‹ Jocelin le gardecote drame en cinq actesChapitre 27 sur 100 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

KERCADEC, ÉDOUARD.

ÉDOUARD, entrant; il porte un carton à dessin.

Mademoiselle Clotilde va bientôt descendre dans le jardin du fort; viendra-t-elle, comme hier, s’asseoir et travailler sous ces arbres? Pourrai-je, sans qu’elle s’en doute, achever le portrait que j’ai si heureusement commencé? Le gouverneur, encore souffrant, ne fera pas demander son secrétaire avant midi, et j’aurai le temps... (Apercevant Kercadeequi s’est assis sur une chaise.) Ah! c’est toi, Kercadec ; as-tu fait ce que je t’ai commandé?

KERCADEC.

Oui, monsieur Edouard; vous voyez, j’ai déposé là votre boite à dessin. C’est joliment lourd, allez.

ÉDOUARD

Paresseux!

KERCADEC, se levant.

C’est ça, paresseux! Tout le monde m’appelle comme ça, à commencer par l’amiral, qui veut toujours me jeter à bas de mon hamac dès neuf heures du matin. Et puis, voyez, on m'emploie à porter des fardeaux!

ÉDOUARD

As-tu été jusqu’au port?

KERCADEC.

Oui, monsieur Edouard ; savez-vous qu’il y a un bon demiquart de lieue d’ici au port... Aller et revenir... Ouf! (Il s’assied

sur une autre chaise.)

ÉDOUARD

Eh bien?

KERCADEC.

J’ai vu le bâtiment qui est arrivé hier soir... Il vient de la Havane... Il a manqué d’être pris en route par les Anglais.

ÉDOUARD

Je le sais... Un passager oui était à bord, un ami du gouverneur, à ce qu’il paraît, s'est présenté hier soir au fort, et M. de Saint-Renan l'a logé ici près, à la plantation de Saint- Vincent... Mais tu as vu les marins, tu leur as parlé... Mon père n’était pas parmi eux?...

KERCADEC, se levant.

Non, monsieur Édouard ...

ÉDOUARD

As-tu eu de ses nouvelles ?

On n’a pas pu m’en donner»

ÉDOUARD

Encore un espoir déçu... Mon pauvre père ! jecomptais pourtant le revoir bientôt... car voilàdeuxans, oui, déjà deux ans qu’il est reparti... le tO juin 1780.

KERCADEC.

Un dimanche!... ça m’est resté dans la tête... S’embarquer un dimanche!... le jour du repos! en voilà un marin fini ; ce monsieur Van Broust... Quand il revient, c’est qu’il va repartir... J’aurais aimé cette vie active, moi, si ç’avait été dans mes moyens... (il se rassied). Et dire qu’il n’aurait tenu qu’à lui d’être contre-maître aujourd’hui! Monsieur de Saint-Renan, qui est si dur pour tout le monde, l’avait pris en amitié, et il voulait demander pour lui toute sorte de récompenses au gouvernement... Ah bien oui! l’autre a tout refusé... histoire d’être libre et de naviguer où le vent souffle.

ÉDOUARD

Oui, mais il m’a fait placer ici comme secrétaire, quand le contre-amiral de Saint-Renan, pour prix de quarante ans de service, est devenu gouverneur de la Martinique.

KERCADEC.

Ce brave Van Broust!... (Rapprochant sa chaise.) Ah çà, il est. donc Hollandais?

ÉDOUARD

Apparemment.

KERCADEC.

Et vous ne l’êtes pas, vous?

ÉDOUARD

Non.

KERCADEC.

C’est drôle ça... ce qu’il y a de plus drôle encore, c’est qu’il dit comme ça qu’il n’aime que vous au monde, et ça ne l’empêche pas de vous quitter pendant des années... Il dit aussi qu’il a fait un vœu... Vous a-t-il expliqué?...

ÉDOUARD, impatienté.

C’est bon, assez de questions.

KERCADEC.

Excusez, monsieur Édouard: c’est que causer un peu... ça délasse... Ah ! ah ! vous avez là le beau dessin que vous faisiez hier... ce superbe point de vue, m’avez-vous dit, avec la mer au fond et un vaisseau à l’horizon... Le Jupiter, n’est-ce pas? Oh ! montrez-moi donc ça.

ÉDOUARD.'

Ce n’est pas fini.

KERCADEC.

Ah! bien alors... faites-moi donc un plaisir... hein? ajoutez-moi là dedans, je vous en prie; sur le Jupiter, couché dans

Page 1