AVERTISSEMENT
En publiant à part la belle étude de M. de Rémusat sur Wesley, nous croyons être agréable au public en général, et au 'public protestant en particulier, qui a déjà tant d'obligations envers Péminent académicien, dont les jugements sur les questions qui intéressent notre foi et notre histoire ont toujours été marqués par l'impartialité la plus haute et par la sympathie la plus vive. On sera heureux de relire ces pages si fines, après les avoir lues une première fois dans la grande Revue où elles ont paru, et elles trouveront de nouveaux lecteurs parmi ceux qui n'ont eu ni le temps, ni les moyens d'aller les chercher là où elles ont vu le jour.
Nous sommes heureux surtout de contribuer à faire connaître au public la première étude un peu complète qui ait paru sur Wesley, dans les hautes sphères de notre littérature. Jamais encore le réformateur anglais
du dix-huitième siècle n'avait été jugé parmi nous avec cette hauteur de vue et cette sûreté d'appréciation; jamais on n'avait reconnu avec tant d'impartialité la grandeur et la fécondité de son œuvre. A part quelques lignes remarquables consacrées à Wesley par MM. Scherer et Comélis de Witt, dans la Revue des DeuX'MondeSy on ne rencontrait guère sur lui que des appréciations injustes ou frivoles; beaucoup le laissaient de côté comme une. sorte d'illuminé oa de fanatique, à peine digne d'être mentionné par l'his* toire. Grâce à M. de Rémusat, ce préjugé n'existera plus, et l'on sera tenu, en parlant du dix-huitième siècle anglais, de prendre au sérieux un homme dont l'œuvre a su conquérir la sympathie d'un écrivain qui a fait de cette époque l'étude d'une partie de sa vie. M. de Rémusat, à qui nous avons demandé l'autorisation de reproduire son travail, s'y est prêté avec une bonne grâce parfaite, et a même voulu en changer l'introduction, afin de l'approprier plus complètement à un nouveau milieu. C'est à cette obligeance que nos lecteurs sont redevables d'avoir en tête de ce travail une page inédite, écrite à leur intention.
Les Editeurs.
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L'unité, dit-on souvent, est le caractère éminent de la société française et le résultat de toute son histoire. C'est un bien sans doute, mais ce bien n'est pas tans mélange, et une bonne partie de nos tentatives de réforme politique a pour but d'atténuer les inconvénients, d'écarter les dangers de cette unité sous son nom administratif décentralisation. La religion, considérée comme institution sociale, a subi cette influence, cette sorte de nivellement qui semble dans l'esprit de notre nationalité, et peu à peu l'Eglise catholique est devenue presque tout le christianisme français. Comme elle est par elle-même aussi centralisatrice pour le moins que l'était notre monarchie, elle travaille et peut-être elle arrivera à absorber jus-
qu'à l'ancienne unité gallicane dans l'unité romaine. Sans doute à tout centraliser, elle espère, comme d'autres pouvoirs, gagner une domination plus étendue, plus prompte et plus facile. Mais il n'est pas sûr qu'en resserrant ainsi tous les ressorts de l'autorité, on ne s'expose pas à les voir se rompre violemment. Les forces comprimées dans un cercle trop étroit éclatent un jour et le brisent. Quand on n'a pas laissé un libre jeu à l'indépendance native de la conscience et de la raison, elle peut enfin secouer le joug et sortir de l'excessive contrainte par un excès contraire. En religion comme en toutes choses^ à comprimer toutes les dissidences, à interdire toutes les variations, à repousser toutes les réformes, on s'expose aux révolutions.
On ne le croit point parce que l'unité, tant qu'elle dure, dissimule toutes les aspirations, toutes les passions novatrices qui attendent le moment d'éclater. Et non-seulement on ignore les inimitiés qu'on fomente, mais on se complaît dans la soumission, dans le zèle apparent de tout ce qui semble se reposer à l'ombre d'une autorité incontestée. On ne voit pas ce que cache de tiédeur et d'impuissance cette obéissance de pure imitation qui n'a rien de spontané ni de réfléchi; la foi passive n'est pas la foi vivante, et la religion imposée d'autorité n'est pas l'adoration de Dieu en es^ prit et en vérité. Dans le despotisme il n'y a point de patrie, disait un sage du dix-septième siècle; j'ajouterais volontiers : il n'y a point de piété.
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S'il est un point où se montre d'une manière saillante la difierence qu'on exagère ordinairement de la société anglaise à la société française, c'est la façon dont l'une et l'autre entendent le régime des opinions religieuses. Celle-ci voudrait l'uniformité, celle-là préfère la diversité. Bossuet n'a pas un moment douté que l'imputation de variations successives, s'il parvenait à l'établir, ne fût ipso facto la condamnation du protestantisme; or ces variations qui naissent de la dissidence et qui la produisent sont la preuve d'une constance et d'une ardeur dans les préoccupations religieuses que suppose, mais ne prouve pas l'uniformité. Il n'est guère chez nous d'observateur, même parmi les indifférents, qui ne regarde l'unité comme un bien et les sectes comme un mal, et les indifférents surtout sont autorisés à en juger ainsi, car l'unité sans débat est un signe d'indifférence, sinon de servitude. L'existence des sectes au contraire, la rivalité des croyances entretiennent une émulation chrétienne qui ajoute à l'intensité, à la puissance de la foi, à son influence sur les sentiments et la conduite, et les peuples qu'on appelle hérétiques ne sont nullement les moins religieux. C'est ce que prouve aux plus aveugles l'exemple de l'Angleterre, en dépit de toutes les prédictions sinistres qu'arrachait à ses censeurs le spectacle de ses dissensions fanatiques au dix-septième siècle. Bossuet, en saluant d'une éloquente voix le tombeau de la veuve de Charles !«', croit entrer dans les conseils de juste vengeance du Tout- Puissant,
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lorsqu'il signifie à l'Angleterre qu'elle est vouée à des guerres éternelles et que ses maux sont sans remède, si elle ne fait retour à l'unité et à la soumission an^ciennes. Il prophétise ainsi vingt ans avant le jour qui devait emporter de nouveau les fils des Stuarts et assurer à ce royaume réprouvé la plus longue période de puissance, de calme et de liberté dont ait joui aucun peuple de l'univers.
Peut-être ne sera-t-il pas sans intérêt de montrer par un exemple peu connu dans les détails la manière dont se forme, se développe et s'organise une secte religieuse dans un milieu social qui s'y prête, même en un temps de tranquillité, et loin de l'excitation des discordes civiles.
Tout le monde a entendu parler du méthodisme, tout le monde a pu lire à Paris même, au-dessus des portes de quelques édifices, ces deux mots : Wesleyan chapel. On ne sait pas très-communément ce que c'est en soi que le méthodisme, et la qualification de wesleyen pourrait bien ne pas représenter une idée fort nette à tous les esprits. La tentation et la facilité d'en entretenir le public me sont venues à la lecture d'un excellent petit livre que je recommande même à ceux qui m'auront lu, et qui est l'ouvrage de M. le pasteur Matthieu Lelièvre. Les Eglises méthodistes de France avaient demandé une vie populaire de John Wesley, et cet ouvrage est le résultat d'un concours. Il est écrit dans un style simple et juste, les faits sont présentés sans apprêt; le sentiment de ferveur trèssincère et très^visible qui anime l'auteur s'est préservé de toute déclamation, et bien peu d'illusions se mêlent à son admiration pour celui dont il raconte la vie. Ce livre suffirait pour le faire connaître; mais les documents ne manqueraient pas pour le compléter. Sans compter les histoires spéciales du méthodisme, comme
celle de Stevens, nous avons des mémoires sur la vie de Wesley, écrits par Southey, le poëte lauréat de George III, le chantre du torysme, que son dévouement à l'Eglise anglicane n'a pas empêché d'être équitable et bienveillanten vers le provocateur d'un schisme célèbre; nous avons enfin le recueil où il a surtout puisé, le journal que Wesley a tenu des moindres événements de sa vie pendant cinquante-cinq ans (i). Enfin, à ce» diverses sources d'informations, il s'est joint pour nous uneiibuvelle histoire des Eglises libres en Angleterre, récemment publiée par M. Skeats et qui^ sous une forme abrégée, présente autant d'in«> struction que d'intérêt.
Toute la réforme anglaise est dans Wickliffe. Il avait soutenu dès le quatorzième siècle la suprématie royale contre celle du pape, la vanité et le danger des œuvres du rituel catholique^ — ce qui conduit à faire de la foi l'unique condition du salut, — enfin l'invariable fixité des décrets de Dieu qui, dans son omni* potence arbitraire, a choisi ses élus de toute éternité, — ce qui conduit au dogme étroit de la prédestination absolue. Deux cents ans plus tard, tous les protestants de la Grande-Bretagne admirent en totalité ou en partie ces trois points. Henri VI II s'attacha
(i) Tlie Journal of the Rev, John Wesley, 4 vol. in-8«. Londres, 1827. Il dit lui-même, dans un avertissement, que c*est Textrait fait par lui d*un ouvrage plus étendu. Il est divise en sections» précédées souvent d une préface. L*auteur Ta commencé le 24 octobre 1733 et fini le 34 octobre 1790.
au premier et s'en contenta pour refaire son Eglise. Les puritains, qui se séparèrent ou seulement se distinguèrent, admirent le second comme toute la Réformation et se partagèrent sur le troisième. Ceux qui l'adoptèrent furent appelés calvinistes; ceux qui voulurent en modérer la rigueur, arminiens. Puis, comme une fois que l'unité catholique est brisée, l'autorité universelle méconnue, et la raison appliquée à l'Ecriture, tous les dogmes sont mis à l'épreuve de l'examen, l'esprit de l'arminianisme, qui n'est que la théorie naturelle du libre arbitre, s'étendit à tous les mystères, à celui même de la Trinité, et produisit une liberté d'interprétation qui rapproche de plus en plus la foi de la raison. Cette liberté, que toute orthodoxie traite de relâchement, altère diversement la croyance, mais n'altère pas toujours la piété. De Henri VIII à la mort de Charles I", bien des variations dogmatiques se produisirent avec des degrés différents de zèle et d'intelligence, et formèrent des sectes durables que l'oppression, la persécution, les supplices même ne purent anéantir.
L'Eglise épiscopale, avec la religion de la royauté, professait dans ses symboles les d(^mes de la justification par la foi et de la prédestination absolue; mais elle varia sur le dernier. Whitgift, primat sous Elisabeth, le mit au rang des articles fondamentaux. Laud, son successeur sous Charles I^, l'abandonna pour un arminianisme mitigé qui se maintint après lui et domina dans Tépiscopat. Les chefs d'un clergé
monarchique devaient épouser la théologie la plus litique, celle qui gagne les tièdes et les indifférents.
