AVOCAT
Ancien ministre de l'Instruction publique et de la Marine, membre de la Chambre des députés, président de la Commission artistique haïtienne,
A Parii, «a
Grand-Hôtel.
Et, dans la fumée qui remplissait la chambre, monsieur Godet-Laterrasse se représenta le gigan-
tesque mulâtre qui venait d'Haïti plein d'or et de sourires. Puis il souffla la bougie et s'endormit.
Ses rêves furent peuplés de spectres L'ombre du cabaretier de l'impasse du Baigneur s'avançait en boitant et répétait avec une douceur terrible : t Pensez à moi, monsieur Godet, *
11 était près de neuf heures et il pleuvait encore quand une lueur de jour entra dans la chambre ; c'était le reflet dégoûtant d'une lumière plusieurs fois souillée avant d'arriver jusque-là . La chambre n'avait de vue que sur le mur de soutènement de la maison voisine, qui dominait de ses cinq étages de plâtre tous les toits du passage. Ce mur de moellon bombé, lézardé, crevé, suintant, verdâtre et terminé par la galerie de brique d'une terrasse à l'italienne, s'élevait de cinq ou six mètres au-dessus de la chambre de monsieur Godet-Laterrasse et la revêtait d'une ombre éternelle. La fenêtre n'était séparée du mur que par une allée marécageuse, large de deux pas, semée de feuilles de salades, de coquilles d'oeufs et de débris de cerfs- volants. Le mulâtre, à son réveil, regarda les vitres ruisselante! et souleva ses bottes lourdes, dont les semelles avaient laissé une trace humide sur le parquet
Il les chaussa pourtant, et, ayant achevé sa toilette austère et saisi les ruines de son parapluie, il sortit de sa chambre. En passant devant la loge, d'où sortaient des grognements confus :
— Madame Alexandre, dit-il, je m'occupe de votre petit compte.
Il monta les dix plus hautes marches du passage Cotin, longea, dans un fleuve de boue, la façade désolée du chalet suisse et les chantiers de l'église du Vœu national. Au bas de la rue Lepic, il s'arrêta court pour ne pas marcher sur deux brins de paille collés en croix par la pluie au trottoir, devant la boutique dVn emballeur. Ayant conjuré ce péril (car i) ne doutait pas que marcher sur une croix ne fût un présage de malheur), il reprit sa grandeur d'âme et releva sa tête su&lime. Il s'avançait en conquérant intellectuel vers le cœur de Paris et portait haut l'armature à huit pointes de son parapluie dévasté, qui semblait l'aime compliquée d'utt guerrier sauvage.
Monsieur Àlidor Sainte-Lucie, fils d'un riche néfoofcnt de Port-au-Prince, ût son droit à Paris et re» tourna à Haïti pour assister au sacre de Soulouque, couronné empereur sous le nom de Faustin I,r. Homme de couleur et riche, il avait tout à craindre de Sa Majesté noire. Il alla bravement au-devant du danger et se fit remarquer au palais impérial par son zèle à soutenir la politique noire du souverain. Nommé procureur général près la cour impériale de Port-au-Prince, il fit fusiller sans méchanceté quelques-uns de ses concitoyens, il accepta do l'empereur le portefeuille de l'instruction publique
et celui de la marine; mais, voyant croître dans l'ombre une opposition énergique, il prit un congé et alia faire une promenade en France.
De Paris, il s'associa par de chaleureuses lettres à la révolution qui mit fin aux gaietés sanglantes de l'empire noir, et revint à Haïti pour se faire nommer membre de la Chambre des députés. Son premier acte dans l'assemblée fut de déposer un projet c tendant » à l'érection d'un monument expiatoire consacré aux mânes des victimes de la tyrannie. Il y avait quelques-unes de ces victimes I auxquelles l'ancien procureur impérial davak bi«n un tombeau.
Le projet fut pris en considération, la proposition votée et le citoyen Alidor Sainte- Lucie nommé président de la commission chargée de faire exécuter cette œuvre nationale. Monsieur Alidor comprit tout le parti qu'il pouvait tirer de cette présidence. Pour peu qu'on fusillât dans l'île, il prenait «on passeport et s'en allait demander aux artistes de Paris quelques projets de monument expiatoire. Il adorait Paris, à cause des petits théâtres et des cafés politiques. Après vingt ans, la commission artistique fonctionnait encore.
Monsieur Alidor Sainte-Lucie était alors un très beau mulâtre, colossal et souple. Portant bien sa large face cuivrée, il avait, malgré son nez épaté, une grande mine, surtout depuis que le sommet rie son front, dégarni de cheveux, brillait comme un bronze clair. Sans daigner rien dissimuler de sa robuste vieillesse, il portait, taillée de près aux ciseaux, sa barbe grisonnante. Soigneux de sa personne, il aimait les gilets blancs et les escarpins vernis, et s'imprégnait de parfums à la fois capiteux et fades.
C'est ainsi parfumé, et sa puissante encolure bien prise dans une jaquette de coupe anglaise, qu'il se promenait de long en large dans sa chambre d'hôtel, en attendant le précepteur, tandis que son fils crayonnait des bonshommes sur une couverture de livre et que le garçon de service dressait près du feu une table de trois couverts.
Les meubles étaient encombrés par les maquettes, les esquisses, les ébauches, les photographies, les plans, les épures, les lavis et les devis du monument commémoratif des victimes de la tyrannie. 11 y avait sur la console une petite pyramide de plâtre peint, couverte de palmes (for, et sur le se-
cré taire une colonne de terre cuite surmontée d'une espèce de singe ailé, avec cette inscription sur le socle : Au Génie de la Liberté noire. Une photographie posée sur la cheminée, contre la glace, représentait une négresse debout devant un sarcophage sur lequel elle déposait uu rouleau de papier portant ces simples mots : Commission artistique, Monsieur Sainte-Lucie président. Rien de plus.
À terre, une main de fonte à demi ouverte, une main géante sortait d'un rideau comme d'une manche à sa taille et portait au poing cette étiquette' Détail d'exécution. Projei 17. E. D.
