PREMIER TABLEAU
Un carrefour, à Uaiibe, dans une petite ville du Luxembourg.
Valentin, Arsène, Julien, Félix et Norbert font cercle autour de Grégoire, qui les domine par la taille. C*est un grand diable, content de lui, beau parleur et autoritaire, vêtu comme un cavalier {grand feutre mou, cape largement drapée, bottes molles) la moustache hérissée, la barbiche longue et tordue, Vœil vif, le visage maigre, le teint sombre, un d'Artagnan qui aurait quelque chose de Napoléon III. Valentin est un petit homme sec, un peu voûté, avec des vêtements étriqués et râpés, le visage morne, mais éclairé par un superbe nez en pomme de terre, du plus beau rouge et tout luisant; il a les gestes courts et méticuleux d'un homme de bureau, d'un gagne-petit, d'un avare. Arsène est un gros homme rond, rose et frais, béat et comique, confortablement habillé, avec une belle chaîne de montre au gilet et un grand col à larges pointes, tout de l'épicier ou du commis-voyageur en vins. Julien est un jeune homme un peu rêveur, soigné de sa personne, mais d'une élégance un peu villageoise: par exemple une cravate rose vif sur un habit vert pomme; il a de la candeur, de la loyauté dans ses yeux, mais il manque de caractère et toutes les fois qu'il s'affirme, il retire aussitôt après son affirmation; un « velléitaire ». Félix est jeune, mais long et cassé, le visage blême et osseux; une espèce de soutane noire boutonnée jusqu'en haut le fait ressembler
à un ecclésiastique; il a de la bonté, mais de l aigreur; il a surtout lair de s*ennu^er et sa vocation religieuse paraît être malheureusement l'effet de cet ennui congénital ; il porte de grosses lunettes rondes. Norbert serait aussi effacé quon peut l'être, l'homme que Von ne remarque pas dans la rue, si sa simplicité, sa bonhomie, et un front têtu, barré en travers par une ride pro^ fonde, ne lui composaient une sorte d'originalité à rebours. Il est vêtu de drap propre, mais usagé : il a toute sa barbe qui grisonne. Par dessus leurs habits, tous, sauf Grégoire qui a gardé sa cape, ont jeté le manteau bis du pèlerin : ils portent chacun un sac sur le dos et tiennent à la main le grand bâton crochu, assez semblable à ce que nous appelons un (( alpenstock ))• Grégoire parle.
Tout ce premier tableau qui ne forme qu'une scène, est une sorte de a scherzo » où les paroles comptent moins que le mouvement et qui doit être joué très vite.
GREGOmE Vous êtes prêts?
Î-ES AUTRES, en chœur Nous sommes prêts.
Vous avez la cape, le bâton, la gourde?
LES AUTRES, eti chœuT La cape, le bâton, la gourde.
GRÉGOIRE Les couvertures pour la nuit?
LES AUTRES, en deux chœurs — Nous les avons. — Nous les avons.
GRÉGOIRE Les provisions de bouche?
ARSÈNE, désignant son sac
Elles sont là.
Gl^ÉGOIRE
Qui gardera la bourse?
FÉLIX Valentin, il a été trésorier de la paroisse.
GRÉGOIRE Est-<:e qu'il ne boit pas quelquefois?
VALENTîN, protestant
Quelquefois, mais peu à la fois.
{On rit)
ARSENE
Ne te tourmente pas, Grégoire. Je boirai avec lui, ce sera plus sûr.
(On rit encore.)
GRÉGOIRE
Alors, nous avons tout ce qu'il nous faut?
LES AUTRES, successb?ement __ Tout ! — Tout ! — Tout ! — Tout ! — Tout!
GRÉGOIRE Et du courage?...
JULIEN
Grégoire, tu nous fais injure!
ARSÈNE Te crois- tu seul à en avoir?...
■■'■ ^ r-^rg^^^
NORBERT, apaisant la rumeur
Ne vous échauffez pas. Messieurs. Qui peut se vanter d'en avoir de reste?
LES QUATRE AUTRES, successiven\eni
— Mais moi ! — Mais moi ! — ■ Mais moi ! — Et même moi, Norbert ! (C'est Valentin qui a parlé le dernier. On rit encore.)