Quant aux sectes dissidentes ou séparatistes, gênéralement plus zélées et plus strictes, elles y gagnèrent le nom de puritaines. Opposées toutes à l'autorité de Rome, aux œuvres de la dévotion romaine, elles se divisaient sur le reste. La première et longtemps la plus nombreuse, les presbytériens, royalistes comme l'Eglise, mais parlementaires au moins autant que royalistes, attaquaient sa hiérarchie, plusieurs de ses formes liturgiques, et tenaient jusqu'à l'intolérance pour le pur calvinisme. Après eux, on peut réduire le reste des puritains aux indépendants et aux baptistes. Généralement républicains, ils s'unirent pour renverser la domination des presbytériens, quand ceux-ci, ayant détruit celle des épiscopaux, avaient été forcés d'en venir à la république. Cromwell, Pairfax, Saint-John, Milton, Vane étaient indépendants. Ludlow, Harrison, Fleetwood, le colonel Hutchinson étaient baptistes. A l'exception du principe protestant de la justification, ils ne s'attachaient pas tous sans exception à tel ou tel dogme exclusif; mais quoique portés généralement aux opinions extrêmes, ilsavaien t ce caractère commun d'introduire dans l'Eglise l'esprit républicain, c'est-à-dire la liberté. Les indépendants surtout, réduisant à ses moindres termes l'organisation ecclésiastique, n'acceptaient aucune autorité religieuse; à eux appartient la gloire d'avoir réclame et pratiqué les premiers, autant que le permettaient
les passions du temps, le dogme nouveau.de la tolérance. Henri VIII, Edouard VI, Elisabeth avaient, par des actes exprès, enjoint sous une sanction pénale l'uniformité religieuse. C'est après la victoire des indépendants, et chose triste à dire, après que le colonel Harrison eut chassé le parlement, qu'une déclaration du conseil d'Etat de Cromvsrell proclama que nul ne pouvait être contraint (compelledy le mot de l'Evangile) à se conformer à la religion publique par des pénalités ou par toute autre voie (i653). Alors brillait ou se formait dans les lettres sacrées un essaim d'hommes remarquables, dont les noms à peine connus parmi nous mériteraient de nous être transmis avec l'illustration qui leur est due. On ne sait pas assez combien la révolution d'Angleterre a développé, tout en l'attirant à elle, l'activité de l'esprit humain. La restauration trouva les esprits ramenés de fait à la tolérance. Les catholiques seuls en étaient exceptés; encore étaient-ils peu inquiétés. Les lois punissaient aussi toute attaque au dogme de la Trinité; mais elles étaient facilement éludées. Grâce à quelques artifices de langage, on pouvait garder une apparente orthodoxie; dans toutes les sectes, un arianisme plus ou moins discret comptait des partisans. La plus récente de toutes, celle des quakers, le professait presque ouvertement. En religion comme en politique régnait une tendance à la transaction. Le roi n'en était pas éloigné. Il avait secrètement embrassé W catholicisme avec dispense de le pratiquer.
Il suivait le culte anglican et n'y croyait pas; au fond, il ne pratiquait que l'indifférence. Il l'encourageait par son exemple^ et, grâce à lui, le libertinage, dans quelque sens qu'on entende le mot, dominait à la cour. Les mondains et la plupart des politiques confondaient la foi avec le fanatisme et considéraient le zèle religieux comme une passion révolutionnaire. C'était assez l'avis de Charles II, et il en soupçonnait les sectes séparées de l'Eglise anglicane. Celle ci était une institution monarchique; à ce titre, il devait la protéger; mais bien des dissidents aussi, surtout les presbytériens, étaient royalistes, et moyennant de faibles concessions se seraient ralliés à l'Eglise. L'épiscopat, se croyant vainqueur avec les Stuarts, n'en voulut faire aucune; et la royauté, essayant quelquefois de la tolérance pour en faire jouir les catholiques, revenait le plus souvent, par goût pour l'autorité, à l'intolérance plus politique que religieuse de la haute Eglise. Des lois oppressives ou tout au moins vexatoires rétablirent en principe l'uniformité, épurèrent le clergé, et forcèrent à une séparation définitive toutes les sectes dissidentes, qui formèrent sous le nom général de dissent un ensemble de disgraciés et de mécontents. C'était un puissant renfort envoyé au parti des libertés politiques. Jacques II, après mainte hésitation, voulut changer tout cela. Franchement catholique, il s'aliéna l'Eglise et chercha par compensation à regagner le dissent. 11 ne réussit qu'à se faire accuser de favoriser indirectement le papisme. Il eut
bientôt tout le protestantisme contre lui, et la révolution de 1 688 fut faite.
Elle rétablissait la liberté, et Guillaume III l'aurait voulue pleine et entière pour toutes les consciences. Forcé de ménager les préjugés de son partie il ne put^ au lieu de comprendre tous les cultes sous une protection commune, établir qu'une tolérance générale; l'Eglise s'y résigna, le dissent s'en contenta. Bien qu'il continuât de renfermer dans son sein de plus strictes croyances et un zèle plus fervent, il s'était de jour en jour calmé. L'enthousiasme des premiers temps avait disparu; la foi en s'élargissant s'était affaiblie; la science et le talent étaient en déclin dans ses rangs; le nom même de certaines sectes se perdait. D'un autre côté l'Eglise, dès longtemps arminienne en majorité, c'est-à-dire modérée en théologie, s'ouvrait peu à peu aux idées libérales. La monarchie lui donnait l'exemple, et un mouvement intellectuel, né dans les universités, et qu'on attribue aux écrivains connus sous le nom de platoniciens de Cambridge, avait fait pénétrer jusque dans l'épiscopat un nouvel esprit. Jérémie Taylor, Barrow, Burnet, Tillotson, Stillingfleet lui-même, tous ceux que l'histoire appelle les latitudinaires, concevaient avec largeur autant qu'avec élévation la doctrine dont ils étaient dépositaires. En religion comme en politique, le temps des excès était passé ; tout tendait au calme dans la . liberté. La raison, surtout la raison pratique, ce génie de
l'Angleterre moderne, reprenait en tout son empire. Le philosophe célèbre qui l'a représentée avec le plus de fidélité, Locke, avait publié son Christianisnie raisonnable^ et malgré quelques réclamations, quelques dissidences, tous les esprits chrétiens cherchaient comme lui à fonder la foi sur la raison. On ne songeait plus à en appeler â la passion religieuse; on avait cessé de regarder la foi comme une inspiration surnaturelle, même comme un sentiment spontané qui naît dans *le cœur et domine tout le reste. On voyait dans le christianisme une doctrine dont l'excellence était surtout morale. Quand on avait montré qu'elle était en effet la plus propre à purifier^ à élever l'âme et la conduite, il ne restait qu'à prouver que les témoignages historiques sur lesquels elle repose étaient dignes de créance et acceptables pour la raison. Des livres remarquables, des sermons éloquents, furent composés dans ce sens-là, et cette manière de défendre et de propager le christianisme était admirablement assortie à l'état de l'opinion. Elle devait plaire, elle pouvait suffire à des esprits calmes et sensés, et même elle n'a jamais cessé d'être en honneur chez les Anglais; mais on doit reconnaître qu'elle convient seulement à des intelligences cultivées; elle est froide ; elle ne s'adresse pas à tous les sentimens, à toutes les facultés dont la religion aime à s'emparer, et surtout elle est peu propre à pénétrer dans les masses. L'Eglise anglicane du commencement du dix-
septième siècle, qui a laissé un noble souvenir dans le monde éclairé, était une aristocratie croyante et lettrée qui oubliait qu'une religion nationale doit être une religion populaire.
Les diverses tentatives de l'ancien parti épiscopal pour ramener un régime exclusif ne firent qu'exciter le besoin d'indépendance et animer l'opinion contre toute religion officielle. Les mœurs, plus fortes que les lois, s'opposaient à toute réaction, et les concessions même des chefs éclairés du clergé ouvraient la voie à la liberté de penser; ils étaient bien près d'être unitairiens, Locke bien près d'être déiste ; ses successeurs immédiats allèrent jusqu'au déisme et même le dépassèrent. Pendant les trente premières années du siècle, le. monde politique et littéraire se partagea en chrétiens rationalistes et en rationalistes incrédules; le haut clergé était guidé par des évéques généralement arminiens, quelques-uns absolutistes, la plupart constitutionnels, tous interprètes fort libres du Credo d'Athanase qu'ils avaient souscrit, tous à peu près étrangers au troupeau dont ils étaient nominalement les pasteurs. Le dissent s'était ressenti du refroidissement général et ne protestait que par quelques exemples rares et isolés en faveur des doctrines et des pratiques de la Réformation primitive. On peut dire que l'Angleterre marchait à l'indifférence religieuse. Rien d'étonnant si Voltaire, que l'exil y conduisit en 1726, prononçait qu'on était si tiède en ce pays «c qu'il n'y avait plus guère de for-
tune à faire pour une religion nouvelle ou renouvelée, » donnant ainsi sur les dispositions du peuple anglais l'opinion que son siècle devait conserver, même après qu'elle aurait cessé d'être exacte. Et si l'on récusait le témoignage de Voltaire, un observateur qui n'a point d'égal, Montesquieu a fait trois ans après lui le même voyage, et il a écrit dans ses notes : « Point de religion en Angleterre (i). »
Il se rencontre de temps en temps dans l'histoire des sociétés des moments oîi elles sont ainsi jugées, et ce jugement est assez fondé pour que de très-bons esprits croient tout retour impossible et la foi hors d'état de se relever sur la base du scepticisme et de l'incrédulité. Il n'en est rien cependant. Ce déclin de la religion est tôt ou tard interrompu par ce qu'en France on appelle une réaction et en Angleterre un revival; nos protestants disent : un réveil. Il y a cette différence entre les réactions et les réveils que les unes ^ont amenées par un mouvement d'opinion que divers motifs, surtout des motifs politiques, rendent favorable à tout ce qui retourne aux traditions du passé, tandis que les autres résultent d'un mouvement religieux qui spontanément a pris naissance dans les âmes, et d'ordinaire dans quelques âmes seulement, d'où il s'est étendu au loin. Je ne veux point faire d'application à la France; mais lorsque à
(i) Et plus bas : « Si quelqu^un parle de religion, tout le monde se met à rire. » Il dit ailleurs : « Je passe en France pour avoir peu de religion ; en Angleterre, pour en avoir trop. »>
la vue de la révolution française, Burke manquait aux meilleurs souvenirs de sa vie en s'opposantà la complète émancipation du dissent, lorsqu'il donnait le signal à cette croisade que commandait George III et que les Eldon, les Sidmouth, les Liverpooi, devaient mener en l'honneur de la coalition du haut torysme et de la haute Eglise, il n'y avait là qu'une réaction et comme une marée montante de la politique; mais lorsque peu après i73o, Wesley et Whitefield, ou quarante ans plus tard Wilberforce et les évangéliques avaient concouru, par un appel direct au pur sentiment religieux, à le ranimer dans bien des cœurs, ce fut un réveil en effet, et quelque chose qui n'est pas indigne d'être comparé aux conversions désintéressées des âges apostoliques. C'est le premier de ces réveils que nous voudrions sommairement retracer.
La fanrille de Wesley était originaire du Lincolnshire. Son père Samuel, fils de pasteur, était luimême dans le ministère sacré. Elevé dans une secte dissidente, il s'était rallié à l'Eglise établie, et il remplissait au commencement du dix-huitième siècle les fonctions de recteur de la paroisse d'Epworth. Il y portait cette énergie , cette chaleur de conviction qui commençait à devenir rare dans le clergé, et sa femme, Suzanne Annesley,non moins fervente, éleva dans une piété rigide les treize enfants qu'elle conserva des dix-neuf qu'elle avait mis au monde. John était le second. L'aîné, Samuel, entra dans les ordres et dans l'enseignement, et, jacobite comme sa mère, se montra le zélé partisan d'Atterbury. Le troisième, Charles, était destiné à partager les opinions et la fortune de John. Il fut sur le point d'entrer dans une tout autre carrière. Un gentilhomme irlandais du nom de Wesley ou Wellesley (on ne distingue guère l'un de l'autre) lui offrit de l'adopter et de le faire son héritier, s'il voulait le suivre en Irlande. Charles refusa, et la fortune avec le nom fut transmise au second
ils de sir Henry Colley, qui devint plus tard comte Le Nlornington, et le grand-père du marquis de Welesley et du duc de Wellington (i).