Trois petits pains dorés reposaient sur les ser« viettes. Monsieur Sainte-Lucie regarda la pendule. Soit que la croûte des pains vernis au blanc d'œuf eût réveillé ses appétits, soit qu'il craignît d'attendre, ses y eux de velours, qui toutà l'heure coulaient avec une si douce lumière sous leurs paupières un peu tendues, jetèrent subitement une lueur fauve. Mais ils redevinrent caressants quand monsieur Godet- Laterrasse apparut sous la portière écartée par le garçon de service. On ne vit d'abord qu'un menton surmontant une longue pomme d'Adam échappée d'une cravate de coton-
nade blanche : Monsieur Godet-Laterrasse saluait.
— Mon fils, Rémi, dit monsieur Sainte-Lucie en présentant le jeune homme, qui, consentant à laisser un croquis inachevé, s'approcha avec un déhanchement paresseux.
C'était un beau garçon d'un teint olivâtre très pur. Il roulait des yeux ennuyés et semblait tendre au hasard sa grosse bouche sensuelle.
On se mit à table. Monsieur Sainte-Lucie était deux fois plus large que monsieur Godet-Laterrasse. Le mulâtre d'Haïti avait un teint chaud et ioré qui semblait plus riche encore auprès de cette couleur de suie mal essuyée dont l'autre était barbouillé. Le mulâtre de Bourbon était chétif, fripé, crotté. Mais l'expression d'emphase naïve et d'orgueil enfantin empreinte sur son visage inspirait pour lui cette pitié sympathique qui s'attache aux chiens savants et aux génies malheureux.
L'affaire qui les réunissait fut traitée entre les rognons sautés et les petits pois au sucre. Monsieur Godet-Laterrasse provoqua les explications.
— Eh bienl mon ami, dit-il à son futur élève, en lui tapant sur l'épaule, nous allons donc prendre nos grades dans la vieille Université?
Monsieur Alidor, ainsi amorcé, dit en émiettant ?on pain avec nonchalance :
— Comme je vous l'ai écrit, mon cher Godet, et, par parenthèse, j'ai eu du mal à trouver votre adresse. C'est Brandt... Vous savez, Brandt, le tailleur, qui l'a découverte par le plus grand des hasards. Il vous cherchait aussi à ce qu'il paraît.
— C'est possible, dit monsieur Godet-Laterrasse, en faisant dans le vide le geste d'écarter quelque chose.
— Comme je vous l'ai écrit, je compte sur vous pour préparer ce gaillard-là au baccalauréat, et en faire un homme.
Monsieur Godet-Laterrasse redressa son buste contre le dossier de sa chaise, plaça son visage horizontalement et dit:
— Avant tout, mon cher Sainte-Lucie, je dois vous faire ma profession de foi. Je suis inébranlable sur les principes. Je suis l'homme de fer qu'on brise mais qu'on ne plie pas.
— Je sais, je sais, dit monsieur Sainte-Lucie en continuant d'émielter son pain.
— L'éducation que je donnerai à monsieur voir* fils sera une éducation essentiellement libre.
— Je sais, je sais...
— C'est le baccalauréat civique que je ferai pasfer glorieusement à notre Rémi. Je préparerai en lui moins encore le lauréat de l'Université que le législateur de la République haïtienne. Et que m'importe, à moi, cette vieille fée pédante qu'on nomme l'Université !
L'ancien ministre, homme éloquent mais pratique, iui fit signe du sourcil de ne pas parler ainsi devant son élève. Mais le précepteur libre, emporté par la sublimité de ses propres idées :
— L'Université, s'écria-t-il, c'est le monopole ! L'Université, c'est la routine! L'Université, c'est ï ennemie ! Guerre à l'Université !
Puis, posant la main sur l'épaule du jeune mulâtre, plus indifférent que surpris :
— Mon ami, si je vous prépare au baccalauréat, je vous enseignerai les vérités primordiales. Et quand, au sortir de mes mains, vous vous présenterez en Sorbonne devant les examinateurs, vous serez leur juge encore plus qu'ils ne seront les vôtres. Vous pourrez dire auxCaro et aux Taillandier : c J'ai des principes et vous n'en avez pas. C'est un homme de fer, c'est Godet-Laterrasse qui
a formé mon esprit. » Ah ! ils me connaîtront un jour, ces messieurs!
Pendant ce discours, le jeune Rémi, très tranquille, tirait subrepticement du sucrier des morceaux de sucre qu'il fourrait dans ses poches.
Monsieur Alidor était naturellement enclin à goûter l'éloquence ; une semblable préparation au baccalauréat lui semblait belle, mais périlleuse. Fort entêté par caractère, il ne démordit pas de son idée de confier son fils au créole de Bourbon.
— Rémi, dit-il, en tirant nonchalamment un louis de sa poche, va chercher des cigares en bas, et dis que c'est pour moi.
Resté seul avec son hôte, il émietta encore son pain et resta silencieux. Il avait une façon spéciale de se taire qui était mystérieuse et imposante. Puis, de sa voix douce d'homme fort, il représenta au futur précepteur qu'il s'agissait d'une préparation au baccalauréat, c'est-à-dire d'une entreprise essentiellement pratique, que les programmes devaient être suivis à la lettre, et qu'en sommeil était question de grec et de latin bien plus que de vérités primordiales.
— Parfaitement, parfaitement, répondit l'homme de fer.
11 lui fut demandé s'iiavait déjà professé. Sa réponse fut vague. On dut toucher la question d'argent.
L'ancien ministre pria le précepteur d'accepter des appointements annuels de deux cents francs.
Mais monsieur Godet- Laterrasse, la tête totalement révulsée, fit le geste d'écarter ces bagatelles.
Rémi revint avec des cigares. Un très bel homme ivelte, et dont la barbe d'or descendait sur la poitrine, entra dans la chambre avec lui et a'ôta pas le petit chapeau mou qu'il portait en manière de toque sur sa nuque chevelue.
— Soyez le bienvenu, Labanne, dit monsieur Sainte-Lucie, sans se lever. Voulez- vous un cigare?
Mais Labanne, sans rien répondre, tira de sa poche une pipe d'ambre et d'écume et une blague aux armes de Bretagne. Puis, il fit le toui de la pièce et examina en connaisseur la photographié placée sur la cheminée. Enfin, jetant un regard de côté sur la colonne de terre cuite :
— Quel est, dit-il, le fumiste qui vous a fourni ce modèle de tuyau de poêle?
