‹ Joseph de Maistre et sa philosophieChapitre 15 sur 15 · JOSEPH LE MAISTRE · texte numérisé non relu

JOSEPH LE MAISTRE

l'interroger sur tout, il aurait toujours quelque chose à nous répondre et presque toujours nous l'écouterions avec plaisir, souvent parce que nous serions de son avis, et quelquefois aussi, il faut bien en convenir, parce que nous serions d'un avis opposé.

Au reste, nous avons pu nous taire une idée de la fertilité de son esprit en étudiant son système où les vues de détail, les considérations ingénieuses et piquantes abondent. Il ne peut être question ici que d'insister sur quelques points dont nous n'avons pas eu à parler. Voici des considérations qui méritent de n'être pas oubliées. On pourrait les multiplier bien plus qu'il ne serait à propos de le faire ici.

Maistre n'a pas mal vu le rapport de l'esprit critique et du génie créateur. Il a, — comme d'habitude — outré une vérité au point d'en faire une demi-erreur, mais si l'on enlève ce qu'il y a d'exagéré dans sa pensée il reste une vue juste, exprimée d'une manière piquante. «Tout homme, dit-il à propos de Bacon, qui se croit en état d'inventer un instrument pour inventer, démontre qu'il est incapable d'inventer lui-même, comme tout homme qui écrit sur la métaphysique d'un art prouve qu'il n'a point de talent pour cet art. Nulle exception à cette règle ; et voilà pourquoi le siècle des dissertations suit constamment celui des créations. Racine, j'en suis très sur, n'aurait pas su faire le livre des synonymes et cependant il employait assez bien les mots. » (\). L'argu-

(1) Examen de la Philosophie de Bacon, I jj. 71.

ment est piquant contre Bacon. Hors de ce cas particulier, il pourrait souvent s'appliquer avec justesse. Les réflexions sur le beau et ses admirateurs sont amusantes, très amusantes même, mais quand on s'amuse en lisant Maistre, on peut être sûr qu'il y a quelque profit à tirer de son plaisir. Elles sont protondes, en effet, ces réflexions et, comme on pense, paradoxales aussi. Mais ici, rendons justice à notre auteur, il nous prévient, il a mis pour titre à ses considérations, Paradoxe sur le beau. Fe l'en croyons pas trop sur parole, il y a des choses fort sensées dans son paradoxe et il y a aussi des plaisanteries tort curieuses en ce qu'elles nous montrent Maistre au repos, jouant et imitant dans ses jeux, ses batailles sérieuses, laisant appel, en plaisantant à demi, à ses grandes et graves doctrines. « Il faudrait s'entendre. Mais, dites-moi, je vous prie, pourquoi l'homme ne croirait-il pas dadmirer ? Il fait bien un aut"e tour de lorce. puisqu'il croit de croire et cela assez souvent. Il se pipe, »

« Plus on examine la chose, plus on est porté à croire que le Beau est une religion qui a ses dogmes, ses oracles, ses prêtres, ses conciles provinciaux et œcuméniques, tout se décide par l'autorité et c'est un grand bien. Sur toutes choses j'aime qu'il y ait des règles nationales et qu'on s'y tienne. Si l'on éi^oule les protestants, voilà tout de suite le jugement particulier, l'intarissable verbiage et la confusion

sans borne et sans remède. » (1) L'ironie est charmante mais elle est à double tranchant et pourrait se retourner contre Maistre. Qu'eùt-il pensé s'il avait trouvé ce passage chez un adversaire de ses théories qui eût voulu indiquer, en la raillant, la façon dont il comprenait la religion et la politique ? Etre à la fois si bien pénétre de son système qu'on ne s'en débarrasse jamais, et d'esprit assez libre pour s'en servir en plaisantant de la sorte, c'est la marque d'un esprit supérieur mais dangereux pour ses propres doctrines. N'allons pas voir, d'ailleurs, dans ces quelques lignes l'expression complète des idées de Maistre en fait d'esthétique. S'il ne parait guère avoir senti le beau dans la nature, il est permis de douter qu'il ait eu une passion pour le beau dans l'art. Mais de temps en temps il émet, à propos d'esthétique, des vues ingénieuses et des aperçus suggestifs. « Qui ne voit que la bjauté devinée est plus séduisante que la beauté visible ? Quel homme n'a remarqué, et dix mille fois, que la femme qui se détermine à satisfaire l'œil plus que l'imagination manque de goût encore plus que de sagesse? Le vice même récompense la modestie en s'exagérant le charme de ce qu'elle voile ». (2). Et Maistre va peut-être encore ici un peu loin. Est-ce une telle récompense pour la modestie que d'être si indiscrètement admirée par le vice ?