John fut élevé à Pécole de Charter-House, d'où il 3assa à l'université d'Oxford, au collège de Cbrist- [^hurcb, auquel Locke avait si longtemps appartenu; puis il obtint le grade universitaire A^fellow ou agrégé du collège de Lincoln. Ilavait réussi dans ses études, et quoique détourné d'assez bonne heure du soin de les poursuivre,il conserva toujours de son éducation classique, un goût et un souvenir qui lui permettaient, assez tard dans la vie, de montrer en chaire qu'il savait encore le grec, au point de disserter sur un aoriste du texte de l'Evangile. La logique avait aussi vivement captivé son esprit; il s'était de bonne heure rompu à la pratique des formes et des règles qu'elle enseigne, et il s'y montrait habile dans les conférences avec ses compagnons d'étude. En 1726, à vingt-trois ans (car il était né en 1708 à Epworth, le 17 juin), il fut nommé modérateur ou président des discussions logiques et professeur de grec. Il fut maître es arts l'année suivante.
Ce n'était pas un jeune homme ordinaire. Son esprit était droit et pénétrant, son âme ferme et pure, mais douce et patiente. Il aimait l'ordre, la discipline, l'obéissance. Sa piété était scrupuleuse, et ses opinions de celles qu'on nommerait aujourd'hui con-
(i) n fut la souche de quatre pairies, Momington, Wellesley, Wellington, Cowley.
servatrices. La royauté et PEglise lui inspiraient ur respect profond. Il semble donc que rien ne le prépa* rait pour être un chef de secte, un schismatique, l'auteur d'une sorte de révolution religieuse. Il fut cependant tout cela; son éducation chrétienne n'avait pas été froidement paisible. Les spectacles d'indifférence et de dissipation qu'il avait vus à l'université l'avaient surpris et troublé. Retenu dans la foi générale à l'Evangile par les leçons de son père et surtout par les exhortations ardentes de sa mère , il avait éprouvé des doutes théologiques ; ainsi il avait cesse de s'attacher distinctement au grand dogme des protestants, la justification par la foi et par la foi seulement. Lalecture de V Imitation de Jésus-Christ et les écrits d'un enthousiaste éloquent, William Law (i . le portèrent à la mysticité ; mais une piété pratique réglait sa vie et le préservait des écarts d'une exaltation rêveuse. Il semblait fait pour penser comme Marie et agir comme Marthe.
Son père le rappela bientôt auprès de lui comme suf • fragant, mais il ne put le retenir; las de la routine d'une fonction subordonnée, le jeune ministre voulut retourner à l'université, oîi il trouvait plus d'indépendance. Son frère Charles^ qui y était entré cinq
(i) Né en 1686, mort en 1761, il fut le précepteur de Gibbon. Il a écrit des livres de dévotion devenus populaires. 1. avait quitté l'université en 1 7 1 6 pour refus du serment d'adhésion à la maison de Hanovre. Il ne faut pas le confondn: avec William Law, évêque de Carlisle, éditeur des œuvres di. Locke, et métaphysicien distingué.
ans après lui, et qui le dépassait par son enthousiasme, avait formé avec quelques amis une association pieuse qu'on appelait le club de Dieu {godly club)^ et dont les membres se proposaient leur perfectionnement spirituel, en se soumettant à certaines règles fixes, à une méthode de sainteté qui les fit appeler méthodistes. Ce nom précéda le moment où John se réunit à eux et devint naturellement leur chef par l'autorité du conseil et de l'exemple. Il était d'instinct organisateur et dominateur. Il anima de son esprit cette réunion de saints^ lui prescrivit certaines austérités, la visite des pauvres, l'usage du sacrement. C'était, dit son biographe orthodoxe, avoir le tort de confondre la sanctification avec la justification^ et oublier que les bonnes œuvres, qui peuvent servir à compléter la première, sont tout à fait inutiles pour obtenir la seconde, par laquelle tout doit commencer.
Wesley éprouvait cependant un vague besoin d'étendre le cercle de son activité; il avait refusé la succession pastorale de son père qui venait de mourir. «Le monde est ma paroisse, » devait-il dire un jour. Le général Oglethorpe avait obtenu la concession d'un démembrement encore inhabité du territoire de la Caroline. C'est la région comprise entre la Savannah et l'Altamaha, qui fut nommée la Géorgie. On proposa à Wesley de partir avec les premiers colons, comme chapelain et missionnaire à la fois. Il refusa d'abord, ne voulant pas abandonner sa mère; mais
elle-même lui dit qu'eût-elle vingt fils, elle voudrait les dévouer à une pareille œuvre, au risque de ne les revoir jamais, et le 14 octobre 1735, il partit avec son frère et deux amis. Tout en faisant son métier de chapelain, il se proposait d'évangéliser les Indiens, de créer des écoles pour les enfants, des asiles pour les orphelins, enfin de former des sociétés particulières de sainteté. Il eut de bonne heure cette dernière vocation; toutefois, malgré son zèle, l'accomplissement de ces divers projets rencontra plus d'un obstacle, moins dans la population que dans l'administration de la colonie, dont ce zèle même contrariait parfois les vues. Il gagna du moins de l'expérience dans ces difficultés inévitables, et en apprécia davantage les leçons édifiantes qui lui vinrent d'ailleurs. Il avait fait la traversée avec quelques familles de frères moraves qui allaient en joindre d'autres en Géorgie. Trente ans environ s'étaient écoulés depuis que le comte de Zinzendorf avait fondé cette nouvelle société chrétienne qui, affranchie du joug d'un formulaire et d'un culte traditionnel, unie seulement par la foi luthérienne en Jésus-Christ, pratiquait la communauté des biens, les œuvres de la charité et les travaux les plus humbles de la vie la plus simple. Wesley n'avait été jusque-là qu'un fidèle ministre de sa communion, imbu de tous les principes de la haute Eglise, et ne séparant pas la religion de l'idée d'un établissement hiérarchique, d'une autorité divinement transmise, d'une liturgie légalement près-
cri te. L'exemple des moraves lui donna à réfléchir, et lorsque désespérant de mener à bien sa mission, telle du moins qu'il Pavait conçue, il quitta l'Amérique, il revint dans sa patrie, le cœur troublé par le repentir, le doute et l'inquiétude. Il avait appris des moraves que la foi qui sauve n'est pas l'adhésion de l'esprit aux vérités révélées, mais un sentiment intîoie d'amour de Dieu et de confiance en Jésus- Christ, qui nous persuade que nos péchés sont rachetés par lui, et que par ses mérites le pardon divin nous est acquis. Cette doctrine, bien que commune à toutes les Eglises réformées, s'était fort affaiblie dans celle d'Angleterre; ce sentiment intime, Wesley le cherchait en vain dans son cœur : il craignait la mort, il s'effrayait de l'autre vie, il se sentait pécheur et ne se sentait point pardonné. Ses jours se passaient dans l'anxiété et le désespoir. A Londres, il rechercha les communautés moraves, fit connaissance avec un des leurs, Pierre Bœhler, qui arrivait d'Allemagne, nie prit pour guide spirituel, quoiqu'ils ne pussent se parler qu'en latin, se rendit assidu aux réunions d'une petite congrégation que Bœhler dirigeait, et surtout apprit de lui à n'attendre sa conversion ni des mystiques, ni des théologiens, mais seulement de l'Ecriture sainte. La lecture assidue, la méditation du livre sacré produisit enfin l'effet qu'elle ne manque guère de produire sur l'âme de celui qui l'ouvre avec un besoin fortement senti d'y trouver ce qu'il ne trouve pas en lui-même, avec une
conscience profonde de l'impuissance de la nature et de la toute-puissance delà foi. Il cherchait dans l'Ecriture la grâce justifiante; un jour vint oîi il connut qu'il l'avait trouvée.
tt Le 24 mai 1738, écrit-il dans son journal, vers cinq heures du matin, j'ouvris mon Nouveau Testament 2 ces paroles : « Nous avons reçu les grandes et précieuses « promesses, afin que par leur moyen nous devenions par- « ticipants de la nature divine. » (2 Pierre I, 4.) Au moment de sortir, je tombai sur ces mots : a Tu n*es pas a loin du royaume de Dieu. » Dans l'après-midi, on m'invita à aller à la cathédrale de Saint-Paul. L'antienne était : « O Eternel , je t'invoque du fond de l'abîme « Seigneur, écoute ma voix ! que tes oreilles soient atten- « tives à la voix de mes supplications ! O Eternel, si te a considères les iniquités, Seigneur, qui subsistera? Mais « le pardon se trouve auprès de toi, afin qu'on te craigne. o Israël, attends-toi à l'Eternel, car la miséricorde es: « avec l'Eternel et la rédemption se trouve auprès de lui « Et lui-même rachètera Israël de toutes ses iniquités. ■ Dans la soirée, je me rendis à contre-cœur à une petite réunion dans Aldersgate Street, où j'entendis lire Tintraduction de Luther à l'épître aux Romains. Vers neuf heures moins un quart, en entendant la description qu*i. fait du changement que Dieu opère dans le cœur par h foi en Jésus-Christ, je sentis que mon cœur se réchauffait étrangement. Je sentis que je me confiais en Christ, en Christ seul pour mon salut , et je reçus l'assurance qu'il avait ôté mes péchés et qu'il me sauvait de la loi du péché et de la mort. Je me mis alors à prier de toutes
mes forces pour ceux qui m'avaient outragé et persécuté. Puis je rendis témoignage ouvertement, devant les personnes présentes, de ce que j'éprouvais en mon cœur pour la première fois. L'Ennemi me suggéra bientôt : « Ceci ne peut être la foi; car où est la joie? » Mais j'appris bientôt que si la paix et la victoire sur le péché sont étroitement liées à la foi au chef de notre salut, il n'en est pas ainsi de ces transports de joie qui l'accompagnent ordinairement, surtout chez ceux qui ont passé par une angoisse profonde, mais que Dieu se réserve de dispenser ou de refuser selon son bon plaisir. »
On voit que, dans cette crise solennelle de son existence morale, la rencontre fortuite de tel ou tel verset de l'Ecriture, ou même d'un passage d'une homélie, parutàWesley un avertissement céleste, ou du moins se lia intimement dans son souvenir au changement qui lui fit un cœur nouveau. Il croyait aisément à des coïncidences providentielles. La vie des saints offre plus d'un exemple de ce recours au sort regardé comme la volonté de Dieu, et au moyen âge, on prit plus d'un parti d'où le salut dépendait en ce monde ou dans l'autre, suivant le sens des premières lignes qu'on lisait en ouvrant à l'aventure ou la Bible ou Virgile, sortes biblicœ^ sortes virgilianœ. On a reproché sévèrement à Wesley cette confiance superstitieuse au hasard; on a dit qu'il l'avait introduite parmi les méthodistes. Ses défenseurs ont répondu qu'il n'avait que rarement, et dans sa jeunesse, consulté cette sorte d'oracle, et qu'après
tout, un exemple donné par les apôtres pouvait lu servir d'excuse. Souvent, sans doute, c'est l'impuissance de la raison à décider la volonté qui a por. des âmes perplexes à ce fatalisme d'un moment mais pour le chrétien qui croit à l'intervention particulière de la Providence en toutes choses, pourquoi un incident quelconque de la vie, une parole, u: songe, ne serait-il pas un signe de sa volonté ?