Il se tourna ensuite vers la pyramide dorée, affecta la curiosité, cligna de l'œil et dit:
— On a oublié de faire une fente pour couler les sous.
Les autres ne comprenaient pas. Il ajouta:
— Dame! Ça ne peut être qu'une tirelire, cette machine-là.
— Que voulez-vous ? répondit philosophiquement monsieur Sainte-Lucie. Je prends ce qu'on me donne. Vous ne m'apportez pas votro projet, vous, Labanne.
— J'y travaille, répondit le sculpteur. Pas plus tard qu'hier, j'ai lu dans un journal de médecine un article des plus curieux sur lepig mentum de la race noire. Et j'ai acheté ce matin, sur le quai Voltaire, chez un bouquiniste de mes amis, un traité de la constitution géologique des Antilles.
— Et pour quoi faire? demanda monsieur Sainte- Lucie absolument dérouté, bien qu'il connût son homme.
— Si je veux exécuter mon projet de sculpture, répondit Labanne d'un ton dédaigneux, il faut qu'avant de toucher seulement à la glaise, j'aie lu quinze cents volumes. Tout est dans tout. C'est un
LE CHAT MAIGRI i«S
procédé artificiel et coupable que de traiter isolément un sujet quelconque... Tiens! vous voilà, G?det! par quel hasard? Je ne vous avais pas aperçu.
Le mulâtre de Bourbon, accoudé à la tablette de la cheminée et la main droite passée entre deux boutons de sa redingote, sourit amèrement.
Le sculpteur, ayant allumé sa pipe, poursuivit:
— Je ne suis pas une force de la nature, une force brute, moi. Je ne suis pas comme l'oiseau qui a pondu ce singe-là (et il désignait du tuyau de sa pipe le Génie de la Liberté noire). Je suis une intelligence, une conscience, etje mets une pensée dans ma sculpture.
Monsieur Alidor Sainte-Lucie approuva de la tête. Mais il insista pour obtenir du sculpteur un simj'e croquis, une esquisse qu'il voulait soumettre à U commission. Il devait partir pour Haïti dans une huitaine de jours.
Labanne, couché sur le canapé, était perdu dans une méditation profonde.
Enfin, après avoir secoué la cendre de sa pipe et craché sur le tapis, il contempla la rosace du plafond et dit :
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— De quel droit créons-nous des êtres imaginaires ? Phidias ou Michel-Ange ou Machin fait une figure qui a l'apparence de la vie, qui s'impose aux yeux, qui pénètre les imaginations. C'est l'Athènè du Parthénon, le Moïse ou la Nymphe d'Àsnières. On en parle, on en rêve. Et voilà un être de plus dans le monde! Que vient-il y faire?
Il vient perturber les intelligences, corrompre les cœurs, égarer les sens et se moquer du public. Toute œuvre d'art, toute création du génie humain est une dangereuse illusion et une tromperie coupable. Les sculpteurs, les peintres et les poètes sont des menteurs magnifiques et des coquins sublimes, rien de plus. Moi qui vous parle, j'ai été pendant six mois amoureux comme une bête de l'Antiopedu Salon carré. C'est-à-dire que, pendant six mois, ce scélérat de Gorrège s'était moqué de moi.
Connaissez-vous mon ami Branchut, le moraliste? Il est laid, mais il l'ignore. Il est pauvre et plein de génie. Il sait le grec à faire l'étonnement des cafés et il a lu Hegel. Il vit d'un petit pain et boit aux bornes-fontaines. Ayant terminé son repas d'oiseau, il écrit des choses sublimes dans les jardins publics
ou, s'il pleut, sous les portes cochères. Il vient, quand il y pense, coucher dans mon atelier. Il écrivit même, une nuit, sur la muraille, un commentaire très subtil et très savant du Phédon. Tel est Branchut. L'an passé, je lui prêtai un habit et je le conduisis chez une princesse russe dont j'avais dû faire le buste. Mais elle voulait ce buste en marbre et je ne le voyais qu'en bronze. On ne peut réaliser que ce qu'on voit et le buste ne fut pas fait. La princesse cherchait un professeur de littérature pour sa fille Fédora, qui était très belle. Je proposai Branchut, qui fut agréé. Sur ma recommandation et sur sa mauvaise mine, on lui paya un mois d'avance. Il s'acheta deux chemises, loua une chambre en garni et connut le cervelas. A la sixième leçon, tandis qu'il expliquait le mécanisme de l'épopée homérique, il pinça furieusement à la taille mademoiselle Fédora, qui s'eniuK en poussant des cris aigus. Le moraliste attendit, prêt à réparer sa faute. Il eût épousé sa noble élève, s'il eût fallu. Mais on le jeta à îa porte. Je le trouvai le soir dans mon atelier, t Hélas 1 s'écria-t-il en pleurant, c'est Saint-Preux qui m'a perdu. 0 Julie! 0 Jean-Jacques 1 t — Ainsi donc, Rousseau n'avait
écrit soi! roman magnifique et passionné etn'avait créé sa
c Jolie, amante faible et tombée avec gloire, •
que pour faire faire une sottise à mon ami Branchut, le moraliste.
Monsieur Alidor Sainte-Lucie contint un bâillement. Son fils, les deux poings dans les joues, écoutait comme au théâtre. Monsieur Godet-Laterrasse, l'œil ardent et la poitrine bombée, préparait une réplique foudroyante. Mais Labanne se leva, s'approcha du guéridon, y prit un numéro de journal et, tandis qu'il en déchirait un morceau pour rallumer sa pipe, il suivait de l'œil, avec son instinct de grand liseur, les lignes imprimées.
— Dites donc, Sainte-Lucie, demanda-t-il, est-ce que vous croyez à la démocratie, vous?
A ces mots, monsieur Godet- Laterrasse fit, en se redressant, le bruit sec d'un pistolet qu'on arme. Mais l'ancien ministre ne répondit que par un sourire énigmatique.
Labanne fit sa profession de foi. Il aimait les aristocraties. Il les voulait fortes, magnifiques et vioientes. Elles seules, disait-il, avaient fait fleurir les
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arts. Il regrettait les mœurs élégantes et cruelles d'une noblesse militaire.
