ORIGINE, VOCATION, DÉBUTS
Le don de tracer harmonieusement des lignes et de mélanger des couleurs avec goût sur une palette, que l'étude développe, mais sans lequel celle-ci serait vaine, est le fondement indispensable de toute vocation picturale. La nature le départit de la façon la plus mystérieuse. Ses élus sont choisis parfois dans les milieux les moins propres, en apparence, à l’'éclosion de l’art. Elle fait naître un Corot d’un boutiquier âpre au gain, sujet des plus inaccessibles à l'idéal; elle tire un Millet de la rustique chaumière d’un paysan dont les rêves ne dépassent point l'horizon de son champ. D'ailleurs, la Providence, qui nous a gratifiés de tant de grands peintres pendant lépcours du-xrx siècle, ne s'est paslcontentée pour nous de l’admirable phalange.fournie par notre sol. Elle eut la fantaisie de mettre à contribution, en notre faveur, la terre étrangère. La Hollande nous a donné Jongkind. Venu au monde chez elle, ce peintre d'élite appartint par le cœur et Je talent à la France,
où il a vécu les trois quarts de son existence ; 1l y est mort, et sa dépouille repose sous le ciel de notre pays. L'origine du personnage, comme celle de maint autre artiste de gémie, ne présageait nullement une destinée marquante. Son père, modeste fonctionnaire rural, était percepteur dans une bourgade de 500 habitants.
Johan-Barthold JonckiNp est né le 3 juin 1819 à Latrop, hameau faisant partie de la commune de Denekamp, dans la province d’Over-Yssel, connu également sous la dénomination de Latdorp. Ses parents appartenant à la religion réformée, on le baptisait le même jour au temple voisin d'Ootmarsum. Il était le huitième enfant d’un ménage qui devait en compter dix. Voici, en effet, d’après une pièce relative au conseil de famille créé pour les mineurs après la mort de leur père, le dénombrement de la famille issue de Gerrit-Adrianus JoNcxiD et de Wilhelmina-]acoba vax DER BURGHT, son épouse ().
1° Johannes, né à Bergen-op-Zoom le 28 août 1806.
2° Magdalena-Geertruy, née à Bergen-op-Zoom le 3 septembre 1807.
3° Jacobus, né à Steenbergen le 23 décembre 1808.
4° Laurens-Christian, né à Bergen-op-Zoom le 26 octobre IDF |
5° /Johanna-Elisabeth, née à Bergen-op-Zoom le 16 mars 1013. |
6° et 7° Willemina-]acoba et Gerrit-Adrianus nés à Nimègue le 2 décembre 1816.
(1) Gerrit-Adrianus Jongkind était né à Bergen-op-Zoom le 2 février 1776. Wilhelmina van der Burght avait vu le jour au village de De Hoeven, canton de Zevenbergen, dans le Brabant septentrional, le 16 mai 1783. Leur mariage avait été célébré à De Hoeven le 10 novembre 1805, devant les échevins Willem Gerlagh, Cornelis Lyten et H. Kuyper, après publication de bans faite en la ville de Breda le 27 octobre précédent.
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8° /ohan-Barthold, né à Latdorp, province d’'Over-Yssel, le 3 Juin 1819.
9° Wäillem-Jacobus-Marinus, né à Vlaardingen le 7 novembre 1821.
10° /ohanna-Elisabeth, née à Vlaardingen le 30 août 1826.
Le père de cette lignée, qui, comme fonctionnaire, a changé plusieurs fois de résidence, termine sa carrière à Gouda le 8 juillet 1836, après avoir passé ses dernières années à Vlaardingen. C’est à Vlaardingen, petite cité sur la Meuse, à l’ouest de Rotterdam, que s’est écoulée l’enfance et l'adolescence du futur peintre. Ses parents, qui avaient déjà perdu deux de leurs filles avant sa naissance (1), en ont vu mourir une troisième, après celle-ci, à Vlaardingen 6). La seule survivante, Magdalena Geer- Ho cs mariée en ce mème-lieu le 2:ifévrier 1831. Elle a épousé un certain Smelzer, pasteur au village de Klaaswaal, canton de Dordrecht. Quant aux fils, ils sont tous vivants à la mort de leur père,à l'exception de Laurens-Christian, décédé à Vlaardingen le 1° juillet 1829. Johannes, l'aîné, qui s’est marié le 23 février 1830, est alors commis des contributions de 2° classe et réside, de ce fait, à Maaslandluis ou Maasluis, village voisin de Vlaardingen et, comme celui-ci, arrosé par la Meuse. Le second, Jacobus, fait fonction de percepteur intérimaire à Gouda. Les trois autres sont mineurs. Le plus jeune, qu'on appelle Willem-Jacobus-Marinus, deviendra épicier et marchand de couleurs à Utrecht. J'ignore quelle profession embrassera Gerrit-Adrianus. Quant à Johan-Barthold, ses parents ont décidé d’en faire un notaire. En sortant de l’école, il est entré, Pomme Clerc, chez un tabelliôon; mais le-papier timbré ne
(1) La première Johanna-Élisabeth, née en 1813, succombe à Nimègue le 3 décembre 1816. Willemina-Jacoba, née le à décembre 1816, meurt le 9 du même mois.