(1) Paradoxe sur le beau. Lettres et opuscules. Tome II, p. 189.

(2) Ess. sur la phil. de Bacon. Tome II, p. 105.

Mais avec Maistre nous revenons vite à la morale. Il l'associe volontiers à l'art et j'imagine qu'il lui donnait plus d'importance qu'à celui-ci. Voici un passage où il attribue môme le sens esthétique au discernement de la vertu. Il est en contradiction avec des opinions régnantes naguère chez nous et puissantes encore, peut-être quelques-uns seront-ils portes à n'y voir qu'une banalité. J'estime, au contiaire, qu'il contient une pensée protonde et vraie en partie. En le pressant un peu on en ierait sortir toute une théorie des rapports de l'art et de la morale. « L'erreur la plus laite pour éteindre le véritable sentiment du beau est celle qui confond ce qui plaît et ce qui est beau, ou en d'autres termes ce qui plait aux sens et ce qui plaît à l'intelligence. Quel spectateur de notre sexe ne se trouve pas plus ému par la Vénus du Titien que par la plus belle Vierge de Raphaël ? Et cependant quelle difïérence de mérite et de prix ! Le beau, dans tous les genres imaginables, est ce qui plait à la vertu éclairée. Toute autre définition est insuffisante. » La sienne l'est aussi, mais elle n'est pas inutile.

Son observation se porte sur tout, c'est que les plus minces détails ont leur importance et il arrive à leur trouver une signification mystérieuse, il en fait les symboles de quelques grandes vérités cachées. Il s'est complu à parler longuement des noms, et ses malheureux essais d'élymologie sont assez connus pour qu'il n'y ait pas à insister. Il a entrevu les

vérités imparfaites de la graphologie. « Parmi les mystères de la parole, a-t-il écrit, si nombreux et si profonds , on peut distinguer celui d'une correspondance inexplicable entre chaque langue et les caractères destinés à les représenter par l'écriture. Cette analogie est telle, que le moindre changement dans le style d'une langue est tout de suite annoncé par uncliangement dans l'écriture, quoique la nécessité de ce changement ne se fasse nullement sentir à notre Vaison.. . la France, s'étant laissé pénétrer, dans le dernier siècle, par l'esprit anglais, tout de suite on put reconnaître dans l'écriture des Français plusieurs formes anglaises.

« La correspondance mystérieuse entre les langues et les signes de l'écriture est telle, que si une langue balbutie l'écriture balbutiera, de même que si la langue est vague, embarrassée et d'une syntaxe difficile, l'écriture manquera de même et proportionnellement d'élégance et de clarté ». (1)

Il a dit un mot aussi sur l'éducation des jeunes filles. C'est une question qui s'impose aujourd'hui. Maistre ne nous donnera pas beaucoup d'idées nouvelles, mais on serait peut-être surpris, si on le jugeait sur sa vieille réputation, de le trouver en somme assez accommodant. Ses opinions ici ne sont pas paradoxales. Il accorde à la femme « des clartés

(1) Du Pape, 125-126,

de tout » , mais il estime que sa principale tâche c'est d'élever les enfants, de « faire des hommes».

