‹ Joseph de MaistreChapitre 38 sur 81 · LA LANGUE LATINE · texte numérisé non relu

LA LANGUE LATINE

Rien n'égale la dignité de la langue latine. Elle fut parlée par le peuple-roi qui lui imprima ce caractère de grandeurunique dans l'histoire du langage humain, et que les langues même les plus parfaites n'ont jamais pu saisir. Le terme de majesté appartient au latin. La Grèce Tignore; et c'est par la majesté seule qu'elle demeura au-dessous de Rome, dans les lettres comme dans les camps *. Née pour commander, cette langue commande encore dans les livres de ceux qui

la parlèrent. C'est la langue des conquérants romains et celle des missionnaires de l'Église romaine. Ces hommes ne diffèrent que par le but et le résultat de leur action. Pour les premiers, il s'agissait d'asservir, d'humilier, de ravager le genre humain, les seconds venaient l'éclairer, le rassainir et le sauver; mais toujours il s'agissait de vaincre et de conquérir, et de part et d'autre c'est la même puissance,

Ultra Garamanlaset Indos

Proferet imperium -.

Trajan, qui fut le dernier effort de la puissance romaine, ne put cependant porter sa langue que jusqu'à l'Euphrate. Le Pontife romain l'a fait entendre aux Indes, à la Chine et au Japon.

C'est la langue de la civilisation. Mêlée à celle de nos pères les Barbares, elle sut raffiner, assouplir, et, pour ainsi dire, spiritualiser ces idiomes grossiers qui sont devenus ce que nous voyons. Armés de cette langue, les envoyés du Pontife romain allèrent euxmêmes chercher ces peuples qui ne venaient plus à eux. Ceux-ci l'entendirent parler le jour de leur baptême, et depuis ils ne l'ont plus oubliée. Qu'on jette les yeux sur une mappemonde, qu'on trace la ligne où cette langue universelle se tut : là sont les bornes de la civilisation et de la fraternité européenne ; au delà vous ne trouverez que la parenté humaine qui se trouve heureusement partout. Le signe euro-

1. Fatale ici Graeciœ videlur, ut cùm majestatis ignoraret nomen, sola liàc quemadmodùm in castris, ita in poesi cœderetur. Quod quid sit, ac quanti, nec intelligunt qui alla non pauca sciunt, nec ignorant qui Grœcorum scripta cum judicio legerunt. (Dan. Heinsii, Ded. ad filium, à la tête du Virgile d'Elzevir, in-16, 1636.)

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