‹ Joseph de MaistreChapitre 34 sur 81 · CARACTÈRE PROVIDENTIEL DES CONSTITUTIONS · texte numérisé non relu

CARACTÈRE PROVIDENTIEL DES CONSTITUTIONS

Maistre croit, avec raison, qu'on ne peut pas improviser une constitution. Les forces historiques auxquelles doivent se plier les législateurs deviennent pour lui des fatalités d'ordre théologique.

Parce que Ihomme agit, il croit agir seul, et parce qu'il a la conscience de sa liberté, il oublie sa dépendance. Dans Tordre physique il entend raison; et quoiqu'il puisse, par exemple, planter un gland, l'arroser, etc., cependant il est capable de convenir qu'il ne fait pas des chênes, parce qu'il voit l'arbre croître et se perfectionner sans que le pouvoir humain s'en mêle, et que d'ailleurs il n'a pas fait le gland; mais dans l'ordre social, où il est présent et agent, il se met à croire qu'il est réellement l'auteur direct de tout ce qui se fait par lui : c'est, dans un sens, la truelle qui se croit architecte. L'homme est intelligent, il est libre, il est sublime, sans doute; mais il n'en est pas moins un outil de Dieu^ suivant l'heureuse exprès-

sion de Plutarque dans un beau passage qui vient de lui-même se placer ici.

// ne faut pas s'esmerveiller, dit-il, si les plus belles et les p)lus grandes choses du monde se font par la volonté et providence de Dieu^ attendu que, en toutes les plus grandes et principales parties du monde, il y a une ame; car l'organe et util de lame, c'est le corps, et Vanie est l'util de dieu. Et comme le corps a de soy plusieurs mouvements^ et que la pluspart, mesmement les plus nobles^ il les a de l'ame, aussy l'ame ne faict, ne ^j/ms, ne moins, auscunes de ses opérations, estant meuë d' elle-mesme ; es autres, elle se laisse manier, dresser et tourner à Dieu, comme il lui plaist ; estant le jjIus bel organe et le plus adroist util qui sçaiiroit estre : car ce seroit chose estrange que le vent, les nuées et les jjluyes fussent instruments de Dieu, avec lesquels il nourrit et entretient plusieurs créatures, et en perd aussy et de/faict plusieurs austres, et qii'il ne se servist nullement des animaux à faire pas une de ses œuvres. Ains est beaucoup plus vraij-semblable, attendu quils dépendent totalement de la puissance de Dieu, quils servent à fous les mouvements et secondetit toutes les volontés de Dieu, plus-tost que les arcs ne s'accommodent aux Scythes, les lyres aux Grecs ne les haubois.

On ne saurait mieux dire; et je ne crois pas que ces belles réflexions trouvent nulle part d'application plus juste que dans la formation des constitutions politiques, où l'on peut dire, avec une égale vérité, que l'homme fait tout et ne fait rien.

S'il y a quelque chose de connu, c'est la comparaison de Cicéron au sujet du système d'Épicure, qui voulait bâtir un monde avec les atomes tombant au hasard dans le vide. On me ferait plutôt croire, disait le grand orateur, que des lettres jetées en l'air jwurraient s'arranger, en tombant, de manière à former un poème. Des milliers de bouches ont répété et célébré

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cette pensée; je ne vois pas cependant que personne ait songé à lui donner le complément qui lui manque. Supposons que des caractères d'imprimerie jetés à pleines mains du haut dune tour viennent former à terre VAthalie de Racine, qu'en résultera-t-il? Quune intelli(jence a présidé à la chute et à larrangement des caractères. Le bon sens ne conclura jamais autrement.

Considérons maintenant une constitution politique quelconque, celle de l'Angleterre, par exemple. Certainement elle n'a pas été faite à priori. Jamais des hommes d'état ne se sont assemblés et n'ont dit : Créons ty^ois pouvoirs; halançons-les de telle ma nière, etc. ; personne n'y a pensé. La constitution est l'ouvrage des circonstances, et le nombre de ces circonstances est infini. Les lois romaines, les lois ecclésiastiques, les lois féodales; les coutumes saxonnes, normandes et danoises; les privilèges, les préjugés et les prétentions de tous les ordres; les guerres, les révoltes, les révolutions, la conquête, les croisades; toutes les vertus, tous les vices, toutes les connaissances, toutes les erreurs, toutes les passions; tous ces éléments, enfin, agissant ensemble, et formant par leur mélange et leur action réciproque des combinaisons multipliées par myriades de millions, ont produit enfin, après plusieurs siècles, l'unité la plus compliquée et le plus bel équilibre de forces politiques qu'on ail jamais vu dans le monde.

Or, puisque ces éléments, ainsi projetés dans l'espace, se sont arrangés en si bel ordre, sans que, parmi cette foule innombrable d'hommes qui ont agi dans ce vaste champ, un seul ait jamais su ce qu'il faisait par rapport au tout, ni prévu ce qui devait arriver, il s'ensuit que ces éléments étaient guidés dans leur chute par une main infaillible, supérieure à l'homme. La plus grande folie, peut-être, du siècle des folies, fut de croire que les lois fondamentales

pouvaient être écrites à priori; tandis qu'elles sont évidemment l'ouvrage d'une force supérieure à riiomme.

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