Doucement, et en la raillant un peu, il décourage l'une de ses filles qui paraît avoir montré des visées un peu plus hautes, mais en sommeil se montre avec elle assez large et tolérant quand il s'agit de ses lectures ou de ses occupations. (1)

Sur la justice sociale, son but et sa fonction il a des idées élevées et dont on peut s'inspirer. Sa théorie du châtiment est belle et juste a bien des égards. « Regardez autour de vous, M. le Chevalier, dit le Conte dans les Soirées, voyez les actes de la justice humaine : que fait-elle lorsqu'elle condamne un homme à une peine moindre que la capitale ? Elle fait deux choses à l'égard du coupable : elle le châtie ; c'est l'œuvre de la justice, mais de plus elle veut le corriger et c'est l'œuvre de l'amour.... Nous pouvons donc contempler la justice divine dans la nôtre comme dans un miroir, terne à la vérité, mais fidèle, qui ne saurait nous renvoyer d'autres images que celles qu'il a reçues : nous y verrons que le châtiment ne peut avoir d'autre fin qued'ôter le mal, de manière que plus le mal est grand et profondément enraciné, et plus l'opération est longue et douloureuse ; mais si l'homme se rend tout mal, comment l'arracher de lui-même et quelle prise donne-t-il à lamour ? » (2) On se prend à regretter en le lisant

il) Lettres et opuscules. Tome I,

^2) Soirées de St-Péterabourg . I. 333-335.

154 JOSEPH DE 5IAISÏRE

qu'il n'ait pas étudié plus en détail, avec plus de patience, certaines questions philosophiques, qu'il n'ait pas, par exemple, mieux établi la théorie de l'expiation. 11 éclaire parfois d'un mot les problèmes les plus difficiles, seulement le rayon de lumière en illuminant vivement certaines formes saillantes, certaines aspérités, laisse trop d'ombre encore. Mais s'il avait les qualités qui lui manquaient, aurait-il celles qui nous font si vivement regretter les autres ? Voici encore un de ses éclairs. C'est la meilleure répons^e au vieil argument des sceptiques qui en montrant les différentes formes de la mol'alc pensent prouver que la morale n'existe pas : « Une femme indienne sacrifie son enfant nouveau ne à la déesse Gonza. ils disent : Donc^ il n'y a point de morale innée^ au contraire il faut dire encore : donc elle est innée ; puisque l'idée du devoir est assez forte chez cette malheureuse mère, pour la déterminer à sacrifier à ce devoir le sentiment le plus tendre et le plus puissant sur le cœur humain. » (1).

Dans la philosophie pure, sa concifiation du libre arbitre de l'iiomuic et do la toute i>uissancc de Dieu est intéressante. Joseph de lilaistre laisse l'homme libre dans sa splière, mais cette sphère est bornée, et si les actes de l'homme sont libres, l'homnif* se trompe sur leurs conséquences et leur portée. Dieu fait toujours malgré tout prévaloir ses desseins. Ainsi

(1^ Soirées de St-Pétershourg. I. 407»

un homme sur une barque peut marcher dans le sens qui lui convient, mais il n'en est pas moins emporté dans une direction déterminée à l'avance par le courant de l'eau ou l'agitation de l'air. Sans doute Maistre n'a pas résolu le problème, il n'a pu concilier les données contradictoires dont il faut sacrifier au moins une et peut-être toutes deux. Il lui reste, à part l'honneur de l'avoir entrepris, qui n'est pas bien grand, celui de pouvoir faire illusion sur le sujet autant qu'aucun autre philosophe. N'en dirons-nous pas autant à propos d'une autre pensée métaphysique, assez analogue d'ailleurs, et ne verrons-nous pas un bel exemple d'imagination philosophique ingénieuse et large, sinon très rigoureuse et très précise, dans la phrase où il essaye d'entrevoir comment l'esprit de l'homme pourrait entrer en communication directe avec Dieu : « Le mouvement est au corps ce que la pensée est à l'esprit, soit, pourquoi donc n'y aurait-il pas une pensée relative et une pensée absolue? relative lorsque l'homme se trouve en relation avec les objets sensibles et avec ses semblables, et qu'il peut se comparer à eux ; absolue, lorsque celle communication étant suspendue par le sommeil ou par d'aulres causes non régulières, la pensée n'est plus emportée que par le mobile supérieur qui emporte tout. Pendant que nous reposons ici tranquillement sur nos sièges dans un repos parfait pour nos sens, nous vo'ons réellement dans l'espace avec une vitesse qui effraie

