Jonathan Swift: sa vie et ses œuvres
Si je ne cite aucan des éerits plus récents qoi oot pa paraître sur Swift, e^est que je n*ai tnNnré dans ceux que j*ai po lire qoe la eolleetîoB habituelle de ces aoeedoetes, que d^ionombraUesiiotices sur Swift ont dé}a répandoes dans le publie, et parmi lesquelles j^a?ais dqa choia le petit nombre de celles qoi me semblent nécessaires pour la parfaite intelligence dn caractère de ce grand éerÎTain ; et cdieslà, Crauford, Walter-Soott, et les œntres mêmes de Swift me les avaient foomies. C*est platot par des jugements et par des pensées, par mes idées et par lear forme qu'en ce trarail, comme partout, je m'efforce bi« on mal, d'être assex neuf on asses intéressant pour mériter Tattention des quelques lecteurs dont Tapprobation m'est chère, le ne fais donc nulle difficulté de dire que je dois aux biographes de Swift ou à son propre fànoignage les événements de sa vie, mais je sais que je ne dcas qu'à moi-même rélude-4e son caractère, lappréciation de ses œuvres et les sentiments qu'elles m'o«t inspirés*
Ces sentiments sont trèsHsndens et de beaucoup antérieurs h Foccasion qui me les a fait éelaircir et développer. Le hasard m'a mis entre lés mains, è Tftge où les contes de fées nous amusent, une édition complète de Gulliver, animée par un crayon spirituel. Je ne puis peindre, quoique je les sente encore, les ravissements que me fit éprouver ce
simple et grand conteur d'aventures extraordinairee. Mais déjà, jW le dire, Tobjet de Swift était rempli ; il avait exercé sur mon imagination enfantine Finfluenoe qu'il voulait produire sur celle des hommes; le miel dont il avait entouré sa coupe me l'avait fait vider tout entière. Je goûtais moins Textréme petitesse d'un peuple, la taille gigantesque d'un autre , l'Ile volante et les chevaux raisonnables, que ce tableau si vif de l'ingratitude et de la légèreté lilliputiennes^ du calme mépris des géants pour nos misères, des * vaines recherches où s'égaraient les sages de La* puta et de l'horrible dégradation où rampait chez les Houybnhnms l'humanité dégénérée. Je ne rendrai jamais qu'imparfaitement l'impression que firent sur moi les amères beautés de cet ouvrage;, elle n'a pas vieilli, mais elle s'est depuis confondue avec tant d'impressions diverses, qu'il me faut un effort pour la ressaisir avec ses premierscharmes et sa vigueur première.
Lorsque plus tard l'étude do la littérature de nos voisins me rapprocha du libre et puissant génie qui avait si fortement ému mon enfance^ bien que l'ouvrage qui me l'avait révélé, fût le moins imparfait dé ses^ écrits, rien de ce qui lui était échappé pendant une vie de luttes politiqueset religieuses, ne diminua la grande idée que jem'étais faite de son art et de ses passions.
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EITRAIT DU COMPTE-RENDU »e l'AeadéaUe de« Aelenees momies et politique*,
nÈDlGÛ FAR K. CHARLES VERGÉ , Sous la direclion de M. le Secrétaffe perpétuel de rAcadémie.
La révolutioD de 1688, consécration du gouvernement constitutionnel en Angleterre, eut longtemps dans le pays et en Europe des adversaires redoutables, dont Tavénement de la maison de Hanovre put seul détruire les dernières espérances. Le respect de la nation pour la loi ayait soutenu Jacques II trois années malgré lui-même, et TAngleterre, poussée à bout, Fayait moins renversé . qu'elle ne Pavait laissé tomber. Aussi, les partisans de cette maison malheureuse virent-ils avec joie succéder à Guillaume une reine qui pouvait, en laissant la couronne à son frère, accomplir pacifiquement une restauration nouvelle , qu*on s'engageait à rendre sage et qu'on espérait rendre durable. D'un autre côté, Tavénement de la reine Anne, à l'exclusion du prétendant, paraissait à la ferme sagesse des Whigs la conséquence légitime de la révolution et une garantie suffisante des libertés publi*-
ques. Les Tories enfin espéraient beaucoup d'voe princesse amie déclarée de l'église établie, et plus fa?orable au maintien de la prérogative royale qu'au développement du gouvernement parlementaire. C'est aux destinées de ce parti qui, mattre des dernières années de la reine Anne, se Jetant entre l'Europe et la France, permit à Louis XIV de mourir en paix, et qui, se laissant entraîner du côté où il penchait» faillit rappeleir les ijtuarts, c'est aux luttes ardentes de ce parti contre les défenseurs de la liberté religieuse et contre les promoteurs ambitieux de la liberté politique qu'est demeuré attaché le grand nom de Jonathan Swift.
Des commencements difficiles» une fin crueljf , des espérances renaissantes et toujours trompées, une ambition sans scrupule et en même temps sans prudence, le funeste privilège dinspirer des passions profopdes çt de ne les point ressentir, de connaître et de peindre, avec une force incomparable, les misères de la nature humaine, et de pouvoir être cité soi-même comme un vivant exemple de la vérité de ces peintures, telle fut en ce monde la destinée de Swift qui s'y résigna d'autant moins qu'il la comprit davantage, et qui prit l'amère habitude de relire, chaque fois que l'année ramenait le jour de sa naissance, le chapitre de l'écriture où Job déplore la sienne et maudit cette nuit fatale où l'on annonça dans la maison de son père qu'un enrant mftle était né.
Bien qu'on ait longtemps ^montré à Dublin la maison où naquit Swift, bien qu'il ait passé la plus grande partie de sa vie en Irlande et y soit devenu populaire, Swift n'avait rien dlrlandais» ni dans le sang, ni dans le caractère. Son grand-père, vicaire de l'Église anglicaue, dans*
le comté d^Hereford et tout dévoué à la cause royale pen* daot les guerres civiles, avait eu quatorze enfiinta. L'atpé de ses dix fils, Godwin, nommé procureur-géaéral eu Irlande, y avait attiré quatre de ses frères. L'un d'eux, Jonathan, s'était marié dans le comté de Leiee&ter. B amena sa femme à Dublin, et après deux ans de mariage, y mourut au mois d'avril de Tannée 1667. Le 30 novembre de la même année, sa veuve, déjà mère d'une fille, mil au monde Jonathan Swift.
Godwin, qui consugiait ses ressources et sa vie en vaines entreprises, et qui expiait par une gène continuelle uq désir immodéré de faire fortune, ne secourut qu'impar*faitement sa belle-sœur et son neveu. Lorsque après avoit passé huit ans dans une petite école, Swift entra à quatorze ans dans Tuniversité de Dublin, il sentait déjà vivement la différence que mettaient entre lui et la plupart de ses camarades la pauvreté et l'iibandon. Il ne parla js^mais qu'avec ressentiment de ces longues années de collège et des épreuves qu'y subit son orgueil. Rien ne relevait sa situation parmi ses condisciples, et les succès classiques qui l'eussent rendue meilleure et plus douée, lui firent complètement défaut. Il prit en haine les exercices du collège et particulièrement ceux auxquels ses maîtres attachaient le plus d'importance. 1\ garda contre la logique et surtout contre les commentateurs d'Aristole, une rancune qui a laissé dans ses écrits des traces nombreuses et impérissables. Dans rile des sorciers, Gulliver obtient de son bote l'évocation et l'entretien des morts les plus illustres : a Je demandai, dit-il, que l'on fttapparaltre Homère et Aristote à la tête de tous leurs commentateurs; mais ceux-ci étaient si nombreux qu'il j en eut plusieurs centaines qui furent obligés d'attendre dans les antichambres et dans les cours du palais. Au premier
coup d'œil, je distinguai ces deux grands hommes, nonseulement de la foule, mais l'un deTautre. Homère était plus grand et de meilleure mine qu'Ârtstote ; il se tenait très-droit pour son Age, et ses yeux étaient les plus vifs et les plus perçants que j'eusse jamais vus. Âristote se courbait beaucoup et s'appuyait sur un bflton. Son visage était maigre, ses cheveux lisses et rares, sa voix creuse. Je m'aperçus bientôt qu'ils étaient Tun et Tautre parfaitement étrangers au reste de la compagnie, et n'en avaient jamais entendu parler. Un spectre, que je ne nommerai pas, me dit à Toreille que ces commentateurs se tenaient toujours le çlus loin qu'ils pouvaient de leurs auteurs dans le monde souterrain, parce qu'ils se sentaient honteux et coupables d'avoir si indignement défiguré la pensée de ces grands écrivains aux yeux de la posérlté. Je présentai à Homère Didyme et Eusthathius, et je Tinduisis à les traiter mieux qu'ils ne le méritaient peut-être, car il reconnut bientôt qu'ils manquaient du génie nécessaire pour pénétrer un poète. Mais Aristote perdit patience quand je lui rendis compte des travaux de Scot et de Ramus, en lui présentant ces deux savants, et il leur demanda si tout le reste de leur espèce était composé d'aussi grands sots qu'eux-mêmes. »
Après avoir échoué une première fois à son examen Bachelor-^f-arts , l'indocile écolier fut reçu le 18 février 1686, avec cette mention speciali gratia. Pendant toute la durée de son séjour à l'Université, il fat en état de révolte contre la discipline, et fut frappé sans cesse de punitions dont ses adversaires et ses défenseurs discutent trop gravement le nombre et l'importance. Il passa encore trois années au collège, de plus en plus inquiet de Tavenir, à mesure qu'il approchait du monde, appauvri, s'il était possible, par la mort de son oncle Godwin, secouru
de meilleur cœur, mais ^vec aussi peu d'efficacité par son ODcle William. Eu 1688, il quitta le collège et l'Irlande, et vint à Leicester où le spectacle de la pauvreté de sa mère aigrit encore sa tristesse. Elle se souvint enfin, heureusement pour son fils, que le célèbre sir William Temple avait épousé une de ses parentes; elle engagea Swift à tenter de ce côté la fortune. Il s*y décida et parut bientôt devant le spirituel vieillard qui, abrité à Sheen, laissait s*accomplir et se consolider la révolution de 1688.
