UN OISEAU CHANTAIT
Derrière chez mon père, un oiseau chantait, Sur un chêne au bois,
— Autrefois —
Un rayon de soleil courait sur les blés lourds ; Un papillon flottait sur l'azur des lents jours Que la brise éventait ; L'avenir s'érigeait en mirages de tours, Qu'enlaçait un fleuve aux rets de ses détours; C'était le château des fidèles amours
— L'oiseau me le contait.
Derrière chez mon père, un oiseau chantait La chanson de mon rêve ; Et, voix de la plaine, et voix de la grève, Et voix des bois c|u' Avril énerve,
i6 JOIES
L'écho de l'avenir en riant mentait:
Du jeune cœur, l'àme est la folle serve. Et tous deux ont chanté Du Printemps à l'Eté.
Derrière chez mon père, sur un chêne au bois.
Un oiseau chantait d'espérance et de joie,
Chantait la vie et ses tournois
Et la lance qu'on brise et la lance c[ui ploie ;
Le rire de la dame qui guette
Le vainqueur dont elle est la conquête ;
La dame est assise en sa robe de soie
Et serre sur son cieur une amulette.
Derrière chez mon père, un oiseau diantait.
De l'aube jusqu'en la nuit ;
Et dans les soirs de solitaire ennui
Sa chanson me hantait ;
Si bien C[u'au hasard de paroles très douces
Je me remémorais ses gammes,
Apprises parmi les fougères et les mousses^
Et les redisais à de vagues dames,
Des dames blondes ou brunes ou rousses,
Des dames vaporeuses et sans âmes.
Derrière chez mon pcre, sur un chêne au bois.
Un oiseau chantait la chanson de l'orgueil ;
Et dans les soirs nerveux d'émois
Je l'écoutais du seuil ;
Ils sont morts, les vieux jours de fiers massacres ;
Mes orgueils écumants du haut frein de mon veuil,
Se sont cabrés aux triomphes des sacres,
Ils ont flairé les fleurs du cercueil,
Arômes des catafalques — doux et acres —
Mes vanités sont au cercueil.
Derrière chez mon père , un oiseau chantait,
Qui chante dans mon âme et dans mon cœur, ce soir;
Je hume vers la nuit où fume un encensoir,
O jardins rutilants ç[uï m'avez enfanté,
Et je revis chaque heure et toutes vos saisons :
Joie en rires de feuilles claires par la rive,
Joie en sourires bleus de lac aux horizons,
Joie en prostrations de la plaine passive,
Joie éclose en frissons ;
Les jeunes délices qui furent dans nos 3^eux
— Aurores et couchants — les étoiles des cieux
Et le portail de Vie ouvert et spacieux
Vers les jeunes moissons î
i8 JOIES
Derrière chez mon pcre, sur un chêne au bois,
Derrière chez mon père, un oiseau chantait
En musique de flûte alacre et de hautbois,
En musique qui te vantait,
Toi, mon Rêve et mon Choix ;
Sais-tu combien aux soirs s'alanguissait ma vie;
Sais-tu de quels lointains nion àme t'a suivie.
Et comme ton ombre la tentait
Vers le Château d'Amour que Toiseau chantait
Sur un chone au bois ?
— Autrefois. —