(2) La deuxième Johanna-Elisabeth, née le 30 août 1826, s'éteint le 23 décembre suivant.
répond pas du tout à ses aspirations. Son rêve est de peindre des tableaux, à l’exemple des glorieux artistes que son pays a produits autrefois.
Je ne sais si, avant de quitter la terre, son père lui a accordé la permission de s’abandonner à cette vocation. Toujours est-1l qu'un an seulement après avoir perdu son guide naturel, dans le courant de sa dix-huitième année, 1l est déjà lancé dans la peinture, à la pratique de laquelle 1l s'initie en ville. Depuis son veuvage, sa mère habite Maasluis; 11 l’a quittée pour s’installer à La Haye. Il s’est fait admettre à l’école municipale de dessin dite Tekken-Academie. I1 la fréquente avec assiduité. D'obligeants amis l’ont présenté à Schelfhout, paysagiste en renom, qui veut bien s'intéresser à lui, suivre ses travaux et le guider de ses conseils. Tandis que la plupart de ses confrères s'inspirent des anciens maîtres et regardent peu la nature, Schelfhout est un produit du plein air plutôt que des musées. Ses paysages ont été vus « aux champs ». Ce sont les spectacles naturels qu'il recommande pour modèles à ses élèves. Jongkind est donc à bonne école. Le jeune homme est un grand blond aux yeux d'un bleu très clair; son long corps, un peu gauche, porte un regard tendu vers le ciel, où 1l se complaît, et dont il semble refléter perpétuellement la lumière, soit brillante, soit voilée. Sa démarche est lente et grave comme celle des gens de mer parmi lesquels 1l a grandi et auxquels il se mêle iraternellement, en promenant sa rêverie observatrice à travers les canaux qui charrient les navires et leur élégante mâture. Jean Jongkind est un gars à l'humeur débonnaire. Son nom n'est point menteur. Jongkind signifie jeune enfant. Eh bien, vous avez affaire, en lui, à un véritable enfant ; son âme, naïve autant que tendre, s’est gardée de rompre ses âttaches avec le foyer où il a laissé une mère remplie d'amour et de sollicitude pour lui. Pour remédier à la séparation, on s'écrit : les messages de la
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maman une fois lus et relus, le fils les serre soigneusement; il en gardera certains toute sa vie.
Le plus ancien que j'aie sous les yeux porte la date du 12 novembre 1837. La solitude pèse quelque peu à la pauvre veuve, : abandonnée par ses quatre fils, que leurs occupations ont entraînés chacun de son côté. Pourquoi n’a-t-elle pas suivi son Jean? PHP démande etrse letreproche'=« Que jerregrette, écritelle, de ne pas avoir pris une chambre à La Haye, ce qui aurait mieux valu pour vous et pour moi: 1l est bien pénible de me voir séparée de tous mes enfants. » Le jeune peintre a d’abord été l'hôte d’un ménage ami, qui l’a hébergé quelque temps sous son toit. Et puis, il s’installe dans un domicile à lui. « Quand irezvous occuper votre chambre ? » lui demande la tendre maman. «Ce sera une chose nouvelle et étrange pour vous, ajoute-t-elle: mais j'espère que vous vous y accoutumerez. » S'il écoute son avis, son grand garçon fera désormais, chaque semaine, un paquet de son linge et le lui enverra à laver; elle le raccommodera et le lui retournera en bon état. C'est un souci d'économie qui lui suggère cette pratique. L'argent est rare dans son ménage. « Votre habit, dit-elle, est encore très bon; ce qui ménagera un peu l’autre pour l'hiver. Car, vous le savez, Jean, on n'agit pas toujours comme on voudrait. Malgré mon désir de faire tout pour vous, je ne puis dépasser mes moyens. » La brave femme, en qui l’on devine un de ces tempéraments méticuleux qui ont valu aux Hollandaises une réputation de ménagères exemplaires, met en garde son grand enfant contre les inconvénients du désordre. « Apprenez, fait-elle, à mettre de l’ordre sur votre table et ne la salissez pas avec vos couleurs. >» À cette réserve près, la carrière du jeune artiste ne lui cause point d’appréhensions. Ses débuts n’ont-ils pas reçu l’encouragement du maître? L’heureuse nouvelle lui en est parvenue, et elle répond avec joie : « Jean, je suis contente que Monsieur Schelfhout soit satis-