Temple avait traversé les pires années de la restauration, toujours prudent et toujours heureux, habile et intègre négociateur à l'étranger, dans son pays amateur discret du bien public, gardien vigilant de sa réputation et de sa fortune, et paraissant dédaigner un pouvoir dont il redoutait l'exercice. Il n'avait jamais résisté ni aux passions royales, ni aux passions populaires, mais il ne leur avait jamais servi d'instrument. Peu enclin à remonter le courant ou à le suivre, il se tenait volontiers sur la rive. Les trahisons d'autrui donnaient à son habile indécision un air de persévérance, et l'immoralité publique élevait au-dessus de son prix son inactive vertu. Mais l'art sur préme de Temple était de paraître agir et de sembler nécessaire. Il lassa le roi Charles, en refusant plusieurs fois le ministère, sans cependant l'irriter; et lorqu'en 1679, le roi voulut lui imposer ce fardeau, il céda, mais en faisant échouer son élection au parlement, il sut rendre impossible cette embarrassante élévation. Pendant les brûlants débats de l'Acte dExclusion , qui devait fermer au duc d'York le chemin de la couronne , il était membre de la chambre des communes, mais il se garda d'y paraître, et laissa le monde et ses amis aussi peu éclairés que la chambre sur son opinion. L'avènement de Guillaume, qu'il avait connu en Hollande pendant les négociations
— louons qu'il donnait à ia nièce du chevalier. Il s'attacha bientôt à la charmante élève dont il voyait croître Tlntelligence et la beauté, et qui témoignait de jour en jour plus d'affection à son maître. Elle se laissait aller à Taimer ; il le vit, il le souffrit, il la paya de retour, et alors s'établit entre eux cette intimité douloureuse qui ternit la renommée de Swift et qui est le mystère de sa vie. Les épreuves de Stella ne commencèrent pas le jour où elle se vit trahie pour une autre femme; elle souffrit dans son honneur, bien avant de souffrir dans son amour. Voisine de Swift en Irlande» habitant sa maison pendant les voyages qu'il faisait chaque année en Angleterre, elle le voyait sans cesse, mais toigours en présence d'une Madame Dingley, qui ne servait qu'imparfaitement à couvrir ce que cette situation avait de défavorable aux yeux du public. Pourquoi Swift n'épousait -il pas Stella ? Il ne pouvait dès lors alléguer sa pauvreté, comme il l'avait fait naguère, en repoussant le consentement de miss Jane Waryng, après l'avoir sollicité. Bientôt après, son revenu s'accrut encore ; il refusa toujours à Stella cette grâce, ou plutôt cette justice. Lorsqu'en 1716, la voyant s'éteindre dans sa douleur, il eut consenti à un mariage secret, ce secret devint une torture pour Stella, et il refusa de le rompre. Il est vrai qu'il avait alors en Irlande un autre amour, et qu'il pouvait désirer que les deux rivales continuassent de s'ignorer, mais lorsque cetobstacle eut disparu, lorsque cette autre femme elle-même eut succombé, abreuvée de jalousie, de honte et de douleur, pourquoi refusa- t-il d'avouer la suppliante Stella pour sa femme? Pourquoi de 1722 à 1728, iaissa-t-il six cruelles années s'écouler, et conduire pas à pas Stella vers ia mort? Pourquoi accrut-il par d'absurdes refus l'horreur de son agonie, et la laissa-t-il mourir désespérée, hors de la maison où elle
arail le droil d'habiter, ou. elle lui demandait la grAce de moarir ? La conduite de Swift avec Vanessa ne sera ni loyale, ni humaine, mais ^le peut s'expliquer par les mauyais sentiments du cœur humain; Stella fut yictime d'une obstination cruelle et déraisonnable que rien n'explique, et que la folie peut à peine excuser.
Mais au temps même où elle fut le plus aimée, Stella n'occupait dans l'flme de Swift que la seconde place ; Tambition était sa passion dominante, elle fut la plus durable et décida de sa destinée. C'est elle qui d'abord échauffa son génie, et en fit sortir des œuvres admirables ; c'est elle qui plu&tard, rebutée et désespérée, assombrit son intelligence et détruisit sa raison. La pauvreté et l'obscurité lui étaient insupportables, et il se sentait la force aussi bien que le désir d'en sortir. Au sommet de la hiérarchie dans laquelle il était entré, brillaientcomme le prix du talent et de l'activité, aussi bien que comme le privilège de la naissance, l'épiscopat et la Chambre des lords. La politique était le grand chemin de ces honneurs et de cette puissance; on n'y arrivait que parla main de Tun des deux partis, qui influaient tour à tour sur les destinées de la nation, et sur la fortune des ambitieux. Swift poQvait choisir entre eux et, après avoir choisi, rindulgence du siècle et sa propre conscience ne lui interdisaient pas de changer. Et comme les institutions libres ont ce beau privilège, que Tari de persuader en est l'âme et que, même corrompues, elles ne peuvent se passer du talent, son amitié et sa haine ne pouvaient être indifférentes è personne et, dans cette arène où luttaient les plus heureux génies de l'Angleterre, la nature l'avait jeté tout armé. Mais elle avait d'avance limité sa fortune, par l'excès même de sa force. Cette ironie puissante qui, une fois déchaînée, n'était plus maîtresse d'elle-même
el ne laissait rien sant btessure, enln? a IHunUtton qu'elle devait aerrir. Prudent par calcul^ imprudent par tempe* rament, téméraire par génie, Swift ne put jamais épar« gner ceux même qu'il voulait défendre. Ses coups d6« passent la mesure, reviennent sur eux-mêmes* font le vide autour de lui. Il attaque les adversaires de son église par des armes, qui ne laissent subsister aucune église; il porte aux adversaires de son parti des atteintes qui intéressent le genre humain* Mais par là même il échappe à la condition passagère des luttes d*église et de parti ; la postérité Técoute encore, et ce qui fût un obstacle à sa fortune est le fondement de sa gloire.
A l'Université, et surtout pendant son séjour chez sir Temple, Swift avait beaucoup écrit, mais il avait Iui*-même jugé et condamné la plupart des essais de sa Jeunesse. Il fut cependant plus indulgent pour ces Ode$, qui firent dire à Dryden : ic Swift, vous ne serez jamais un poète. )i II se sentit la même indulgence , mais cette fois plus jmtifiée, pour la BatailU d$ê Livres (1) et pour l'esquisse de ce Conêe du Tonniau (2] qui devait éclater quelques années plus tard et tenir une si grande place dans sa vie. Sir Temple s'était jeté, avec une témérité qui ne lui était pas ordi^ naire, dans cette vaine polémique sur le mérite comparé des anciens et des modernes, qui avait traversé la France et qui occupait en Angleterre des esprits distingués. a Homme de lettres parmi les gens du monde, homme du monde parmi les gens de lettres (3) )y. Temple s'était prononcé pour les anciens et appuyait leur incontestable
(1) The battle of ihe books.
(2) A taie of a tub.
(3) A man of worhi among men of letters, a man of lettars among m^D of world. -— Macaulay.
supériorité sur les iMtresdt Phaiant. Wootton et Bentley s'égayèrent aux dépens de Thomme d*État qui, fort em* barrasse delear répondre, déclara quMl ne se commettrait pas davantage arec la grossièreté des éradlts. La Bataille dêê lAvru ne réparait pas l'erreur de sir Temple, mais elle payait avix usure les inciyilités des adversaires. Déjà Swift s'abandonne à son génie pour iMnvectiye ; il ref 6t la satire d*une allégorie qui n'Ate rien è sa violence. Il cherche les comparaisons familières et ne répugne nullement aux Ifliages avilissantes. Dès le début, attribuant à Tantagonisme de Tabondance et delà pauvreté toutes les dissensions humaines, il fait remarquer qae la république des chiens vit en paix jusqu'à ce qu'un os ou une chienne y sQspite les rivalités et la discorde.
Ce fut dans des luttes plus sérieuses que Swift acquit sa première renommée en donnant des gages au parii qu'il devait abandonner plus tard. An commencement de cette année, 1701, qui fat la dernière et la plus agitée du règne de Guillaume, Swift vint à Londres et y trouva tous les esprits émus. Les ministres whigs, Halifax, Orford, Somers, et l'ami de Guillaume, Bentinck, comte de Portland, venaient d'être mis en accusation par la Chambre des Communes, pour avoir signé le traité de partage de la monarchie Espagnole, que le*testament de Charies II venait de donner tout entière à la France. Les accusés devaient être sauvés par l'inquiète Jalousie qu'inspiraient à la Chambre des lords les envahissements de la Chambre des Communes et par le mouvement de l'opinion publique, plus disposée è seconder Guillaume contre la politique ambitieuse de la France qu'à poursuivre ses amis. U dinoun aur ta dUamUMu d^Aâhkuê et de Rome (1), où
(1) A discoarse of the cootests and dissensions in Aibens aod Rome.
Swift défeodait soos.lefl ooms de Hiitiades, d'Aristide, de TtiémIstocle.dePhocioD. les illustres accusés, et instruisait le Parlement, par Fexemple des républiques antiques, do péril que fait courir aux États la rupture de Féquilibre entre les pouvoirs publics et Tayeugle acharnement des factions, s'accordait avec le sentiment général aussi bien qu'avec les intérêts. du parti Whig; L'antiquité est bien comprise dans cette étude, qui abonde en vives et en fortes images. Attribuant quelque part à l'altération de l'équilibre entre les patriciens et les plébéiens la chute de la république romaine, Swift s'écrie : a Ce n'est pas l'ambition des particuliers qui causa cette grande lutte ; les guerres civiles donnent en effet plus de prise et plus de feu à l'ambition particulière, qui devient l'instrument destiné à trancher ces grandes querelles et qui est assurée de recueillir le butin. Mais un homme sensé, qui voit des bandes de vautours planer sur deux armées près d'en venir aux mains, ne fait pas retomber, sur eux le sang versé dans la bataille, bien que les cadavres soient leur partage. » Sans cette altération des principes de la constitution, ajoute Swift : a Un misérable comme Antoine, un enfant comme Octave, auraient-ils osé rêver qu'ils donneraient des lois è un tel empire et à un tel peuple ! » Considérant i'état de son pays, il en marque le danger dans les accroissements du pouvoir de la Chambre des Communes; il la requiert de se limiter, elle aussi, par une Magna Charta comme dut le faire la royauté, lorsque l'équilibre des pouvoirs commença de s*établir. S'élevant enfin contre la discipline jdes partis, si contraire à la liberté de la raison, il engage les membres du I?aiiement dissous à s'en affranchir et à regagner la faveur de leurs commettants, irrités au plus haut point contre la Chambre, inquiets de ses empiétements, et indignés de voir un roi, qui a rendu de si.
grands seryices aurpa^s» despotiquement opprimé par le» infidèles représentants de la nation.
I^ succès de cet écrit, attribué au célèbre Barnet puisaoz écrivains les plus distingués du parti Whig, et avoué par Swift, quand il crut pouvoir le faire avec honneur ei sécurité, introduisit l'auteur' dans la société d'Âddison» de Steele, d^Arbuthnot, de Pope et des hommes d'Etat qu'il avait défendus. La mort de Guillaume et ravénement> d'Anne Stuart, en. 1702, concoururent avec le mouvement de l'opinion à favoriserik succès des Whigs. Fille de» Jacques II, fidèle è l'Église établie, qui redoutait les Whigsy Anne eût incliné vers les Tories, si Tlnfluence de lady Malborough sur son esprit, et si la fermeté du due, qui ne voulait pas commander l'armée, à moins que Grodolphin ne fût grand-trésorier, n'eussent imposé àla reine le choix d'une partie de ses ministres. Cette administration mélangée ne pouvait être défavorable è Swift, qui se déclarait Whig en politique et Tory en aCEaires religieuses; qui, d'une part, se disait dévoué àla succession protestante et aux libertés nationales,, et qui, de l'autre, défendait les intérêts de la Haute-Église (1) contre la Basse-Église (2), alliée des- Whigs et contre les Dissidents (3). Swift pouvait ainsi parvenir à l'épiscopat par ses relations politiques avec les Whigs, et par les sympathies particulières que son dévoue ment à la Hante-Église devait lui ménager du cAté de la reine et des évéques. Mais il avait compté sans son génie emporté, sans son aveuglement sur lui-même. En 1704^ il publia, en faveur de la Haute^Église contre les Dissidents^, le Cim$€ du Tonneau.
