‹ Jeux et miracles pour le peuple fidèleChapitre 2 sur 38 · LES SAINTS ET LE THEATRE CHRETIEN POPULAIRE · texte numérisé non relu

LES SAINTS ET LE THEATRE CHRETIEN POPULAIRE

Notre temps prie encuie les saints. Il ne les fréquente plus guère. Il ne les connaît plus du tout.

Nous les chargeons de nos commissions, sans nous inquiéter de leur état civil. Il nous suffit quils aient de bonnes références. Demandez à la brave femme qui, dévotement, s'agenouille devant la statue en biscuit de saint Antoine de Padoue ce quelle sait de l ascète et du thaumaturge. Il tient le bureau des objets perdus. Bien sûr, elle vous dira qui est la Sainte Vierge; saint Joseph aussi et saint J ean-Baptiste ; peut-être, en gros, saint Pierre, saint Paul, saint Jean Vapôtre. Avec quelques notions sur sainte Geneviève, saint Louis et sainte Jeanne d'Arc, gloires chrétiennes nationales, voilà exactement tout son bagage. Sur les autres, néant — et rien même sur son (( patron ».

Encore les saints existent-ils pour elle, indistincts, néanmoins présents, en rapports suivis avec nous. Combien de catholiques qui se croient mieux instruits, les relèguent au bazar d'une mythologie désuète, avec les Demi-Dieux, les Nymphes, les Satyres, les Fées, les Elfes et les Nains!

Et cependanty si Dieu a pris ses saints parmi les hommes, non parmi les esprits du ciel, n est-ce pas pour que leur exemple humain nous instruise? N* est-il pas venUy en personne, et sous les traits d'un homme, nous enseigner « la voie, la vérité, la vie » dans un langage humain? Par sa prédication, par ses « mœurs », par ses souffrances, par ses miracles, il a tenu en quelque sorte à authentiquer le divin. H nous en a livré une image à notre portée. Et cest dans le même dessein, quil na plus cessé depuis lors d'en renouveler la preuve et (( répreuve », en suscitant des héros de la foi. Que faisons-nous de sa leçon?

Sous rinfluence du protestantisme, urt spiritualisme mal entendu, tout abstrait, a supplanté la foi vivante, réaliste et mystique de nos ancêtres {car les deux tertj\e$ sont conjoints) et nous avons perdu, du même coup» dans la pratique religieuse, le sens <fu (( merveilleux » et le sens du a concret ». Heureux les fidèles d{i mo^en âge qui sentaient et réalisaient Notre-Seigneur au milieu d'eux, se confiaient à Marie comme à une véritable mère, serraient dans leur main la main de leur Ange, craignaient le diable et vivaient sans effort dans la familiarité de leurs a patrons » /

Même reconnus, même priés, nos sqints ne nous suivent plus hors du sanctuaire. Nous les avons chambrés; nous ne voulons fra^;€r quavec des homrnes. Et nous oublions quHs furent des hommes, les modèles de r homme complet. Ainsi les identifions-nous peu q peu ^ leur image de plâtre ou de pierre. Celle-ci a ^r-r-. par eux — • certains pouvoirs; nous le savons et nous en usons au besoin. Mais, dans le siècle, leur présence nous sem-

ble intruse et des héros laïcs contestables — 'voire détestables —^ prennent leur place à tous nos carrefours*

A vrai dire, nous nen serons débarrassés complètement que le jour où une municipalité « éclairée » aufû gratté leur nom sur les plaques de nos vieilles rues. En attendant, grâce à Dieu, leur nom au moins survit. Il est même, en dépit du siècle, descendu sous terre, avec le progrès... je veux dire (( dans le métro ». Tenez! de la station Denfert à la station du Châtelet, noui pourrions saluer à la file Saint-Placide, Saint-Sulpice, Saint-Gèrmain-des-Pré$, Saint-Michel... {Sur un thème analogue, Péguy voulait écrire un conte.) Mais, en fait, les saluons-nous? Leur donnons-nous seulement au passage l aumône d'une pensée? — Patients, résignés, ils nous attendent dans leut niche... Il est temps de les en tirer.