— Quelle époque mesquine que la nôtre ! ajoutat— il. En privant la politique de ses deux attributs nécessaires, le poignard et le poison, vous l'avez rendue innocente, niaise, bête, bavarde et bourgeoise. Faute d'unBorgia, la société se meurt. Vous n'aurex ni statues de style, ni palais de marbre, ni courtisanes éloquentes et magnanimes, ni sonnets ciselés, ni concerts dans des jardins, ni coupes d'or, ni crimes exquis, ni périls, ni aventures. Vous serez heureux platement, bêtement, àen crever. Ainsi soit-ilï
Depuis quelques instants, monsieur Godet-Laterrasse faisait des petits mouvements saccades, comme un homme qui se contient mal.
— A merveille! s'écria-t-il, à merveille! Vous avez beaucoup d'esprit, monsieur Labanne. Mais, sachez-le : il y a des railleries qui sont des blasphèmes.
Il prit son chapeau, serra la main à son élève 2t entraîna dans l'antichambre monsieur Alidor, à qui il avait quelques mots à dire.
Labanne entendit tinter de l'argent et monsieur Alidor reparut.
— Quel naïf! lui dit Labanne. Mais il n'est pas méchant.
— Chut!... fit l'autre. Et il dit quelques mots à l'oreille de Labanne, qui répondit:
— Si j'avais prévu que vous eussiez besoin d'un précepteur, je vous aurais envoyé mon ami Branchut,le moraliste. Je retourne au quartier. Adieu.
Il désignait ainsi le quartier par excellence, le quartier Latin.
Monsieur Sainte-Lucie pria le sculpteur d'indiquer à Rémi, qui ne connaissait pas Paris, un hôtel convenable, dans les environs du Luxembourg.
Déjà Labanne, qui caressait sa barbe rutilante, et Rémi dont la taille, par un caractère de race, semblait dévissée, descendaient côte à côte l'escalier doré de l'hôtel, quand M. Sainte-Lucie, penché sur la rampe, rappela son fils et lui dit :
— Je t'avertis de suite, de peur de l'oublier, que très probablement je n'irai pas voir le général Télémaque. Mais en lui rendant visite tu ne me déplairas nullement et tu feras plaisir à ta mère. Télémaque demeure à Courbevoie, près de la caserne. Adieu, adieu.
Rémi se rappelait très vaguemsntsa maison n» taie de Port-au-Prince, cet hôtel seigneurial, de style Louic XVI, plein de statues mutiiées et d'emblèmes effacés à demi, ce vestibule crevé, effondré, planté de bananiers, ces lourds fauteuils d'acajou, àtêtesde sphinx dans lesquels il dormait à l'ombre. dans le grand silence du midi ; la ville basse, lumineuse, bigarrée, amusante comme un grand bazar, et le magasin de la marraine Olivette. Que de lois, caché derrière des caisses, il avait volé à la négresse des bananes ou des sapotilles ! Il se rappelait sa mère, dont les yeux de braise, le nez ira-
in LE CHAT MAIGRE
périeux, la bouche avide et la magnifique poitrine de bronze, s'échappaut d'un corsage de mousseline blanche, avaient imprimé leur image dans la mémoire de l'enfant. Que de fois il l'avait vue, empreinte d'un parfum violent, la tête renversée en arrière et les yeux noyés, exaspérer par quelque réponse brève et dédaigneuse M. Alidor, qui un jour se jeta sur elle en grinçant des dents et abattit sa canne sur les plus belles épaules des Antilles.
Mais Rémi avait vu bien d'autres choses. Il avait vu le bombardem ent et l'incend ie de Port-au-Prince , les pillages, les massacres, les exécutions et encore des massacres et des exécutions. Il avait vu sa marraine Olivette gisant assommée au milieu de ses tonneaux défoncés, entre ses assassins ivresmorts de wisky.
C'est vers cette époque qu'ayant fait une longue traversée, il débarqua un soir dans une ville magnifiquement éclairée. La France lui plut tout d'abord. Il fut mis, 4 Nantes, dans une pension de la rue du Château ; là, il traîna de bancs en bancs , en grelottant sans cesse, une vie monotone et ennuyée. Pendant les longues études, il suçait dei dragées et dessinait des caricatures. Chaque jeudi
et chaque dimanche de Tannée, les élèves, déroulés deux de front en longue file, faisaient une promenade sous les vieux ormeaux de la Fosse, au bord de la Loire, large et blonde. Il n'aimait payées courses au vent et à la pluie. Pour s'en dispenser, il se faisait admettre par ses grimaces à l'infirmerie, où il se pelotonnait sous ses couvertures comme un boa dans une vitrine de muséum. Mais il avait un jarret d'acier pour sauter par-dessus les murs de l'établissement et courir acheter à l'autre bout de la ville du rhum avec lequel 08 faisait un punch, la nuit, dans le dortoir. Il prit ses études en douceur, fit sur les cahiers le portrait de tous ses maîtres, passa en rhétorique, n'y apprit rien, y oublia tout, fut expédié à Paris et confié aux soins de M. Godet- Laterrasse.
Or, M. Sainte-Lucie était en mer depuis trois semaines et le précepteur avait déjà commencé son œuvre pédagogique en promenant son élève sur des impériales d'omnibus du boulevard Saint- Michel aux buttes Montmartre et de la Madeleine à la Bastille. Puis il avait disparu pendant huit jours. Rémi, installé par Labanne sous les toits d'un fort bon hôtel de la rue des Feuillantines, m
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levait à midi, s'en allait déjeuner, se promenait au soleil, en contemplant, par un reste de génie sauvage, les verreries étalées aux devantures des boutiques, et, vers cinq heures, buvait à petites gorgées son vermouth gommé. Il avait un peu oublié son précepteur, absent depuis huit jours, quand, le matin du neuvième, il reçut, par télégramme de M. Godet-Laterrasse, rendez-vous pour deux heures sur le pont des Saints-Pères.
Il gelait ce jour-là, et une bise très âpre soufflait sur la Seine. Rémi, abrité côte à côte avec un gardien de Paris contre le soubassement de fonte d'une des quatre statues de plâtre, faisait le gros dos et, dans son ennui, allongeait parfois le cou pour voir décharger sur le pont Saint-Nicolas une cargaison de cornes de bœufs. Il attendait depuis une demi-heure et se disposait à gagner le ccfé le plus proche, quand M. Godet-Laterrasse, débouchant du guichet du Louvre, apparut, un portefeuille sous le bris.
