère Je n*ai plus rien, maman.
GASPARD, triomphant
Il est guéri. C'est comme ça!
(Tandis que la mère revient à elle. Cilles tire Gaspard par le bras et salue.)
GILLES .Viens, Gaspard. Au revoir, Madame.
LA MÈRE Mais permettez, jeune homme.
GILLES
Non... non, je vous salue. Mon camarade et moi... nous sommes forcés c!e rentrer... Viens donc, Gaspard. (// rentraine impérieusement et sort avec lui par la droite en gémissant.) Seigneur! Seigneur! Mais c'est de pire en pire... Seigneur!... Seigneur!... (La voix se perd.)
LA MÈRE Aàil oui! Seigneur... Il peut vraiment crier Seigneur...
Je ne sais plus où j*en suis non plus... {A son enfant.) Donne ta menotte. — Plus rien!... Et il s'en va... (Elle pose son enfant par terre.) Mais pourquoi s'en va-t-il?