l'imagination, puisqu'elle est au moins de trente werstes par seconde, c'est-à-dire qu'elle excède près de cinquante fois celle d'un boulet de canon ; et ce mouvement se complique encore avec celui de rotation qui est à peu près égal sous l'équateur, sans que nous ayons néanmoins la moindre connaissance sensible de ces deux mouvements, or comment prouvera-t-on qu'il est impossible à l'homme de penser comme de se mouvoir, avec le mobile supérieur, sans le savoir? 11 sera fort aisé de s'écrier : Oh ! c'est bien différent ! mais pas tout à tait si aisé, peut-être, de le prouver. » (1)

Je ne sais s'il ne paraîtra pas paradoxal de dire que c'est à propos de la religion que Maistre a émis le plus d'idées neuves et aussi le plus d'idées larges, j'entends d'idées prouvant la force de compréhension et d'assimilation de son esprit, de la laculté de voir les similitudes sous les diversités et de rapprocher, d'unir dans une même loi des faits très différents en apparence. La défense de la superstition, ses appréciations du paganisme, ses vues su>l'unité picmièrc cl l'unité finale des honuncs en Dieu, en sont les preuves. Je n'ai pas besoin d'y revenir. Aussi bien d'ailleurs toutes ces idées gagnent à être considérées dans l'ensemble dont elles font partie.

(1,' Sorées de St-Pétershourg. I. 419-421.

Il y a quarante ans on trouvait Joseph de Maistrc vieilli. Sans doute il a rajeuni depuis, ou peut-être avons-nous vieilli nous-mêmes. Par bien des côtés de son génie, comme par la nature de ses préoccupations il est de notre époque, son œuvre peut nous offrir de quoi satislaire en quelque manière des besoins intellectuels et moraux assez vifs à l'heure présente. Maistre, s'il n'aimait pas la science en tant qu'ennemie possible de la religion, appréciait — comme nous le faisons — le savoir, l'érudition, les connaissances de tout genre et de tout ordre. Surtout il cherchait ce qui nous manque à présent et dont le besoin, vague à la fois et puissant commence à s'imposer à notre attention et se traduit plus ou moins heureusement par des retours au mysticisme, par des audaces scientifiques et philosophiques, par des rêves d'organisation sociale Ce besoin d'harmonie générale, d'unité supérieure nous fait désirer avec force, quelquefois avec angoisse une sorte de participation de l'homme à la vie générale des mondes, l'union de tous sous les mêmes lois, l'organisation d'une société

i58 JOSEPH DE MAISTRE

idéale plus juste (1). Notre siècle a aussi poussé à bout ses idées, et ces idées, étaient à l'opposé de celles de Joseph de Maistrc. Nous les avons réalisées non seulement en théorie, mais aussi par la pratique. Nous avons outré l'individualisme au point d'amoindrir la famille, et peut-être un moment d'aflaiblir la patrie, car le cosmopolitisme qui fut à la mode était bien plutôt une exagération des droits de l'individu qu'une reconnaissance des droits de l'humanité ; nous avons laissé l'anarchie devenir en quelque sorte la loi dans le domaine intellectuel et moral, les croyances religieuses et philosophiques se sont dissoutes, les croyances morales ont été ébranlées, la lutte des intérêts a paru pou voir remplacer l'harmonie des devoirs. Ne regrettons pas cette anarchie. Elle est peut-être la condition d'un ordre supérieur. Notre civihsation est [faite de forces opposées et envahissantes, les sciences, les arts, les rehgions, les industries, les besoins pratiques, tous ces différents éléments vivent pour ainsi dire à part les uns des autres et chacun tâche de dominer, de donner à l'ensemble sa marque propre. Aussi les divergences s'exagèrent ; les uns veulent une civilisation esthétique, d'autres une civilisation industrielle et d'autres encore une civilisation scientifique. Dans notre siècle de recherches minutieuses et de témérités philosophiques, de progrès industriels

(1) J'ai développé tout ceci dans le Nouveau Mijstieisme.