On dit que Wesley avait emprunté cette pratiqu. aux moraves, que ses critiques orthodoxes l'aocusec: d'avoir trop écoutés. Il est certain que pendant deui ans de sa vie, il les prit pour guides. Pour mieui connaître encore ceux qui lui avaient ouvert le chemin du salut, il fit le voyage de Hollande et d'Allemagne. A Marienbourg, il rencontra Zinzendorf c acheva de s'instruire du plan d'organisation ecclésiastique qu'il avait emprunté lui-même à Spener, 1: fondateur du piétisme ou du méthodisme alleman: 11 poussa même jusque sur les confins de la Bohême à Hermhut, le berceau de la secte qui en a pris so: nom, et en observant cette société chrétienne si diff^ rente d'une Eglise politique comme celle d'A^gl^ terre, il crut, dit-il, avoir vu la cité de Dieu.
Lorsqu'il revint du continent toujours plus a:fermi dans une voie régénératrice, il se trouva cr. parfaite harmonie avec deux anciens membres du dub des saints, son frère Charles et Georges Whitefield. Le premier avait suivi la même voie que lui,c: il s'était trois jours avant lui senti réconcilié. Le se-
cond était un jeune homme d'une famille pauvre dont la mère, servante au collège de Pembroke de l'université d'Oxford, était parvenue péniblement à lui procurer l'éducation cléricale. Son ardente nature l'avait jeté d'abord dans les extrêmes austérités, sans que son âme y trouvât la sécurité, ce que les Anglais appellent Vassurance^ le premier ou plutôt l'unique bien du chrétien que la. grâce a touché. C'est la supériorité des sectes britanniques les plus ferventes que de regarder l'âme, et non le corps, comme la seule hostie qui puisse être offerte au Dieu qui veut qu'on l'adore en esprit et en vérité. Whitefield le comprit, lorsqu'une dangereuse maladie l'eut f^it rentrer en lui-même.
a Vers la fin de la septième semaine, dit-il, après avoir essuyé d'innombrables soufflets (buffetings) de Satan, et plusieurs mois d'inexprimables épreuves de jour et de nuit sous l'esprit de servitude, il plut à Dieu enfin d'écarter le pesant fardeau, de me rendre capable de m'attacher à son Fils bien-aimé par une foi vivante, et en me donnant l'esprit d'adoption, de me marquer de son sceau, selon mon humble espérance, jusqu'au jour même de la rédemption éternelle; mais, oh! de quelle ineffable joie, de quelle joie riche de gloire fut remplie mon âme, lorsque le fardeau du péché fut enlevé et qu'un sentiment permanent de l'amour du Dieu qui pardonne, et une pleine assurance de foi éclata dans mon âme désolée ! D'abord mes transports étaient comme une haute marée qui déborde ses rivages. Partout où j'allais, je ne pouvais
m'empêcher de chanter des psaumes presque à haute voix. Ensuite, ces ravissements furent plus calmes, et Dieu, soit béni, sauf très-peu d'intervalles accidentels, ils se sont toujours depuis conservés et accrus dans mon âme. »
Whitefield était, sous bien des rapports, inférieur à Wesley; mais plus entraînant dans la prédication et plus absolu dans la doctrine, il se laissa emporter aux extrémités du calvinisme en matière de prédestination, sorte d'excès dont Wesley sut toujours se défendre. La témérité de Whitefield le rendait peutêtre plus propre à tenter l'inconnu. Ordonné prêtre en 1736, et très-attaché à l'Eglise qu'il n'abandonna jamais, il prononça à Bristol son premier sermon, et il prêcha d'une manière si neuve et si véhémente qu'il émut toute l'assemblée, et fut accusé d'avoir rendu fous quinze de ses auditeurs, seulement pour les avoir fait passer de l'indifférence à l'inquiétude. Il produisit des effets analogues à Londres, àGlocester, et il faisait remonter le premier réveil dont il eût été témoin au sermon qu'en 1737 il avait prononcé dans cette ville sur la nécessité d'un nouveau baptême en Christ. Bien accueilli des dissidents et du peuple, il tilt bientôt attaqué par des membres du clergé, qui l'appelèrent un filou spirituel {a spiritual pick-pocket), parce qu'il vidait leurs églises.
Son zèle le conduisit en Géorgie auprès de Wesley, où tous deux à l'envi essayèrent leur mission. A son retour en Angleterre, il trouva les églises fermées
pour lui, et comme les lois limitaient la prédication dans les maisons particulières, il imagina de prêcher en plein champ, ce qu'aucune loi n'avait prévu. Il avait pour lui l'exemple des apôtres, et dans l'Eglise catholique, les ordres mendiants l'avaient renouvelé.
A cette époque (fin de 1738), les trois amis, John Wesley, son frère et George Whitefield étaient donc réunis. «. Cette réunion, a dit le premier, fut une vraie pentecôte. » La flamme apostolique s'était allumée dans leur sein; ils ne songeaient plus qu'à la répandre en dehors, et c'est bien de cette année que plus d'un historien a daté le véritable réveil religieux de l'Angleterre .
Pendant que Whitefield allait parcourir en enseignant l'Evangile le comté de Glocester, Weslev. espérant mieux de l'Eglise avec laquelle il ne voulai: pas rompre, avait commencé de prêcher dans plusieurs paroisses de Londres; mais autant il était un. d'intention à la hiérarchie épiscopale, autant il s'er séparait par l'esprit même de sa prédication. ££ croyant ne faire que maintenir la foi origineUe de b Réforme et des confessions. anglicanes, il portait dans toutes les chaires la vive expression du principe dt la justification par la foi, et il scandalisait les fidèles et les pasteurs. Bientôt, il se vit à son tour interdire tous les temples, et, las de parler dans une ville sourde à sa voix, il pensa que la bonne parole se fe* rait mieux entendre de ces hommes simples et ignorants, de ces gens des campagnes qui pouvaient ne pas savoir le christianisme, mais qui du moins ne le faussaient pas. Là, tombant comme dans une terre vierge, la bonne semence pourrait germer d'elle» même; les âmes, frappées d'une commotion soudaine, recevraient sans résistance ces coups de L
;râce qui les transforment à jamais. Il ne songeait lonc plus qu'à parler devant un peuple assemblé, enthousiaste et organisateur à la fois, à la fois mé« litatif et pratique, il rêvait d'évangéliser le monde )t de former de petites associations^ de voyager en ipôtre, et de diriger des communautés astreintes à :es règles particulières qui constituaient proprement le méthodisme. Toujours en conservant la résolution de gagner des fidèles à l'Eglise, de les lui rattacher par le lien du sacrement, il sentait la nécessité de sortir des voies battues de l'enseignement pastoral et de se conduire comme un missionnaire en pays d'infidèles.
Il était donc tout prêt à entendre l'appel de Whitefield, qui lui demandait de venir le joindre. Celui-ci avait obtenu des succès inespérés. Acceptant le défi d'aller exhorter à Kingswood, près de Bristol, des mineurs à peine civilisés, chrétiens à peine, il en avait réuni 200 le premier jour autour de lui. Le second jour, il en eut 2,0.00, à sa troisième visite, 4 à 5,000, et bientôt, 10 ou i5,ooo. Je copie les récits des chroniqueurs méthodistes, récits qui rappellent certains versets des Actes des Apôtres.
Wesley rejoignit alors son ami. Il avait longtemps hésité à suivre son exemple. Prêcher ailleurs que dans la maison de Dieu, en pleine campagne, lui semblait une nouveauté qui alarmait sa conscience ou sa prudence; mais le fait accompli levait tous ses doutes, et dans une prairie voisine de Bristol, il pré-
cha devant trois mille personnes. A l'émotion qu^lir éprouvèrent, il reconnut le triomphe de la grâce, e* tout en continuant d'exhorter en public, il s*occup aussitôt de former toute cette population de mineur en sociétés restreintes, chacune ayant un aiaître c. une maîtresse, suivant les sexes, et devant se réun. pour la prière, la lecture de la Bible et la confessioc mutuelle. La rapidité avec laquelle s'opérèrent It changement moral, et l'organisation régulière r classes de ces grossières populations, fut une première épreuve qui persuada à Wesley et à Whit^ field que leur œuvre était bonne. Ils ne doutèrec* pas d'avoir créé quelque chose de solide. Au culte de congrégations nouvelles ^ il fallait bien ouvrir u: asile, et la première chapelle méthodiste fut haut Ainsi ces fils encore respectueux de l'Eglise étaier* conduits à élever autel contre autel. Ce fiit l'ouvrir. de quelques mois. La première prédication de Wh:tefield, en plein air, était du 17 février 1739, ceLc de Wesley, du 20 avril, et. la première pierre de L chapelle fut posée le 1 2 mai. Ces trois dates sont restées comme de solennels souvenirs dans les fastes du méthodisme.
A la fin de l'année, Bristol et la contrée envirocnante, une partie du pays de Galles, Oxford et Londres enfin, avaient entendu les prédicateurs du peuple. Whitefield et les deux Wesley avaient parie, dans la plaine de Moorfields, à des masses de vingt et trente mille auditeurs sortis des bas-fonds de ii
population de la capitale. Une éloquence austère et animée, qui ne ménageait aucune des faiblesses de ceux qu'elle voulait gagner, qui ne savait que maudire le péché et effrayer la conscience, troublait d'une émotion profonde des multitudes insensibles jusquelà à tout ce qui n'était pas la vie de la chair. Des pleurs, des sanglots, des cris de douleur couvraient par moments la voix de l'orateur. Des pécheurs, saisis d'épouvante ou ravis d'enthousiasme, tombaient avec des frémissements presque convulsifs. Ces phénomènes physiques ont souvent accompagné les émotions fortes et soudaines, surtout celles que l'âme éprouve lorsqu'elle se croit touchée de la main divine. Wesley a décrit avec soin ces effets singuliers qui l'étonnèrent d'abord, et dont il s'efforça de vérifier la réalité. Une chose assez surprenante, c'est qu'ils se produisaient particulièrement parmi ses auditeurs. Sa parole était pourtant douce et pénétrante, plutôt qu'impétueuse et véhémente. Il constata que ces manifestations n'avaient rien de simulé ni de forcé. Il aurait pu du moins les croire naturelles; mais son penchant le portait à croire aux influences surnaturelles. Sans chercher en ce monde des miracles proprement dits, sans vouloir que les lois de l'ordre du monde s'évanouissent à sa voix, rien ne lui interdisait de penser que Dieu manifestât la puissance de sa grâce par des effets extraordinaires, et que l'inspiration régénératrice, en faisant dans l'âme une irruption subite, troublât l'organisme tout en-
tier; mais les railleurs et les doctes n'en jugeakir pas de même. Ces ébranlements nerveux sont encore regardés comme des momeries, témoin le nom a momiers donné encore aujourd'hui aux méthodis^ de la Suisse. Les plus indulgents dans le dens voyaient dans ces manifestations, si elles n'étaicr pas jouées, les signes d'un grossier fanatisme. L orthodoxes ont leur incrédulité comme les phiioscphes, et ce qui dérange la foi n'est pas mieux a:cueilli que ce qui embarrasse la science. \\''esley tJ à répondre aux doutes ou plutôt aux reproches œ son frère Samuel, qui n'approuvait ni ses idées z ses actes, et nous avons encore la lettre où il lui afirme les faits significatifs qu'il a vus de ses jeux. £: sa présence, des personnes ont passé instantanémec du désespoir à l'espérance, de la terreur à la joi; Ces transitions de la puissance de Satan à la puissance de Dieu se sont accomplies quelquefois dans '^ sommeil, quelquefois par l'effet d'une vive représertation aux yeux de l'esprit du Sauveur sur la croii ou dans sa gloire. Et ces brusques changements =. sont pas seulement attestés par des pleurs, des soc* pirs et des gémissements, ils le sont par une vie ne. velle, un durable amendement; des lions sont devenus des agneaux. Il faut donc traiter Wesley d: faux témoin ou reconnaître là l'ouvrage de Dieu Les dons du Saint-Esprit ne sont pas des visions.