(i) High-Church.
(2) liOW-Church.
(3) Dissenters.
« Il éUit aoe foii , dit-il . qd bomme qui a?ail en trois Jameaax de sa feiDOie, et la sage-feniine elle-mènie eAt été embarrassée de désigner Talné. Leur père mourut qu'ils étaient Jeunes encore, et les assemblant autour de son Ut de mort, il leur dit : Mes llls, Je n'ai acquis aucune propriété et Je n*ai hérité d^ancune ; J'ai longtemps pensé à ?ous laisser quelque bon héritage, et enlln avec beauooup de soins et de dépense, J^ai acquis pour chacun de vous un habit neuf; les voici. Sachez que ces habits ont en eux deux vertus particulières. Si vous les portez comme il faut, ils seront solides et neufs toute votre vie; de plus ils croîtront en même temps que votre corps de manière à vous aller toujours bien. Voyons, que je vous les voie mettre avant de mourir. Voilà qui est bien ; enfants, gardez-les propres et brossez*les souvent. Vous trouverez dans mon testament que voici des instructions complètes et particulières sur la façon de porter et de conserver vo-* tre habit ; suivez-les exactement afin d'éviter les châtiments que j'ai attachés aux moindres transgressions et négligences. Votre fortune à venir en dépend. Je vous ai aussi ordonné, dans mon testament, de vivre ensemble dans la même maison, en frères et en amis, seul moyen de prospérer. »
Qui ignore Timmortel récit des aventures de ces trois frères ; comment devenus amoureux de la duchesse d'Argent ^1), de madame de Grands-Titres et de la comtesse d'Orgueil, ils se virent obligés de suivre les modes et se trouvèrent déchirés entre les humiliations du monde et rimmuable testament de leur père. Les voici réunis autour de ce testament et le relisant en vain pour y trouver
(1) The Duchess d'Argent, madame de Grands-titres, and (he, countess d'Orgueil.
lapermiflfito de porter ce» tumidê^^épaiAe (I), slms hê^ qods ib ne peuvent plut décemmeat paraître dans le monde.
a Après y avoir beaueoop pensé, ditfiwift« utk des frères, se trouvant plus li^ré que les autres, dit qu'il avait trouvéun moyen. U est vrai qu'il n^y a rien dans ee testaœeot qoi^ fiasse mention de nœnito^'épaule toHdem wrbit; mais j*ose 4K>i4e€tnrer que nous les y trouverons contenus Utidem iyh kàii. Tous approuvèrent la distinction, et les voilà de nou- Yeaa a l'ouvrage. Mais leuf mauvaise étoile fil que la première syllabe ne pût être rencontrée dans tout le testament Sur cette déception» celui qui avait trouvé le premier édiâp. paloire^ reprit ccsuret dit : Mes frères', il y a encoie de Tespoir^ nous ne pouvons tromper ces nœuds^'épaule ai toUdemnerbù nliaiidem ê^Ubiêf mais i*ose aiBrmer que nous les trouverons tertio modo ou Midmn Utimi. La dé»eooverte fiit fort applaudie et la recherche commença. Ils eurent bientôt trié &» H, 0( U, L, D, £, R. quand la même planète ennende de leur repos fit ce miracle qa'un K ïùi introuvable. C'était une difficulté de poids ^ mais le frère à distiactioDs, que nous nommerons plus tard, mainteuant qu'il avait mis la main à l'ouvrage, prouva pa^un argtt*^ ment péremptoire-que K était une lettre récente» illégi-^ time»jQConnue aux âges savants et ignorée dans les êOr tiens manuscrits. U est vrai, dit-il, qpe le mot calendes a été qnelqiiefois écrit Q.V. G. (2} par un K, mais c'est une fairte, car dans les meilleurs exemplaires ce mot est toqjoufs écrit par un €. En conséquence, c'est une erreur grotisiàre que d'écrire dans notre langue JEnol, par un K, et dorénavant on prendra soin de l'écrire par un C* Ainsi toutes les
(1) ShoQlder^RDOis.
(2) Quibusdam veteribtts codicibtts. :
M f *élalèreal arec les ; el les bIbs pôBpmls iIb
A pvtir de eejoor, VûéerfiétiâMm feoril elitdespmgrès penrf lastniisfirèfei. LBi9rioasdV>r dereaotàbflMde ettoodMotaaltoodnCiMde i1ialiit(1)leiirsenH^^ ger OD précepte porilif: «Mes frèm. dit encore le leltié,s»chez que les testnneatssoDt de deor sortes : traditioonels et écrits ; qoe dans le testament écrit qui est là défaut noQS, il n* j ait ni précepte, ni mention au sujet de ce galon d'or, emieedilmr; mais si idem affrmetur ée a — capal o r io, mgaiwr. Car, mes frères, ne tous sou?enez-vous pas d'à- ▼oir entendu comme mol, quand nous étions enfants, quelqu'un dire qu'il a?ait entendu le domestique de mon père dire qae mon père donnerait yolonliers le conseil à ses enfants de porter des galons d'or, aussitôt qu*ils auraient de Targent pour en acheter? Par Dieu, cela est yral, crie l'autre ; je m'en sou?iens parfaitement bien, dit le troisième. Et sans balancer datantage , ils achetèrent les plus larges galons d'or de la paroisse et se promenèrent beaux comme des seigneurs. »
Le testament fut soumis è d'autres épreuTes; il fut allongé d'un codicille qoi autorisait une doublure en satin couleur de flamme. Mais le jour vint enfin où les trois frères trouvèrent dans le testament autre chose qu'une lacune sur les embellissements imposés par la mode. « L'hiver suivant, dit Swift, un comédien payé par la corporation des passementiers, parut dans une pièce nouvelle couvert de franges d^argent, et selon une louable coutume^ il les mit par là même à la mode. Là-dessus,
(|) Aliquo modo («ssenti» adh»rerer
l«s frères consultant le testament paternel troufèreoi i leur grand étonnement ces paroles : Item j'ei^oins.et ordonne à oiesiJUts trois fils de ne porter aucune espèce de frange d^argent sur ou autour de lears habits.... Sul?ait une pénalité encasdMnfraction, trop longue pour llnsérer ici. Cependant après une pause, le frère, souvent mentionné pour son érudition, et très-versé dans la critique, déclara qu'il avait trouvé dans un certain auteur^ qu'il ne nommerait pas, que le mot de frange écrit dans le testament, signifiait aussi un manche à balai (1); et que sans aucun doute c'était le sens de ce mot dans ce paragraphe. Un des frères ne goûta pas cela, à cause de cette épithète d'argent qui, selon lui, il le hasardait humblement, ne pouvait être appliquée avec propriété dans les termes et d'une façon raisonnable, à on manche è balai. On lui répliqua que cette épithète devait se prendre daus un sens métaphorique et allégorique. Il fit encore cette objection : Pourquoi leur père aurait-il défendu de porter an manche à balai sur leurs habits, prescription peu naturelle et peu convenable; sur quoi il. fut arrêté court comme parlant avec irrévérence d'un mystère qui sans aucun doute était très-utile et plein de sens, mais qui ne devait pas être pénétré trop curieusement ni soumis à un raisonnement rigoureux. »... « Quelque temps après , fut ressuscitée une viciille mode, depuis longtemps éteinte, de porter des broderies représentant des figures indiennes d'hommes, de femmes et d'enfants. Ils ne se rappelaient que trq), cette fois, combien leur père avait toujours abhorré cette mode ; et comment dans plusieurs paragraphes de son testament il avait tout exprès menacé ses fils de son aversion extraordinaire et de sa malédiction éternelle s'ils venaient jamais
(1^ A broorastick.
i j^ortor oes broderies.... Mais ils rAsoloreoft ees Affleutt^^ en disant que ces figures n'étaient pas du tout les mènes que celles qu'on portait antrefois et dont il était questioe^ dans le testament. En outre, ils ne les portaient pas dans le
sens Interdit par leur père, etc., etc Mais les modes
s'altérant sans cesse à cette époque, le frère scdastique devint las de chercher des échappatoires et de résoudre de& contradictions renaissantes. Décidésèsuirre, à tout hasard^» les modes du monde, ils s^accordèrent unanimement à en^ fermer le testament de leur père dans une cassette solide, achetée en Grèce ou en Italie , et à ne plus se donner la peine de le consulter, mais è en appeler à son autorité
toutes les fois qu^ils le jugeraient à propos »
Nous ne suivrons pas Swift dans l'histoire du frère lettré, qni se fit appeler Mgr Pierre, de son ascendant croissant sur les deux autres Jacques et Martin, de ses inventions ingénieuses, et de la despotique infatuation qui amène une rupture définitive entre lui et ses deux frères, a il avait, dit Swift, une abominable facilité à dire de gros mensonges palpables, et non-seulement il jurait qu'ils étaient vrais ^ mais il envoyait toute la compagnie au diable si on faisait les moindres façons pour le croire. » L'histoire de Martin et de Jacques, en inimitié déclarée avec leur frère et bien-lOt en discorde entre eux-^mèmes,. est revêtue d'une allé* gorie aussi ingénieuse et animée de la même vie. Martin^ réforme son habit avec toute la sagesse de l'Église anglicane , enlevant point par point les embellissements suocessifs de la mode et en laissant même subsister quelques, uns, plutAt que de courir le risque de déchirer l'habit pour le ramener à la pureté primitive. Jacques ,. an contraire, pressé surtout de ne pas ressembler à Pierre , arrache les broderies et met en même temps l'habit en lambeaux, ^ se frotte contre les murs pour effacer les dernières traces de
ees odieux oroemeats et, intérieurement honteux de là destruction de son habit, maudit la modération de Martin. Hais il sent aTec désespoir que plus il déchire ses habits plus il ressemble à Pierre, « car de loin, dit Swift, dans robscurité, ou pour les personnes qui ont la vue basse, rien de plus semblable à des parures que des haillons. » L'intempérante exaltation de Jacques, ses longues prières, sa brutalité, sa recherche alTectée de la persécution, Tabus qu'il fait du testament de son père, sans cesse appliqué aux plus vils usages et employé comme une panacée universelle, enfin son alliance désespérée avec Pierre contre Martin, donnent au type des Dissidents une vie et une réalité admirables. Mais en revanche, l*histoire de Martin, devenu le type de TÉglise anglicane, élevé par Harry Huff, affermi par Bess, mis en danger par les gens venus du Nord, asservi un instant par Jacques, relevé par des amis secrets de Pierre , bientôt menacé par eux et appelant contre eux des étrangers, redevenu enfin le maître et né rêvant plus que la destruction de Jacques, compensait, pai^ sa vigueur railleuse, le plaisir que pouvait donner aui amis de TÉglise anglicane la peinture satirique des égarerements de leurs adversaires.