Rouvrons Véglise et toutes ses chapelles sur la place publique! Entre le ciel et la terret rétablissons le va-etvient! Nous n aurons jamais trop d'amis et d'amis sûrs dans nos mauvaises compagnies; et ceux-ci sont si près de nous. — Le mouvement est commencé; on peut noter quelques bons signes. Les pèlerinages qui ont un regain de faveur. Les Vies de Saints qui se multiplient et sont lues. Les œuvres des poètes catholiques qui ne dédaignent plus de faire place aux vierges, aux confesseurs et aux martyrs. — Un dramaturge ne devra pas craindre d'offrir à nos saints ses services; il ne sera pas rebuté. Le prestige de la scène est grand : ils Vont autrefois fréquentée... Si le théâtre fait plutôt les mœurs que les mœurs ne font le théâtre, créons le théâtre des saints.

Tout cela devait être dit. En présentant ces trois miracles populaires écrits à la louange de scùnt Jacques

de Composielle, de saint Gilles du Gard et de saint Nicolas, lauteur tenait à préciser d^abord son intention « spirituelle ». Tâcher, dans la mesure de ses forces (des forces de sa foi, des forces de son art, intégralement employées) , de réaccoutumer le siècle au (( merveilleux chrétien » comme à une réalité. Travailler à rendre la foi plus concrète, plus familière et plus intimement mêlée à notre vie de tous les jours. Enfin, faire rentrer dans la société des hommes, ces hommes d'hier et de jadis, aujourd'hui saints, qui, partageant notre condition, nos tentations, nos faiblesses, gagnèrent le ciel sur la terre et militèrent avant de triompher.

Nous ne saurions entreprendre, dans une préface, de traiter toute la question du catholicisme au théâtre. Nous devons nous borner à notre objet particulier qui est expressément, ici, la création d'un répertoire a chrétien populaire », commun à tous, ouvert à tous, sans distinction ni d'âge, ni de culture, à l'homme du peuple, au lettré, aux petits et aux grands. Christianisme mis à part, on n'a point vu cela depuis Molière. — Rêve irréalisable?... Qui a tenté de le réaliser.^ — Aussi bien, l'idée n'en est pas venue à l'auteur d'un excès de confiance en soi ou d'une vue abstraite de l'esprit, mais tout spontanément, sans préconception, dans l'exercice de son métier de dramaturge. Si délicat qu'il soit d'avoir à parler de soi-même, il doit pourtant dire comment.

L'état de jachère à peu près totale où il trouva, voici

quelques années, les plus belles provinces de notre apanage et le regret de voir inexploité notre « fonds )) historique et légendaire chrétien, l amenèrent à porter successivement sur le théâtre la vie de sainte Cécile, vierge et mart\)re, et la légende de saint Alexis. Ces deux premiers essais (les Trois Miracles de sainte Cécile et le Pauvre sous l'escalier) s'adressaient plutôt, en principe, à un public choisi, fermé, le seul que puisse souhaiter aujourd'hui, dans nos salles parisiennes, un dramaturge plaçant le respect de son art avant le désir du succès. U épreuve devait lui montrer que son public se préparait plus vaste, surtout plus populaire quil n avait osé ïespérer. Pour des raisons qui seront exposées ailleurs, sans doute dans « la Critique du Pauvre » il avait jJû, dans ce dernier ouvrage, emplo})er un sfp/e mêlé, nouveau pour lui, où le comique voisinait avec le tragique. Ce dont certains lui firent grand reproche — qui avaient peut-être raison... Mais le fait est que, sans lavoir cherché, il avait trouvé par endroits un ton direct et bon enfant dont il fut étonné lui-même. Sans cet essai dans le comique, ni la Farce du Pendu Dépendu composée peu après, ni les trois miracles présents n eussent vu le jour. — // faut Uavouer, puisque cela est, le Pendu fut écrit pour (( théâtre de patronage » à la suite d'une conversation providentielle avec le grand peintre chrétien Maurice Denis. Jouée presque immédiatement — et cest le cas de le dire, par miracle — en plein Montmartre, au Théâtre Balzac, grâce à l'initiative généreuse de M. Jean d'Astorq, puis à Genève, au Théâtre de la Comédie, la pièce fut reprise dans diverses œuvres et cercles, à Paris et aux environs, en Touraine, en Suisse, en Bretagne, mais cette fois devant

son vrai public, un public de fidèles qui sembla p prendre plaisir. Notre essai avait réussi. Il n\f avait plus quà poursuivre, quà composer d'autres miracles, qu à tirer de notre aventure personnelle un enseignement général.