— Je vous ai donné rendez-vous aujourd'hui, dit-il à Rémi, pour acheter avec vous les livres fondamentaux. Je ne m'inquiète pas des Virgile et des Gicéron dont vous pourrez avoir besoin et que
vous trouverez sans peine chez les bouquinistes de la rue Gujas. Je ne veux m'occuper que des livres importants d'après lesquels vous formerez votre conscience d'homme et de citoyen.
* atteignirent bientôt le quai Voltaire et entrèrent dans une boutique de librairie.
— Avez vous les ouvrages de Proudhon, de Quinet, de Gibet etd'Esquiros?demanda M. Godet- La terrasse.
La librairie avait ces ouvrages-là. Il en fit, sous les yeux même des acheteurs, un paquet que Sainte-Lucie voyait avec stupéfaction monter comme une tour.
— Monsieur, dit-il candidement au libraire, qui déjà croisait les ficelles, monsieur, ajoutez donc au ballot deux ou trois romans de Paul de Kock. J'en ai commencé un à Nantes qui m'a bien amusé. Mais mon maître d'études me Ta pris.
Le libraire répondit d'un ton digne qu'il ne c tenait > pas de romans, et il se disposait à nouer les ficelles, quand M. Godet-Laterrasse l'arrêta. Il avait réfléchi;il empruntait à son élève les deux premiers volumes de l'Histoire de France, de Michelet, pour y faire une recherche. Ile se donnèrent uni
poignée de main sur le trottoir. Puis, M. Godet- Laterrasse s'écria, en grimpant sur son omnibus :
— Piochez le Quinet ce soir! bardi !
Un instant sa silhouette noire domina l'impériale; puis elle se confondit avec les profils des hommes ordinaires qui voyageaient assis sur la double banquette.
Le soir était venu. Rémi, peu disposé à regagner sa chambre où les livres fondamentaux devaient l'attendre, s'achemina sur le boulevard Saint- Michel, vers Bullier. Il atteignait déjà la porte mauresque du bal public où des étudiants, des commis de magasin et des filles entraient en foule devant un demi-cercle d'ouvriers et d'ouvrières attentifs, quand il aperçut de l'autre côté de la chaussée, sous un réverbère, la barbe d'or de Labanne. Malgré le givre qui poudroyait les arbres, et le vent qui fouettait la flamme du gaz, le sculpteur lisait un article de journal.
Sainte-Lucie s'approcha du liseur.
— Excusez-moi de vous interrompre, dit-il; car ce que vous lisez doit être bien intéressant.
— Pas du tout, répondit Labanne en mettant le journal dans sa poche. Je lisais machinalement
quelque chose d'assez bête. Venez-vous avec moi au Chat Maigre?
Ils s'arrêtèrent à l'endroit le plus resséré, le plus gras, le plus noir, le plus fumeux et le plus nauséabond de la rue Saint-Jacques et entrèrent dans une boutique couverte de petites tables, et dont le fond était formé par un châssis vitré et tendu de rideaux blancs. Sur les murs, sur le châssis, sur le plafond même, il y avait des peintures. C'étaient, pour la plupart, des esquisse! heurtées et violentes dont les tons vifs papillotaient sous le scintillement de deux becs de gaz, dans une épaisse atmosphère de fumée de pipe. Sainte - Lucie, qui aimait beaucoup les images, remarqua, en entrant, les toiles les plus voyantes , un corbeau dans la neige, une vieille femme nue, la tête en bas, un aloyau de bœuf dans un journal, et surtout un chat de gouttière découpant entre des tuyaux de cheminée, sur la lune énorme et rousse, sa maigre silhouette noire, arquée comme un pont du moyen âge. Cette œuvre, d'un jeune maître impressionniste, servait d'enseigne à l'établissement. Des jeunes gens buvaient et fumaient autour des tables. 4
Une petite femme grasse, coiffée avec soin et dont le tablier blanc à bavette se gonflait comme une voile, regarda Labanne avec la vivacité tendre de ses yeux dans lesquels quelques grains de poudre à canon semblaient pétiller sans cesse. Elle réclama au sculpteur le cbat de terre cuite qu'il avait promis d'offrir pour être mis à la devanture entre les plats de choucroute et les saladiers de pruneaux.
— Je songe à votre matou, ô nourrissante Virginie, répondit Labanne, mais je ne le vois pas encore assez maigre et assez famélique. D'ailleurs, je n'ai encore lu que cinq ou six volumes sur les chats.
Virginie, résignée à une longue attente, assura Labanne qu'il était bien aimable d'amener un nouvel ami, dit que M. Mercier et M. Dion étaient là, et disparut derrière le châssis vitré, dans le voisinage d'une fontaine , car on l'entendît bientôt rincer des verres.
Les nouveaux venus s'assirent devant une table déjà occupée par deux buveurs auxquels Sainte- Lucie fut aussitôt présenté. Le créole sut bientôt que M. Dion, très jeune, mince et blond, était poète lyrique, et que M. Mercier, petit, noir, le
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nez chaussé de lunettes, était quelque chose de très vague et de très important. Il faisait chaud dans la brasserie, et Sainte-Lucie, se sentant tout à son aise, sourit, et sa grosse bouche s'épanouit, tandis que Virginie, l'observant de son oeil offensif, à travers la cloison, le trouvait très beau et très distingué, et admirait ses joues mates et claires, semblables au métal des casserolles qu'elle récurait si bien. Comme les amoureuses qui vieillissent, Virginie était très propre.
Le poète Dion demanda à Labanne, avec une douceur en même temps fade et aigrie, ce que devenait l'évêque Gozlin.
On parlait beaucoup, en effet, depuis quelque temps, au Chat Maigre, d'une statue de l'évêque Gozlin commandée , disait-on , au sculpteur Labanne, pour une des niches du nouvel hôtel de ville. Labanne admettait, sans preuve, que la commande lui était donnée, mais il ne voyait pas l'évêque Gozlin debout dans une niche. Une le voyait qu'assis dans sa chaire épiscopale.
Sainte-Lucie but un verre de bière.