Il est certain, du moins, que ces effets à la fois naturels et exceptionnels d'une prédication populaire
>euvent être l'accompagnement de conversions sé- 'ieuses, et celles que Wesley voyait s'effectuer le romblaient de joie, tout en soulevant de plus en plus :ontre lui un clergé et un public hostiles. Chaque our, il rencontrait de nouvelles difficultés. Jusque- Là, î} avait marché d'accord avec les mo raves; à Londres surtout, les procédés, les exemples , les exhortations étaient les mêmes. Mais bientôt des frères venus d'Allemagne introduisirent une doctrine qui, exagérant encore le dogme de la justification, en venait à soutenir que la foi parfaite dispense des œuvres de la loi, non plus seulement judaïque, mais morale, les tient pour néant, puisqu'elles sont nécessairement impures, et abolit ainsi tous les devoirs, celui même de prier et de lire l'Ecriture. C'est ce qu'ils appelaient la doctrine de la vraie tranquillité; c'était chez des protestants l'antinomianisme et le quiétisme chez des catholiques. Wesley, qui cependant faisait grand cas de Madame Guyon, craignit pour ses disciples la contagion de ces dangereuses erreurs. Il se rendit à une des grandes réunions de moraves, et leur signifia une rupture définitive. En même temps, témoin des progrès que faisait parmi les siens la doctrine calviniste de la prédestination, il insista de plus en plus sur le côté arminien de sa croyance, c'est-à-dire qu'il soutint l'obligation de la volonté et la puissance de l'effort pour atteindre ou du moins répondre à la grâce de l'élection. C'était attaquer les effets, c'était vouloir effacer les tra-
ces de l'enseignement de Whitefield, alors retourne en Amérique, où il propageait les principes d'un calvinisme strict qui est loin d'avoir disparu. Un sermon célèbre de Wesley sur la libre grâce résunu ses objections, et ses censeurs ont eux-mêmes admire cette composition pour le talent et la force du raisonnement. Whitefield, averti, écrivit en hâte une réponse pleine de vivacité et d'amertume qui hit envoyée et imprimée en Angleterre. On dit que ce ftiti son insu. Wesley déchira en chaire ce malheureux écrit devant la congrégation assemblée. WhiteficL: rappelé par les siens revint bientôt. Il était ardenL irritable, et après quelques tentatives de rapproche» ment, la séparation des deux amis amena la divisioc du méthodisme en deux branches qui subsistent eccore (1741).
Par ses idées sur la grâce et le libre arbitre, Wesk^ tenait encore à l'Eglise établie, dont il aurait voul: respecter l'existence et ne jamais se détacher; niai> en même temps il bravait son autorité en insistan: sur un dogme qu'elle laissait dans l'ombre, en fonnac: des congrégations qu'elle ne reconnaissait pas, e: pratiquant des formes de prédication et des observances régulières qu'elle réprouvait. Aussi dut-il encourir les remontrances, les interdictions, la polémiqua des évéqueset de leur clergé. Plus d'une fois la multitude se souleva contre lui, le poursuivît de ses malédictions et de ses menaces et tenta d'interrompre ses prédications par des émeutes qui rappellent Tac-
ueil que Paul et Silas recevaient à Icône, à Phiîppes, à Antioche de Pisidie; mais ces résistances, romme toutes celles qu'on oppose à une idée qui 'épond à un besoin du temps, ne faisaient que mali Tester la puissance d'expansion de la nouvelle foi. Elle était telle que bientôt ce furent les prédicateurs :iui manquèrent au peuple et non le peuple aux prédicateurs. Ceux que Wesley avait préposés aux associations locales étaient chargés de maintenir la règle de leur institution et non de les instruire. Un d'eux cependant, Thomas Maxfield, voyant le dénûment spirituel de sa communauté et pressé par un zèle qui lui semblait inspiré, se mit à prêcher à Londres dans les réunions de la société, et il eut un grand succès. Wesley, l'apprenant à Bristol, accourut, inquiet et mécontent. Il craignait cette nouveauté comme un désordre et il tenait à l'obéissance ; mais sa mère, qui, après quelque anxiété et quelque hésitation, s'était réunie à son œuvre, lui dit de ne rien décider avant d'avoir examiné. Il entendit Maxfield et lui dit : « C'est le Seigneur ! » John Nelson imita bientôt cet exemple dans le Yorkshire. C'était un simple maçon qui a écrit, après avoir entendu Wesley pour la première fois : a Ce matin-là fut une bénédiction pour mon âme. Dès qu'il fut monté sur l'estrade, il rejeta ses cheveux en arrière et tourna sa face du côté où j'étais, et je pensai que ses yeux se fixaient sur moi. Sa contenance me frappa tellement d'une crainte respectueuse avant de l'avoir entendu parler, que
mon cœur battait comme le balancier d'une horloge, et quand il parla, je crus que tout son discours s'adressait à moi. » C'était en effet la manière de Weslev ; ses sermons ressemblaient à une interpellation directe. On eût dit qu'en parlant il avait quelqu'un en vue dont il connaissait le cœur et voulait la conversion. On le comparait à ces portraits dont les yeux ont toujours l'air de regarder chacun des spectateurs. Nelson avait commencé ses prédications dans les comtés du nord; mais il eut besoin du secours àt Wesley, qui, montant aussitôt achevai, car c'est presque toujours ainsi que pendant de longues années il parcourut les trois royaumes, fut en six jours auprès de lui. Témoin des résultats déjà obtenus, il poussa plus loin, arriva à Newcastle, au centre de la plus riche industrie houillère, harangua une populatioa ignorante et brutale et fut ramené par elle comme en triomphe à son domicile. 11 ne quitta Newcastle qu'après y avoir fondé une chapelle, et de ce premier voyage date l'établissement du méthodisme dans les comtés d'York et de Northumberland.
L'exemple de Maxfield et de Nelson était décisif. Wesley consentit à instituer un ministère laïque. Les sociétés, divisées en classes dirigées chacune par leur guide spécial, furent autorisées à se réunir sous un chef agréé par lui et qui, sans renoncer aux tra* vaux d'une profession souvent modeste, leur dispensait le pain de la parole. Cette organisation acheva de constituer le méthodisme en une secte séparée qui
Drit les caractères d'une démocratie chrétienne; toutefois cette démocratie reconnaissait un maître. Par l'ascendant du caractère, delà foi, de l'éloquence, par sa présence seule et toute sa personne, Wesley était fait pour le commandement.
Vers 1742, il perdit sa mère, qui expira en disant à ses enfants qui l'entouraient : a Mes enfants, dès que je m'en serai allée, chantez un psaume d'action de grâces à Dieu. » Et ils le chantèrent. Un an après, la première conférence ou convocation des chefs du méthodisme wesleyen, six pasteurs et quatre prédicateurs laïques qui s'assemblèrent à Londres dans la chapelle de la Fonderie, confirma toutes les vues, tous les règlements du maître en divisant toute la congrégation en quatre, les sociétés unies, les petites compagnies, les sociétéschoisies, et enfin les pénitents, ceux qui étaient encore en état de chute et n^éprouvaient que le désir d'être sauvés, seule condition requise pour être admis. Ces classifications, simplifiées depuis, maintenaient le principe qui a subsisté et qui a fait la force et la durée du méthodisme, celui de la vie commune des âmes ou la recherche en commun de la rédemption par la réunion et la solidarité des fidèles, formant ce que Spener avait appelé ecclesiolce in ecclesia; car la conférence avait en même temps décidé qu'on devait continuer d'obéir aux évêques dans toutes les choses indifférentes et de se soumettre aux canons ecclésiastiques dans la limite où le permettrait la conscience. C'était rester de droit dans
la hiérarchie en stipulant une indépendance de fait. Le préjugé épiscopal non plus que le préjugé po> pulaire ne pouvait se contenter de si peu. Plus que jamais les attaques de l'intolérance prirent les formes de la persécution ; longue et monotone est la série des scènes de violence et de désordre que Wesley et ses collaborateurs eurent à subir. Dans le Staffordshire, dans le Cornouailles, à Londres, lui-même fut insulté, maltraité, blessé. Tantôt on poussait un troupeau de bœufs effarouchés au milieu du prêche^ tantôt on y lançait des pétards, des fusées; puis on essayait de percer le toit des maisons avec une grosse pierre qui devait tomber sur le prédicateur. Le magistrat ne protégeait pas toujours comme il l'aurait dû de paisibles assemblées; les déclamations du clergé encourageaient leurs ennemis. Encore aujourd'hui les registres de la paroisse de Poole portent la mention des dépenses faites dans une auberge du lieu par les marguilliers pour chasser les méthodistes. Dans quelques bourgs la populace s'organisa pour cette œuvre pie, et l'émeute resta plusieurs jours maîtresse de la place. A Walsall, on placarda une affiche qui fixait pour un certain jour « la destruction des méthodistes. » Une autre affiche, à Wednesbury, promettait pour leur expulsion une récompense de 5oo livres sterling. Enfin le théâtre d'EDdimbourg annonçait la représentation de Ruse sur ruse, ou le méthodisme dévoilé^ et VEvening Post de Londres mentionnait comme nouvelle venue du Staffordsbire