Faisons abstraction provisoirement du point de vue chrétien. Un art dramatique populaire est-il esthétiquement souhaitable? — Plus que souhaitable, exigible! le théâtre étant par essence le lieu de rencontre de tout un peuple dans un sentiment unanime et une foi commune : un terrain de a communion ». C'est V occasion de rappeler l admirable phrase de Jacques Copeau rapportée par Jacques Prénat dans les Annales de îa Jeunesse catholique : (( Il n'y aura de théâtre nouveau (généralisons; disons : de théâtre) qu'au moment où l'homme de la salle pourra murmurer les paroles de l'homme de la scène, en même temps que lui et du même cœur que lui. » Et entendez : n importe quel homme dans la salle, s'y fût-il même fourvoyé...

Mais, souhaitable, est-il possible? — // le fut^ puisqu'il fut. Il fut même tout le théâtre. En Grèce, au temps d'Eschyle et de Sophocle; en Angleterre sous Elisabeth; dans nos provinces au moyen âge. En ce temps-là, rappelons-le, le théâtre venait de sortir du lieu saint; les tréteaux étaient dressés sous le porche : on concrétisait au dehors le drame secret et réel qui se jouait sur Tautel, au dedans. A ces <( Mystères )), à ces « Miracles » le peuple n'apportait pas une moindre créance qu'au drame de la Messe proprement dit. Les acteurs croyaient à leurs personnages, les spectateurs à la pièce, comme l'auteur qui l'avait composée et le meneur du jeu qui la réglait. Tous auteurs, acteurs, spectateurs, dispersés

dam la vie courante, se retrouvaient au spectacle comme à Véglise; l'état de communion existait préalablement. Tel fut notre art dramatique national : essentiellement populaire — e^ précisément, chrétien.

Les conditions ont changé. En se laïcisant, à la suite di la Renaissance, le théâtre renonça à s adresser au peuple; la farce seule, avec Molière, sut garder le contact direct. Ce fut au dramaturge de créer, dans rélite, l'état de communion indispensable à l'exercice de son art. L'art dramatique dans ses plus hautes formes (s'il p perdit beaucoup, il n'}^ gagna pas moins... mais c'est une autre question) devint le privilège des bourgeois cultivés, des gens de cour, des gens de robe, de ceux qu'on nommait « les honnêtes gens ». De là date ce (( théâtre clos » que René Salomé oppose au « théâtre social )) — nous disons, nous: théâtre populaire — qu'il supplanta complètement. Tragédie, comédie, opéra, opéra-comique, puis vaudeville, mélodrame... c'est la monnaie, quelquefois précieuse, de quelque chose de plus grand qui n'a pas eu le temps d'être mis en forme et que, peut-être, il appartient aux âges futurs de réaliser.

Nous nen sommes point là, hélas f et le a théâtre clos )), bon ou mauvais, est demeuré le nôtre. Nous n'avons plus, en France, un public qui serait le peuple, mais vingt publics bariolés. Comptons. Celui du Vieux- Colombier, de la Petite Scène, de la Chimère; celui d'Antoine et de Cémier; celui du Théâtre-Français; celui des théâtres juifs, mondains et décadents du boulevard; celui des théâtres de quartier; — j'omets celui du cinéma et du beuglant qui est énorme et où la communion se fait le plus souvent par le plus bas, par la bes-

iialité et la bêtise. S'ils se compénèirent souvent, ce nest que pour se contredire, tirant à hue et à dia et finissant par s'annuler. Divers et confondus, leurs meilleurs éléments pourront être polarisés de temps en temps, de façon à recomposer une sorte d'unanimité provisoire, 2 l'occasion de tel ou tel ouvrage réveillant un souci ccnmun... Un souci littéraire, un souci esthétique, rarement un souci humain - — et le cas est, lui-même, rare. En somme, et c'est le fond de l'anarchie universelle, on ne sait plus sur quelle idée s'entendre, sur quel terrain se rencontrer. Or, te théâtre populaire, le théâtre tout court veut une idée et un terrain.