NORBERT Eh bien! pour mol, je n*ai que celui qu'on me prête.
FÉLIX Et si on ne t'en prête pas?
NORBERT Il faut alors que je m'en passe.
JULIEN Où est donc la valeur personnelle, dans ce cas-là?
NORBERT
Ce n'est pas grand'chose, à mon sens.
(On se récrie.) GRÉGOIRE
Norbert, Norbert, vous allez encore contredire. Si vous commencez avant le départ, nous n'avons pas fini. C'est le travers de votre esprit.
NORBERT
Peut-être? Mais je ne le fais pas exprès. Je ne contredis pas, je dis. Je dis ce qui me semble juste.
GRÉGOIRE
Et comment se fait-il que ce soit toujours le contraire de ce que nous disons?
NORBERT
J'ai l'esprit mal tourné, sans cloute. Je tâcherai de m'observer.
FÉLIX
Tu feras bien, Norbert.
GRÉGOIRE Enfin, nous avons du courage!... excepté Norbert.
LES AUTRES, en chœur
Excepté Norbert.
Malgré cela, nous l'emmenons, Messieurs.
LES AUTRES, en chœur Nous l'emmenoris,
NORBERT,- se rebiffant
Oh! ne vous forcez, pas, je vous en prie. Si je vous embarrasse, je peux partir tout seul. J'en aurai du regret, mais je ne veux pas vous être à charge,
GRÉGOIRE
Ne te fâche pas, Norbert. Nous avons à nous cinq assez de courage pour six et t'en prêterons ce qu'il faut.
LES AUTRES, en chœuT
Ce qu'il faut.
NORBERT
Je VOUS remercie. Mais je m'efforcerai de n'en point abuser.
ARSÈNE, agacé C'est bon.
{Un temps.)
GRÉGOIRE, solennel
Messieurs, noUs voici loin de ce que j'avais à vous dire. Si je prends ici la parole, ce n'est pas que j'aie l'intention de commander. Mais j'ai fait fonction longtemps, vous le savez, de ministère public devant notre juge de paix et il est naturel que je trouve les mots qui conviennent à votre pensée et que peut-être vous ne trouveriez pas tout seuls.
N'en profite pas pour faire des phfàsès, bon Grégoire.
GRÉGOIRE, piqué Des phrases? moi?... des phrases?...
LES AUTRES, en chœur
— Parle ! — Parle ! — Parle ! — Nous t'écoutons.
(Un temps.)
GREGOIRE
Messieurs, ne nous dissimulons pas la longueur, les difficultés, voire les périls de notre voyage. De Luxembourg à Compostelle oii nous attend le bon saint Jacques, savez-vous combien il y a? En ligne droite quinze cents kilomètres et pas loin de deux mille par le Mont Saint-Michel. Or, nous avons convenu d'adopter ce dernier itinéraire. La route est moins accidentée, plus fréquentée et pour cette raison, plus sûre. Il n'en reste pas moins que nous la faisons tout entière à pied, sauf occasion de messagerie ou de poste qui nous prendraient gratuitement. Mais prendre six personnes par pure charité, c'est plus que je n'en attends d'un chrétien, fût-il conducteur de voiture. En outre, nous n'aurons pas à chaque étape le clos et le couvert : il fera chaud le jour et froid la nuit; il pleuvra et il gèlera; nous subirons la canicule. Un conseil en passant : méfiez-vous de la toute première rosée! Enfin, si bien gardé que soit le royaume de France que nous traverserons de bout en bout — et sa gendarmerie est légendaire — il n'y manque pas de brigands. Passe encore s'ils viennent à six; nous serions à égalité : mais s'ils viennent à sept !
ARSÈNE
Même à six, même à six, Grégoire, puisque Norbert ne compte pas quand il est question de courage...-' Oh! il ne faudrait pas qu'ils nous vinssent à six !
VALENTIN
Ni même à quatre, ni même à trois, ni même à deux. Deux brigands résolus valent six hommes sans briganderie.
(Rumeur.)
JULIEN Ne poussons pas le tableau trop au noir.
