‹ Joris Karl HuysmansChapitre 2 sur 6 · HUYSMANS, ARTISTE DE LA DOULEUR CHRÉTIENNE · texte numérisé non relu

HUYSMANS, ARTISTE DE LA DOULEUR CHRÉTIENNE

UYSMANS était par tempérament un sensueL Aucun écrivain de notre époque [ I n^a pourtant subi au même degré l'influence du majestueux mystère de la douleur, II s'est imposé à lui, dès avant sa conversion t pour le jeter dans un pessimisme sombre. La foi chrétienne , à laquelle il livra son cœur avec une simplicité d'enfant, Ie,Iui fit envisager sous un autre jour, le seul vrai. II vit la douleur par en haut à la lumière sereine que Jésus crucifié répand sur elle. II l'accepta avec soumission et il finit par l'admirer et par en saisir la vérité profonde.

Dieu a placé la douleur partout. Elle est devenue nécessaire. C'est une anticipation dans la vie du sacrifice, la mort, qui la consomme. Nous la trouvons au cœur de toutes les religions. Seul le christianisme a su la montrer dans toute sa grandeur. Nous savons par lui qu'elle est le juste châtiment du péché et la communion intime à l'œuvre rédemptrice du Sauveur. Voilà pourquoi on la trouve partout. Elle est nécessaire à la consécration et à la fécondité de tout ce qui se fait de grand et d'utile. Les peuples sont soumis à ses exigences impérieuses comme les familles et les individus. Ils ont beau se révolter contre elle et entraîner dans leur conjuration toutes les ressources de la nature mises en œuvre dans une civilisation matérielle par les énergies de la science, elle ne perd aucun de ses droits. Chassée sur un point, elle reparaît sur un autre, plus impérieuse. Et, chose qui nous déconcerte. Dieu s'est réservé le soin de la distribuer comme bon lui semble, en dépit de nos

prétentions de soumettre tout à nos idées préconçues de justice individuelle» Dieu sourit des sociologues et des philosophes qui cherchent à lui imposer leurs lois, et il continue à planter la croix dans les cœurs, dans les foyers, dans les nations.

L^Eglise, qui vit de la pensée divine, a toujours incliné Tintelligence et la volonté de ses enfants devant la croix. Par ses théologiens et par ses mystiques, elle la leur montre comme une extension de la Croix du Calvaire, Son dogme de la Communion des Saints, — Huysmans la traduisait d^un mot expressif, la substitution, — leur en révèle Futilité religieuse et sociale. Son enseignement sur la vie future la leur montre comme une semence de gloire incomparable.

Huysmans, à qui le Seigneur avait donné cette simplicité de ?enfant, qui est îa perfection de la sincérité, s'abandonna en toute confiance aux leçons des mystiques . II les aima. Sa puissance artistique lui fournit le moyen de les traduire dans des pages impérissables. Qu'on lise En Route t La Ca.thedra.le ^ UOblat, Sainte Lîdivtne surtout, et Les foules de Lourdes ^ on y recueille à chaque instant, et parfois aux moments les moins prévus , récho des sentiments que cette pensée de la douleur évoquait en son âme . II excellait à peindre les souffrances physiques et à rendre sensibles les angoisses du cœur. Quelques uns en font honneur à son merveilleux talent d'écrivain. Je ne veux pas diminuer la part qui revient à l'artiste. Mais il est é^ choses que l'artiste ne peut rendre, s'il ne les a longtemps vécues.

Huysmans vivait ce mystère de la douleur chrétienne

par sa piété» Ce mot n^est pas ezcessif, je Temploie en connaissance de cause ♦ II avait le culte de la Vierge des douleurs» Je voudrais citer, si le temps me le permettait, ce qu^il a écrit dans VOblat sur les souffrances de Notre- Dame pendant la passion . Ceux qui ont douté de la sincérité de sa conversion ne les ont évidemment pas lues. Le culte filial de Marie au Calvaire ne se contrefait pas. D est le privilège et le Signe distinctif des âmes qui sont en plein dans la vie chrétienne . C'est ce même sentiment qui Tincline, comme à son insu, vers les saints et les saintes, qui ont eu sur terre la mission de continuer Jésus Crucifié. II lui a inspiré cette galerie de primitifs, dont la suite forme Tadmirable livre qu'est Sainte Lidivine de Schiedam, Les Foules de Lourdes sont ellesmêmes pleines de cette pensée; Fauteur aurait pu emprunter un titre bien vrai aux litanies de la Sainte Vierge. Elle s'y manifeste Salus infirmorum, Consolatrix afflidorum.

Le culte de Huysmans pour les Saintes de la douleur chrétienne n'avait d'égal que son amour de la liturgie. Ses relations monastiques, qui ont tenu tant de place dans son existence, participaient à ce double sentiment. C'est la liturgie qui l'attira vers les Bénédictins. Je dois à sa mémoire de dire ce que fut ce moine laïc; je le dois aussi à l'honneur de Saint-Benoît, qu'il aima comme un fils aime son père. C'est une dette dont je me suis efforcé de m'acquitter en la conférence qui précède ces lignes écrites presque sous le coup de la mort de Huysmans survenue le \2 mai 1907. Un de mes confrères, qui fut pour lui un ami des plus intimes, Dom Antoine

du Bourg devait, un peu plus tard, de son côté, raconter ce que furent les derniers mois de sa vie» Ils furent le Dernier livre de Huysmans. S^il ne Ta pas écrit, celui-là, il Ta vécu, ce qui vaut mieux» Dans cette oeuvre suprême, que fut sa longue agonie, il a été le moine crucifié, Thomme de la souffrance, en un mot ^admirable artiste de la douleur chrétienne»

Les Trappistes, les Carmélites et les Clarisses étaient, avec les Bénédictins, les familles religieuses préférées dt Huysmans» Ces hommes et ces femmes, voués à une vie pénitente, lui apparaissaient comme les paratonnerres du monde » Leurs prières et leurs austérités maintenaient un certain équilibre entre le bien et le maL C*est la substitution en exercice»

Les interprètes de la pensée catholique n'ont jamais manqué au devoir de prêcher à leurs contemporains ces austères enseignements de la souffrance» Mais qui les écoute de nos jours? II y a mieux. Nous sommes descendus assez bas pour entendre des hommes qui pensent en catholiques, présenter aux Français du vingtième siècle, ces éternelles vérités comme surannées et propres à éloigner plus encore les incroyants du Catholicisme» Non, leurs efforts seront vains; ils ne changeront rien à Tordre établi par Dieu» La souffrance gardera sa place. L'Eglise continuera de donner aux chrétiens le moyen de la sanctifier et de l'utiliser ♦ Huysmans s'est tenu au plus intime de sa tradition. La pensée catholique est arrivée par ses écrits à une foule d'âmes qui en sont devenues meilleures ♦ C'est ce qu'il appréciait le plus de toute son oeuvre littéraire» Le bien qu'il a commencé se poursuivra»

Longtemps après sa mort, ceux que la Croix marquera de son empreinte, lui demanderont le Chemin qui mène à Celui qui est la source de la vie et de la force. Ils n^auront qu'à suivre son exemple»

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OU VRAGE DIX EXEMPLAIRES SUR PAPIER A LA FORME DU JAPON NUMÉROTÉS DE I A X ET CENT EXEMPLAI RES SUR PAPIER VERGÉ D'ARCHES NUMÉROTÉS DE l A 100, QUE L'ON ACHEVA D'IMPRIMER LE 30 NOVEM BRE 19 J7 SUR LES PRESSES DE LÉON PICHON POUR L'ART CATHOLIQUE.

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