Faute d'un terrain, faute d'une idée, Vart dramatique populaire, souhaitable, exigible même et historiquement possible, semble être, en fait, impraticable aujourd'hui. Du moins tous les essais récents ont échoué. Et même> chez les (( communistes » qui prêchent la communion. Et même chez les a unifiés » qui devraient s'^ connaître en « unanimisme ». Leur terrain? une fondrière. Leur idée? moins qu'une vapeur. Si nous nous obstinons, il nous faudra pourtant trouver une idée éprouvée, un terrain résistant; mais laquelle et lequel? Cherchons.

L'idée nationale? Nos traditions mêmes sont discutées. La passion politique s'en mêlera. Nous n'aurons plus la communion, mais la bataille.

L'idée religieuse? Ce sera encore pire... — Et cependant la France est catholique dans son fond, bien qu'elle ne veuille pas le paraître. Que de dispositions natives seulement engourdies! Que d'échos disposés à reprendre Voix! /V'j; a-t-il pas moyen de lui rendre progressivement la pleine conscience de son être? de lui apprendre à surmonter peu à peu le respect humain? Songez que tous

les ans, à Nancy, à Beaucoart, les représentations de la Passion rassemblent des milliers de fidèles et demifidèles...

Eh bien, soit! Vidée catholique. Je propose un terrain d'essai.

Uécrivain Jean Thorel, le traducteur des Tisserands, mort trop tôt pour réaliser son dernier rêve, dénombrait avec enthousiasme les (( paroisses )) de France, chères à Péguy. Il songeait que chacune — ou presque — possède un patronage; et chaque patronage — ou presque — une scène et de jeunes acteurs. Imaginez une littérature dramatique digne de ce nom, populaire et chrétienne, prenant soudain — ou lentement, car il faudra compter avec des résistances — la place occupée depuis des siècles par des insanités et des médiocrités sans nom. Quelle nouveauté! quel rayonnement! quel bienfait!

Bienfait pour la foi. Bienfait pour la culture. Bienfait pour lart dramatique lui-même, qui retrouverait là, du jour au lendemain, ses conditions normales, essentielles, de vie et de croissance : un état absolu de communion entre le dramaturge, les interprètes et le public.

Ici, aucune concession à faire. Nous sommes entre catholiques; nous le savons — et les autres sont prévenus, si la curiosité ou le goût du théâtre les y amène. A défaut du peuple pris dans sa masse, en majorité chrétien, qui se rassemblera un jour, si notre art est sûr ei ouvert, dans les salles immenses bâties pour lui au flanc

même de nos églises^ contentons-nous du public restreint et local, mais au total nombreux, immense, qui, en tous temps, sur toute Véiendue d'un grand pa}^s, a l'habitude d'assister à des séances dites récréatives. Mais récréonsle dignement et sans démériter de Fart.

(( Un beau rêve, en effet... Un rêve. Les acteurs seront médiocres, la mise en scène lamentable. Et enfin où sont les auteurs? »

Voilà ce quon m' objectera. Je crois avoir ce quil faut pouf répondra.

Quant aux acteurs, je les ai vus à Vœuvre. Je ne veux contrister personne, mais telle de mes pièces a été mieux interprétée par les jeunes garçons ou les jeunes filles, de tel collège ou de tel patronage, quelle ne Va ou ne l'aurait été par des professionnels moyens. Vous n'imaginez pas ce qu'on peut tirer d'eux — ou d'elles, mo})ennant un peu de travail.

— Vous en ferez des cabotins.