GRÉGOIRE
Enfin, Messieurs, en prévision de ces traverses... qui ne sont pas les seules... nous pouvons être suspectés, inquiétés, emprisonnés! nous pouvons nous fouler un membre! nous pouvons prendre la grippe espagnole ou le choléra morbus! nous pouvons perdre notre bourse! etc., etc.. il importe avant tout que nous demeurions, en toute occurrence, unis comme les doigts de la main.
LES AUTRES, en chœur Nous le sommes, Grégoire!
GRÉGOIRE
Nous le sommes le premier jour; il s'agit de le demeurer peut-être un an.
LES AUTRES, en chœur C'est vrai.
GREGOIRE Avons-nous tous bon caractère?
Moi, assez bon.
JULIEN Moi, médiocre.
NORBERT
Moi, excessivement mauvais.
FÉLIX
Et rien ne Taigrit tant qu*un voyage qui se prolonge.
GRÉGOIRE
Vous voyez bien . — Avons-nous tous l'amouf du prochain chevillé au corps ?
VALENTIN Pas à ce point-là, non.
GRÉGOIRE
Ne viendra-t-il pas un moment où nous regretterons notre village?
ARSÈNE Il peut venir.
GREGOIRE Tu laisses ta femme, Norbert.
NORBERT Et mes quatre petits enfants.
GRÉGOIRE Tu laisses ton épicerie, Arsène.
Elle est en bonnes mains, mais j'en aurai quand même le souci.
GRÉGOIRE
Vous laissez vos études, jeune Félis, qui voulez entrer dans les ordres.
FÉLIX
J'emporte la Somme Théologique avec moi et je travaillerai en route. Mais c'est si lourd que je ne suis pas sûr de ne pas devoir la semer.
GRÉGOIRE
Valentin laisse son vieux père et Julien une fiancée. C'est dur.
JULIEN C'est dur. On ne sait si elle attendra.
VALENTIN Ni si on retrouvera le vieux père.
GRÉGOIRE
Tout le monde laisse quelque chose, tout le monde a son attachement.
ARSÈNE
Excepté toi, Grégoire.
GRÉGOIRE
Excepté moi, Arsène. Je suis veuf, sans enfants, et n'ai que l'amour du pays au cœur. Aussi bien, je m'en veux un peu d'avoir imaginé cette expédition à Compostelle. Vous y consentez, c'est parfait et le bon saint Jacques s'en réjouit: il nous revaudra ça, peut être en ce monde, sûrement dans l'autre.. Mais c'est vrai, je suis seul à ne rien laisser... et voilà justement ce qui me permet de vous donner un avis désintéressé sur la chose. Quand le regret jouera, quand les calamités fondront sur nous, il est important que chacun puisse compter sur tous les autres.
LES AUTRES, en deux chœurs Evidemment ! Evidemment !
GRÉGOIRE
Pour moi, qui ne suis point lié, il suffirait de ma parole.
JULIEN Doutes-tu de la nôtre ?
GRÉGOIRE
Je ne dis pas ça. Mais lorsque la fiancée de Julien, le vieux père de Valentin, la femme et les enfants de Norbert et l'épicerie d'Arsène, sans oublier la théologie de Félix, les tireront en arrière, il faudra quelque chose de plus qu'une parole pour les retenir en avant.
ARSÈNE Et que veux-tu de nous?
GRÉGOIRE
Un serment, Messieurs. Une parole, mais une parole jurée.
FÉLIX
Notre-Seigneur nous défend de jurer.
GRÉGOIRE
Pardon! il le permet dans les grandes occasions; on jure bien au tribunal.
LES AUTRES, sauf NORBERT, en chœur.
Alors, jurons! jurons!
ARSENE Moi, je jure.
JULIEN Moi, je jure.
VALENTIN Mais d'abord, qu'est-ce que nous jurons?
GRÉGOIRE
Ecoutez! voici la formule : Par saint Jacques et saint Jean, son frère, et tous les saints, je jure, en toute circonstance, de rendre service à /mes compagnons, quoi qu'il arrive et qu'il m'en coûte; je jure de ne les point abandonner dans lé besein...
LES AUTRES, ctt chœur Jurons!
GRÉGOIRE
...A moins... écoutez-moi !... à moins d'une raison majeure.
ARSÈNE Bien entendu.
NORBERT Qu'appelez-vous une raison majeure?