L'apparition de cet ouvrage et son prodigieux succès eurent sur la vie de Swift une infiuence décisive et Irréparable, n acquit, pour ne plus la perdre, la réputation d*infidèle (infidèl) comme on disait alors, ou dMncrédule (iNiMteeer), et%rËgllse établie prit en horreur celui qui ravait ainsi défendue. « L'auteur, écrivait le judicieux Atterbury , a raison de se cacher, car les touches profanes de cet ouvrage nuiraient plus à sa réputation et a son intérêt dans le monde que son esprit ne peut lui faire de bien. ^ Plus tard. Voltaire en jugea de même. C'est le Conte du Tonmau qui lui fit dire : a Que j'aime la hardiesse an-
glaiie ! » Pour Swift, Il ne comprit pas ou feigoil de ne pa» comprendre les alarmes de TÉglise et n*y ?itqa*iin mélange d'ineptie et dlngratitode : «c Je youdrais, écrivit-il, que ce corps respectable n^eùtpas donné d'autres preuves de cette inhabileté, que J'ai souvent remarquée chez lui, à distinguer ses ennemis de ses amis. x> Et c'est la reine Anne qu'il a plus tard représentée dans cette reine de Lilliput, qui ne peut pardonner à Gulliver d'avoir éteint, d'une façon inconvenante, l'Incendie qui menaçait son palais. Swift, qui ne vit Jamais dans la religion qu'une partie importante de la politique, était porté à oublier qu'elle était considérée par un grand nombre de personnes comme une institution divine, en dehors et au-dessus de la politique. Il la discutait comme une affaire, sans voir qu'on la respectait comme une croyance. Qu'importait aux yeux des hommes religieux de l'Église établie que Martin fût un peu moins ridicule que Pierre et que Jacques, lorsque les croyances communes de Pierre, de Jacques et de Martin étaient avilies sous les plus indignes images, lorsque leurs débats, où leur dignité commune était engagée, devenaient une comédie grossière, lorsqu'enfin le surnaturel, ce fond commun et indispensable de toutes les sectes religieuses, n^apparaissait plus dans leur histoire que sous la forme des inventions indescriptibles de Pierre et desi repoussantes aberrations de Jacques. Quand l'archevêque d'York, s'opposant plus tard à l'élévation de Swift a l'épiscopat, disait à la reine Anne a que sa Majesté devrait être sûre que l'homme dont elle allait faire un évéque fût un chrétien, » il n'exprimait pas seulement l'opinion de tous les hommes religieux de l'Angleterre, mai^ celle que laisse à tout Juge impartial la lecture de ce Conte du Tonneau, qui est, si l'on veut, l'œuvre d'un ami de l'Église anglicane, mais qui, à coup sûr, n'est pas l'œuvre d'un chrétien.
L'ensemble des œuvres religieuses de Swift» écrites aux époques les plus diterses de sa rie, confirme notre opinion sur le caractère exclusivement politique de son intervention constante en faveur de TÉglise établie. Soit qu*il la défende contre les incrédules, affirmant son indépendance contre Tindal, parodiant amèrement le célèbre Diicours iur la libtrU depenserée CoUins (1)» soit qu'il maintienne^ en toute occasion, le serment du Test contre les attaques des Dissidents, combattant, jusqu'aux extrémités de sa vie.et de sa raison, pour les^biens de TÉglise, et la vengeant par le Légion club des attaques du Parlement d'Irlande, soit que dans son Pri>jet pour le progrès de la religion (2), il engage la cour à renfermer les faveurs et les emplois dans le cercle des personnes dévouées à l'Église élablie, il est toujours dirigé dans cette conduite par des considérations étrangères à la valeur intrinsèque de la religion, et sa pensée, partout reconnaissable, est particulièrement claire dans les Sentiments d'un membre de l'Eglise anglicane (3) , et dans son Argumentation pour prouver que Vabolition du christianisme en Angleterre aurait quelpies ineonténienis et moins dC avantages qu'on ne suppose (4).
« C'est le devoir d'un membre de TÉglise anglicane (5),
(1) M' CoHin's discourse of £ree Ihiaking put iato plain English.
(2) A Project for the advaDcement of religion and the reformatioDofmaDDers.
(3) The sentiments of a church-of-England-man with respect (0 religion and government.
(4) An argument (o pro?e that the abolishing of christianity in England may, as thiogs now stand, be attended with somes inoonTeniences, and perhaps not prodace those many good effects proposed thereby.
(5) Ought to believe.
qui régénérerait la race anglaise, compromise par les reje-^ tonsmisérablesdes hommesd'esprit et de plaisir, si ron sapprimait tes 10,000 prêtres que la prudence de Henri VUI a soumis à un régime sain et léger ? On se plaint de l'observation du dimanche, mais on oublie Tatilité des élises pour les marchés, les rendez-yous d'affaires et d'amour, et surtout le sommeil. Mais, dit-on, cela ferai| disparaître les partis parmi nous, on ne parlerait plus de Haute et Basse-Eglise« etc... Si Ton effaçait dans le dictionnaire, répond Swift, avec un admirable bon sens, les mots de débauche^ ivreise, eol, serions-nous le lendemain chastes, tempérants et honnêtes, ou sains, si l'on effaçait les mots de pierre et de goutu. Otez aux Whigs et aux Tories les dénominations politiques et religieuses, etTorgueil, Tenyie, Tavarice et Tambition en fabriqueront d-aatres. L*on ne manquera jamais dte mots convenus ou créés pour distinguer ceux qui sont au ministère de ceux qui veulent y arriver. Laissez la religion vous les fournir. On se plaint de ce que des prédicateurs soient payés par TÉtat, pour tonner un Jour sur sept contre la poursuite des richesses , du plaisir et de la grandeur, qui occupe tous les hommes vivants pendant les six autres jours. Mais quel est le libre penseur que cette contradiction ne chatouille? Les choses défendues ne semblent-elles pas plus douces; la soie prohibée fait les délices des femmes, et le vin de contrebande celles des hommes. Augmentons les prohibitions de tout genre, pour chasser le spleen par Vattrait du défendu. Pour le peuple même, la religion n'est pas inutile ; il n'y croit pas plus que les hautes classes ; mais il s'en sert pour faire tenir les enfants tranquilles, et s'en amuse pendant les longues soirées d'hiver. Enfin on prétend que cette abolition ferait disparaître les sectes religieuses, et unirait toutes les communions protestantes. Mais est-ce
bien le christianisme qui faitdes fanatiques, des fondateurs de sectes, des gens atrides de se singulariser? nullement, il y a dans chaque nation une portion d*enthousiasme qui a besoin de s'épancher quelque part ou de mettre tout en feu (1). C'est acheter la paix publique à bon marché que de laisser se déchirer , pour des rites religieux , des hommes qui autrement s'attaqueraient aux lois du pays. Cette peau de mouton remplie.de paille qui leur est livrée sauve le troupeau. Ce que les couvents font sur le continent où ils absorbent les natures excentriques et maladives, les sectes le font chez nous, et il faudrait à leur défaut inventer autre chose. Ouvrez toute grande la porte de la croyance p^ublique, il y aura toujours des gens qui se piqueront de rester dehors. Abolir le christianisme, c'est peut-ètre faire place au papisme, car le peuple livré à lui-même cherchera quelque nouveau culte, et tombera dans la superstition. Toland, cet oracle des antichrétiens, est un prêtre irlandais, fils d'un prêtre irlandais ; Tindal a été catholique. Enfin, si cette abolition est utile, il vaudrait mieux la remettre à la paix, nos alliés se trouvant tous, par hasard , être chrétiens. Si nous comptons, pour les remplacer, sur l'alliance des Turcs, elle est incertaine, car non-seulement ils sont attachés à leur reii^on, mais croient en Dieu, ce qui est plus qu'on ne nous demande pour conserver le nom de chrétiens. Pour conclure, le commerce ne profiterait pas, comme il l'espère, de cet acte pour Fextirpation du christianisme, et six mois après le vote, la banque et les actions de la compagnie des Indes orientales baisseraient au
(i) There is a portion of enthosiasm assigned to every nation which if ik bas not proper objects to work on, will burst ouk and set ail in a flame.
iBOias d'iui. pour cent CoiBope cette pirrte est cânquunt» fois trop grande pour que la sagesse 4u siècle Juge à pfopoftde s'y exposer âaos Tiot^ét du sahtt du christiaoisflM, U n'y a aiMiune raison de s'y exposer, pour la seule satisfaction de le détruira.
Knfli^ parmi ses pensées sur la religion (1) et sur VégUs9, nous trouvons ces passages : « A^ttaquer les opi#îoB9 fondamentales d'une r^ligiooi vpaia ou< fa«sse est «n acte criminel, à moins que votre dessein avoué ne sot, d'abolir enlièrement cette religion. Par exemple le fa. lieuse doctrv^e de la divinité du Christ a été reçue uni* versellement par toutes les* communions chrétiennes^ de-* puis la condamnation de rArianismey sous Constantin et ses successeurs; les efforts, des Sociniens sont donc vaina et inexcusables puisqu'ils ne pourront jamais étaMir leurs propres croyances et ne parviendront qu*à exciter de» doutes et des désordres dans le monde. Vabseoce da foi* est un détBint qa'il but cacher quand on ne p^ut le vaio-* cre. La religion chrétienne, dans son origine. Ait présen* t^ aw^ Juifs et aux païens sans, cet article de la divinité 4tt Christ; ce qur autant que Je me le rappellie est observé.par Erasme ; il dit que c'était une nourriture tropfor;te pour des enfants (2). Peut-être que» si les mission-' naires adoucissaient encore cet article aux Chinois, Us^ éprouveraKut moins de difficulté h les convertie, et W Coran nous démontre qu'il est la plus grande pierre d*at* cboppement des mabométans. Mais agiter un article de Coriaussi fondamental, dans un pays, ou le christianisme; esti déjà établi, ne peut qu'avoir 4es conséquences p^mi^ cieuses pour la morale et la tranquilité publique. »
(1) Thoughls QP EQligiioni.
(2) Too strong a méat for babes.
Yl semblerait quo Montesquieu eût voulu résumer toute la polémique religieuse dé Swift et le Tond de son argument tatlon ordinaire, lorsqu'il écrivit cette page, que le doyen de Saint-Patrick eM signée: «Quel peut être le motif d'attaquer la religion révélée en Angleterre. On Ty a tellement purgée de tout préjugé destructeur, qu'elle n'y peut faire de msil et qu'elle y peut faire au contraire une infinité de biens.... En Angleterre, tout homme qui attaque la religion, fattaque sans intérêt, et quand même il aurait raison dans le fond, il ne ferait que détruire une infinité de biens pratiques pour des vérités purement spéculatives. »
Mais en parlant, en toute occasion, avec la màie liberté de Montesquieu, Swift oubliait qu'if était membre et membre ambitieux de l'Eglise anglicane. Des échecs successifk le lUf rappelèrent. Il fut impossible aux Whigs, qui désiraient se l'attacher, d'obtenir pour lui une situation lucrative et honorable. H fut question tour à tour du secrétariat de* l'ambassade de Vienne , de l'évéché de Virginie, d*une prébende de Westminter. Tout échoua, et en 1709 Swift retourna en Irlande, aigri contre ses amis politiques et très-disposé à tenter" la fortune du cAté de leurs adversaires. Les mêmes déceptions l'attendaient dans ce nouveau camp, mofns libre encore que le premier dans son action sur FËglise.