— Vous savez, dit le jeune Dion, que nous fondons une revue. Mercier m'a promis un article.
: N'est-ce pas, Mercier ? Vous nous ferez les beauxarts, vous, Labanne. Monsieur Sainte-Lucie, j'espère que vous nous donnerez aussi quelque chose. Nous comptons sur vous pour la question coloniale. Sainte-Lucie, qui avait vu tant de choses, ne s'étonnait pas. Il buvait, il avait chaud, il était heureux.
— Je suis désolé de ne pas pouvoir vous rendre le service que vous me demandez, répondit-il. Mais je viens de Nantes, où j'étais en pension, et je ne suis pas au courant de la question coloniale. D'ailleurs, je n'écris pas.
Dion fut stupéfait. Il ne comprenait pas qv'on pût ne pas écrire. Mais il songea que les créoles étaient des gens étranges.
— Pour moi, dit-il, je donnerai dans le premier numéro mon amour fauve. Vous connaissez mon amour fauve f
Très vieux, ployé, flétri par d'ancienne! détresse», Je veux errer sans fin dans la nuit de tes tresses.
— C'est vous qui avez fait cela? s'écria Saînte- Lucie avec un enthousiasme sincère. C'est très beau!
Et il vida sa chope. Il était ravi.
— Mais avez-vous des fonds pour votre revue? demanda le sceptique Labanne.
— Certainement, répondit le poète. Ma grand' mère m'a donné trois cents francs.
Labanne était réduit au silence. D'ailleurs, il feuilletait quelques bouquins qu'il avait achetés dans la journée sur les étalages des parapets.
— Ce volume est très curieux, disait-il en contemplant un petit livre à tranches rouges. C'est un traité deSaumaise — Salmasius, — sur l'usure — de usuris. Je le donnerai à Branchut.
Alors on songea que Branchut n'était pas venu ee «oir au Chat-Maigre.
— Comment va-t-il, ce pauvre Branchut du Tic ? demanda le poète Dion. Tombe-t-il encore aux pieds des princesses russes? 11 faut qu'il nous donne un article pour la revue.
Sainte-Lucie demanda à Labanne si ce M. Branchut du Tic était bien le professeur de littérature dont il avait été question un jour au Grand-Hôtel.
— Celui-là même, jeune homme, dit Labanne. Vous le verrez. Sachez qu'il s'appelle simplement Claude Branchut. Son nez, fort long, d'ailleurs, est agité de frissons nerveux et affecté d'un mou-
vement ondulatoire des plus étranges; de là le surnom que nous lui avons donné. D'ailleurs, Gaton d'Utique et Branchut du Tic sont deux stoïciens.
— Monsieur Sainte-Lucie, dit le poète, je vais vous lire mes vers, pour que vous puissiez me faire toutes vos critiques avant l'impression.
— Non ! non ! s'écria Mercier, dont le petit visage rond se contracta sous ses lunettes. Vous lui lirei vos vers quand vous serez seuls.
Alors la conversation s'engagea sur l'esthétique. Dion considérait la poésie comme la langue c naturelle et primordiale ».
Mercier répondit avec aigreur :
— Ce n'est pas le vers, c'est le cri qui est la langue primitive et naturelle. Les premiers hommes ne se sont pas écriés :
Ouf, je riens dam son temple adorer l'Éternel.
Ils disaient : hou, hou, houl ma, ma, ma! couic! D'ailleurs, êtes-vous mathématicien? Non. Eh bien, il est inutile de discuter avec vous. Je ne discute qu'avec un adversaire qui sait la méthode mathématique.
Labanne affirma quela poésie était unamoastruosité sublime, une maladie magnifique. Pour lui, un beaupoé me était un beau crime, rien autre chose.
— Pei mettez, répliqua Mercier en rajustant ses lunettes. Jusqu'où avez-vous poussé l'analyse mathématique? Je verrai d'après vos réponses si je puis argumenter avec vous.
Sainte-Lucie se disait, en vidant une nouvelle chope :
— Mes nouveaux amis sont très singuliers, mais très agréables.
Toutefois, comme il ne comprenait littéralement rien à la discussion, qui devenait très vive, il abandonna le fil embrouillé des discours et promena sur la salle des regards naïfs et hardis. Il aperçut contre la porte vitrée du châssis les yeux chargés d'amour quela grosse Virginie fixait sur lui en essuyant ses mains rcuges.
Il songea.
— C'est une femme très agréable.
Ayant bu un nouveau bock , il se confirma 'dans cette idée et dans cette sensation.
La brasserie s'était vidée peu à peu. Les fondateurs de la revue restaient seuls autour des sou-
coupes qui s'élevaient sur la table en deux piles semblables à deux tours de porcelaine dans une ville chinoise.
Virginie se préparait à abaisser les lames de tôle de la devanture, quand la porte s'ouvrit pour laisser entrer un long personnage blême, vêtu d'une très courte jaquette d'été dont il avait relevé le collet. Il projetait en avant de lui des pieds énormes, plats et lamentablement chaussés.
— C'est Branchut ! s'écria le comité. Gomment ▼ous portez-vous, Branchut?
Mais Branchut restait sombre.
— Labanne, dit-il, vous avez emporté, par méf arde, j'aime à le croire, la clef de votre atelier, et, faute de vous rencontrer en ce lieu, j'eusse indubitablement passé la nuit dehors.
Branchut parlait avec uneélégance.cicéronienne. Tandis que, possédé d'un tic nerveux, il roulait des yeux terribles et remuait le nez de la racine aux ailes, il faisait couler de sa bouche des sons doux et purs.
Labanne donna sa clef et s'excusa. Mais Branchut ne voulut boire ni bière, ni café, ni cognac, ni chartreuse. Il ne voulut rien boire.
Dion lui ayant demandé un article pour sa revue, le moraliste se fit longtemps prier.
— Prenez, dit Labanne, son commentaire du Pkédon qui est écrit tout au long au fusain sur J le mur de mon atelier. Vous le ferez copier, à moins que vous ne préfériez porter mon mur chez l'imprimeur.
Branchut promit l'article quand on cessa de le lui demander.
— Ce sera, dit-il, une étude d'un genre particulier bjr les philosophes.