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fait de votre travail et que votre petit tableau ait plu. C’est un bonheur pour moi, et je vous adresse mes félicitations. Ainsi donc, grâce à nos bons amis et avec l’aide de Dieu, vous atteignez le but auquel vous aspiriez... Je regrette de ne pas connaître Monsieur Schelfhout; priez notre ami Noot de lui offrir mes compliments et de lui dire tout mon contentement. »
Cinq ou six lieues seulement séparaient La Haye de Maasluis. L'élève de Schelfhout reparaissait facilement de temps à autre dans la maison maternelle. Il y rentrait accompagné de camarades voués comme lui à la peinture. C'était d’abord Rochussen, rencontré à la pension du sieur Steffens sur l’Amsterdamsche Verkade (quai du coche d’eau d'Amsterdam), qu'ils fréquentaient l’un et l'autre, et devenu un de ses intimes; Rochussen, dont la vie le séparera plus tard, mais qu'il n’oubliera jamais, et avec lequel il correspondra encore trois mois avant sa mort (1). Citons encore Weissenbruch et Coster, dont les noms figurent côte à côte sur un petit carnet où leur ami et compagnon d'études a inscrit rétrospectivement, sur le tard, celui de ses anciennes connaissances. C’est la municipalité de Maasluis qui a invité Johan-Barthold Jongkind à prendre part le 6 mars 1838, en l'Hôtel de Ville de Vlaardingen, au tirage au sort pour la conscription militaire. Il a tiré le numéro 75. Soit que ce fût un bon numéro, soit qu'il ait fait valoir un cas d’exemption, il ne fut pas soldat que je sache. I1 continua tranquillement à travailler la peinture. Il fit de si rapides progrès dans cet art qu'un amateur éclairé, artiste lui-même, nommé van Bronckhorst, témoin de sa réussite, l'encouragea par de fréquentes acquisitions, qui l’aidèrent à vivre et à produire. Malheureusement, des tableaux peints par lui à cette époque, nous ne connaissons aucun. Mais, une chose peut nous en
(1) La minute d’une lettre de Jongkind à Rochussen, du 28 octobre 1890, avait été conservée par lui. Elle est actuellement entre nos mains.
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donner une idée. Ce sont les croquis et les esquisses qu’il jetait sur ses albums en vue des œuvres à réaliser. Deux de ces lointains confidents de sa pensée sont parvenus entre nos mains. Quelques feuillets en ont été distraits ; mais ceux qui demeurent suffisent à notre édification. Le Jongkind de l'avenir est déjà tout entier dans ces premiers essais.
Et d’abord, l’admirable aquarelliste qu’il deviendra est déjà né. L'un des plus précieux dons qu'il tient de Schelfhout, c’est l'initiation à l’aquarelle rapide d’après nature, donnant l'aspect complet d’un paysage par un lavis de couleur sommaire, superposé à un dessin nerveux et fortement charpenté. Telle est la pratique avec laquelle le disciple d’un maître bien avisé esquisse tantôt la berge d'un canal flanquée d’un monumental moulin à vent (F1g. 5 ), tantôt une ruelle sableuse desservant quelques cabanes de pêcheurs (Fig. 7 ), tantôt encore une barque de pêcheur attendant sur le rivage de la mer la montée du flot qui l’emportera au large (Fig. 4 ). Ailleurs, l'artiste, confiant dans sa mémoire, négligea d'ajouter de la couleur à son crayonnage. Du noir sur du blanc lui a suffi, ici pour esquisser une route bordée d'arbres conduisant à un village dont les maisons et l’église peuplent l'horizon (Fig. 1 ); là, pour étudier une modeste bicoque dont, avec une patience de primitif, il a compté les carreaux et les tuiles (Fig. 2 ). L'album qui contient ces pièces est celui d’un homme qui peine souvent pour apprendre son métier et qu'aucun effort ne rebute. Mais la main qui y laissa ces traces d’une application parfois laborieuse et ingrate se montre déjà, sur d’autres pages, d’une virtuosité sans égale. Quelques touches d’aquarelle ou de sépia habilement jetées sur le papier résument un tableau et suffisent à l’imagination qui l’achève (Fig. 3 ). Quel que soit le thème de l'œuvre, bateaux, moulins ou chaumières, crayon et pinceau se jouent de ces éléments et en varient l'agencement avec une aisance prodigieuse.