‹ Joies grises. Préf. de Georges RodenbachChapitre 2 sur 62 · M PREFACE · texte numérisé non relu

M PREFACE

Nord, par le rêve, la réserve subtile, la couleur passée des images, ce je ne sais quoi qui est comme du brouillard dans le blanc des pages et se propage sur les mots, les entoure d'un halo, ainsi que fait la brume autour des réverbères.

Nul grand geste; nul cri; aucune de ces plaintes emphatiques, rien de cette allure déclamatoire dont si peu s'exemptent et qui est la mauvaise habitude héréditaire de la poésie française.

Ici tout est chuchoté, comme dans une confidence d'âme, fluide et frais comme une eau qui sort du mystère de sa roche originelle et commence de couler, se divulge, s'ébruite, incertaine de son avenir, indifl'érente peut-être.. .

Mais cette eau qui s'épand, on la sent blessée, elle a une tristesse humaine. Le poète a souffert :

J'ai souffert d'avoir cru les femmes éternelles!

Et il le dit — avec des trouvailles de sentiments, d'images, de rythmes — dans une série de pièces détachées que cette peine d'amour faufile d'un lien commun, empreint d'unité ; il le dit en des sonnets,

l'IU.l'ACE. ,,,

des sextines, des ballades, des rondels, tous ces poèmes à /ormes fixes dans lesquels il a la grande originalité d'avoir introduit une poésie liquide, aérée, Jloltantc. Et voye:[-v()US ce charme : du vague dans un moule strict! C'est le charme du visage d'eau morte des Béguines parmi les linges rcctilignes de leurs cornettes.

Donc dans ces formes fixes, chères à Théod<n-e de Banville, mais rajeunies ici au point d'être neuves, le poète des Joies grises a raconté à son tenir les inévitables douleurs de l'Amour. Ce sont les ma-

-. ladics infantiles de fdme. Plus tard on en sourit, parfois, tout en les regrettant. Divines fièvres!

- Souffrance anémiante (ni brûlante dont on ne guérit que par la miséricorde des Choses, en s'attachant au.x

I Choses qui, elles, sont placides, immuables, et qu'on peut aimer toujours comme on aime les morts.

Le poète des Joies grises a connu et pratiqué ces bonnes cures : il a lotionné ses yeux aux nuages, rafraîchi ses mains aux fieiirs : il a mérité Vamitié des cloches dont plus d'une fois, dans telle strophe, il transcrit délicieusement les conseils ou les reproches.

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