11 toussa de la toux des orateurs, prit un verre vide, le posa devant lui et poursuivit lentement:
— Voici mon point de vue. 11 y a deux sortes de philosophes : ceux qui se placent derrière ma chope, comme Hegel, et ceux qui se placent entre ma chope et moi, comme Kant. Vous comprenez le point de vue.
Dion comprenait le point de vue. Branchut put continuer :
— Quand, dit-il, un philosophe est derrière ma chope, savez-vous ce que je fais ?.. .
À ce moment, ayant baissé un des becs de gaz et éteint l'autre, Virginie avertit ces messieurs
qu'il était minuit et demi et qu'il fallait sortir. Branchut, Mercier et Labanne passèrent l'un après l'autre en se courbant sous la fermeture déjà abaissée. Sainte-Lucie, resté seul dans la boutique obscure, saisit Virginie par la taille et lui donna trois ou quatre baisers, au petit bonheur, sur le cou et sur i'oreille. Virginie résista un moment, puis elle se répandit et se fondit dans les bras du mulâtre.
Cependant, Branchut, sur le trottoir, disait à Labanne :
— Est-ce ma chope que je prendrai pour la mettre derrière le philosophe? Non. Est-ce le philosophe que je prendrai pour?...
— Vous ne venez donc pas, Sainte-Lucie, criait le poète Dion, qui comptait réciter au créole des vers tout le long du chemin.
Mais Sainte-Lucie ne répondit pas.
Ce matin-là, il neigeait. Les bruits étouffés des voitures venaient mourir sourdement contre lei vitres du Chat Maigre. Un reflet livide éclairait durement les toiles pendues aux murs et donnait aux figures peintes des aspects de cadavre. Rémi, assis dans la boutique déserte, devant une petite table, dévorait un bifteck aux pommes de terre, tandis que Virginie, debout devant lui, immobile, les mains jointes sur son tablier blanc, le contemplait avec des yeux de sainte.
— 11 est tendre, n'est-ce pas? disait-elle avee effusion. En avez-vous assez? Il y a encore à la cui-
sine une belle tranche do rosbif froid; la voulezvous? Vous ne buvez pas!
Il mangeait, il buvait et elle le contemplait pieusement. Elle disait :
— Je vous ai donné ce gruyère ; il pleure ; il est bon. M. Potrel aimait beaucoup le gruyère qui pleure.
Et Rémi mangeait. Virginie lui servit encore des fruits et des compotes. Puis, s'étant longtemps absorbée dans une contemplation mystique, elle soupira :
— Peut-être que j'ai eu tort d'agir comme je l'ai fait. Vous serez comme les autres, monsieur Sainte-Lucie. Les hommes se ressemblent tous. Mais moi, je ne suis pas une femme comme on en voit tant. Quand je m'attache, c'est pour la vie. Je vous ai dit comment Potrel avait agi envers moi. De bonne foi, était-ce une conduite à tenir? Un homme à qui j'ai rendu tous les services imaginables... Je lui raccommodais son linge; je me serais jetée au feu pour lui. Il avait de l'esprit, du talent, et tout. Mais ce n'est qu'un ingrat!
Et les yeux affligés de la dame se levaient vers
le tableau du Chat-Maigre, comme pour le prendre à témoin de l'ingratitude de Polrel.
Son ample poitrine se souleva, ses trois mentons tremblèrent ; elle ajouta d'une voix étouffée:
— Et dire que je ne sais pas si je ne l'aime pas encore ! Si tu m'abandonnais aussi, toi, je ne sais pas ce que je ferais. Viens ce soir, mon
chéri Qu'est-ce qu'il faut vous servir, mes-
lieurs?
Cette dernière phrase, jetée avec un sourire, s'adressait à deux consommateurs qui venaiea*. d'entrer.
Sainte-Lucie était heureux. Il venait d'être largement refusé au baccalauréat. Mais il se chauffait à tous les poêles amis, riait de son gros rire sensuel, s'amusait de voir et d'entendre et ne s'inquiétait de rien. La faveur mal dissimulée que lui accordait Virginie lui avait valu le respect des hôtes du Chat Maigre. Les femmes marquent d'un signe les hommes qu'elles choisissent.
L'atelier de Labanne lui était plus agréable encore que la chambre de Virginie. Mais le poêle n'était jamais allumé. Rémi en était fâché, car il
dessinait un peu et commençait à peindre. Labanne disait :
— Ce gaillard-là a l'instinct du dessin. Il n'a pas d'idées, mais il a de la main. Je crois décidément qu'il faut être bête comme Potrel pour modeler aussi bien que lui.
M. Godet-Laterrasse essayait bien de ressaisir son élève. Il descendait parfois, vers midi, des hauteur» de Montmartre sur l'impériale d'un omnibus, il entrait haletant dans la chambre de son élève et s'écriait :
— Piochons le Tacite ! Courage !
Il disait avec emphase : Nox eadem Britannia necem atque rogum conjunxit. Puis il s'embarrassait dans quelques difficultés grammaticales et s'en tirait par des considérations très vagues sur ie grand écrivain qui marqua d'un fer rouge, disait-il, le front des tyrans.
La leçon ainsi terminée, il se levait et, saisissant par un geste noble deux ou trois volumes de Proudhon oa de Quinet qui dormaient intacts siu la commode, il les mettait sous son bris en disant qu'il voulait y faire quelque» recherches. Rémi ne les revoyait plus jamais. Au bout de quelque*
LE CHAT MAIGRE lit
mois, il ne restait de l'énorme paquet que quelques tomes dépareillés. Rerai les prit un jour et alla les vendre à un libraire de la rue Soufflot. Il ne fut plus jamais question des livres fondamentaux.