— Pas plus qu'en leur donnant à jouer des sottises. La question n'est pas de savoir s'il est plus ou moins

bon pour eux de monter sur les planches. Je ne les p fais pas monter. Le théâtre, depuis toujours, est une de leurs distractions préférées. En ce cas donc, que l'art et la foi en profitent! Mieux vaut, au pis aller, si leur vocation se dessine, les aiguiller sur le Conservatoire ou sur le Vieux-Colombier que sur le music-hall ou le caféconcert où l'on a vu échouer, m' assure-t-on, des « comiques )) de patronage.

La mise en scène? Nous en reparlerons. Un homme de goût peut p suffire. Il i,> en a partout. J'ai déjà personnellement pour les décors, la collaboration généreuse des « Ateliers d'Art Sacré ».

Reste la question des auteurs.

Il faut bien Vavouer, le répertoire des u spécialistes » es^ dans U ensemble, désolant. Aussi se rabat-on souverii sur Labiche et sur Courteline. La platitude ici le dispute à la niaiserie. Pièces en vers mornes et chevillées (tout le monde fait donc deà vers?) bouffonneries grossières, moralités pour école du soir; déla};age du catéchisme ou des leçons du bréviaire; histoires d'enfants volés par des bohémiens... Quelle tristesse! Mais il s'agira justement de débusquer les (( a\)anls droit ». A Une époque où les catholiques fervents sont si nombreux dans la littérature, je ne puis croire quil ne s en trouve pas quelques-uns, a^ant fait dans le siècle leurs preuves d'hommes de théâtre, pour consentir à composer, fût-ce en passant et comme en marge de leurs grandes œuvres, des pièces pour les jeunes gens. N'est-ce pas pour eux que Claudel écrivit sa Nuit de Noël? Je le supplie de recommencer, pour l'exemple. Je suis sûr que d'autres suivront.

Oh! je comprends leur répugnance. Un « théâtre dé patronage »/ La chose est disqualifiée et le mot disqualifiant. Le noble mot! la grande chose! le théâtre de nos « patrons »/ — // faudrait cependant s'entendre sur la prétendue diminution qu'imposerait à un auteur un ouvrage de cette espèce. Il y a des auteurs médiocres; il n';y a pas de genres inférieurs. Celui-ci moins qu'aucun qui pourra puiser sa substance dans ce qu'il j? a au monde de plus proche de l'Ab^olu^ de la Vérité, de la Vie : l'homme qui croit. Mais on craint justement que la théologie et la morale, surveillant l'art de trop près, ne le faussent : a II faudra penser dans un sens; on prendra garde de ne scandaliser personne; on aura le

ferme propos d* instruire et d* exalter; tous empêchements au bel art. » Holà! que faites-vous de la satire, de r apologue? En quoi une fable de La Fontaine est-elle gâtée par la leçon quelle nous donne? Faut-il selon vous que cette leçon soit hétérodoxe ou (( immoraliste » pour être admise dans le jeu? Vous m'objectez que ce qui est vrai, vous en convenez, pour la satire et pour la fable, ne Vest pas pour Uart dramatique. Mais si! La comédie de mœurs, chez Molière, n est-elle pas une satire dialoguée? et la « moralité » du mo^en âge une fable en action? Pourquoi n écririons-nous pas des (( moralités » comme nos ancêtres? Il est permis de s'); essayier, sans déchoir.

Il reste, enfin, que nous ne prétendons pas, au patronage, moraliser à toute occasion. Les saints, avec leurs très hautes et très simples vertus, quelquefois chèrement acquises, sont aussi bons à peindre que les héros antiques ou que les hommes du commun. Je le répète, ils sont des hommes. Si nous arrivons à les faire vivre dans une atmosphère chrétienne, n aurons-nous pas respecté les lois même d'un art qui exige de nous une parfaite soumission à l'objet et, du même coup, édifié le public et les interprètes? — Edifié. TVe riez pas. Voilà encore un des plus beaux mots de la langue que le mauvais usage a affadi et disqualifié. Eldifier, apporter sa pierre au temple secret que chaque homme peut espérer de voir grandir en lui et où Dieu régnera; édifier le chrétien, édifier le saint dans l'homme! Quant à la limitation imposée ici à l'artiste dans la peinture des passions, je ne le cache point, elle sera sévère. Mais les passions de l'amour ne sont pas le tout de la vie. Au dramaturge de choisir tels sujets à sa convenance et à la convenance