En 1710, Swift revint d'Irlande, <;hargé par les évoques de soliiciter du mini^ère la suppression de cet impAt du 20*« et des premierg-fruits (1), dont le clergé d'Angleterre était délivré, que celui d'Irlande suppoi*tait encore. Il trouva fes Whigs dans les plus vives alarmes ; ils occupaient encore quelques positions dans le ministère, mais il
(1) The paymenl of twentleth parts and first-Cruits.
chancelaient dans le pays. En poursuivant arec acharnement ]e docteur Sache?ereU qui avait déploré dans un sermon l'abaissement de Pautorité royale, Tinfluence des "Whigs et les périls de l'Eglise établie, ils avaient soulevé en Angleterre ce sentiment de résistance qu'y éveillent toujours les excès d'un parti, même le plus populaire. Les Tories étaient portés au pouvoir par la reine et par l'opinion, et Swift allait leur tendre la main, malgré les efforts de ses anciens amis. Il écrivait, dans ce précieux journal qu'il rédigeait pour Stella : « Les Whigs s accrochent à moi comme des gens qui se noient, à une branche, et tous leursgrands hommes me font de plates excuses. Il est amusant de les voir tous confesser lamentablement qu'ils m'ont maltraité. » Swift ne songeait guère à s'associer è la défaite d'un parti qu'il avait inutilement servi dans sa puissance. La défection fut éclatante. Le 1*^ octobre il écrivait contre lord Godolphin, grand-trésorier, la J9aguette de Sid-Hamet^ et le 4 octobre, introduit auprès de Harley, qui était avec Saint-Jean, le chef des Tories, et qui touchait au pouvoir, il s'engagea à servir le ministère qu'il allait former et conduire. Le bâton du grand-trésorier, disait le poète, était devenu un serpent entre les mains de Sid-Hamet au rebours de la verge de Moïse ; ce ]
bâton était attiré par les trésors cachés et par les bourses pleines ; il servait aussi à Sid-Hamet de ligne à pocher, ligne merveilleuse qui prend le poisson et garde l'appât (1) (Swift l'avait éprouvé lui-même). Une guerre sans ménagement suivit cette rupture sans dignité. Les Tories avaient fondé contre une feuille Whig que rédigeaient l'évoque Burnet, Addison, Steele et quelques autres, V Examiner rédigé par Saint-Jean , Atterbury, Prior.
(1) He caught his fish and sa^ed his bait.
Du mois de DOTembrelTlO aa mois de jain 1711, V Examiner Alt abandonné à Swift, qui y défendit éncrgiquement le ministère, et y déchira les Wbigs avec une violence devant laquelle Àddisoncrut devoir se retirer. DansV Examiner et dans un grand nombre de pamphlets, vendusà bon marché, Malborough, et sa célèbre avidité (1), lord Wharton et son impiété, Walpole et sa vénalité, étaient attaqués avec une ironie intempérante; les doctrines des Whigs exagérées et signalées à Tindignation publique , les maximes des Tories adoucies et revêtues d'une tolérante sagesse. Il établit plusieurs fois les différences qui séparent ces deux partis, leurs reproches mutuels :. « Nous les accusons, écrit-il dans lé numéro 40, de youloir détruire l'Eglise établie, et introduire, à sa place, le fanatisme et la liberté de penser; d*ètre ennemis de la monarchie, de vouloir miner la présente forme du gouvernement pour élever une répu^* blique ou quelque autre établissement de leur goût sur ses ruines. D'un- autre cAté, leurs clameurs contre nous peuvent se résumer dans ces trois mots redoutables : lé papisme, le pouvoir absolu, le prétendant (2). r> Eternelle tacUque des partis; certes les Whigs avaient derrière eux
(1) Désignant Malborough sous le nom de Marcus Crassus, il lui écrivait : <x Vous êtes le plus riche citoyen de la république; vous n'avez pas d^enfant mâle, vos filles sont toutes mariées à de riches patriciens; vous touchez au déclin de la vie, et malgré tout cela% vous êtes profondément atteint de cet odieux ei ignoble défaut de Tavarice.... Je n'en citerai pour exemple que cette fameuse paire de bottes que toute Téloquence du monde TOUS décidai peine h laisser couper, pour vous en délivrer, lorsque vous ne pouviez les garder mouillées et glacées commt elles Tétaient, qu^au péril de votre vie. (Examiner n* 28.)
(2) Popery, arbitrary power and the pretender.-
kstmneamde l épm cl et le» Tarie» afaieat éuntrt ( d» amisda pap ale, d Ma» la Mtioo ^ maîBtaMntréqiiiiîbrvcalie ksdtox part», et qui leur pcétait tour à loor sa fora», m voulait ni de Too dî de Faotre excèa, et rcxf ersait à feauf» ccv qui prétendaient Fy conduire. Elle s'est léroltéa cnnlpe la tendance répnUicaine dn procès de Saclie?erdl, cUe applaudira k la cbote do ministère Torj, trop ani de la France, à Texil et à la condamnation de Bolingbroke et d'Ormood, trop disposés k faToriser raTénemeot do prétendant.
Une grande tâclie était imposée par le nûnislère à cew qui aTsient entrepris de le servir, ceUe de préparer les esprits à la paii qa'il Toolalt conclure avec la France ; et un grand secret leur était cacbé, celui des relations des plus importants de ses membres avec le prétendant. Dans de nombreux écrits, principalement dans la Comdmu des attiéê (1), dans les ReBiarques swr le traité des baniéreêy Swift s'efforçait avec succès de détourner l'opinion publique d'une guerre qui durait depuis dix années, et qu'il déclarait infructueuse. L'empereur et surtout les Hollandais profltaient seuls des défaites de la France, et l'Angleterre succombait sous d'inutiles victoires. Swift racontait l'histoire d'un due qui, jouant à un jeu de hasard, entas sait devant loi des monceaux d*or, et tout entier au jeu, n'apercevait pas derrière lui un voleur qui, passant la' main sous son bras, faisait tomber l'or dans son chapeau. Tout le monde voyait cet homme et le prenait pour le domestique du duc. Quand le jeu fut terminé on le félicitait de son gain : « J'ai cru beaucoup gagner, dit-il, mais je
(1) The conduct uf thc allies.
voisqite c'est peu ée (^ose% o On VaTerlit qae son (hHmedique ayait emporté le reste, et il comprit qu*il était voie. Voilà ce que Swift Voulut Taire oom}}rendre an peuple aaglais pendant qu'Harley devirau iord Oxford (1711), Saint -Jean devenu lord Bolingbroke {IU% conduisaient, à travers mille obstacles, ces négoc^tioiis diflieîtosqui aboutirent, en avril 1713, aulrailé d'Utrecht. Ou sait q«e le traité à peine conclu fut attaqué avec "vfo^ lence; Swift qui Tavait facilité, eut encore à le défendre. Aupamf^et de Sieele, la Crue (1), il.c^posaoet Esprit Publie des Whi^ (3), qui offensa les lords écossais. Fendant que la Chambré des communes excluait Steele, pour avoir publié la Crue, les lords écossais obligèrent ie ministère à ofA-ir 300 livres au dénonciatenr de VEspri^ FMic des Whigs. Nul n'ignorait que ie pamphlet était de Swift, flouiis il ne fut ni dénoncé ni poursuivi.
Cependant ce traité laborieusement achevé, accrut les divisions aussi bien que la confiance des Tories. Maintenir r union parmi les membres de ce ministère» qui n'étaient pas tous également fidèles à Tacte de la succession à Ja couronne» était l'une des tâches les plus actives de Swift. Déjà dans son Atiê auœ membres du chub d'oêtobre (3) Swift avait tenté de modérer Temportement de cette fraction des Tories qui, en abusant de sa victoire, eût prématurément alarmé la nation et ébranlé ie ministère. L'année 1714 vit éclater ces divisions, et la partie extrême du ministère en exclut les modérés. Bolingbroke et le duc d^Ormond se virent tout puissants. Lord Oxford succomba. Presque aussitôt la reine Anne mourut le l"aoùt 1714, et tout chan-
(1) The crisis.
(2) Public spirit of Ihe whigs.
(3) Some advioe to the members of the octoher club.
gea de face. Le parti Whig revint au pouvoir avec la maison dé Hanovre. L'ancien ministère fut accusé de trahison. Ormond , Bolingbroke , justifièrent l'accusation par leur fuite et par leur réunion avec le prétendant ; tandis que lord Oxford, moins coupable, attendait son procès à la tour de Londres. Il Tattendit jusqu'en 1717. L'apaisement de la colère publique, et une contestation, habilement soulevée par un de ses amis entre les deux chambres, le firent acquitter par la Chambre des lords.
La carrière politique de Swift était terminée, mats il rapportait de cette époque agitée de sa vie une conquête qui eût pu le satisfaire, s'il n'avait sans cesse désiré et souvent espéré davantage. En 1711. Harley, ravi du succès de r£â?afiitfi6r, avait envoyé è Swift un billet de banque (1). Swift avait renvoyé avec indignation un aussi indigne paiement de ses services. Se mettre humblement à la solde du ministère, c'était renoncer à profiter d'une façon plus utile et plus durable de sa victoire. Swift voulait un évôché, et les ministres épuisèrent vainement leur influence pour faire un évéque de l'auteur du Conte du Tonneau, Aux représentations de l'archevêque d'York et aux scrupules de la reine se joignait contre Swift Tinfluence de la duchesse de Somerset qui, aimée de la reine et alliée aux Whigs, s'était attirée de Swift les sanglantes attaques de la Prophétie de Windsor (2), où elle était accusée d'avoir les cheveux rouges et d'avoir fait assassiner son mari. Les larmes de la duchesse l'emportèrent sur les instances des ministres, qui n osèrent exiger de la reine le sacrifice de ses scrupules.
(1) A bank-bill.
(2) The Windsor prophecy. — Tbey assassine when young aod pûisoti when old. — Root oui thèse Garrots...