rinsurrection du peuple appelé méthodiste^ qui, disaît-on, incendiait les maisons, car la calomnie se joignait aux voies de fait. Charles Wesley, ayant dans une prière demandé à Dieu de ramener ses captifs, fut accusé d'avoir prié pour le retour des Stuarts, dont il était alors fort question. Son frère eut également à répondre à l'imputation d'intelligences secrètes à l'étranger avec les partisans catholiques du prétendant, et fut requis par le magistrat de renouveler le serment d'allégeance et la déclaration contre le papisme. On dit bien que, sous l'influence de sa mère, il avait été quelque peu jacobite dans sa jeunesse; mais il en était si bien revenu que, lors des événements de la fameuse année 45, il s'offrit pour exhorter l'armée royale et l'appeler, par la considération des dangers publics, à la pensée du salut éternel. Déjà ses disciples avaient jusque dans les camps attesté sa loyauté. On raconte qu'à la journée de Fontenoy quatre prédicateurs et un grand nombre de soldats méthodistes étaient restés sur le champ de bataille. Wesley n'était pas seulement fidèle à la royauté protestante, il avait les sentiments politiques d'un ministre de l'Eglise. Sa préoccupation des choses célestes refusait aux affaires du monde ce vif intérêt qui justifie l'opposition. Ses critiques torys lui rendent pleine justice sous ce rapport, et ils remarquent avec complaisance qu'à l'époque de la guerre d'Amérique il se déclara pour les droits de la métropole, et qu'enfin, dès qu'il vit briller les premiers feux de la
révolution française, il la redouta comme un incendie. A la différence des autres sectes généralement enfantées ou émancipées parla révolution de 1640, son Eglise reçut de lui une impulsion dans le sens des opinions gouvernementales, et les méthodistes d'aujourd'hui sont encore de tous les dissidents ceux qui recrutent le moins l'opposition politique. Les conservateurs résistent à Topposition, les uns par principes, les autres par indifférence; or la piété ennoblit l'indifférence, mais souvent elle la confirme. On aurait pu croire que Wesley touchait au terme de ses peines, car il fut admis à prêcher dans Oxford même, et l'université, dont il était toujours agrégé, le laissa paisiblement s'expliquer devant elle. Il semble donc que vers le milieu du siècle la cause du méthodisme était gagnée. Les conflits n'avaient pas entièrement disparu. La rigueur des saisons, la pauvreté, la malveillance mettaient encore à de rudes épreuves la constance des missionnaires ; cependant Wesley se trouvait en Angleterre à la tête d'une vaste association qui s'étendait du nord au midi. 11 avait même poussé ses conquêtes jusqu'en Irlande. Là, au milieu d'une population mobile, il s'étonna de l'empressement que lui témoignaient jusqu'à des catholiques; mais dans un pays où la passion et l'imagination sont plus fortes que la raison, l'effet ne pouvait être aussi profond qu'il était bruyant, aussi durable qu'il était rapide. Cependant le méthodisme s'établit en Irlande, notamment dans la ville de Cork,
oîi un homme énergique, Thomas Walsh, poursuivit avec ardeur l'œuvre commencée, et quand Wesley fit un second voyage dans l'île, il eut le bonheur de constater que toutes ces semences jetées en terre n'avaient pas péri. Il avait trouvé en Ecosse, lorsqu'il s'y était rendu pour la première fois, un accueil bienveillant, mais froid. Le presbytérianisme du nord n'était point tombé dans l'engourdissement comme celui du midi; plus que l'anglicanisme, il convenait à la simplicité des mœurs écossaises. D'ailleurs l'austère conviction du peuple était réfractaire aux nouveautés; toute tendance arminienne lui était suspecte, car l'antagonisme entre les deux doctrines sur les conditions du salut subsistait toujours, et la réforme de la Réforme continuait de suivre deux courants distincts. Des scissions éclataient dans le sein même des sociétés wesleyennes. « Quelles œuvres n'aurions -nous pas faites dans toutes ces contrées (le Staffordshire) , écrivait Wesley, si ce n'étaient ces misérables disputes attisées par les partisans de la prédestination, qui ont réussi à jeter hors de la bonne voie tant d'âmes qui marchaient bien ! Aux jours de la persécution, quand nous portions notre vie dans nos mains, aucun d'eux n'approchait; les vagues étaient trop hautes pour eux ; mais dès que le calme a reparu, ils sont accourus sur nous de tous les points de l'horizon et nous ont enlevé nos enfants, n
Et cependant un rapprochement s'était opéré entre Whitetield et lui. Ils n'associaient pas leurs travaux
mais ils poursuivaient simultanément la mémeceuvre, et, tout en différant sur une question de théologie, ils se formaient le même idéal de piété et se savaient mutuellement gré de leurs efforts. Il faut qu'une doctrine fasse du bruit longtemps pour que les hautes classes consentent à s'en informer. Le méthodisme était enfin parvenu jusqu'à elles. Whitefield, dont l'éloquence avait plus d'éclat, leur inspirait quelque curiosité. Il s'était fait entendre de lady Huntingdon, qui accepta sa doctrine. Selina Shirley^ veuve en 1746 du neuvième comte de Huntingdon, consacrait sa fortune à de pieuses fondations. On l'appelait la comtesse Mathilde du calvinisme; elle dotait des collèges, bâtissait des chapelles, et faisait entendre dans son salon ses prédicateurs favoris aux hommes éminents de son temps. C'est chez elle que Whitefield parla devant lord Bolingbroke et lord Chesterfield, deux esprits forts qui le complimentèrent avec emphase. On cite aussi parmi ces auditeurs choisis Pitt, le meilleur des juges en fait d'éloquence, ainsi que lord Aberdeen et le duc d'Argyle, deux Ecossais qui devaient comprendre encore mieux la doctrine de la libre grâce et du salut gratuit. Le cénacle de lady Huntingdon n'a pas été sans influence. Peut-être le parti évangélique en est- il sorti. Wesley étant tombé gravement malade, Whitefield lui écrivit de Bristol (3 décembre ijSS) une lettre touchante où on lit ces mots :
« La nouvelle et la perspective de votre fin prochaine
m*ont tout à fait consterné. Je me plains moi-même, et je plains TEglise; mais je ne vous plains pas, un trône glorieux vous attend, et avant peu vous entrerez dans la joie de votre Maître. Il se tient là , une couronne éclatante dans les mains; il va la poser sur votre tête au milieu de rassemblée émue des saints et des anges; mais moi> pauvre créature qui attends depuis dix-neuf ans ma dissolution terrestre, je dois donc demeurer ici-bas après vous pour y gémir encore. £h bien! ce qui me console, c'est la pensée que les chariots de Dieu ne peuvent guère tarder à me venir chercher moi-même, tout indigne que je suis. Oh ! si les prières pouvaient les retenir, vous ne nous quitteriez pas encore; mais si Tarrét est déjà prononce, si vous devez maintenant vous endormir en Jésus, puisse-t-il embrasser votre âme et vous donner de mourir dans les étreintes de l'amour divin ! La semaine prochaine, j'espère vous faire mes derniers adieux, si vous êtes encore sur la terre des mourants. Sinon, révérend et très-cher Monsieur, adieu, ego sequor etsi non passibus œquis. Mon cœur est trop gros, mes larmes coulent trop abondamment, et je crains que vous ne soyez vous-même trop faible pour que j*en dise davantage. Puissent les bras éternels du Christ vous envelopper! »
Ainsi, malgré la persistance des dissidences dogmatiques, l'amitié de leur jeunesse et la fraternité chrétienne s'étaient rétablies entre les deux condisciples; les mêmes auditeurs les entendaient quelquefois; leurs cœurs n'étaient plus désunis, et lorsque seize ans plus tard Whitefield mourut au milieu des Eglises
indépendantes de l'Amérique qu'il était allé revoir, Wesley apprit avec émotion qu'une des dernières volontés de son ami avait été de le charger de son oraison funèbre, et il accomplit son vœu dans h chapelle que Whîtefield avait construite et qui semblait un monument élevé à sa mémoire.
Jusqu'à Page de quarante-neuf ans, Wesley avait vécu dans le célibat. Il pensait qu'une entière liberté convenait mieux à sa vie laborieuse et surtout à cette activité errante qui ne lui permettait de se fixer nulle part longtemps. D'ailleurs, comme saint Paul, il ne semblait pas regarder le mariage comme l'état le plus parfait. Ce n'est pas que son cœur eut été constamment inaccessible à de certaines émotions. En Géorgie, dans sa jeunesse, il s'était attaché à la nièce du principal magistrat de la colonie et l'avait demandée en mariage. Refusé par elle et la voyant former d'autres liens, il ne put se défendre de quelque ressentiment; il la suivit d'un œil inquiet et jaloux, et se croyant en droit de lui adresser des avertissements qu'elle repoussa un peu légèrement, il alla, comme chapelain de la colonie, jusqu'à lui interdire la communion. Il s'attira ainsi l'inimitié d'une famille puissante, qui trouva moyen de lui faire un procès pour sa manière d'agir envers cette jeune femme ; ce fut même un des motifs qui le ramenèrent en Europe. Il est difficile aujourd'hui d'avoir une opinion sur les sentiments
qui le guidèrent en cette circonstance; mais on doit rappeler qu'il n'était pas rentré encore en lui-même à cette époque, pour y trouver, comme il disait, la trace de l'esprit de Dieu.
Il n'est pas aisé d'expliquer les motifs qui le portèrent en 1752 à songer au mariage, et l'on a en outre un peu de peine à comprendre que cet habile conducteur des âmes^ formé par l'expérience à l'art de pénétrer d'un seul coup d'œil dans les cœurs inconnus, se soit trompé si lourdement dans le choix de la compagne de son âge mûr. Il s'adressa à une veuve dont le caractère devait être fixé et qui, mère de quatre enfants, paraissait familiarisée avec tous les devoirs de la vie domestique. Avant de conclure, il la prévint que le mariage ne devait porter aucune atteinte à la libre activité de sa vie, qu'il resterait aux ordres de toutes ses Eglises, et que rien ne le soustrairait aux obligations de ce ministère itinérant qui lui faisait parcourir jusqu'à 5,ooo milles par an(i}. <c Si je devais en faire un mille de moins, disait Wesley à sa fiancée, aussi vrai que je vous aime, je ne reverrais votre visage de ma vie. » La veuve souscrivit à ces conditions; mais elle avait compté sans son inquiétude d'esprit, sans son penchant à la jalousie, et à peine leur union fut-elle formée qu'elle tourmenta son mari de soupçons insensés. E)lle ne respecta ni sa liberté ni son repos, épiant ses dé*
(1) 7,5oo kilomètres environ, ou plus de 20 par jour.