CONCLUSION 1 o9

et d'aspirations métaphysiques, des conflits étaient inévitables en l'absence d'une idée, d'une autorité qui s'imposât à tous et établit les rangs. Il tallait une dissolution presque complète pour aboutir à une reconstruction.

Cette transformation, cette harmonie nouvelle, Joseph de Maislrc qui n'a pourtant pas vu notre anarchie l'a prédite. Il la comprenait à sa manière. Je ne pense pas que, dans son ensemble, cette manière soit bonne. 11 a sans doute trop confondu l'harmonie avec l'unité, ou plutôt l'unité avec la similitude. Il a trop accordé à l'autorité. Sans nier la valeur de sa doctrine, sans contester qu'on l'ait trop méconnue, qu'on la méconnaisse encore trop, nous nous représentons plus volontiers l'harmonie que nous rêvons sous la foime d'un accord spontané que sous la forme d'une ressemblance imposée. Maistre n'a pas assez compris l'amour désintéressé du vrai, il n'en a senti que les dangers, il s'est bien aperçu que c'était une cause de nombreuses divergences, il n'a pas assez vu que c'était aussi le seul moyen d'avoir un accord durable. L'esprit scientifique est une des plus précieuses acquisitions de l'âme moderne, Joseph de Maistre ne lui a pas rendu justice.

Enfin il a cru à l'éternité d'institutions p'^litiques ou religieuses fatalement transitoires qui ont été capables de donner à la pensée, à la vie humaine l'harmonie nécessaire, qui répondent encore à des besoins persistants, mais qui ne peuvent continuer

leur office à moins qu'elles ne se transforment au point de n'ôlre plus elles-mêmes. Joseph de Maistre a aussi vu trop exclusivement dans toute divergence le mal, l'erreur ou le crime. Il n'a pas su reconnaître qu'une divergence pouvait être le point de départ d'une unité plus haute que l'unité ébranlée. De plus il a trop cru à la nécessité du mal, à la corruption naturelle et naturellement incorrigible des hommes et des choses. Je sais bien qu'avant lui et après lui on a pensé beaucoup trop facilement le contraire, je sais bien comment on a abusé de l'idée du progrès qui est devenu l'objet d'un culte aveugle et béat plus désagréable peut-être que les exagérations de Joseph de Maistre. 11 n'en reste pas moins que l'univers montre une certaine tendance à un perfectionnement graduel très instable, très mêlé de retours en arrière et d'écarts de cùté et d'autre, mais réel cependant quoique compliqué de progrès dans le mal. Les éléments qui composent le monde paraissent animés d'une tendance égoïste et vague vers un état meilleur, chacun recherchant son harmonie. De l'atome aux sociétés humaines tout élément plus ou moins complexe agit pour lui, mais lui pour un homme, pour une société; même pour une molécule, c'est déjà un tout, et ce tout s'associe à d'autres et l'égoïsme en s'élargissant se transforme. Cette aspiration universelle vers le mieux, favorisée, hélas, par la lutte et la mort, il se peut qu'elle devienne celle d'éléments de mieux en mieux associés, de plus en plus convergents

qui la réaliseront à un degré plus élevé. Quelle sera, quelle pourrait être la forme de celte unité finale, il taut bien reconnaître que nous n'en savons à pea près rien, mais nous pouvons regarder et discerner déjà les premiers pas à laire dans la route ouverte devant nous.

