‹ John Keats et les odesChapitre 15 sur 18 · ODE A L*INDOLENCE · texte numérisé non relu

ODE A L*INDOLENCE

Un matin devant moi trois formes sont venues, Défilant de profil, mains unies, fronts baissés. L'une après l'autre, allant avec sérénité, De silence chaussées, et de blancheur vêtues. Elles passaient ainsi qu'au galbe pur d'un vase Des silhouettes, quand les yeux en font le tour. Des formes tout à coup voici le lent retour. Telle une théorie déroulée doucement:

Etrangères venues s'offrir à mon extase A l'art de Phidias accoutumée pourtant.

Ombres, pourquoi ne pas vous reconnaître, dites!

De mystère couvert, pourquoi ce défilé?

Quel est donc le secret de ce complot tacite

De m'abandonner seul avec l'oisiveté

Aux mains vides? Propice était l'heure alourdie.

Le nuage béni du nonchalant été

Accablait mon regard; mon pouls était plus lent.

Le plaisir sans parfum et la peine engourdie.

Ombres, éloignez-vous de mon âme ravie,

Et me laissez ici, en proie au seul néant.

Une troisième fois, tournant leur doux visage, Elles passèrent près de moi, un court instant, Puis disparurent et pour suivre leur mirage De m'en voler soudain, j'eus le désir poignant. Amour était le nom de la première femme, La seconde c'était la pâle Ambition Au regard fatigué d'une veille éternelle. L'autre que chéris d'autant plus qu'on la blâme, Avec plus de rancœur, ô vierge trop rebelle. Je te reconnus bien, Poésie — mon démon.

Et j'étais assez fou pour désirer des ailes! Qu'est-ce donc que l'amour, vraiment? Où le trou-

[ver?

L'ambition? motif de nos pauvres querelles. Du cœur mesquin de l'homme on la voit se lever. La Poésie? hélas! elle n'a plus de joie Povî mon ame: elle est rjcuce ainsi que les midis Et les soirs longs et lourds où l'indolence noie L'être enfin délivré des tourments ennemis! O pouvoir cheminer par les paisibles voies Loin du savoir humain et des pensers permis!

Les voici, derechef! Inutiles amies!

Le rêve avait brodé mes heures nonchalantes,

Mon âme s'étalait comme une herbe fleurie

Où dansaient le soleil et les ombres tremblantes.

Dans le matin brumeux une averse hésitait.

Pleurs embaumés aux yeux du printemps qui

[s'éveille.

Le volet en s'ouvrant avait pressé la treille. Dans la tiédeur naissante une grive chantait. Fantômes décevants, l'heure était à l'adieu, Et je vous refusais les larmes de mes yeux.

Vaines Ombres, adieu! qu'on me laisse tranquille Et la tête enfouie dans l'herbe, mollement. Non je ne serai plus, gloriole futile, Dans la farce pleurarde un agneau doux-bêlant. Loin de moi doucement, éloignez-vous encore. Gomme un rêve tracé sur le galbe d'une urne; Adieu! j'aurai toujours des visions nocturnes. Et d'autres visions viennent avec l'aurore. Fantômes, laissez-moi à mes rêves oisifs. Que, loin de moi, votre exil soit définitif.

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