‹ John Galsworthy - EvasionChapitre 1 sur 1 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

Hyde Park, la nuit. En été. Le Row (allée cavalière) avec sa lice en fes sa promenade, ses bancs avec des arbres et des buissons en arrière-plan. Une femme ou une fille (on ne sait pas) est assise seule, éclairée par la lueur de deux lampadaires qu’on ne voit pas, situés à droite et à gauche. Son visage fardé n’est pas déplaisant. Elle semble un peu avachie, mal à l'aise. Un homme vêtu sobrement passe de droite à gauche, lui jette un coup d'œil et accélère le pas tandis qu'elle l'invite à venir la rejoindre. À l'expression qu’elle affiche alors qu’il s'approche avant de s'éloigner, il lui est facile de voir à qui il a affaire. Deux personnes passent sans même la regarder — elles bavardent : « m'a dit...» et « Je lui a1 répondu... » Puis plus personne ne passe. Elle se repoudre et a l'air de se préparer à partir quand, de la gauche, apparaît Matt Denant qui se promène tranquillement. C'est un homme jeune, assez grand et athlétique, vêtu comme s'il était allé aux courses par une chaude journée. Il porte des jumelles et a un cigare à la main. La fille se penche en avant sur son siège tandis qu’il approche. Quand il passe devant elle, elle lève soudain les yeux et dit à voix basse : « Bonsoir ! » Il s'arrête, la regarde, hausse légèrement les épaules, porte une main à son chapeau, et répond : « Bonsoir ! » {l reprend son chemin quand elle demande:

LA FILLE. — Vous avez du feu? (Elle tend une cigarette ; il s’arréte et lui donne son briquet. La fille tripote le briquet.) De l'or ?

MarT. — Du cuivre.

LA FILLE. — Vous en voulez une ?

Il lux présente son étui à cigarettes.

MarT. — Non merci, je suis déjà en train de fumer.

IT lui montre son cigare, puis pose le pied sur le banc et laisse pendre ses jumelles. LA FILLE. — Vous étiez aux courses ?

MATT. — Oui, à Goodwood.

LA FILLE. — Cette année, je suis allée à la course du Jubilé.

MaArT. — Vous avez joué qui ?

LA FILLE. — Rien que des perdants. C’est la poisse quand on tombe que sur des perdants.

Marr. — Vous n'aimez pas les chevaux ?

LA FILLE. — Ils sont beaux.

Marr. — Les plus belles choses du monde.

LA FILLE. — Plus belles que les femmes ?

MATT. — Sans vouloir vous offenser...

LA FILLE. — Vous êtes sincère ?

MaTT. — De temps en temps, on trouve une femme capable de plier l’encolure.

LA FILLE. — On voit que vous aimez pas les femmes. MATT. — Pas trop, en effet.

LA FILLE, souriant. — Au moins, vous dites ce que vous pensez.

Marr. — Si vous voulez mon avis, elles ont beaucoup plus de vices en elles que les chevaux.

LA FILLE. — Et de qui elles les tiennent, ces vices ?

Marr. — Je sais. vous dites toutes que c’est par les hommes, mais le croyez-vous seulement ?

LA FILLE, avec un rire. — Je sais pas. Mais n’est-ce pas aussi des hommes que les chevaux tiennent leurs vices ?

MATT, déconcerté. — Si, peut-être. {S’asseyant.) De toute façon, il n’y a rien de plus sauvage qu’un cheval sauvage... J'en aï vus dans l'Ouest.

LA FILLE. — Et y a rien d'aussi sauvage qu’une femme sauvage. Ils se regardent et restent un instant silencieux.

Marr. — Les femmes n’ont pas l’excuse des chevaux ; elles ont été domptées depuis qu’Eve a servi son thé à Adam.

La FILLE. — Ah oui ! Le jardin d’Eden ! Ça devait être un truc du genre Hyde Park — en tout cas, y avait un super flic là-bas.

MAT. — Vous venez souvent ici ?

LA FILLE, hochant affirmativement la tête. — Où d’autre on pourrait aller ? Ils arrêtent pas de nous harceler.

MarT. — En effet, il semblerait qu’ils ne vous lâchent pas. LA FILLE. — Vous, vous êtes quoi... soldat ?

Marr. — Je lai été.

LA FILLE. — Et maintenant ?

Marr. — J’envisage de devenir pasteur.

LA FILLE, riant. — Vous, vous devez avoir de l’argent de côté. MatrTr. — Un peu.

LA FILLE, avec un soupir. — Moi, si j'avais de l’argent, vous savez ce que je ferais ?

Matt. — Le jeter par les fenêtres.

LA FILLE. — Sûrement pas. Pour me retrouver de nouveau dépendante de vous, les hommes. (Zrès déterminée :) Plutôt crever. (Un temps.) Non ! Pas question de sombrer encore une fois dans la misère. ‘Très peu pour moi ! Seulement, on peut rien mettre de côté... on gagne pas assez. On en est là ! Vous savez, c’est bien pire qu'avant, parce que...

MATT, la coupant. — … parce que maintenant, les filles normales sont plus libres et plus faciles, c’est ça ?

LA FILLE, le reprenant violemment. — Les filles normales ?

MarT.— Vous ne vous considérez quand même pas comme une fille normale ? (La fille reste immobile et ne répond pas.) Pardonnez-moi, je n'avais pas l’intention de vous blesser.

LA FILLE. — Bien sûr, les types n’ont jamais l’intention de vous blesser. Ce sont justement ceux-là qui font le plus mal. Mais vous avez raison. (Amèrement :) Nous avons pas beaucoup d’excuses, maintenant.

Marr. — Est-ce qu’on ne deviendrait pas un peu trop sérieux, là ?

LA FILLE. — Ah ! La fille gaie et msouciante, hein ? On dit qu’on s’habitue à tout, eh bien moi, je vais vous dire : on s’habitue Jamais à faire semblant d’être gai comme un pinson quand on en à pas envie.

MarT. — J'ai toujours aimé les pinsons — programmés pour être gais et chanter toute la journée.

La FILLE. — C’était gentil de votre part de vous être arrêté pour discuter avec moi.

MATT. — Pas de quoi. C’est ainsi que j’ai été éduqué. La fille glisse sa main vers la sienne, lui tendant une carte de visite.

LA FILLE. — C’est mon adresse. Vous pourriez passer me voir de temps en temps.

MATT, jouant avec la carte, à la fois amusé et embarrassé. — Que sera sera ! LA FILLE. — Qu'est-ce que ça veut dire ?

MarT. — Ce qui arrivera, arrivera.

LA FILLE, bouche bée. — Ah ! (Pleine d'espoir :) Maintenant, peut-être ?

Marr. — Merci — mais je crains bien que non. J’ai un rendez-vous à dix heures.

LA FILLE. — Avec une autre ?

Marr. — Non.

LA FILLE. — Je vous plais pas, c’est ça?

MATT, haussant les épaules. — Ne dites pas ça. Vous êtes plutôt originale.

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