Jamais d'aiilears, mioistère n'eut moios dlnfloence sur le souverain que cette administration Tory qui, à force d'avoir accusé les Whigs, d'enchaîner la volonté ro^dle , se trouvait àson tour les mains liées devant les caprices de la reine. Elle tournait contre eux leurs principes, et faillit plusieurs fois faire échouer l'œuvre difficile de la paix, en favorisant les partisans de la guerre. Le 7 décembre 1711, après avoir assisté à une séance de la Chambre des lords, où le duc de Somerset avait parlé contre le ministère et contre la paix, elle refusa le bras du lord-chambellan pour prendre le sien. Les Whigs triomphèrent et les ministres se crurent perdus jusqu'au 29 décembre, où la reine rendue à leur influence, créa 12 nouveaux pairs partisans delà paix. On sent combien des ministres, si peu maîtres de la reine sur les questions générales, étaient impuissants sur les questions de personnes. Swift, loi-même, dans VExaminerûn 14 décembre 1710, accusant les Whigs d'asservir la reine, avait écrit : « Voici leur langage ha^ bitnel: Madame, je ne puis vous servir, si un tel est employé. — Je désire humblement donner ma démission, si un tel reste secrétaire d'État. — Je ne puis répondre que la cité prête de l'argent au gouvernement (1), à moins que mylord un tel ne soit président du conseil, etc.. Voilà le langage que, pendant les dernières années, les sujets
tenaient à leur prince Cette façon de faire capituler le
souverain, était déjà répandue de telle sorte que le moindre serviteur commençait à lever la tète et à prendre de l'importance. 11 lui fallait un régiment ; son fils de-
(1) That ihe ciiy wiil lend money, uniess {Examiner,
Tait ètro feft major, son ft'ère peroepteur; autrement il menaçait de voter selon sa eonscience (1). »
En refasani d'imposer à la reine l'élévation de Swift à Tépiacopat , les ministres (levaient dont; tai paraître excusables; mais il ne les excusa pas, et en 1713, après la conclasioa de la paix d'Utrecht, voyant trois doyennés vacants , remplis sans qu'il fût question de lui, il menaça les minîs-<> très de son départ» Le 23 avril 1713, il fut nommé au doyenné de Saint-Patrick, qui rapportait près de 1000 1. (25,000). La séparation d Oxford et de Boiingbroke ne redapècha pas l'année suivante de rester fidèle à ses deàt amis. Il priait Oxford d'obtenir pour lui une gratification <ie 1000 1. pour ses frais d'installation ; Oxford, toujours lent, tomba avant de ravoir obtenue; Swift s'adressa à Bolingbroke qui , pendant sa courte domination , obtint i^lte faveur lucrative. Mais la mort de la reine et ïa fuite du ministre rendirent inutile la persévérante activité du doyen. , '
Swift se retrouva donc dans cette « terre d'exil, » et bien qoe sa condition y fût très-supportable, la perte de toute influence politique, la nécessité de renoncer à toute ambition, l'éloignement offensant que lui montrait la population protestante, animée contre les Tories et contre les Stuarts, pendirent très-pénibles les premiers moments de sa chute. Il réfléchit amèrement sur sa destinée et com^ prit que son génie avait nui à sa fortune. On ne peut lire sacs émotion ce court Essai sur la dminée des gêné d'é^ gUse (2), où il montre» avec tarit d'esprit et tant d'amer-^
(1) He expecled a régiment or his son must be a major; or iiia brother a coliector; else he threatened to vote according io hisconscience (id-id).
(2) An Essay on ihe falos of clergymen.
teioe, èe suocès as§uré de la nédiûcrtté servile et onivei^ ëcUemeiit bienveillante de Corusodes et rabaissemeilt 4'Ëiigenio, opprimé par son talent. Il voalut renopcev à lout effort d'esprit et s'accoutumer à son sort : c le ne Ito et Je D'éeris qae des bagatelles, écrivait-il à Gay ; le cfaeral, le soameii et la promenade me prennent diY*-huit heures sur f ingt^uatre. d
D*autres soucis rassaillalent on Irlande, et son eoeuf 4 sa conscience, son honneur y subissaient de perpétuelles ^eu?es. Il revenait auprès de Stella, la pensée remplie d'une autre femme, de Miss Yanhomrigh, qui eut à souffrir tout ce que Stella avait souffert, mais qui en souffrît moins longtemps. C'est en 1710, que Swift connut à Londres Madame Yanhomrigh, veuve d'un marchand d*Afli&terdam^ et dirigea les études de l'atnée de ses deux filles. Le charme qui avait entraîné Stella vers son mattre, agit avec autant de force sur Tesprit élevé, sur le cœur aimant de Miss Vanhomrigh. Au commencement de 1712, elle avoua sou amour à Swift et lui offrit sa main. Il n'est pas douteux que Swift Taimait ; mais rompre avec Stella et épouser Miss Vanhomrigh, était au^essus de ses forces; il voyait aussi dans cette action là ruine de sa réputatioa, et une prise offerte aux sévères jugements du monde. Ikos ce poème de Cadentu ei Vanessa, plein de tristes beautés, où il exhorte Vanessa à une sorte d'amour pla^ tonique, lui offrant, dit41, « un perpétuel délice d'espriti appuyé sur la vertu, plus durable que les séductions de Tamour, et qui échauffe sans brûler ; » dans ce poème où Ton a pu voir un aveu d'intimité k travers ce passage équivoque: a Mais quel succès Vanessa a-t-elle remporté? est-elle restée, pour plaire à son adorateur, dans ces hautes régions romanesques, ou descend--il pour elle à agir avec une fin moins séraphique, ou pour tout concilier, asso-
elentpito les livres et l'amoiir ? On ne le dira jamais au genre humain, et la mase qui le sait ne le dévoilera pas; i» dans ce poème, il donne à l'infortunée Vanessa , à dé-* faut de la plus forte raison qui lui fasse refuser sa main (son engagement avec Stella), cette autre raison puissante aussi sur son esprit : « Que dira le monde ?.. La .ville jurera qu*il a trompé par des paroles magiques la jeune flUe sans défense; tous les fats en riront, et diront que les savants ne valent pas mieux que les antres
hommes Quel soin paternel de cette jeune fille;
cinq mille guinées dans sa bourse, le docteur aurait pu imaginer pis (1). j>
En 1714, la mère de Hiss Yanhomrigb mourut; elle accourut en Irlande avec sa sœur, et le supplice mérité de Swift commença. Il n*eut jamais le courage de lui enlever tout espoir, et la désespéra lentement par une froideur inexplicable pour elle, par les brusques changements de son humeur. 11 restait souvent longtemps sans aller la voir, et les lettres de Vanessa nous apprennent combien ses visites étaient souvent cruelles : a Je vous prie de me voir et de me parler avec douceur, car vous ne condamneriez personne à souffrir ce que j*endure ; puissiez-vous seulement le savoir. Je vous écris cela parce que je ne pourrais vous le dire si je vous voyais ; car lorsque je commence à me plaindre, vous vous fâchez, et il y a alors dans vos regards quelque chose de terrible qui m'impose silence. » De son côté, Stella, se sentant une rivale sans la connaître, se mourait, et en 1716, Swift, vaincu par sa douleur, Tépousa secrètement. Sans oser avouer cette union à Vanessa, il se conduisit de telle sorte avec elle,.
(1) Five ihousand guineas in her pur^e.
The doctor mighl bave fancied worsc.
qu'elle se retira à Gellbridge, près de Dublin, toujours aimante, toujours effrayée et accablée de la conduite de Swift. Elle lui écrivait en 1720 : a Dix mortelles semaines se sont écoulées depuis que je vous ai vu, et pas une lettre.... Vous voulez à force de rigaeur me détacher de vous.... Je vous conjure par Dieu même, de me dire ce qui a pu causer Texlrême changement que je trouve en vous. » Cependant elle eut encore à Gellbridge quelques jours heureux. On montrait, longtemps après cette fu* neste histoire, le berceau ^sntouré de fleurs, et rafraîchi par un ruisseau, où Swift et Yanessa venaient souvent s'asseoir -avec des livres et passaient de longues heures, toujours trop courtes pour l'amante délaissée. Swift l'encourageait dans ses lettres à vivre au jour le jour, et à ne rien désirer au-delà du présent, (c Les sages de tous les temps (S juillet 1721) ont pensé que la meilleure méthode est de prendre les minutes comme elles voient, et défaire un plaisir de toute action innocente.... Écrivezmoi galment, sans plaintes et sans prières ; autrement Cadenus le saura et vous punira, i» Un an plus tard (13 juillet 1722), il écrivait : « Montez à cheval, faites-vous suivre de deux domestiques, . et allez voir vos voisins, les plus petits de préférence ; il y a du plaisir à être respecté, et vous le pouvez toujours par votre esprit et votre fortune. La meilleure méthode que je connaisse en cette vie^ est de prendre son café quand on peut, et de s'en passer gatment quand on ne le peut pas ; tant que vous aurez le spleen, vous pouvez être sûre que je vous prêcherai. » U n'eut pas à lui faire longtemps ces ii^ustes et inutiles reproches. Avant la fin de cette année même, Yanessa , qui aurait perdu sa sœur et qui était livrée, sans consolation au sentiment de son abandon, se décida à chercher le véritable secret de la conduite de Swift. Elle écrivit à Stella
elhû demanda la vérité. Gelte>ci répondit à son infortunée rîMe qa*eUe était (a femme' de Swift, et el|se envoya à «te deroicf la lettre de Vaaessav en quittant Dublin. AuMitèt Swift partit avec cette lettre pour Cellbridge, entra chez Vanessa;» jeta cette lettre sur la taMe, et sortit sans lui dire un seiii mot. Il' ne revit plus^ celte qa'il avait frappée^ det e& coup raonteL Trois semaines après, elle mourait» lévoquant le testament qu*eile avait fait en faveur de' Swift, et léguant une partie de sa fortune an docteur Berkeley. Swift alla errer deux mois dans le mé de TlriMide, laissant ses amis dans- l'inquiétude, et revint à DubKnr, oo de nouvelles luttes politiques et des efforts st^ pffèmes (^ambition devaient efEacer pour un temps die'scin esprit l'image vengeresse de Yanessa.
L'attcablement où Swift avait langui pendant les pre^ mières< années de soty exil en Irlande, ne pouvait durer toujours. L'état déplorable de ce pays, l'oppression poli^ tique et- industrielle de ces populations misérables, rin*' dignèrent et lui offrirent une nouvelle oecasion de jouer UD grand rdte dans te monde. Dès 1720, son court pam-^ phleteihortant Vlrlande à nexonsommer que ses produits manufacturiers, à Texclusion de ceux de TAngleterre (1), avait excité Tesprit public et éveillé les inquiétudes de radmimstration anglaise. Swift affirmait que Tétat des Irlandais « était devenu pire que celui des paysans de France, des serfii d'Allemagne db de Pologne. )> « Quiconque, disait-il, voyage dftns ce pays et y considère Ta»^ pect dé la nature, l'aspect, l'extérieur et les habitations des hommes, ne se croira pas dans une contrée où la \oU la religion, où la plus vulgaire humanité soient respectées^ » L'imprimeur d^ cet écrit fut aceusé; Whitshed,
(1) A proposai for the universel useof irish manufacture.
ekUf-justieii^ retint te jury 11 beure&etle rentoya; 9^ fois daos le lieu de ses délibérations» sans obtenir liw eondam* nation désirée* On désespéra de raecusation» et la pour* suite fut abandonnée. )
Swift coooatesiiit a^aintenant l'Irlande et savait quel point d'appui on pouvait trouver dans ses souffrances et dans ses passions. Quat.re ans après cette tentative, il sai«siss^it avec une audace iooule et un af t admirable l'ocoasion de la soulever tout entière. La monnaie de cuivre faisait défaut en Irlande et le petit commerce s'y faisait difficilemeot; les ouvriers y étaient payés en bons repré-sentant des fractions du,sbelling et échangeables^ Parmi les diverses offres faites au gouvernements Anglais, celle de William. Wood, d^jà fermier de toutes, les. mines.de la QOuroHBe, parut la plu» avantageuse. Une patente lui fut ai^çordée pour frapper 108,000 livres st. de monnaie de quivre.et pour les écouler en Irlande dans Tespaoe de 14 ans* U.étajit aisé de rendre difficile rexéouitioo d'une me^ sure si àimpte et si nécessaire. La Jaiousie du Parlemenl dlrkiBde, qui n'avait pas été consulté, la dâlance natu* ]?^e des populations pour toute monnaie nouvelle et surtout pour une monnaie venant d'Angleterre, offraient le» ^meot3 d'une résistance 4ue le talent pouvait rendre in* surnaoatable. Les deux Chambres du Parleoient d'Irlande avaient commencé oontre cette mesure une opposition peur redoutable en elle-même; grAce à. Swift, elie allait dev«*nir invincible.