marches, ouvrant ses lettres, allant enfin jusqu'à le poursuivre dans ses courses apostoliques pour voir de ses yeux de qui il était accompagné, avec qui il pouvait s'entretenir* Malheureuse elle-même d'une vie qu'elle lui rendait insupportable, elle avait tenté plusieurs fois de se séparer de lui, lorsqueenfin, après vingt ans de trouble et d'ennui, elle le quitta pour ne plus le revoir, et on lit dans le journal de son mari, à la date du 23 février 1 771 : « Elle est partie pour Newcastle, je ne sais pour quelle cause, en me disant qu'elle ne reviendra jamais. Non eam reliqui, non dimisi, non revocabo. »
La vie du missionnaire n'est qu'une suite d'aventures de voyage qui offrent chacune un intérêt véritable, mais dont l'uniformité ne permet pas un récit détaillé. Maintenant surtout que l'existence du méthodisme est assurée, que Wesley, chef d'un corps pastoral distingué par le zèle et le talent^ n'a plus à créer, mais à maintenir, à former, mais à administrer le royaume qu'il croit avoir donné au Christ, sa vie est remplie des soins monotones de tout gouvernement établi. Il rencontre moins cette hostilité violente qui avait plus d'une fois ensanglanté de pacifiques réunions ; moins inconnu dans les rangs élevés de la société, il trouve plus d'appui chez les magistrats ; mais cependant il ne gouverne pas sans opposition. Des mouvements d'exaltation fanatique se manifestent parmi les fidèles et le forcent à des ruptures, à des exclusions pénibles. Le clergé anglican
ne discontinue pas ses attaques. Deux évéques, donc l'un est le célèbre Warburton, écrivent violemment contre lui. Il lui faut répondre à des^accusations dont l'absurdité prouve combien aisément toute autorité constituée méconnaît ses adversaires, et, s'il faut par- 1er franc, ne sait ce qu'elle dit, quand elle se mêle de vouloir les juger. « C'est un homme, disait Warburton, qui prend des sots et qui en fait des fous. »
Cette lutte acheva de con vaincre Wesley que, malgré son dessein de ne pas briser ses derniers liens avec l'épiscopat, il devait instituer un clergé indépendant; il avait longtemps gardé de son éducation universitaire la croyance en une transmission d'autorité continuée des apôtres aux évéques. Obligé de se soustraire à leur juridiction, il n'en avait pas contesté les titres; mais aujourd'hui, lisant dans le Nouveau Testament que les évéques et les anciens étaient sur le même rang, il reconnut qu'une Eglise nationale est une institution politique, et que le droit divin des évéques était une invention du règne d'Elisabeth. Toutefois, en changeant d'avis sur l'épiscopat, il répugnait à l'attaquer. « Cette Eglise établie est véritablement une Babel, dit- il quelquefois; qu'elle subsiste tant qu'elle pourra; quant à moi, je ne ferai rien pour la faire tomber, mais je ne ferai rien non plus pour l'en empêcher. Occupons-nous plutôt, vous et moi, d'édifier la cité de Dieu. »
Quoiqu'il devint difficile aux méthodistes d'être admis au sacrement de la cène, quoiqu'ils fussent sou-
vent détournés par des scrupules de le demander à des ministres anglicans^ enfin quoique des pasteurs dissidents eussent pris sur eisx d'administrer à leurs frères les symboles de la communion, Wesley hésitait à les approuver, et la conférence de 1755 déclara qu'il n'était pas utile de se séparer de l'Eglise d'une manière absolue. Elle voulait, comme Wesley, laisser une porte ouverte à la réconciliation; mais l'organisation du méthodisme, ouvrage personnel du génie pratique du fondateur, fut confirmée et encore renforcée par les conférences de 1768 et 1770. Les sociétés qu'elle comprenait dans son sein et les classes, étêment des sociétés, comptaient à cette époque 29,466 membres, et Wesley, parvenu à sa soixantetroisième année, écrivait :
« Le pouvoir que j'exerce, je ne l'ai pas cherché; il m'a été imposé, et j'ai dû en user de mon mieux et d'après les lumières de mon jugement. Je ne l'ai jamais aimé; je l'ai toujours porté et je le porte encore comme un fardeau, le fardeau que Dieu a placé sur mes épaules et que je n'ai pas le droit de rejeter; mais trouvez- moi quelqu'un qui puisse et veuille s'en charger, et je serai reconnaissant à lui et à vous. Prêcher deux ou trois fois par jour ne m'est en aucune façon un fardeau ; mais ce qui en est un bien lourd, c'est le souci que j'ai et des prédicateurs et des sociétés. »
Les vingt dernières années de la vie de Wesley offrent un tableau de bonheur et de paix animé par une activité égale à celle des jours d'angoisses et de
luttes. Ses voyages comme missionnaire, ses visites comme pasteur, ses études et ses publications comme écrivain, tout se soutient au même degré, comme si la cause n'était pas gagnée, comme s'il n'était pas de ceux qui ont vaincu le monde. Il parcourt à diverses reprises les trois royaumes, et partout il ne voit que des progrès accomplis. Insensible au poids des années, ce corps robuste et cette âme sereine se prêtent à tous les efforts, à tous les travaux que lui impose une voca* tion dont on trouverait difficilement l'égale. Il rassemble encore dans un champ trente mille auditeurs et publie ses œuvres en trente-trois volumes. La bienveillance et l'estime l'accueillent là oCi la ferveur et le zèle ne volent pas au-devant de lui. Plus d'opposition bruyante; il est populaire, et la faveur du peuple impose silence à ses ennemis. Dans les dix ans qui suivirent 1770, les classes s'étaient accrues d^environ quinze mille fidèles; cinquante-deux prédicateurs itinérants s'étaient joints aux cent soixante que la secte comptait déjà. Wesley écrivait à un ami : « Luther a dit qu'un réveil ne dure guère que trente ans. La remarque n'est pas toujours vraie. Le réveil actuel a déjà duré cinquante ans, et. Dieu soit béni ! il est aussi vivace aujourd'hui qu'il y a vingt ou trente ans, ou plutôt il l'est davantage. Il a plus d'étendue et de profondeur que jamais. Un plus grand nombre peut rendre témoignage que le sang de Jésus-Christ purifie de tout péché. Espérons que ce réveil ira continuant jusqu'au jour ob tout Israël sera sauvé. «
L'expansion du méthodisme dans les deux mondes obligeaWesley de prendre un parti sur un point qui l'avait longtemps tenu en suspens. L'organisation des sociétés, surtout en Amérique, avait besoin d'un dernier complément. Le docteur Coke, qui avait été choisi pour les diriger et qui a laissé aux Etats-Unis le renom d'un fondateur, demandait les moyens de remplacer l'épîscopat, dont la guerre de l'indépendance avait dispersé les membres. « Je suis convaincu, disait Wesley, que je suis un episcopos au sens de l'Ecriture autant que personne en Anglerre, car je considère la succession non interrompue comme une fable. » Il ne voyait pas que ni le Christ ni ses apôtres eussent prescrit de forme particulière de gouvernement ecclésiastique; mais il pensa que la forme épiscopale était la meilleure pour les Eglises américaines. Il les amena à cette idée, et d'accord avec tous ses collègues, le 2 septembre 1784, à Bristol, il imposa solennellement les mains à Coke et lui conféra la charge de surintendant (superintendent)^ désignant ainsi tout ce qu'il entendait conserver de l'autorité épiscopale, dont le titre a fini par revivre en Amérique. C'était se mettre sur un pied d'égalité avec l'Eglise établie. En Angleterre, ce fut une conférence annuelle composée de cent prédicateurs qu'on institua pour exercer une surveillance générale et faire en même temps tous les actes d'une corporation civile. Ainsi elle fut en droit propriétaire de tous les édifices du culte, dont le principal était à Londres
la chapelle de City-Road, construite en 1778, et qui est encore aujourd'hui comme la métropole du méthodisme.
On peut . dire que pour Wesley octogénaire la vieillesse n'avait pas encore commencé, car le témoignage certain de son journal nous le montre portant le faix des années sans être appesanti ni ralenti. Il avait quatre-vingts ans lorsqu'il entreprit d'explorer les îles de la Manche, où sa doctrine avait déjà pénétré. En vue des côtes de la France, il rêva d'y porter ses conquêtes, et bientôt Jersey et Guernesey envoyèrent des missionnaires jusqu'en Normandie. Ce n'est qu'à l'âge de quatre-vingt-sept ans, le i^^ janvier 1790, qu'il avoue dans son journal qu'à sa faiblesse, il se sent un vieillard. Cependant il prêchait encore trois fois par dimanche ; il visitait toutes les chapelles de Londres et des environs, et il se décida même à une dernière tournée jusque dans le nord. Il revit les villes de l'ouest et du Yorkshire, il gagna Newcastle et remonta jusqu'en Ecosse. Partout, hormis à Glasgow, il ne trouva que des sujets de satisfaction, et ne termina sa course qu'à Bristol, où il présida la quarante-septième conférence depuis les débuts de sa mission. A Winchelsea, il prêcha sous un arbre sur ce texte : c Le royaume des deux est proche. » Ce fut la dernière fois qu'il parla en plein air, et son journal se termine le 24 octobre 1790 par une simple note. Il a, dit-il, prêché dans deux églises anglicanes, le matin dans l'église de Spital-
tields, et l'après-midi à l'église de Saint* Paul, Shadwell, «c laquelle était plus comble encore, ajoute- t-^il, tandis que j'exposais cette vérité importante : « une a seule chose est nécessaire, » et j'espère que plusieurs se sont décidés à choisir la bonne part, d
Ce ne furent pourtant pas ses derniers sermons. Il fit entendre sa voix affaiblie jusqu'au commencement de l'année suivante, et ce n'est que vers le 23 février 1791 qu'il descendit de la chaire pour n'y plus remonter. On raconte qu'il n'avait pas prêché moins de 52,400 fois depuis son retour d'Amérique. Ses amis ont gardé le souvenir des moindres incidents, des moindres paroles de ses derniers jours. Tout dans ces touchants détails respire le calme du bon ouvrier satisfait de son œuvre, la sécurité pieuse du chrétien sûr des promesses de Jésus-Christ. Rien de ces efforts douloureux, de ces anxiétés navrantes du pécheur qui épuise ses forces mourantes à chercher une expiation tardive dans les actes extérieurs d'un repentir mêlé d'effroi. A ses amis, qui prient avec lui, il n'adresse que cette parole : a Je ne puis vous dire rien aujourd'hui que ce que je disais à Bristol : « je suis le plus grand des pécheurs, mais Jésus mourut pour moi. » Il répétait souvent à demi-voix : « Dieu est avec nous. » Une fois, il ne pouvait achever cette phrase : « La nature est... — Bientôt épuisée, continua une personne présente en achevant sa pensée, mais vous allez revêtir une nouvelle nature et entrer dans la société des esprits bienheureux. — Certainement! » s'écria-t-il.
Il entendit encore des prières, des psaumes, des cantiques; il prononça de loin en loin des paroles de confiance, celle-ci, entre autres : « Ce qui vaut le mieux, c'est que Dieu est avec nous. » Parole qui a été gravée comme devise sur le sceau delà société des missions wesleyennes. Le matin du mercredi 2 mars 1791, il expira, entouré des siens, en disant ce seul mot : Adieu. « Tous tombèrent à genoux, et, dit un des assistants, la chambre parut remplie de la présence divine. »
Quoi qu'on pense de la forme donnée par notre esprit aux mystères de l'invisible, il n'est point de meilleur spectacle pour l'âme que de voir à quel point la nature humaine peut être transformée par une pure idée et une volonté forte dans une conscience saine. John Wesley est assurément un des plus parfaits modèles de la sainteté dans la vie active , c'està-<lire de la sainteté véritable, de l'idéal religieux de rhumanité ; mais il nous sied mieux de considérer en lui l'homme de la nature que l'homme de la grâce, et de lui reconnaître un ensemble des grandes qualités dont il faudrait presque, pour trouver l'analogue, remonter aux temps apostoliques. Luther, avec plus de génie, plus d'imagination, plus d'audace, plus de ces dons qui enlèvent les hommes, est moins pur, moins simple, moins dévoué, disons tout, moins irréprochable. Le modèle immortel des Luther et des Wesley, Saul de Tarse, supérieur à tous, s'élève plus haut parmi les grands hommes; mais qui sait si son
énergie et sa véhémence toutes-puissantes n'auraient pas à envier quelque chose de la douceur et de la patience de ses humbles imitateurs?
La vie de Wesley semble un prodige au milieu du dernier siècle. Elle se composait à la fois de tous les travaux du missionnaire et de tous ceux du pasteur; il lui fallait évangéliser en plein champ et visiter les âmes en peine, les prisonniers, les malades, les mourants, les condamnés. La création et le gouvernement des Eglises s'unissaient pour lui aux études tfaéologiques, à l'examen de toutes les controverses du temps, à la composition des écrits qu'elles réclamaient. Il ne lui a manqué aucune des conditions du succès de son héroïque entreprise. On dit que Whitefield était plus éloquent; son langage avait plus de flamme. Wesley, en parlant, était plus nerveux, plus solide, moins entraînant, mais plus persuasif. Il raisonnait avec plus de force, pénétrait directement dans l'âme de l'auditeur et s'en emparait d'une manière plus durable. Ses écrits ne sont pas du premier ordre; on pourrait souhaiter plus de profondeur ou plus d'éclat. Mais dans un bon style, il dit des choses touchantes et convaincantes; il exprime des idées simples avec netteté, souvent sous une forme heureuse, avec un rare mélange de raison et de sentiment. Il est calme, et cependant l'amour de Dieu et des hommes anime tout ce qu'il écrit. Philosophiquement considéré, son esprit est fait pour les opinions moyennes, pour les partis modérés, pour le bon sens;
mais il est en même temps touché jusqu'au fond de l'âme du côté divin de toutes choses : il s'y attache, il en fait sa pensée unique, il y consacre avec passion toutes les forces de la sagesse et de la vertu. On lui a reproché assez justement de la crédulité, du goût pour le merveilleux, un certain penchant à effrayer les imaginations, à produire des émotions violentes et jusqu'à des ébranlements physiques. Ce n'était assurément pas un disciple de Locke et de Shaftesbury; mais ce tour d'esprit ou d'imagination peut avoir contribué à l'empire invraisemblable, s'il n'était authentique, que sa parole obtint sur le monde de son temps. Un moins crédule aurait peut-être moins persuadé. C'était assurément une idée neuve et hardie, que celle de provoquer un mouvement religieux par la voie populaire en plein dix-huitième siècle, que d'entreprendre la sanctification des contemporains de Chesterfield et de Bolingbroke. Wesley y a réussi, et je comprends l'écrivain qui l'a appelé le premier des théologiens hommes d'Etat, et j'écoute Macaulay lorsqu'il me dit : « Son éloquence et sa logique pénétrante auraient pu faire de lui un littérateur éminent, mais son génie pour le gouvernement n'était pas inférieur à celui de Richelieu. » Mais je ne puis plus comprendre son excellent biographe, lorsqu'il s'attache avec tant de chaleur à le justifier du reproche d'ambition, comme s'il était possible, comme s'il s'était jamais vu qu'un homme exerçât un grand pouvoir sans éprouver la passion du pouvoir, ce qui est
apparemment l'ambition. Comment supposer la haine de la domination dans un caractère dominateur? Et qui donc a le plus aimé le pouvoir? est-ce Alexandre ou saint Paul? est-ce Luther ou Cromwell? est-ce Charles-Quint ou Loyola?