Le temps coula. M. Godet -Laterrasse venaii quelquefois donner une leçon à son élève. Le Chat- Maigre n'emplissait pas toute l'âme de Rémi, qui restait volontiers dai?3 sa chambre occupé à croquer des friandises exotiques, achetées chez un épicier créole de la rue Tronchet. Depuis que le temps était doux, Rerai ouvrait, chaque matin, sa fenêtre et regardait dans la rue. Il prenait plaisir à voir trotter les chevaux, qui lui apparaissaient minces d'encolure, longs de corps et gros de croupe. Il ne voyait des femmes qui passaient tout en bas, devant la porte de l'hôtel, que la coiffe du chapeau, 1m
cheveux et la jupe bouîïant en arrière, et parfois le ventre sous le menton. Il remarquait les balancements gracieux ou les dandinements comiques de toutes ces créatures qui suivaient leur chemin facile ou ardu. Il s'amusait à ces aspects fuyants de la vie et ne gâtait son spectacle par aucune réflexion. Car aucune pensée profonde n'avait encore germé sous sa chevelure épaisse. Ce qui l'intéressait le plus, c'était la maison qui étalait devant lui sa façade de pierre neuve, percée de cinq fenêtre; par étage. Il apercevait par les croisées entr'ouvertes des pans de papier peint, des boiseries de salle à manger, des bouts de cadres dorés et des coins de meubles. Tout cela, diminué par la distance (caria rue était large), prenait pour lui les dimensions et l'agrément d'un joujou. Les personnages qui s'agitaient dans ces ^ses lui semblaient des poupées d'une merveilleuse finesse. Il suffisait d'une tête effarée, apparue tout à coup sur le toit, par un*v lucarne, et présentant au soleil un crân.e chauve ou des yeux clignotants, pour jeter le créole dans une longue gaieté et lui inspirer d^ douzaines de croquis qu'il déchirait. En quelquejours il connut tout le petit monde qui s'agitait a
quelques mètres de sa fenêtre, dans la grande ruche de pierre. Sur le balcon du cinquième otage, un capitaine en retraite (c'en devait être un) semait des graines dans une caisse. Aux étages moyens les gens de service exposaient des tapis de fourrure sur la barre d'appui des fenêtres. Parfois, Rémi voyait un balai passer devant les meubles endormis sous des housses contre les panneaux blancs. Au rez-de-chaussée, un commis d'agence écrivait sans relâche debout devant un haut pupitre.
Mais le regard de Rémi plongeait de préférence dans les chambres du quatrième. Il n'y voyait jamais rien d'étrange ni de mystérieux ; rien de voluptueux, rien qui pût faire monter le sang aux tempes d'un jeune homme. Les fenêtres du quatrième étage n'étaient remarquables que par une cage de serins et un très petit pot de fleurs. L'appartement que ces fenêtres éclairaient était occupé par une dame sur le retour, lente et active, très calme, et dont le visage placide apparaissait de fenêtre en fenêtre, couronné par des restes de Leaux cheveux qui laissaient sur le haut de la tête une raie blanche trop large. Sa fille, encore enfant et portant des
robes courtes, avait les beaux cheveux de sa mère, mais d'un blond plus clair et plus lumineux, abondants et riches et séparés en deux masses par une ligne très fine. Elle s'agitait comme un garçon et ne savait que faire de ses bras et de se* jambes.
Rémi entra, sans s'en apercevoir, dans l'intimité de ces deux personnes et s'intéressa aux travaux monotones de leur existence. Il savait l'heure des repas et des leçons, le temps d'aller en promenade et celui de rentrer la cage des oiseaux, les jours où l'on s'armait de cahiers et de livres pour se rendre au .ours. Il savait que ces dames sortaient chaque dimanche à onze heures avec un livre d'église à la main. Tous les autres jours delà semaine, à dix heures du matin, la jeune fille s'asseyait devant le piano dont la poignée de cuivre brillait près de la fenêtre dans le salon doré. Rémi voyait deux petites mains rouges, deux mains de fillette, courir brusquement sur les touches et faire des gamin s qu'il n'entendait pas. Maison ne restait point de longuei minutes assise sur le tabouret devant l'instrument. On se mettait à la fenêtre et, quand elle était close, on soulevait le rideau blanc, on regardait dans la
rue avec une candide audace et on appuyait contre la vitre un petit nez dont le bout blanchissait en s1 aplatissant; puis on disparaissait ainsi qu'on avait paru, sans raison bien appréciable, comme un oiseau s'envole. La mère et la fille avaient toutes deux des yeux d'enfant, ouverts et limpides, des yeux sans rêve et qui semblaient dire : « Rien n'a troublé, rien ne troublera notre paix affectueuse.» La mère, veuve sans doute depuis longtemps, montrait la plus parfaite quiétude. Sa bonté de femme grasse se devinait à ses gestes doux sans caresse et à sa vigilance sans trouble. Mademoiselle était brusque. Mademoiselle ne s'avisa-t-elle pas un jour d'ouvrir la fenêtre, de se pencher sur le balcon et de faire des signes à deux de ses compagnes de catéchisme ou de cours, qui passaient dans la rue? Elle ne parut pas confuse du tout quand sa mère la fit rentrer dans la chambre et envoya, comme le comprit Rémi, la bonne à la recherche des deux demoiselles, qui montèrent et se dirent des choses sans doute fort gaies, car elles riaient toutes trois à grands éclats. Et leur rire venait, à travers ia large voie, aux oreilles de Rémi, comme un bruissement à peine perceptible de perles remuées.
L ufiAT MAIGRE 117
Rémi longeait, chaque matin, le Luxembourg, dont il voyait à travers les grilles, sous une brume légère, les gazons ondulés et les massifs déplantes exotiques. Il gagnait la rue Carnot et entrait dans l'atelier. On laissait pour lui la clef sous le paillasson.
L'atelier de Labanne était si rempli de livres qu'on eût dit une remise de bouquiniste. Lespilee de livres montaient autour des ébauches abandonnées sous leurs linges séchés. Le sol était entièrement recouvert de volumes empilés. On marchait sur des plats de basane. C'était de toutes parts des dos de veau à nervures et à fleurons, de» tranches rouges ou chinées , des couvertures jaunes, bleues, rouges, qui pendaient à demi arrachées. Les coins écornés des in-folios bâillaient et le carton s'effeuillait entre les cuirs recroquevillés. Une ancienne poussière recouvrait lentement cet amas de littérature et de science.
Les murs avaient été autrefois blanchis à la chaux. Nus à leur partie supérieure, ils étaient charbonnés, à hauteur d'homme, d'un texte migrec, mi-français. C'était le commentaire du Phédon que Branchut écrivit d'inspiration aprèi
une nuit d'insomnie. La porte était couverte ^inscriptions tracées diversement par des mains différentes.
La plus haute, gravée à la pointe d'un canif en lettres capitales, disait :