Ave« sa merveiUeuse (stciUté à prendre tous les rôlea et à.les jpu^r au natqiie^ Swift se fit drapier (1) poup être inieux^eotendu des commerçants et du peupla, et jamais
(1) Eo anglais Draper, mais Swift écrivait IMrapm. — The Drapier* i teUen.
ta «védnlUé popriaire» k penr, riméfét a ont été ans en mmfvt awe plus é» ciialear et dliahileté que dans cm célèbres ËMtnM, • Ce (foe je fais ▼oos <fire est, agrès votre deroir esters ]>ien et le soin de fQtrenlut duplas grani toiérét pMir fooset po«r fos en&nts; fotre paîiu witre IiabilIeflKat> tooiM les aéeesiliés de la vie e& < le TOUS sof^e dooe m— rni«>r pères, cimmb aa» de foCie paT», de fire feaitle, avec la pte grande atteatioa, ra de vo«s la &ire tire par dT antres; etafta qm foos le pii»îez finre à i de Mm^ j'ai erdottaé à VmÊ^fhmtm de le bas prii. » Après ce début adonrable, 1 tr a a aibiM e \ eieasenent Wood en no aTentnrier, et déclare qm la v»leor iniriBsèqae de sa avoaaaie De vatf pas aa bnitième fc sa ralear noamale. Il affinae eaeore qoe Wood é tpaiiniia Féanision txée par sa patente, qa'il renplaeera tout For et tont rargeot de l'Iriaade par sa faane aaNiaaie. Mai Wood est appojé par les Anglais, il reot iauposcr cette iBonnaie ; il la fera doaaer en solde à ranaée et alors fl croira son afeiire faite « et ee sera poor tobs, fit Sarifk, noe grande diOcidté, car le soldat ira offrir cette I an marché et an cabaret, et si on la refuse, ili tont rarager, de battre le boacber et la cabaretière, et prendra les marcbaodises en tous jetant la pièce feosse. Yoici alors ce qu'il snIDra de foire. Qne le boutiquier, que le marchand de comestibles, que tout antre coauner^ çant demande dii fois la râleur de sa marchandise, si on teut le payer en monnaie de Wood. Par exemple, SOdeniers poor on quart d'ale (au lien de 2) (i), etc... . Pour moi qoi al une bonne boutique pleine de drap, f échangerai
(1) For esample 20 d. of Ihal money fort a quart of aie aod 90 in ail things else.
avec mes voisina marchaDdises pour marchandises , plutôt qae de prendre le mauvais cuivre de M. Wood.... Nos mendiante.mème seront ruinés par son projet ; leur* donner un demi-penny, cela apaise leur soif ou les aide à remplir leur ventre, mais leur donner un demi-penny qui vaut le 12' d'un demi'penny, c'est comme si J'Atais trois épingles de ma manche pour les leur donner. ... En un mot, ce demipenny c'est « la chose maudite » que selon TËcriture « il est interdit au enfants d'Israël de toucher. »
Encouragé par le succès de cette première lettre, il est plus hardi dans la seconde. Hais la monnaie de Wood a été essayée, disait-on. « J*ai entendu parler d*un homme, dit Swift, qui, voulant vendre sa maison, portait ui morceau de brique dans sa poche et le montrait conirae échantillon pour encourager les acheteurs. » Mais, disaiton encore, la monnaie de Wood ne passe que comme appoint; on ne peut en offrir plus de 5deniersl|2à la fois (1). « Bon Dieu, s'écrie Swift, quels sont les conseillers deee misérable ! que sont ses soutiens, ses complices, ses excitateurs, ses associés? M. Wood m'obligerait à recevoir 5 de^ niersl/2 de son cuivre dans chaque paiement; et moijebrû' lerai la cervelle à M. Wood et à ses agents comme à des voleurs de grands chemins s*ils osent m'obliger à recevoir un liard de leur monnaie sur un paiement de 100 liv. (2). Il n*y a point de dommage pour Thonneur à se soumettre à un lion ; mais quel est Tétre à figure humaine qui se laissera manger vivant par un rai? Cet homme a mis une taxe de 17 sb. par livre, sur le peuple d'Irlande ; une taxe
• (1) La pièce de six pence est en argent.
(2) I wiU shoot H' Wood and his depoties through the head likehighwaymen or honsebreakers if they dare lo force ooe farthing of their coin on me in the paymeat of 100 1.
qulflrappe Aon-^Beutoment l6s terres, mai» rinlérèt de l*«r* gent, les marcbettdises, les maoufactareftyle salaire des mancMirres, desdomestiques.... BouUqiiiera, prenez garde à wuÈ {!]. Si te fameux Hampden afma mieux aller m prison que de payer quelques shelliùgs au roi Charles I*^ sans l'autorisation du Parlement, j*aiiiie mieux être pendu que de payer sur tout mon bien une taxe do 17 s, par li? , selon le bon plaisir du vénérable M. Wood. )»
Que pouvait la raison conti« ces éloquents mensonges? En vain le gouvernement fit-il put^ier l'excellent rûpfort d»s Lords du ctmseil privé sur Taffaûre de Wood (3), réfti^ tation plus que suffisante éosLmrêi duBrapUr. On avait, disait ce rapport, engagé le Parlement d'Irlande et ta méfierai les opposants au privilège de Wood, à porter devant le comité leurs arguments et leura griefô. Après T uni verseite olameur de Tlrlande, personne n'avaH osé oompa'rattre pour une pareiiie ^use, quoique le gouvernemenl offrit les frais du voyage et les indemnités des témoinsv Devant ce silence, le comité fit son enquête. L-essai de la monnaie déjà frappé fut largement fait par air laaac New^ ton, sir Southvrell et J. S«rope: l'épreuve avait été décisive et le contrôle devait être permanent; la monnaie de Wood était plutôt supérieure qu'inférieure à la monnaie anglaise et aux stipulations de sa patente, que Newton avait rédigée* Le df oit du gouvernement d'assurer l'exactitude d*un con^ trat fait selon la loi était parfeitement établi; et oepen^* dant, avec une sagesse vraiment (anglaise, le conseil privé,
eonsidérantque Wood n'avait encore fVappé que 11,000 H V;
(1) Shopkeepers look to yourselves.
(2) The report of ihe coannittee «ff the lards eC bis Hajesty 's moBt benoarable privy coancH, in relalioa io WWood^i balfpence and farthiags.
— siée sa monnaie, et n'avaii encore préparé du cuivre que pour 23.000 iiy. propoiaii de limiter rémission de cette monnaie à 40,000 liv., et cette concession une lois faite, d'assnrer Teiéeution de la loi. Gela même allait être impossible.
Swift, dans une trmsième lettre, excita Tindignation de la noblesse dlrlande contre le ton dominateur du conseil priré : « Appeler dameur (1) les adresses des deux Chambres du Parlement d'Irlande ; si Ton parlait dans ce style au Parlement d* Angleterre, je voudrais savoir combien de mises en accusations en seraient la suite. » Sans s'inquiéter de r^ondre au conseil, Swift continue d'af* firmer, sur Tautorité a à'xsne personne très-habile, » que la monnaie de Wood est de mauvais aloi, et à déplorer Taeservissement de la nation livrée è un voleur. « Il est taalile d'argumenter plus longtemps. Sa Majesté, selon la loi, à laissé le champ libre à Wood et au royanme d'Irlande. Wood peut offrir sa monnaie, et nous avons pour la refuser^ la loi, la raison, la liberté et la nécessité. Je sens bien que la tâche que j'ai entreprise demanderait une meilleure plume, mais quand une maison est attaquée par des voleurs, il arrive souvent que c'est le plus faible de la faniUe qui court le premier fermer et soutenir la porte. ... Hors d'état déporter l'armure de Saûl, j'aime mieux attaquer ce Philistin incireoncis (2), ce Wood, avec ma pierre et ma fronde,... «e Goliath qui était, comme M. Wood, tout couyert de bronze et défiait les armées du Dieu vivant. Les conditions deGoliath pour son combat sont celles que nous fait M. Wood : «c S'il nous vainc, nous serons tous ses servie teurs. » Mais s'il^rrive que je triomphe de lui, je renonce
(1) A unîvaraal damoar.
(2) This uncircumcised Philistine.
à Favaittage que me fait cette condition ; il ne sera jamaia mon serviteur; je ne crois pas bon de lui confier la boutique d^aucun honnête homme. »
Cependant le gouvernement anglais persistait Leduc de Grafton fut remplacé dans le gouvernement de Tlrlande par lord Carteret, muni d'instructions plussévères. La quatrième lettre du drapier élevait le débat jusqu'aux proportions d'une lutte entre Tlrlande et T Angleterre, limitait le pouvoir royal, prêtait à Wood Todleuse vanterie de réduire les Irlandais à «c manger leurs sabots (1)» » et absol** vait Walpole de tonte complicité, par ce paragraphe à dou* ble entente : « Je démontre au- delà de toute contradiction que M. Walpole est contre le projet Wood et ami de llrlaode par cet unique et invincible argument. L'opinion universelle est que c'est un homme sage, un ministre habile, cherchant le véritable intérêt du roi dans toutes ses actions, au-dessus de toute corruption par son intégrité, et de toute tentation par sa fortune, d Eiclu de la Cham-' bre des communes le 17 juin 1711» pour concussion notoire dans Tadministration de la guerre, rentré en 1713 dans la vie publique , devenu le c^ef du gouvernement de George I'', diffamant ceui qu'il ne pouvait pas acheter en les faisant passer pour vendus, Walpole supporta impatiemment le cruel éloge de Swift. 300 livres furent inutilement offertes par une proclamation «au dénonciateur de l'auteur delà quatrième lettre du drapier, parfaitement connu de tout le monde. Il fallut se contenter de poursuivre l'imprimeur, et Swift vint lui-même reprocher à Carteret cette poursuite contre un honnête
(1) That we must either take those halfpence or eat our brogues.
commerçant, ami de son pays, lui demanrdaoi s'il: espérai! une slatue de euivre pour ce service rendu à Wood (1) i
Res darae et regoi aoviias ma talia coguot MoUri..,.
répondit spirituellement Carteret. Non-seulement le grandjury refusa de mettre rimprimeur en accusation , mais il rédigea une violente remontrance contre le projet de Wood. Le gouvernement se sentit vaincu, résilia le contrat conclu avec Wood, lui paya une indemnité considérable. Swift avait fait reculer de 13 années rémission indispensable d'une monnaie de cuivre en Irlande, mais il était apparu de nouveau sur la scène, plus important et plus redouté que jamais.