L'événement a justifié l'œuvre et couronné l'ouvrier. Wesley, en mourant, laissait au méthodisme 540 prédicateurs, dont 3i3 en Angleterre et 227 en Amérique, et 134,599 fidèles, dont 76,968 dans le premier de ces deux pays, et 57,63 1 dans le second.
D'après un des derniers recensements, on disait que l'Angleterre et le pays de Galles contenaient 34,467 édifices consacrés aux cultes, et sur ce nombre, 18,077 sont des Eglises libres, dont les neuf dixièmes sont fermés à la liturgie épiscopale. Sur le chiffre de la population totale, 52 pour 100 seulement appartiendraient à l'Eglise. Les congrégations wesleyennes occupent 3,244 chapelles; les autres congrégations méthodistes 5,365. Celles-ci sont au nombre de 8 et se divisent en méthodistes de la connexion de lady Huntingdon, méthodistes de la nouvelle connexion, méthodistes primitifs, méthodistes protestants, chrétiens bibliques^ méthodistes d'association, inghamistes, méthodistes calvinistes gallois. M. Lelièvre estime qu'aujourd'hui les Eglises méthodistes qui se rattachent dans les deux mondes aux doctrines de Wesley réunissent environ 18,000 prédicateurs itinérants, près de 3 millions de communiants, et peut-être 10 millions d'auditeurs.
Ces chiffres ont leur importance; cependant, si la création de Whitefield et de Wesley n'avait abouti qu'à ces détails de statistique, le phénomène moral offrirait toujours de l'intérêt^ mais il n'aurait pas eu des conséquences telles que l'histoire dût en tenir un compte sérieux. Ce qui a surtout signalé la naissance du méthodisme à notre attention, c'est qu'il nous paraît un des symptômes, et de beaucoup le plus frappant, d'une disposition intime, d'un besoin spirituel qui sommeillait, il y a plus d'un siècle, au sein de la race anglo-saxonne, et qui peut--étre n'aurait été jamais ranimé ni satisfait si cette renaissance de la Réformation n'avait trouvé des promoteun aussi visiblement doués pour réveiller la foi dans les cœurs endormis. C'est en second lieu que leur œuvre et leur exemple ont exercé une influence indirecte, beaucoup plus considérable aux yeux de l'historien que les effets immédiats de leur prédication, et suscité avec le temps, dans toute la Grande* Bretagne et presque dans tous les pays d'origine britannique, un mouvement religieux qui a démenti
les prédictions d'observateurs tels que Voltaire et Montesquieu.
Ce n'est pas qu'ils eussent mal observé. Le juge Blackstone disait encore vingt ou trente ans «près eux qu'ayant suivi les plus célèbres prédicateurs de Londres, il n'avait pas entendu un sermon dans lequel il y eût plus de christianisme que dans un discours de Cicéron, et qu'il lui aurait été impossible de dire si l'orateur était mahométan ou chrétien. C'est surtout aux chaires de l'Eglise établie que s'applique cette épigramme; mais, bien que les commu* nions dissidentes conservassent des marques moins effacées de leur croyance dogmatique et de leur zèle primitif, gardez-vous bien de croire qu^elles n'eussent point leur part de la tiédeur universelle. Vers le milieu du siècle, elles manquaient pour la plupart d'hommes capables de leur donner une nouvelle vie et une grande autorité. Dans leurs rangs aussi, un rationalisme, encore chrétien sans doute, mais impropre à réchauffer, à fomenter cette ardeur inséparable jusqu'ici d'une piété efficace et communicative, avait pénétré et fait prévaloir les convictions qui calment l'esprit sur les croyances qui agitent le cœur. On ne craignait plus les persécutions; mais des exceptions légales obligeaient encore le dissent à des déclarations mensongères, et la consolation de ceux qui s'y voyaient réduits était de se dire que ceux qui les leur imposaient n'étaient pas plus sincères, et que les dignitaires de l'Eglise, en souscrivant aux
trente-neuf articles et au credo d'Atbanase, avaient grand soin d'en atténuer ou d'en détourner le sens par des restrictions mentales ou des interprétations sophistiques. Ce formalisme qui pesait sur tout le monde sans persuader personne habituait les esprits à la mauvaise foi. On en venait à regarder les symboles orthodoxes comme des choses de style et toute la langue du dogme comme une phraséologie convenue qui, ne rendant pas la pensée, n'engageait pas la conscience. Aussi la discussion entre l'Eglise l^ale et les Eglises libres se portait-elle moins sur le fond des dogmes que sur les formules qui étaient censées l'exprimer, et dont la loi et l'usage prescrivaient entre elles l'échange verbal et dérisoire. Or les controverses qui roulent uniquement sur des restrictions insignifiantes apportées à la liberté des consciences, sur le droit commun des différentes sectes, sur la convenance et la justice d'une législation égale poar toutes, sont tout à fait dignes d'un peuple éclairé ; elles sont la preuve heureuse du discrédit du fanatisme et de l'hypocrisie, eUes préparent un des plus grands progrès de la raison parmi les hommes; mais elles sont peu de nature à soutenir, à relever ce sentiment d'inquiétude religieuse qu'on s'accorde â regarder comme le signe nécessaire d'une vie vraiment chrétienne.
Vainement donc on croyait pourvoir aux intérêts de la religion en portant au parlement le vœu ou la proposition d'affranchir le dissent de toute con-
trainte, et quand sir William Meredith fit une première motion dans ce sens (1770), elle aurait eu peut-être un meilleur sort, et trois voix contre une ne l'auraient pas repoussée, si elle n'avait rencontré que la résistance des représentants officiels de. l'Eglise. Un archevêque d'York ayant accusé les dissidents d'une secrète ambition, il n'y gagna que cette célèbre réponse de Chatham :
« Ceci est un jugement sans charité, et quiconque porte une telle accusation sans preuve diffame. Les dissidents sont représentés comme des hommes d une ambition secrète. Eh bien ! oui, mylords, et leur ambition est de se rapprocher plus étroitement du collège des pêcheurs de Gaiilée et non de celui des cardinaux, de la doctrine d'apôtres inspirés et non des décrets d'évêques intéressés et avides de grandeur. Ils combattent pour un culte selon l'Ecriture, pour le culte le plus conforme à l'Ecriture. Nous avons, nous, un credo calviniste, une liturgie papiste et un clergé arminien. La Réforme a laissé le livre des Ecritures ouvert à tous, ne souffrez pas que les évêques le referment. On plaide la cause des lois faites pour soutenir la puissance ecclésiastique, de ce dont l'exécution serait un outrage à l'humanité. On nous dit que les sectes religieuses ont fait un grand mal, lorsqu'elles n'étaient pas tenues sous un régime restrictif; mais l'histoire n'apporte nulle preuve que les sectes aient jamais fait un grand mal, lorsqu'elles n'étaient pas opprimées et persécutées par une Eglise dominatrice. »
Ce qui At échouer et l'éloquence de Chatham et la
motion de Mereditb^ c'est une résistance qui vint moins des hauteurs de Pépiscopat que des associations naissantes qui avaient entrepris de ramener l'Eglise à sa foi première. Il est écrit partout que lady.Huntingdon se donna beaucoup de soins pour déterminer la résistance de lord Nortb, et qu'elle réussit même à susciter dans le généreux esprit de Burke le préjugé conservateur qui devait un jour le rendre sourd à tout vœu d'émancipation et de liberté. Or lady Huntingdon, que nous avons vue éprise de l'éloquence de Whitefield, avait continué sa propagande biblique dans la haute société, et, non loin d'elle, des hommes dévoués à l'établissement ecclésiastique avaient repris le projet primitif de Wesley, en l'amendant; ce projet consistait, non pas à rivaliser avec l'Eglise, mais à lui rendre son véritable esprit. Comme il arrive toujours, le méthodisme fut attaqué par ceux à qui il avait donné l'essor; il eut pour ennemis ses imitateurs. Du moins les fondateurs du parti, appelé bientôt le parti des évangé" liqueSj et dont Venu fut le premier, ces fondateurs nés dans le milieu oti Whitefield avait été écouté , commencèrent à chercher querelle à Wesley, qui eut l'imprudence de créer un journal sous le titre de The Arminian Maga^ine^ mais ces hostilités durèrent peu. Venu, Thornton, miss Hannah More et bientôt Wilberforce trouvèrent qu'ils avaient mieux à faire que d'agiter de subtiles questions. Sans se refroidir sur le dogme, ils donnèrent à leur mission
un caractère tout pratique. Ils comprirent que la charité même devait en quelque sorte se recommander à une société civilisée par des bienfaits publics, par des améliorations sociales, et que dans cette tâche le dissent leur offrait des auxiliaires qu'ils ne devaient pas repousser. Les dissidents en effet, stimulés par l'exemple des méthodistes^ avaient, sans adopter leur théologie, repris à cœur les œuvres chrétiennes. Ce fut un baptiste, Howard, qui entreprit la réforme des prisons. Dans la guerre déclarée à la traite et à l'esclavage des noirs, les quakers eurent presque tout l'honneur de l'initiative, et certes les amis de Wilberforce n'eurent jamais à se repentir de leur alliance avec Thomas Clarkson et William Allen. Des sociétés chrétiennes ou bienfaisantes^ la société biblique , celle des écoles, furent fondées en dehors de tout esprit de secte, tandis que chaque secte eut sa société des missions, et la plus importante est peut-être celle des méthodistes. Il n'est aucune de ces créations qui n'ait obtenu la sympathie et la protection des évangéliques. Puissants dans le parlement, ils obligèrent le pouvoir à compter avec eux; mais en s'associant à tous les efforts d'une philanthropie éclairée, ils se distinguèrent toujours par une piété orthodoxe, et dans le monde politique ils furent appelés le parti des saints. Le même titre avait été donné dans l'origine aux méthodistes, et entre eux et les évangéliques le désaccord ne pouvait être éternel. Wesley prenait un
égal intérêt à toutes ces entreprises bienfaisantes avouées par la civilisation et le christianisme. 11 existe une lettre de lui, du 26 février 1 791, la dernière peut-être qu'il ait écrite; elle est adressée à Wilberforce^ et elle exprime une sollicitude ardente pour la glorieuse guerre qu'il soutient contre l'esclavage, cette exécrable infamie qui est un scandale pour la religion^ pour F Angleterre et pour la nature humaine. C'est à cet accord dans le bien, c'est à cette ferveur commune à toutes les sectes dans une œuvre qui sanctifiait le progrès social que se reconnaît le véritable réveil chrétien de l'Angleterre. L'inimitié et l'effroi qu'inspira la révolution française à une grande partie de la nation vinrent bientôt donner à cette renaissance religieuse, surtout au sein de l'Eglise et des classes supérieures, une impulsion plus bruyante et plus étendue; mais les mêmes causes en altérèrent la pureté. La piété cessa d'être désintéressée, ce fut le torysme qui devint dévot, et la religion se compromet toutes les fois qu'elle se confond avec la politique. Ce sont deux choses fort différentes que le salut des âmes et le salut des sociétés.
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FARIS. -TYPOGRAPHIK DE CH. MEYRUEFS , i3, rue Cujas. — 1870
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