des acteurs et des spectateurs. Son art, privé pour un moment de quelques-uns de ses moyens, sera contraint d'en trouver d'autres. Comme de toute discipline il sortira de l'épreuve enrichi. Rien, du reste, ne nous empêche d'écrire, par ailleurs, pour les théâtres du siècle et de composer des drames chrétiens à l'usage des mécréants... Mais c'est une autre question.

Il faudrait dire encore un mot, pour encourager les poètes, de l'extension possible, probable même, que prendrait, dans un temps prochain, notre projet initial. Le patronage est un point de départ. Si nous réussissons, nous essaierons de rassembler les meilleurs éléments que nous p aurons découverts, au sein de « compagnies )) modèles, de vastes troupes J'amateurs, cultivés, entraînés, stylés qui donneraient, deux fois l'an, par exemple, à Noël et à Pâques, des représentations solennelles où (( le grand public » serait invité à venir juger notre effort. Ces nouveaux Confrères de la Passion pourraient ra'^onner en province, s'arrêter dans les grandes villes où d'autres confréries semblables ne se seraient pas constituées encore. Profitant des expériences et des conseils techniques de comédiens professionnels qualifiés, ils donneraient l'exemple et le ton. L'instrument une fois créé, les auteurs jusqu'ici rebelles seraient tentés de s'en servir. Il naîtrait des décorateurs, des musiciens, des poètes. Et l'on pourrait rêver, selon le vœu de M. Gaston Baty, l'union de tous les arts dans le drame total, spirituellement et esthétiquement catholique...

Ne voyons pas encore si grand! ou nous gâterons tout. N'enflons ni nos projets, ni nos ouvrages. Voici, pour commencer, un modeste acompte sur ma contribu-

tion personnelle au « répertoire populaire chrétien ))•• trois petits miracles. Aucun d'eux^ à mon sens^ ne serait déplacé sur une scène régulière. Ils ne m'auront coûté ni plus ni moins que les plus ambitieux de mes ouvrages et ils ne me sont pas moins chers. Mais ils sont jouables et mieux jouables par de jeunes hommes et l'un au moins, le Saint malgré lui, par des enfants. Ils tiennent à la fois du drame et de la comédie, de la féerie, du guignol eî même du cirque: la familiarité du ton doit faire l'unité. Je ne les donne pas pour des chefs-d'œuvre, ni même pour des modèles du a genre inférieur » que f entreprends de restaurer. Il y a cent façons d'exploiter le fonds chrétien; je ne prétends pas que la mienne soit la seule, ni la meilleure. Leur mérite unique, dont je réponds, c'est qu'on y pourra entrer de plain-pied, comme dans une farce moliéresque — en ce sens, ils sont populaires... et pourtant en esprit de foi — en ce sens, ils sont chrétiens. Les histoires authentiques ou légendaires dont ils sont tirés sont si belles que, peutêtre, on p saura prendre plaisir. J'ai l'intention, si Dieu me le permet, d'en écrire encore beaucoup d'autres. Que s'ils ne valent rien, mes successeurs et mes émules en composeront de moins mauvais; j'espère bien être dépassé.

Le jour où chaque paroisse de France, pour la fête de son patron, pourra donner sur la place, après l'office^ un beau « miracle » en son honneur, que ceux qui seront-là — car je ny serai plus, sans doute — ■ daignent penser à moi, si tant est que personne ait gardé, en ce temps lointain, le souvenir de mon présent effort. Décentraliser par les Saints et par le théâtre des Saints, c'est un autre aspect du problème que je livre sans in-

sister à la méditation du lecteur. Un art populaire chrétien suppose un peuple chrétien et confessant publiquement ses cro^^ances. Ils peuvent progresser de pair^ s aider, se reformer ensemble, et enfin, faire tant que la fille aînée de VEglise se manifeste au monde telle quelle est.

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