PEINTURE FICTIVE D UNE RESTAURATION
Un courrier arrivé à Bordeaux, à Nantes, à Lyon, etc., apporte la nouvelle que le roi est reconnu à Paris; qu une f action quelconque (qu'on nomme ou qu'on ne nomme pas) s'est emparée de l'autorité et a déclaré quelle ne la possède quau nom du roi : qu'on a dépêché un courrier au souverain, qui est attendu inccswmment, et que de toutes parts on arbore la cocarde blanche. La renommée s'empare de ces nouvelles, et les charge de mille circonstances imposantes. Que fera-t-on? pour donner plus beau jeu à la république, je lui accorde la majorité, et même un corps de troupes républicaines. Ces troupes prendront, peut-être, dans le premier moment, une attitude mutine; mais ce jour-là même elles voudront dîner, et commenceront à se détacher de la puissance qui ne paye plus. Chaque officier qui ne jouit d'aucune considération, et qui le sent très bien, quoi qu'on en dise, voit tout aussi
clairement que le premier qui criera : Vive le roi, sera un grand personnage : ramour-propre lui dessine, d'un crayon séduisant, l'image d'un général des armées de Sa Majesté Très Chrétienne, brillant des signes honorifiques et regardant du haut de sa grandeur ces hommes qui le mandaient naguère à la barre de la municipalité. Ces idées sont si simples, si naturelles, qu'elles ne peuvent échapper à personne : chaque officier le sent; d'où il suit qu'ils sont tous suspects les uns pour les autres. La crainte et la défiance produisent la délibération et la froideur. Le soldat, qui n'est pas électrisé par son officier, est encore plus découragé : le lien de la discipline reçoit ce coup inexplicable, ce coup magique qui le relâche subitement. L'un tourne les yeux vers le payeur royal qui s'avance ; l'autre profite de l'instant pour rejoindre sa famille : on ne sait ni commander ni obéir; il n'y a plus d'ensemble.
C'est bien autre chose parmi les citadins : on va, on vient, on se heurte, on s'interroge; chacun redoute celui dont il aurait besoin; le doute consume les heures, et les minutes sont décisives : partout l'audace rencontre la prudence; le vieillard manque de détermination, et le jeune homme de conseil : d'un côté sont des périls terribles, de l'autre une amnistie certaine et des grâces probables. Où sont d'ailleurs les moyens de résister? où sont les chefs? à qui se fier? Il n'y a pas de danger dans le repos, et le moindre mouvement peut être une faute irrémissible : il faut donc attendre. On attend; mais le lendemain on reçoit l'avis qu'une telle ville de guerre a ouvert ses portes; raison de plus pour ne rien précipiter. Bientôt on apprend que la nouvelle était fausse; mais deux autres villes, qui l'ont crue vraie, ont donné l'exemple, en croyant le recevoir, elles viennent de se soumettre, et déterminent la première qui
n'y songeait pas. Le gouverneur de celle place a
présenté au roi les clefs de au bonne ville de C'est
le premier officier qui a eu l'honneur de le recevoir dans une ciladelle de son royaume. Le roi l'a créé, sur la porte, maréchal de France ; un brevet immortel a couvert son écusson de fleurs de lis sans nombre \ son nom est à jamais le plus beau de France. A chaque minute, le mouvement royaliste se renforce; bientôt il devient irrésistible. Vive le roi ! s'écrient l'amour et la fidélité, au comble de la joie : Vive le roi! répond l'hypocrite républicain, au comble de la terreur. Qu'importe? il n'y a qu'un cri. — El le roi est sacré.
Citoyens! voilà comment se font les contre-révolutions. Dieu, s'élant réservé la formation des souverainetés, nous en avertit en ne confiant jamais à la multitude le choix de ses maîtres. Il ne l'emploie, dans ces grands mouvements qui décident le sort des empires, que comme un instrument passif. Jamais elle n'obtient ce qu'elle veut ; toujours elle accepte, jamais elle ne choisit.