GRÉGOIRE
^ Une raison qui n'admet pas d'autre raison> comme d'être mort, par exemple.
LES AUTRES, riant
Ah! ah! ah!
ah!
Moi, je jure.
ARSÈNE
Moi, je jure.
JULIEN
Et moi!
VALENTIN
Et moi!
FÉLIX
GREGOIRE
Et moi, bien entendu, quoique ce soit dans mon cas, chose superflue.
{TouSy formant le cercle, ont tendu la main vers le centre, dxins V attitude du serment, çxcepié Norbert qui reste en retrait) .
JULIEN
Allons, Norbert, à tai! Est-ce que tu dors?
{On rit en se retournant vers lui) .
NORBERT Permettez, je ne jure pas.
LES AUTRES Tu ne jures pas)
Je ne jure pas.
LES AUTRES Non?
NORBERT
Non.
ARSÈNE Tu es donc un faux frère ?
NORBERT
Je promettrai de faire le possible : mais je ne jurerai point.
LES AUTRES Tu ne jureras point?
NORBERT Je ne jurerai point.
LES AUTRES — Pourquoi ? — Pourquoi ? — Pourquoi ?
NORBERT
Parce que je ne suis pas sûr de tenir ma p^arole, pas sûr de ne pas violer mon serment.
(Rumeur.) JULIEN Tu as une idée de derrière la tête.
NORBERT
J'ai, en effet, l'idée qu'il faut être bien sûr de soi pour jurer et je ne suis pas aussi sûr de moi que vous l'êtes de vous. Voilà. Je vous l'ai dit, je ne réponds aucunement de mon courage.
GRÉGOIRE
Mais il ne s'agit pas seulement de courage; il s'agit de patience, de serviabilité, de dévouement... en un mot, de camaraderie.
NORBERT N'importe !
GRÉGOIRE
Si Félix tombe sur la route, tu ne le ramasseras pas?
NORBERT J'essaierai... j'essaierai... mais je ne suis pas sûr.
GRÉGOIRE
Et s'il faut que quelqu'un aille chercher de l'eau à la fontaine, tu n'iras point?
NORBERT j'essaierai, vous dis-je, mais voilà tout.
GREGOIRE
Et si on a besoin de toi pour garder les bagages, pour allumer le feu ou pour scier du bois?
NORBERT
J'ignore si je scierai du bois. Quand il s'agit de moi, je ne réponds de rien. Je suis à la disp>osition du bon Dieu et, quand il n'est pas là, du diable. Je ne puii pas dire d'avance si le bon Diçu tient à être en nwi le plus fort. Il peut avoir ses raisons, et de bonnes, pour me laisser patauger dans ma misère.
Mais ta volonté? Oui, ta volonté?
JULIEN
LES AUTRES
NORBERT Je vous le dis, je n'en puis pas répondre.
GRÉGOIRE Tu ne jureras point?
NORBERT
Je ne jurerai point. Vous êtes des hommes forts, je suis un homme faible: c'est pourquoi je me si;is i '3 avec vous dans l'occasion.
ARSENE Eh bien, nous te laissons.
LES AUTRES Nous te laissons, Norbert.
NORBERT
Laissez-moi donc. J'irai tout seul. Le voyage, plus difficiJe, n'en sera que plur> méritoire.
FltlJX Allons, jure, Norbert.
NORBERT Non! je vous dis que non.
VALENTIN
Il est têtu comme je n'ai jamais vu per«ôrtne de têtu, excepté la servante de mon vieux père!
Jurons sanfc lui, Messieurs» et nous l'emmènerons pour nous distraire, pour voir comment, avec ce cœur de poulet qu'il a là-dedatts, il partagera nos déboires. Ne crains rien, bon Norbert, si tu nous abandonnes, nous ne t'abandonnerons pas. {Un temps.) Messieurs, je vous rappelle la forrtiule: (i; Par saint Jacques et saint Jean son frère, et tous les saints, je jure, en toute
circonstance, de rendre service à mes compagnons, quoiqu'il m'arrive et qu'il m'en coûte ; je jure de ne les fK)int abandonner dans le besoin, à moins d'une raison majeure. ))
NORBERT, à part
Cette raison majeure me fait l'effet de détruire tout le reste.
Que dis-tu?
Rien.