LUCIENNE
Mes bras enroulés à tes pieds comme un collier, Tu chanteras en la quelque ballade ancienne, La ballade d'amour d'une musicienne D'autrefois... Qu'il fait bon ainsi tout oublier. — Un silence charmeur plane sur l'atelier.
LE ROSAIRK DKS CLOCIIKS
Les cloches dans leurs tours cgrèiicnt un rosaire Mélancolique, par l'air d'une nuit d'cie. Or j'ai bu le poison aux veux de la Beauté, Kt j'ai peine à ne pas crier sous ma miscre.
O lourd ciboire où le damne se désaltère! O coupe d'or sanglant oii don l'eau du l.cthé !... Les cloches dans leurs tours cf;rèncnt un rosaire Mélancolique, par l'air d'une nuit il'éte'.
i38 LE ROSAIRE DES CLOCHES.
Dans le fleuve qui roule au pied du quai, l'eau claire Semble me dire : « O pauvre homme déshe'rité, « Viens, tu seras heureux dans ton éternité. » Mais les cloches là-bas tristement en colère. Les cloches dans leurs tours égrènent un rosaire .
Je devrais rccoutcr l'eau claire cependant. L'eau claire, paradis de l'immuable Rcve, Oi;i l'amour avec les sirènes de la grève Met le calme éternel au fond du cœur ardent;
Et j'en pourrais chasser le souvenir mordant
De la Vie — autrefois — qui fut mauvaise et brève.
Je devrais l'écouter Teau claire cependant,
L'eau claire, paradis de l'immuable Rêve. —
Je suis reste debout sur le seuil, regardant Mon Soleil se coucher; je sentais fuir la sève Par ma blessure ouverte et s'écouler sans trêve; Et ce jourd'huy que l'Astre est mort à l'Occident, Je devrais l'écouter l'eau claire cependant.
Sans plaintes j'ai gravi de douloLircux calvaires. Car ici-bas il n'est pas de mal ciernel, Car j'oubliais la Terre et je songeais au Ciel, En me courbant le hmg de ces chemins sc'vèrcs
Et j'ai pu quelquefois cueillir des primevères Dans le sable à côté des ronces. — Solennel, Sans plaintes j'ai gravi de douloiueux calvaires, Car ici-bas il n'est pas de mal éternel.
Mais j'ai goûté vraiment aux tristesses amères, Le jour où, défaillant au gibet criminel, La Femme m'a tendu l'éponge avec le tiel; Et depuis refoulant de terribles colères, Sans plaintes j'ai gravi de douloureux calvaires.
O Femme, ange mauvais, si tu m'entendais rire Aux portes du Néant, rire en te maudissant, Tu sentirais en toi se figer tout ton sang, Et flamber ton cerveau sous le touet du délire.
Par TEnfer où je vais, n'essaye pas de lire Dans mon dme, livre de haine éblouissant... O Femme, ange mauvais, si tu m'entendai> rire Aux portes du Néant, rire en te maudissant.
A rheure de briser mon génie et ma lyre, Devant l'œuvre fatal, je recule impuissant, Et doublement damne, plein d'un spectre effrayant. Je mêle dans la mort le blasphème au martyre. O Femme, ange mauvais, si tu m'entendais rire.
Il s'est fait tendre ci doux le rosaire des cloches. Et mon cœur ulcère comprend ee qu'il me dit. De la voix calme du séraphin au maudit. Voix calme qui sV-mplit sourdement de reproches.
Un long fre'missement court dans les arbres proches. Et comme un pardon lent qui jamais ne finit. Il se fait tendre et doux le rosaire des cloches, Et mon cœur ulcère comprend ce qu'il me dit.
Je pardonne à la Femme, et debout sur les roches J'écoute ce chant pur, ouaté comme un nid, Ce chant dont chaque note est sainte et me bénit; Plein de pardons confus et de vagues reproches, Il s'est fait tendre et doux le rosaire des cloches,
Les cloches dans les tours (jnt cessé leur rosaire: De l'eau claire à pas lents je me suis éloigné. D'une aurore lointaine et mystique baigné, Je vois la lueur poindre en mon triste mystère.
lu je renais de mon tombeau moins solitaire. Car le sang fut fécond que mon cœur a saigne. Les cloches dans les tours ont cessé leur rosaire De l'eau claire à pas lents je me suis éloigné.
Or la Nuit morne agonise ; l'Aube rose erre Sur les lèvres du ciel où les deuils ont régné. Et voici refleurir ce que j'ai renié, Et tout chante et tout rit de nouveau sur la terre Les cloches dans les tours ont cessé leur rosaire.