Qu'avons-nous à retenir, à ce point de vue, de l'œuvre de Joseph de Maistre ? Beaucoup, et bien plus qu'on n'a paru le croire. Maistre est toujours resté en dehors des auteurs philosophiques dont la tradition impose l'étude à tous les lettrés. On a parlé do lui pour le combattre ou pour l'admirer au point de vue littéraire. On a bien fait en un sens, il mérite d'être combattu comme philosophe et d'être admiré comme écrivain. Mais ce n'est pas tout de le combattre, il faut de plus non seulement comprendre sa haute valeur comme penseur, mais voir aussi tout ce que nous lui devons, peut-être vaut-il mieux dire tout ce que nous pouvons lui devoir. D'abord l'esprit général de son œuvre nous convient, j'entends l'esprit le plus général et le plus abstrait, rien n'est plus en accord avec nos besoins d'aujourd'hui que son amour d'unité et d'harmonie. Les philosophes ont souvent rêvé une sorte d'unité abstraite et purement théorique, ils ont bien tous essayé de ramener le monde à des lois générales, mais l'unification qu'ils obtiennent ainsi est sans vie, et je dirais presque sans intérêt. On peut vraiment se demander en quoi elle nous concerne . Il ne faut pas oublier que nous

aussi nous sommes du monde, et queTunité du monde, c'est nous qui la faisons, non pas absolument mais pour une grande part avec ncs théories et surtout par notre pratique. Notre zèle désintéresse pour la vérité ne doit pas nous le faire considérer comme une chose qui est toujours extérieure à nous et qui ne dépend en rien de nous, les vérités sociales en particulier, c'est nous qui contribuons à les faire, je ne dis pas par notre liberté, le mot prête à des équivoques, mais par nos croyances et nos passions. A tous ces points de vue nous ne pouvons que gagner à nous inspirer de l'esprit de Joseph de Maistre — à condition de ne pas nous laisser entraîner par lui et de réserver les droits qu'il a trop méconnus de cette portion de la vérité qui s'impose et que nous ne pouvons changer.

Mais que de vues profondes nous pouvons nous approprier en les transposant un peu. Il a vu surtout une partie de la réulité, mais cette partie il l'a bien vue. Le problème du mal a été négligé par la plupart des philosophes, on trouvera chez Maistre des éléments précieux pour l'étudier sinon une solution acceptable. Que la division soit le mal, nous pouvons l'accorder, tout ce qu'il dit là-dessus est aussi juste que Irappant, sur les causes de cette division, nous difïérerons sans doute. Je suis porté à croire que le « péché originel » remonte à l'origine des choses, et qu'il eut pour cause l'égoïsme des atomes non associés encore. Mais ceci est-il en contradiction

avec toute une grande partie des vues de Joseph d(î Malstresur la question? L'expiation parla souffrance, cela ne veut-il pas dire que le mal se détruit luimême, que l'unité qui est le bien est aussi la condition de l'existence, l'existence môme, que le mal est la négation de l'être ? Il y a là de grandes vérités qui auraient seulement besoin d'être précisées et dont il faudrait marquer les limites. Son idée, à laquelle il revient toujours, de la supériorité du sens commun instinctif sur la raison raisonnante, n'est-ce pas une traduction de cette vérité psychologique, développée depuis peu, que la conscience, la réflexion est l'indice d'un état de transition marquant la complexité plus grande des opérations intellectuelles, mais aussi leur imperfection relative, leur moindre unification? L'instinct est dans son domaine étroit, plus sûr que le raisonnement de sorte que si l'instinct pouvait s'élargir ou lintelligence devenir instinctive, il y aurait un incontestable progros. P.t son respect pour l'opinion publique, pour les instincts généraux, n'est-ce pas la reconnaissance d'un fait un peu méconnu, de la part de vérité contenue dans le système philosophique du consentement universel? Ne serait-ce pas tout au moins une importante et curieuse étude à faire que celle de l'instinct dans la vie des nations. N'existet-il pas, dans la vie des peuples comme dans la vie des hommes, des forces psychiques obscures, des tendances inconscientes, puissantes et bonnes, en qui l'on trouverait peut-être la meilleure raison d'être