En 1726, il alla jouir de son triomphe à Londres et eut avec Walpole une entrevue qui fit croire à un marché entre Thomme d'Etat et Técrivain qui venait de prouver ce que valait son influence. Malgré la bienveillance affectée de sir Walpole et Téîoge compromettant qu'il faisait de Swift dans le monde, celui-ci ne devenant pas évêque et ne pouvant m£me réussir à échanger son doyenné de Saint- Patrick contre une position équivalente en Angleterre, donna peu de prise à cette accusation. En même temps, Swift noua des relations étroites et entretint de grandes espérances du côté du futur roi d'Angleterre. Le prince de Galles, sa femme Caroline, sa favorite Miss Howard, attirèrent Swift dans leur petite cour et lui firent un accueil qui semblait devoir réparer toutes les déceptions antérieures du doyen de Saint-Patrick. Mais au milieu de ces succès et de ces familiarités royales, Swift fut rappelé
(1) En foaaçfûs boii.
en Irlande par les plus tristes nouvelles de la santé de Stella. Elle approchait de sa fin et ne voulail pas mourir loin de lui ; elle espérait mourir publiquement sa femme. Swift revint en Irlande an mois d*août 1126, et y fut reçu avec plus d^acclamations et d*honneurs que n*en eût obtenu le souverain. Au commencement du mois de novembre,.GulIiver éclatait à Londres (1).
a II y a environ dix jours , écrivait Gay à Swift, le 17 novembre 1726, fut publié ici un livre sur les voyages d'un certain Gulliver, qui depuis fait l'entretien de toute la ville ; toute l'édition fut vendue en une semaine , et rien n*est plus divertissant que d'entendre les opinions différentes de tout le monde sur ce livre , que tout le monde cependant s'accorde à goûter au dernier point On dit généralement que vous en êtes l'auteur, mais le libraire déclare qu'il ne sait pas de quelle main il Ta reçu. Du haut en bas de la société, tout le monde le lit , du cabinet des ministres jusqu'à la chambre de la nourrice. Vous voyez qu'on ne vous fait pas injure en vous l'attribuant. S'il est de vous, vous avez désobligé ûea% ou trois de vos meilleurs amis, en ne leur donnant pa^ le moindre soupçon. Peut-être que, pendant tout ce temps, je vous parle d'un livre que vons n'avez jamais vu , et qui n'a pas encore touché l'Irlande. S'il en est ainsi, je crois que ce que j'en ai dit suffit pour vous donner l'envie de le lire et que vous me prierez de vous l'envoyer... »
« .... Gulliver ira aussi loin que John Bunyan, » lui écrivait Ârbuthnot. Pope félicitait Swift sans détour : « Je prédis, écrivait-il, que ce livre fera désormais l'admiration
{\) Travels into several remote Dations of the world by Lemuek Gulliver, ûrst a surgeon and then a captain of several ships, in. four parïs.
de tous les bomnes. n Sivill, lui-mAme, avait le leotimeuf de la grandeur de son œavre, lorsqu'au mois d*août 1727 . répondant à une lettre où Tabbé OegfontaiDes s'excusait d'avoir altéré Gulliver pour le rapprocher du goût de la France , il écrivait au timide traducteur : ce Si les livres du sieur Gulliver ne sont calculés que pour les ties bri* tanniques» ce voyageur doit passer pour un très-pitoyable écrivain. Les mêmes vices et les mêmes folies régnent partout; du moins dans tous les pays civilisés d*Europe ; et Fauteur qui n'écrit que pour une ville , une province , un royaume ou même un siècle ^ mérite si peu d'être traduit qu'il ne mérite pas d*être lu* Les partisans de ce Gulliver, qui ne laissent pas que d'être en fort grand nombre chez nous^soutiennent que son livre durera autant que notrrlangue, parce qu'il ne tire pas son mérite de certaines modes ou manières de penser et de dire , mais d'une suite d'observations sur les imperfeclions, les folies et les vices de Tbomme »
C'est à l'hommot ea effet, qu'en veut Gulliver et à tout ce que l'on voit de plus excellent en lui-même et dans le monde où il domine. La politique , rabaissée dans le voyage de Lilliput aux débats d'une fourmilière, disparaît < devant la calme sagesse des habitants de Brobdingnag et de ce roi philosophe qui , prenant dans sa main et caressant doucement le- panégyriste éloquent dès institutions et des mœurs de l'Angleterre , lui dit , sans émotion , que d'après sesprq>res peintures, « la plupart de ses compatriotes sont la plus pernicieuse vermine à qui la nature ait Jamais permis de rantpersur la surface de la terre, i»^ Laputa est le théêtre décourageant et ridicule de nos sciences, de nos inventions, de nos efforts pour rendre le séjour de la terre plus supportable, et abaisse les plus nobles occupations de l'esprit humain. Mais Ttle des-
Houybnhnms est l'abtme où rhumanilé s'engloutit tom entière ; les arts, les lois, les mœurs, la religion, la raison même, tout succombe; la beauté s^avilit, l'amour fait horreur, el après cette universelle dégradation de tout ce qui peut occuper, cbarmer, élever Thomme sur la terre, on n*e^t plus surpris de voir le voyageur qui est rejeté parmi le genre humain, au sortir d*une telle épreuve, se voiler la Tace et refuser de voir des hommes.
L'art profond de Swift, pour prendre et soutenir un personnage, apparaît ici consommé et arrivé à sa dernière perfection. L'astrologue Bickerstaff , qui, en 1708, prédisait comme « une bagatelle (1) x»la mort de son rival Partridge, et soutenait, au point d'embarrasser le vivant luimême, que sa prédiction s'était ticcomplie; le valet-secrétaire de Prier, qui, en 1713, racontait avec tant de naturel le voyage de Prier en France et ses entretiens avec Madame de Maintenon (2) ; le drapier, enfin, qui voulait échanger marchandises contre marchandises et qui n'eût pas voulu de Wood pour garçon de boutique : tous ces
(i) My first prédiction is a trifle» yet I will mention it to show how ignorant Chose sottish pretendersto astrology are in their owd conceras; it relates to Pardridge the almanack-maker. 1 bave oonsulted the star of his naiivity by my own rules and find he will infallibly die upon the 29^^ of march oexi, about eleven at night of a raging fever; therefore I advise him to consider of it and settle his affaira in time. (Prédictions for the year 1708). — Et peu après il publia : The accomplishment of the flret of M' Bickerstaff's prédictions, being an account of thedeath of M' Par* tridge the almanack-maker, etc..
(2) A new journey to Paris, together with some secret transac. fions between the french kingand an English gentleman, by ihe siear du Baudrier, translated from the french.
Atres imagioaires , si vivants et si réels , le cèdent encore aa parfait iiatnrel et à la véracité ingénue de Gulliver. Le monde où il nous conduit est hors du nôtre, mais c'est un monde animé où nous nous sentons mouvoir et respirer. C'est une autre vie que la nôtre , c*est encore la vie. En un mot , la raison nous défend seule contre des récits auxquels Timagination se rend sans efforts, et, selon le langage des philosophes, c'est à priori que nous refusons d'y croire.
Nos misères mêmes qui sont le fond de ce livre, y sont moins exagérées que séparées de tout ce qui , dans le monde, les atténue au point de les faire parfois oublier. Ce que Lucrèce appelle les PostscerUa vUœ, voilà le théâtre où Swift nous conduit et nous enferme, et la vue prolongée de cette moitié de la réalité nous remplit d'horreur et de pitié sur nous-mêmes. C'est en ce sens qu'une de ces fillesd'honneur, si maltraitées par Swift, se plaignant de cet avilissement de la femme et de Tamour, a pu dire « qu'il était impie de déprécier ainsi les œuvres du Créateur, d
Swift revint en Angleterre en 1727. Toujours désireux de s'y établir et d'échanger son doyenné, il avait cependant rompu ouvertement avec Waipole , qui , traité froidement par le prince de Galles , semblait disgracié d'avance à l'avènement du nouveau souverain. Aussi, lorsque la mort de George P' (11 juin 1727) fut annoncée à Londres , les amis de Swift l'exhortèrent à y attendre les bienfaits du règne qui commençait. Il avait été question d'une union des Whigs et des Tories contre Walpôle; le prince y semblait disposé, et c'est ce que Swift avait indiqué en donnante l'héritier du trône de Lilliputun talon haut et un bas talon. Hais Waipole fut plus puissant sous George II que sous George I". Le roi d'Angleterre, sa
femme , sa maîtresse , oublièrent parfaîtemeol le bmi aecaeil que Swift avait reçu du prince de Galles, et ee ftel la dernière déception du doyen de saint Patrlclt. Il avait écrit à Pope en 1726 : « Aller en Angleterre, serait une chose excellente , si elle n^était-toujours accompagnée de cette vilaine circonstance qu'il faut retourner en Irlande. » Il retourna dans cette terre d'exil, en 1737» pour n*eo plus sortir.
En 1728, Stella mourut. Les deux récits qui nous sont laissés de sa mort sont tous deux aussi déchirants et aussi accablants l'un que l'autre pour la mémoire de Swift. Que, selon Sheridap, Swift, supplié par cette mourante de la déclarer publiquement sa femme, soit sorti sans rien dire et ne Tait plus revue» que, selon Madame Whiteaway, il ait fini par céder, et qu'elle ait répondu : « il est trop lard, D Swift n'en reste pas moins chargé de la plus cruelle et de la plus inexplicable conduite.
Cette mort, le livrant tout à fait à luî-méme, augmenta sa disposition à la folie et assombrit encore à ses yeux l'aspect des choses humaines. Deux années après, il écrivait ces petits poèmes de la Toiîette éfitm Dame (1), de Cassimm et Peter, de Strephon et CMoé^ qui ne sont qu'un triste développement de ces vers de Lucrèce :
Et miseram tetris se suffît odoribus fpsa
Quam famulfi longe fagitant furtimque cachinnanl.
Rien ne serait plus propre que cette tendance de Swift, dans les dernières de ses ceuvres, à confirmer l'opinion d'une infirmité naturelle, qui aurait aigri son esprit et qui
(1) The Lady's dressing rooin.
raurait atUré vers les images les plus capables d'émousser ses regrets et de l'en consoler.
Quelques éclairs traversaieut encore cette intelligence qoi , bientôt, allait complètement s^obscurcir. La famille royale et Walpole furent impitoyablement raillés dans cette Rhapiodie 9ur la poéiU (1), qui eut été poursuivie , si les Jurisconsultes ne Tenssent jogée inattaquable. La verve de Swift s'épanche encore dans cette brillante satire, écrite sur sa propre mort (2) ; amer développement de cette maxime de La Rochefoucault : « Dans Tadversité de' nos meilleurs amis, nous trouvons toujours quelque chose qui ne nous déplatt pas. lo II met en scène, avec une vivacité admirable, ses amis, ses ennemis, les indifférents parlant sur sa mort, et jamais comédie n*ent plus de vraisemblance ni une plus sombre gatté. Jusqu*au bout, enfin , il s*indigna des atteintes portées par le Parlement d'Irlande aux .intérêts de l'Eglise, et une série de pièces satiriques atteste son inutile ressentiment.
yei;s 1736, il se sentit, avec désespoir, survivre à sa raison ; il ne la recouvra plus qu'à de rares intervalles. Il se brouillait et se réconciliait sans cesse avec ceux qui Tentouraient, et perdait par degrés, avec le commerce du monde, les consolations qui se tirent de la mémoire et de la pensée. Cette longue agonie , dont ses meilleurs amis souhaitaient la fin, se prolongea jusqu'au 19 octobre 1745. Il consacrait, par son testament, toute sa fortune à la fondation d'un hôpital pour les aliénés et les idiots. Il fut enterré dans la cathédrale de Saint-Patrick, et sur une plaque de marbre noir fut gravée cette inscription qu'il avait lui-même composée :
(1) Od poelry, a Rhapsody
(2) On ihedeathofD' Swift.