du suffrage universel convenablement employé. On a dit et écrit beaucoup de phrases sur le bon sens inné de la masse. Il y aurait mieux à faire, et l'on recueillerait chez Joseph de Maistre des idées fort intéressantes à cet égard ; ces lorces aveugles et irrésistibles dont il rapporte l'origine à la Providence on peut les étudier en elles-mêmes, dans leur nature et leur développement, et il y aurait grand profit à tirer sur ce point de l'étude de ses ouvrages; je me borne à rappeler les passages que j'en ai cités. Enfin pour l'autorité neiaut-il pas convenir qu'il y a beaucoup de vrai dans ses doctrines. Ne croyons pas avoir supprimé l'autorité parce que au lieu de se modeler sur le roi et sa cour on se modèlera sur tel ou tel artiste, sur tel ou tel homme politique. L'autorité est morcelée, elle n'a pas disparu. Tant qu'il y aura des hommes pour se faire écouter des autres, pour leur donner leurs connaissances, pour leur communiquer leurs doctrines, pour leur inspirer leurs goûts, pour susciter les modes — et quel est le domaine qui échappe à la mode — l'autorité subsistera. Ne peut-on pas penser qu'il y aurait intérêt à la régulariser dans une certaine mesure, non pas encore peut-être ni complètement, mais plus tard et peu à peu, et pour cela encore où trouver des idées plus précieuses que celles de Maistre dans ses divers ouvrages, si excessives qu'elles puissent être ?

Nous n'espîrons guère, aujourd'hui, apercevoir clairement et donner la formule définitive de l'unité.

Joseph de Maistre savait bien que les formes religieuses et les formes sociales , même les plus grandes et les plus belles, sont nées et ont insensiblement grandi. Il faut savoir aussi qu'elles vieillissent et qu'elles mourront. Nos plus idéales amours, comme nos plus charnelles, s'attachent à des objets périssables, mais les unes comme les autres sont, à des hauteurs différentes, des incarnations passagères d'une forme immortelle, la tendance à l'harmonie et à l'unité en qui se résume la vie du monde. Pour adorer vraiment l'éternel c'est cette forme même qu'il faudrait adorer , cette forme qui reste vide parce que notre imagination ne peut suffire à la remplir dignement.

Ce serait trop exiger de l'homme. Ainsi que la matière vivante, la matière sociale, si je puis employer ce mot, se moule en des formes diverses. Toutes ne se valent pas. mais il en est que nous ignorons et qui surpassent toutes celles que nous avons pu connaître. Efforçons-nous, si nous les entrevoyons, de les réaliser, elles passeront aussi et peut-être seront encore remplacées par de plus élevées jusqu'à ce que l'homme s'arrête, disparaisse, dégénère, ou se transforme et atteigne l'idéal dernier s'il en est un. Joseph de Maistre peut être, avec tous ses défauts, malgré tout ce qui le sépare de nous, un des meilleurs inspirateurs dont on ait à profiter. La chaleur de son intelligence, sa volonté vigoureusement tendue vers un idéal élevé, son zèle pour le

bien et le vrai, son attachement aux croyances supérieures, ses aspirations imposent le respect et sans suivre ses traces, sans accepter ses doctrines, même en les combattant souvent, nous pouvons admirer sans crainte et sans inquiétude les hautes qualités d'esprit et de cœur, et les doctrines élevées de cet honnête homme et de ce grand esprit (1).

(1) L'Académie française avait mis au concours pour le prix d'éloquence à distribuer en 1892, une étude sur Joseph de Mais, tre. Ce travail lui fut présenté et, voici le passage du rapport de M. Camille Doucet, qui le concerne, {mon manuscrit portait le numéro 1) : « Snr les trente-sept manuscrits présentés à ce concours, cinq avaient paru d'abord mériter qu'on les réservât pour être lus en séance pléniére. Ils portaient, par ordre d'inscription, les numéros 7, 9, 12 bis, 21 et 33. Quatre seulement survécurent à ce jugement de première instance. Dépassant de beaucoup les limites du concours, le numéro 7 s'en était lui-même écarté de droit» (Journal Officiel, 25 novembre 1892, p. 5.652, col. Zj. L'Académie a couronné deux mémoires qui ont été publiés : l'un, celui de M. Rocheblave, par hagments, dans la Revue Bleue du 26 novembre et du 3 décembre 1892, l'autre, celui de Ni . Revon dans la Nouvelle Revue du 1" et du 15 décembre de la même année.

Page 1